LES SABLONS. S
tance ? Ni l'une ni l'antre de ces questions, ou objections, n'en est véritablement une.
Les renards ont pu venir en famille, sur l'île, de bien des manières ; — surpris en maraude dans une embarcation, subitement détachée du rivage ; sur des amas de bois faisant radeau; sur des glaces flottantes et d'autres manières encore, Qusoit à la question de subsistance : les oiseaux et leurs œufs, les coquillages, les poissons, crustacés et autres produits animaux que la mer jette tous les jours en abondance sur ses rives: au besoin, la chasse des loups-marins échoués sur le sable ou sur la glace étaient des sources abondantes d'approvisionnement. A tout cela venaient s'ajouter, dans le temps assigné à leur présence sur l'île, les restes des chevaux et des bêtes bovines que la mort enlevait aux troupes alors nombreuses de ces animaux. Le fait est que maître renard en avait à gogo. Mais, pendant l'hiver, a-t-on encore objecté ? L'hiver ne retranchait, de tous ces moyens de subsistance, que certains oiseaux, les œufs et le» petits des couvées. Le renard du reste flaire sa pitance sous plusieurs pieds de neige et de glace, et il sait creuser pour l'atteindre. Comment donc vit le renard, dans les régions arctiques, avec les huit mois d'hiver des bords de l'Océan glacial ?
Non, on ne peut exciper d'impossibilité,
contre ce fait constaté par l'histoire et la tradition.
Tous les autres quadrupèdes qui ont foulé le sol des Sablons on qui le trottent encore aujourd'hui y ont été directement apportés par l'homme, intentionnellement ou par accident de naufrage. Une s'agit point ici des animaux domestiques: chiens, chats, bœufs, montons, volailles et le reste, appartenant à l'établissement de secours maintenu par l'Etat sut l'ile ; mais des animaox qui y sont passés à l'état sauvage, dont on connaît l'origine, par l'histoire écrite ou par la tradition. Ce sont des vaches, des moutons et des porcs amenés par le baron de Léry et les Portugais, dans la première moitié du seizième siècle, dont les derniers restés ont été détruits à la fin du siècle dernier ; des lapins déposés au commencement de ce siècle par M, Wallace, commissaire du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse (ces lapins ont fait garenne) ; des rats, échappés des navires naufragés, dont l'espèce s'est tellement multipliée qu'on a dû se mettre à élever des chats, pour défendre les postes contre leurs déprédations ; enfin, et surtout, des chevaux dont les troupes n'ont cessé d'habiter cet endroit, depuis bientôt trois siècles et demi.
Les chevaux sauvages sont une des poésies de l'île de Sable. Les gens qui.
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de temps en temps, se sont occupés d'opérer parmi eux des captures, ont évalué leur nombre à un chiffre qui a varié, avec les années, entre deux cent cinquante et cinq cents ; chiffre qui se trouvait réduit à un très petit nomore au commencement de ce siècle, en conséquence de la constante poursuite qu'en faisaient des boucaniers. Depuis le règne de François I, le légitime souverain du pays de leurs ancêtres, génération après génération, ils galopent les Sablons, le nez au vent des tempêtes qui soulèvent leurs longues et riches crinières. Ils font vigie sur la falaise, broutent les roseaux et les pois sauvages, s'abreuvent dans les flaques et clapotent dans les marécages, ils ont été témoins de toutes les scènes navrantes oui se sont produites en ce Ueu. Ceux a'entre eux aue la main de Thomme a domptés ont, là, leur champ de bataille.
C'est quand la pluie des orages le fouette, quand l'écume des varaes arrive jusqu'à lui, que le petit chevîS des Sablons, — ^intrépide au bruit de l'ouragan qui lui apporte le glas des naufrages,— dit : — "vah !" On a donné un nom aux tribus des chevaux libres des autres contrées : on nomme Tarpans les chevaux qui errent en liberté dans les steppes de la Bussie d'Europe; on appelle Alzados ou Mustangs les chevaux des pampas de l'Ame*
rique méridionale. Pourquoi ne donnerait-on pas aussi un nom distinctif aux chevaux sauvages de Tîle de Sable ? Dans ce cas, nul nom ne semblerait devoir mieux leur convenir que celui qui serait dérivé du nom de fief du noble baron qui les a placés sur cette île. — Nommons-les donc " Léris ".
Seuls de tous les animaux amenés par le baron de Léry et ses associés ou compagnons portugais, lors de leur tentative de colonisation, vers Tan 1539, seuls ils ont résisté jusqu'à ce jour à toutes les causes de destruction. Les chasses, la mort anticipée advenant par épizooties ou par la rigueur exceptionnelle de certaines saisons, les ont souvent décimés ; leur nombre fut considérablement réduit aux premières années de ce siècle ; mais ils sont là encore, au nombre de plus de deux cents, hardis, solides, beaux et fiers. Ah î c'est qu'ils sont de bonne race, ces petits chevaux ! Cousins de notre incomparable cheval canadien, comme lui, ils sont originaires do Bretagne : pays du granit, du blé noir, du genêt et de la bruyèTe, — ^planté de menhirs, parsemé de dolmens, sanctifié de croix, de calvaires et d'églises aux clochers à jour ; — ^pays de foi pour l'âme humaine, de poésie pour l'esprit, de force et de santé pour tout ce qui respire, — dont les habitants, fidèles à Dieu, à la Pa-
trie, et au Roi, s'appellent : — "Les hommes durs de TArmorique ".
Les léris ne descendent pas des grands chevaux bretons du Léonnais ; mais du cheval des montagnes bretonnes, du bidet chanté par les bardes, du cheval qui court aux pardons. Il était de cette race celui qui fit gagner à son jeune maître la course ayant pour prix la main de la princesse Aliénor, fille de Budik, roi d'Armorique.
Merlin le barde, Merlin Barz^ nous a laissé le récit de cet exploit du jeune gars et de son bidet, dans un chant populaire que M. de la Villemarqué traduit ainsi : — " Il " a équipé son poulain rouge ; il Ta ferré " d'acier poli ; il Ta bridé, et lui a jeté sur " le dos une housse légère. Il lui a attaché " un anneau au col et un ruban à la queue.
" Et il Ta monté, et est arrivé à la fête " nouvelle. Comme il arrivait au champ " de fête, les cornes sonnaient.
" La foule était pressée et tous les che- " vaux bondissaient. Celui qui aura fran- " ohi la grande barrière du champ de fête " au galop, en un bond vif, franc et parfait, " aura pour épouse la fille du roi.
" A ces mots, son jeune poulain bai hen- " nit à tue-tête, bondit et s'emporta, et ** souffla du feu par les naseaux, et jeta des " éclairs par les yeux, et frappa la terre ; *' tous les autres étaient dépassés, et la " barrière franchie d'un bond.
" Sire, vous l'avez juré, votre fille Linor " doit m'appartenir ! "
On n'invite pas à loger en Bretagne, sans étendre l'invitation au bidet qui doit occompagner ses maîtres. Nous avons, en Canada, une chanson, d'un mode doux et traînant, "Madeleine," qui tient aux mêmes usages.
Il y a du pain chez nous ; Il y a du pain chez nous ; Pour ton bidet de Tavoine
Falurô dondaine Pour ton bidet de l'avoine Faluré dondé.
Cela ne rappelle-t-il pas encore le discours de Rebecca à Eliézer : — Il y a beaucoup de place chez nous ; de la paille et du foin pour les chameaux.
Le régime et le séjour de l'île de Sable ont un i>eu diminué la taille, déjà peu élevée du bidet breton, mais ont peut-être encore ajouté, non pas à sa vitesse qui est le fruit de l'éducation, mais à sa vigoureuse rusticité. Les chevaux sauvages des Sablons présentent les caractères communs à tous les chevaux passés à l'état libre ; l'oreille rabattue, le pelu plus fourni, une distinction native timide et un peu rude, de la souplesse sous des formes moins élancées que chez les belles races domestiques.
Mais en dehors de ces traits communs, il
y a, pour chaque tribu, des caractères dîstinctifs qui sont comme la physionomie de famille et le cachet d'origine. L'œil exercé, paraît-il, reconnaît dans le tarpan des steppes le type du cheval kerson, dans Talzado des pampas celui du cheval andalou. Il n'est pas difficile de retrouver, dans le léri, le descendant du bidet breton, déjà connu et célèbre du temps de César pour les qualités qui le distinguent entre tous, savoir : une santé quasi inaltérable, une grande sobriété, une sûreté admirable d'instinct, une force bien au-dessus de la proportion de son poids et beaucoup de fond. Le cheval breton ne brille pas par l'élégance des formes, il est un peu trop ramassé pour cela ; mais il a de la cambrure, de l'allure et de l'avenance. Qui a vu des chevaux canadiens et des chevaux de l'île de Sable n'a pas de peine à voir qu'ils sont consanguins.
A rencontre des alzados qui vivent en commun par troupes nombreuses ; mais à l'instar des tarpans qui se partagent, les léris vivent en petites bandes de dix à vingt de tous â^es, sous la conduite et la protection d'un étalon vigoureux. Chaque bande a son territoire distinct. A l'approche de l'homme, ou à l'occasion d'une intrusion quelconque, le chef rassemble sa troupe et la met en retraite, lui restant seul, à l'arrière-garde, faisant face au dan-
per présumé. Campé sar ses jarrets Bolides, la téLe en l'air, l'œil en feu, secouant son énorme crinière, frappant le sol de son eabot de fer, il semble défier, en le menaçant, qui vient ainsi troubler le repos de son domaine. Quand la troupe a mis entre elle et l'ennemi un espace jugé sufllsant, il la rejoint au galop, pour se remettre à sa tête.
Ou raconte que les alzados des pampas 6'ti])prochent des caravanes, aux haltes du jour et pendant la nuit, invitent par leurs hennissements les chevaux domestiques à les rejoindre et incorporent à leurs bandes, ceux qu'ils réussissent à faire déserter.
Les tarpans de l'Ukraine, au contraire, fuient à la vue de l'homme et de tout ce qui le rappelle. Lord Byron nous les représente, arrivant à la voix de leur camarade mourant ; mais à la vue de Mazeppa et de ses liens: — "ils s'arrêtent.. .ils fré- " missent... ils reapirent l'air avec inquié-
" tude bondissent, s'écartent s'é-
" lancent et se sauvent vers le couvert, " Les léris, eus, n'ont point l'espace des vastes plaines et des steppes : limités dans leur domaine, durcis par un climat sévère, leur jalousie d'indépendance revêt un caractère plus âpre et plus sauvage. Ils mettent à mort, immédiatement, tout cheval domestique qu'on lâche sur Tile de Sable Ceci s'est renouvelé plusieurs fois :
les chievaux amenés en différents temps pour le travail, pour la capture des bidets sauvages, ou pour satisfaire à la manie des croisements quand même, ont tous succombé, en peu de iours après leur mise eu liberté, sous le sabot et la dent des léris.
La couleur dominante chez les léris est le bai marron : toutefois, la couleur bai se retrouve parmi eux dans toutes ses nuances, du bai le plus sombre, voisin du noir, au bai clair, voisin de l'isabelle : On en rencontre quelquefois de noirs et de pies.