CHAPITRE IX
DROITS ET PRIVILÈGES DES PRÊTRES
Avantages matériels attachés à l’exercice du sacerdoce. Logement du prêtre dans l’enceinte sacrée.
Le sacerdoce antique était souvent une soi'te de bénéfice, dont le titulaire avait les revenus en même temps que les charges. Par un décret de Gythion (1), que nous avons eu déjà l’occasion de citer, on voit que tel était le caractère de certaines prêtrises patrimoniales. Une famille avait à perpétuité le privilège d’accomplir les cérémonies traditionnelles en l’honneur d’une divinité. Cette possession lui assurait la propriété du temple et de ses dépendances ; elle était maîtresse absolue du sanctuaire et de tout ce qui se trouvait enfermé dans l’enceinte sacrée. Si le Peuple voulait y déposer un acte public, une stèle de décret, il fallait qu’elle donnât son autorisation et désignât l’endroit qu’elle jugeait convenable (2). Elle administrait tous les biens meubles et immeubles de la divinité , touchait les revenus et en disposait à son gré.
Il y eut ainsi des sacerdoces dont les revenus furent si consi-
(1) Le Bas et Foucart, Inscriptions du Péloponèse, 243, lignes 21 et suivantes: elvat T à ispèv tô toû ’AttôXXojvoç 4>iXrjp.ovo; tou 0so?évou xal ©soÇévou toû $:X%ovoç Tàiv TroXiTâv àp.ûv ... xai slva: aÙTotç Ta Tip.ia y.at tptXàv0pa>7ra navra fiera xal toiç àXXo'iç lepeumv toi; xaxà yevo; (map^e: , xa! ë/et v aÙTOûç xàv èijouatav toû ts Upoû xal toû 0eoù xal tüv àizb toû iepoû iravTüiV, irpooTaatav Trotoupivov; xal ÈTripi- Xetav xaQàx; âv aùxol ■xpoaip[<û]vTai.
(2) Le Bas et Foucart , 242\ ligne 54 : xal àvaSÉToxrav sic xfi lepov toû 3A7r6X- Xwvo ; sv u âv T07T0J a[ù]TOÏ; ol tepetç o-vvxojpnffWffiv,
dérables que plusieurs villes d’Asie Mineure en vinrent, dans leur détresse financière, à mettre en adjudication et aux enchères les prêtrises vacantes de leurs divinités nationales. Denys d’Halicarnas.se signale cet abus (1), et son témoignage est confirmé par une inscription d’Halicarnasse même. Le titulaire de cet office vénal jouissait d’une partie des revenus. La prêtresse d’Artémis Pergaia avait le droit de prélever à son profit, dans tous les sacrifices publics et privés , certains morceaux des chairs de la victime et, de plus, sur la caisse où les sacrifiants étaient tenus de verser une ou plusieurs oboles , elle touchait annuellement une somme déterminée , à titre d’honoraires et de frais d’habillement (2).
Rien de pareil n’existait à Athènes. Aucun sacerdoce n’assurait au prêtre ni la propriété du temple ni la jouissance régulière des revenus sacrés. 11 y avait bien des prêtrises patrimoniales, mais elles n’impliquaient jamais que la possession d’un privilège religieux et l’hérédité d’un office liturgique. Le titulaire n’avait aucun des avantages qui sont mentionnés dans le décret de Gythion. Les Etéoboutades, qui se transmettaient de génération en génération le sacerdoce d’Athèna Polias, n’avaient aucun droit sur les biens de la déesse. Nous avons vu que l’administration de ces biens , loin de leur appartenir, était entre les mains et sous la responsabilité d’une commission financière déléguée par la cité. A plus forte raison n’en avaient-ils pas la jouissance.
Il en était de même à Eleusis pour les Eumolpides. Cette famille était la plus importante du culte éleusinien ; elle avait de grands privilèges , possédait les plus hautes dignités sacerdotales , avait seule le droit d’interpréter les lois sacrées des Mystères et de décider sur l’exégèse des lois non écrites, dans les crimes d’impiété. Mais lorsqu’il s’agissait de percevoir le revenu le plus considérable de Dèmèter et Corè , à savoir les prémices
(1) Denys d’Haliearnasse, Antiquités romaines, II, 21.
(2) C. 1. G., 2656 : 7rpiap[svï] x]r)v îepY)TEi'av xrjç ’ApxépiSoç xÿgç Iïsp[ya]taç ... 00-
(7£i Ta tepà xà OYip.oxEXea xat xà îSuoxtxà xaî X^^sxat xfiiv Ouopévtov a
êxaaxou ispeiou y.coXijv y. al xà èxct xtoXfl vsp.6p.Eva y.ai xsxapxripoptSa cnrXâyyvtov xaî xà Ssppaxa , xüv 8e iSicoxixüW X/^Exai xcoXrjv xaî xà etù xwX'p VEp.6p.Eva xaî xsxapxy)poptoa crTtXdyxvtüv ... xaxeaxeuaoâxu) 8s xaî 0ï]aaup6v x^j [0]em, èv[ê]a).[X]ËTaxrav 8è oî 0Oovx[e]ç stcî pèv xfij teXe[[(i>] ôëoXoùç Suo , È7TÎ 8s yaXaSsivto ôëoXôv • àvoiyôvxcov 8e o[i] sçExaaxai xax’ sviaux[6]v xov Gypraupov xaî 6i[8]6[v]xa)v x[^j tjepeîa eïç xs xi^v sTtixoupîav x[a]î [ywpr)]paxicrp.6v xaî sîç tpaxiopôv. — Des règlements analogues se rencontrent dans certaines associations religieuses. Voir l’ouvrage de M. Foucart, Ass. relig., Inscriptions, n»’ 2 et 38.
DROITS ET PRIVILÈ&ES DES PRÊTRES
des récoltes, c’est à peine si ses membres intervenaient dans l’opération , n’ayant ni à prendre livraison des grains ni à en assurer le dépôt , mais se bornant à inscrire sur un tableau les quantités recueillies en Attaque et dans les différentes cités grecques (1). Et quant à ces revenus, l’ordonnance, qui nous a été conservée, montre qu’il ne dépendait pas d’eux d’en disposer. Le Peuple avec le Conseil en réglait l’emploi par décret et ne leur laissait d’initiative que pour l’usage à faire du produit du tc'Xocvoç ou fleur de farine (2) , sans doute parce qu’ils avaient certains sacrifices à accomplir dont les rites étaient leur propriété et sur lesquels il n’était pas permis à l’Assemblée de prendre aucune décision (3).
Si les prêtres athéniens ne disposaient pas des revenus des sanctuaires , ils avaient cependant certains avantages , attachés à leurs fonctions et par suite variables selon l’importance de ces fonctions mêmes. Il paraît certain que quelques-uns d’entre eux logeaient, soit dans le temple, soit dans les dépendances extérieures. Près du temple d’ Athéna Polias , sur l’Acropole , il y avait , au témoignage de Pausanias (4), une maison d’habitation, destinée aux arrèphores et sans doute aussi cà la prêtresse, qui , ayant ces enfants de sept à onze ans sous sa garde , devait demeurer avec elles (5). S’il faut prendre à la lettre un vers d’Euripide, quelques prêtres du culte éleusinien étaient aussi logés dans l’enceinte du sanctuaire. Lorsque, dans les Suppliantes , Æthra, la mère de Thésée, arrive à Eleusis pour invoquer Dèmèter , elle s’adresse ainsi aux prêtres qu’elle rencontre : « Et vous , serviteurs de la déesse, qui habitez ces temples (6)? »
Ce n’était point un usage particulier : on le retrouve presque
(1) Bull, de corr. hellén. , IV, p. 226 et suiv. Inscription d’Eleusis, ligne 26 : àvaYpàçcavTeh 8]è è[[/.]iuvaxiw xà [xéxpov toü xapTtoü.
(2) Ibid., ligne 36 : 0üetv 8è àuà pèv toü ixsXâvou xaOoxt âv Eüp.oXTuSai è[aï)hfj-
[o<i>]vTca.
(3) Bull, de corr. hellén., IV, p. 237-239.
(4) Pausanias, I, 27, 3 : 7tœp0évoi Süo toü vaoü xi); IloXtâSoç oixoücrtv où 7tôpp w, xaXoüor 8s ’A0r]vatoi trçS; àp^Yjcpopouç.
(5) Des sondages exécutés, en 1877, par M. Lambert, architecte, à l’ouest de l’Erechtheion , ont mis au jour les fondations d'une maison d'habitation qui pouvait être celle des arrhèphores ( Bulletin de correspondance hellénique, I, p. 359).
(6) Euripide , Suppliantes , 2 : oï ts vocoùç ê/exs , Trpôo-uoXoi 0eàç.
Ion, 55 :
èv â’àvaxxôpotç 0soù y.axaÇ-p 8eüp’ àsi ospivèv (3iov.
partout en Grèce. Homère , parlant de Maron , prêtre d’Apollon , remarque qu’il logeait dans le bois sacré du dieu (1). A Tithorée, dans l’enceinte consacrée à Asclépios , il y avait des habitations à la disposition des suppliants et des serviteurs du temple (2). Près d’Elatée , aux alentours d’un temple d’ Athéna Cranaia , s’élevaient des portiques sur lesquels s’ouvraient des chambres pour le prêtre et tout le personnel sacerdotal (3). Dans le Rudens , Plaute met en scène une prêtresse de Vénus à Gyrène , qui habite le temple même de la déesse (4). Une inscription, conservée à Smyrne, mentionne un personnage qui, après avoir fait à un dieu de nombreuses libéralités, a pris soin d’élever, aux environs du temple , des demeures pour toutes les personnes employées au service du sanctuaire (5).
Cet usage , presque général , s’expliquait par la nature des fonctions dévolues aux prêtres. On a vu à quelle assiduité les astreignait le service personnel d’une divinité, qu’il fallait sans cesse entourer de soins empressés, dont il fallait parer l’image et à laquelle il y avait des repas à offrir. Il importait aussi qu’ils fussent toujours prêts à intervenir, soit pour régler les cérémonies des sacrifices , soit pour protéger la demeure divine contre les profanations. Platon demandait même que pendant les grandes fêtes, quand les étrangers arrivaient en foule et logeaient sous les portiques et dans les hôtelleries disposées auprès des sanctuaires pour les recevoir, l’autorité sacerdotale eût à veiller sur eux, afin qu’il ne leur manquât rien et qu’on ne leur fît point de tort (6). Tout cela n’était possible que si elle demeurait dans le temple même ou dans le voisinage. « Quelqu’un, dit Artémidore, se vit en rêve attaché par une chaîne au piédestal de la statue de Poséidon Isthmien. Il devint prêtre de Poséidon : car il fallait qu’en tant que prêtre il ne fût pas séparé de l’endroit où il avait à exercer son ministère (7). » On reconnaissait donc comme un principe que
(1) Odyssée, IX, 200 : sv âXcei Sev6prj£\m — <I>oiëou ’AttôXXüjvoç.
(2) Pausanias, X , 32 , 12 : Èvxè; jxàv 6r) xoù irspiëoXou xoï ; xs îxéxai; xai oaot xovi 0£où SoùXot, xoûxoi; [xèv èvxaù0à dm xai oîxrja'Ei;.
(3) Pausanias, X, 34, 7 : xai crxoai xs dm -/.ai oîxr)<r siç Sià x<5v a-towv , ëvOa oixoùaiv oi; xrjv 0£Ôv 0spaix£Û£tv xa0Éaxr)xe, xai àXXoi; xai |xâXtcrra xû Upoopiva).
(4) Plaute, Rudens, 178 et suiv.
(5) Kai ... cxoàv xax<pxo3op]p.évriv xaî XExepapuopivriv upo? x7|v oïxv)aiv xwv tep o- SoûXwv xai xôv 0£ov OepaireuôvxGûv ( Musée et bibliothèque de l’Ecole évangélique , 2e période, lre année, 1875-1876, p. 47).
(6) Lois, XII, p. 953, A.
(7) Artémidore , Oneirocritique, V, l : ë8 oU xi; xoü üoaeiôtSvoç xoù èv ’Ia0p.(j)
DROITS ET PRIVILÈGES DES PRÊTRES
le prêtre devait être inséparable du sanctuaire. Le principe était sans doute appliqué chez les Athéniens comme dans le reste de la Grèce.
Quant à l’application, on conçoit facilement qu’elle ne pouvait pas être uniforme et qu’elle devait dépendre de l’étendue de la propriété sacrée. Souvent cette propriété se réduisait à un temple ou même à une chapelle, que le prêtre était seul à garder et à entretenir. Dans ce cas , il est probable qu’il y habitait, comme la prêtresse du Rudens dans le modeste temple de Vénus ou comme on voit encore en Orient quelque moine solitaire dans un ermitage (1).
Quand le sanctuaire était plus considérable , il y avait parfois , comme à Tithorée et à Elatée, des bâtiments spéciaux destinés au logement du prêtre et de ses aides. Parfois aussi , quand le personnel des cleidouques , zacores et néocores suffisait à garder le téménos , la présence du prêtre n’était pas aussi immédiatement nécessaire et il pouvait arriver qu’il ne demeurât point dans les limites de l’enceinte sacrée. A Eleusis, par exemple, il est probable que tous les dignitaires du culte des Déesses n’habitaient pas le sanctuaire en permanence. Les Eumolpides , les Kèryces et la plupart des membres des familles éleusiniennes étaient de grands personnages dans la cité : mêlés de près aux affaires publiques , ils ne pouvaient guère être absents d’Athènes. D’ailleurs leurs fonctions sacerdotales ne les appelaient pas au temple tous les jours. Les cérémonies du culte courant étaient faites par la prêtresse éponyme de Dèmèter , qui ne s’éloignait pas d’Eleusis : l’hiérophante , le dadouque , l’hiérokèryx n’avaient de rôle liturgique à remplir que pendant la célébration des Mystères ou bien les jours où leurs familles accomplissaient leurs sacrifices traditionnels.
S’il y avait des sanctuaires assez grands pour contenir un personnel de serviteurs et de gardiens, il y en avait d’autres dans l’enceinte desquels il était interdit d’habiter et où l’on se bornait à dresser des tentes , comme à Epidaure et à Andanie , pendant la période des fêtes (2).
xvj [3âcrei àXu<rei Ttpoa'SsSea'Sat • Eepeùç èyévexo xoü üocretSûvoç • £8si yàp aùxov à/wpidxov elvai xwv xrjç tepwcnjvriç xo ixayv.
(t) Ion répond à Creuse, qui lui demande s’il habite le temple : « La maison du dieu est la mienne et je couche partout où le sommeil me surprend » (Euripide, Ion, 315).
(2) Le Bas et Eoucart , Inscriptions du Péloponèse, 1 47b et 326\ Euripide,
Ion, 806.
Les conditions variaient, encore suivant que le temple était toujours ouvert ou seulement accessible tel ou tel jour déterminé. L’Asclèpieion d’Athènes , où affluaient les malades pour dormir sous les portiques sacrés (1), le Thèseion, où venaient chercher un asile les esclaves fugitifs (2), ne pouvaient jamais être abandonnés : il est certain qu’une partie du personnel sacerdotal y demeurait. Pour l’Eleusinion, au contraire, et le Lènaion, qui restaient clos presque toute l’année, il était inutile qu’un prêtre fût toujours présent. Ces sanctuaires devaient ressembler à ces nombreuses églises ou chapelles de Rome , fermées en permanence, et qui paraissent délaissées, mais qui ont chacune leur titulaire, prêtre, évêque ou cardinal, titulaire toujours absent, sauf le jour de la fête du saint, où il ne manque pas de venir officier.
Le but de ces remarques est de montrer que , s’il est vrai qu’à Athènes les prêtres avaient souvent un logement dans le voisinage des temples , l’avantage n’était pas uniforme : tous n’en jouissaient pas également, ni dans les mêmes conditions matérielles , par la raison que tous les sanctuaires n’avaient ni la même étendue , ni la même importance , ni des règlements identiques.
Revenus en nature.
C’était de la célébration des sacrifices que les prêtres tiraient leurs plus grands avantages. Un usage, qu’on retrouve partout dans l’antiquité, attribuait aux ministres du culte une part de la chair et des dépouilles de la victime immolée (3). « Yoilà, dit un poète comique, les morceaux réservés aux prêtres, les cuisses, le flanc, la moitié gauche de la tête (4). » La prêtresse d’Artémis à
(1) Dans le récit que fait Carion de la guérison de Plutus, on voit que le prêtre d’Asclcpios reste une partie de la nuit sous le portique au milieu des malades (Aristophane, Plutus, vers 670 et suivants).
(2) Plutarque, Vie de Thésée, 36.
(3) Cette part était désignée sous le nom général de xà vop.g6p.eva (Aristophane, Plutus, 1185). Suidas, xcoXaxpéx?); • vôp.o; rjv xà Ü7toXei7:6p.eva xrj; Ouata; xoù; cepéaç Xap.Sâveiv , à eîatv oiov Séppaxa y. al xo>Xaï. Hésvchius, 0eup.opta • àirap^, Ouata; i) 6 Xap.gàvouaiv ot tepef; xpea; , èireiSàv 0vr)xai. Artémidore , Oneirocritiquc , III , 3 : xai yàp xà; xwv ôeiüv àTtap^à; xo ëOo; èmxpeuei aûxoï; Xap.ëàveiv.
(4) Fragments des comiques grecs, Amipsias, fr. 3 (Didot, p. 265) :
’EvxeüQev 6a' àv Stôoxat p.àXtaû’ tspwau va, xa>Xr) , xo uXeupôv, t)pfxpa'p’ àpiaxepâ.
DROITS ET PRIVILÈGES DES PRÊTRES. 121
Halicarnasse gardait les cuisses avec les morceaux qui s’y trouvaient attachés , ainsi que le quart des viscères et des peaux (1). Une inscription de Délos parle d’un sacrifice offert par les Pariens, où la peau seule de la victime reste au sacrificateur (2). La loi était générale et si bien reconnue qu’on la rappelle à peine et presque toujours par allusion. Pausanias remarque comme une exception extraordinaire qu’à Olympie, dans les sacrifices célébrés en l’honneur de Pélops, il ne revenait à l’officiant aucun des morceaux d’usage (3).
Les plaisanteries fréquentes d’Aristophane sur les prêtres et les droits en nature qu’ils prélèvent 'montrent que sur ce point les habitudes athéniennes étaient conformes à celles des autres peuples helléniques. « Cette peau reste la propriété de la prêtresse (4), » s’écrie Mnèsilochos, lorsqu’après avoir été reconnu sous son déguisement sacrilège par les femmes réunies au Thesmophorion, il a saisi des bras de l’une d’elles le nourrisson qu’elle portait, et que, pour les effrayer, il a massacré cet enfant, qui n’est qu’une outre de vin. Le prêtre de Zeus , que le poète met en scène à la fin du Plutus (5) , se plaint de mourir d’inanition , parce que , depuis que les hommes sont riches , ils ne songent plus à recourir aux dieux : il n’y a plus de sacrifices et partant plus de ces revenus , comme le prêtre en recueillait auparavant. « Ah ! quand les hommes n’avaient rien, le marchand échappé du naufrage, l’accusé absous immolaient des victimes ; tel autre sacrifiait pour le succès d’un vœu... Maintenant, plus la moindre victime, plus un fidèle dans le temple , mais des milliers de gens qui viennent le souiller par leurs ordures. — Hé ! ne prends-tu point ta part de ces offrandes-là? » lui répond Chrémylos.
On a retrouvé à Athènes un fragment de loi ou de décret qui marque en détail ce qui doit revenir à différents sacerdoces : « La prêtresse de Dèmèter Chloè recevra cinq espèces de prémices , à savoir : les dépouilles et tout le rebut des viandes ; un demisetier de froment , valeur de trois oboles ; un cotylè de miel , d’une valeur de trois oboles; trois cotylès d’huile , valeur d’une obole et demie; des sarments, valeur de deux oboles (6). » Un
(1) C. 1. G., 2656. Voir plus haut, p. 116, note 2.
(2) C. I. G., 2265 : rà 8è [8]tpa; toü (3oo; e.l<7[Tvçiài,x'. rov Eepéa].
(3) Pausanias, V, 13, 2 : èaib Tau tyjç où yEvarai t £5 [xavrei jxoïpa Trjç Suora;.
(4) Les femmes aux Thesmophories, 758 : tout! tà 8ép[xa tîj; EepeEa; ytyveTai.
(5) vers 1174 et suivants.
(6) C. I. A., II, 631, lignes 16 et suivantes : A'pp.v]Tpo; XX6ï]ç Eepe[Ea Eepewouva : Il : SeiTcjaç xpsàiv, Ttvpcôv 7)|M£xtîio : III : p.é[XiTo; xoTÙXrjç : III : iXaE]ou Tptûv xo-
décret, dont Athénée cite quelques mots et dont la stèle était déposée dans le temple des Dioscures ou Anakeion , nous fait connaître quelques dispositions analogues. Dans le nombre des victimes , deux bœufs , choisis parmi les plus beaux pour marcher en tête de la procession , sont après le sacrifice répartis de la manière suivante : les chairs forment trois lots qui sont attribués l’un au vainqueur des jeux qui accompagnent la fête, l’autre aux TOxpàfftxot , officiers publics chargés de la préparer , le troisième au prêtre du sanctuaire (1). Ainsi, les prêtres athéniens percevaient sur les sacrifices quelques droits légalement déterminés.
Ces droits existaient-ils pour tous les sacrifices sans distinction? Il est hors de doute que tous les particuliers y étaient soumis. Mais en était-il de même quand le sacrifice était offert par la cité? Quelques lignes d’une inscription du cinquième siècle le laissent entendre , mais le passage n’est pas assez clair pour être décisif (2). Il faut s’en tenir à la phrase où Eschine, dans le discours contre Ctèsiphon , parle des prêtres « qui reçoivent les dons , toù? xà yépa >apg«vovtaç (3). » L’emploi de l’article est une preuve qu’il s’agit de gratifications d’un usage courant et que tous les auditeurs avaient présentes à l’esprit. En second lieu , la place que tient cette phrase dans l’argumentation de l’orateur montre qu’il est question de gratifications publiques , faites à l’occasion des sacrifices de la cité. Quand la cité immolait aux dieux des victimes , les prêtres avaient donc aussi leur part de l’offrande , comme dans les sacrifices privés.
xuXûv : IC : ppuyàvwv : II. Les restitutions sont certaines, les mêmes termes revenant plusieurs fois dans le cours de l’inscription. Le n° 632 est un fragment d’une inscription analogue.
(1) Athénée, VI, 27 : y.àv xû> ’Avaxetw ètî£ vivo; ottP.viç yèypa'rcxai • xoïv 8è fiooïv xoïv ^yeixôvoiv xoïv s^aipoup.évoiv , xo pèv xpixov pspo; eiç xàv àyûva • xà 8è 80o piprj, xà gèv èxspov x£> ispeï , xà 8è xotc uapaaixoïç. — A Andanie , un repas sacré réunissait après le sacrifice tous les officiers qui avaient organisé la cérémonie , ainsi que les prêtres , les joueurs de flûte et les serviteurs qui les avaient assistés. On lit dans l’Ordonnance (g 19) : 'Iepoù Setuvou. 01 Upoi arco xwv Gujiâxoûv xôiv ayop-évcov èv xà 7top.7xà àçeXôvxe; à?’ èxàarou xà vôppga] xoï; 0eoï; , [xà Xoijxrà xpèa xaxaxpv)(7ào-0<«)aav eïç xô îepàv Ssïttvov gexà xàv tepàv xai 7rap0évü)v , xai itapaXaëôvxa) xôv xe îsprj [xai xàv] tèpeav x[ai xà]v tépeav xoü Kapvet’ov xai Mvaoïarpaxov xai xàv yuvaïxà xe xai xàç yevsàç aùxoü xai xiôv xsyynxav xoùç Xei[xovpyrç]cravxaç [èv xa]ïç yopsiaiç xai xàv UTiripeaiàv xoùç XeixovpyoOvxaç aùxoï;.
(2) C. 1. A., I, 1, lignes 40-43 : [x] àv êîii xü> [3u>p.w ÎEpsa y.aî [xôv iepéa x]o[ï]v 0eoïv xai xàv iepéa xo... [X]avêàveiv ëxaaxov xoù. « Agitur de sacerdolum sportulis » (Kirchhofl').
(3) Eschine, contre Ctèsiphon, 18.
DROITS ET PRIVILÈGES DES PRÊTRES
Il y a cependant une difficulté qu’il importe de signaler. Nous avons déjà rencontré plusieurs fois et commenté les fragments des comptes de l’orateur Lycurgue, qui contiennent le produit du dermaticon, c’est-à-dire de la vente des peaux des victimes publiques (1). Si le dermaticon figure parmi les comptes du trésorier de l’administration , c’est que la vente a été faite au profit du trésor, et non pas au profit des prêtres des sanctuaires. 11 semble qu’il y ait contradiction entre ce texte épigraphique et le passage d’Eschine.
La contradiction n’est qu’apparente. Les fêtes après lesquelles on a recueilli des peaux à vendre sont classées par ordre chronologique. Or, des Dionysies champêtres et des Lènées , qui se célébraient au sixième et au septième mois de l’année , les comptes passent aux Asclèpiées et aux Dionysies de la ville , qui s’accomplissaient au neuvième mois, en Elaphèbolion. Pas un mot des fêtes du huitième mois , des Anthestèries, qui duraient trois jours et donnaient lieu à de nombreux sacrifices. Les Anthestèries ne sont pas les seules solennités religieuses dont la mention fasse défaut dans les comptes : le chapitre relatif à l’année 334 (archontat de Gtèsiclès) cite dix fêtes publiques seulement , c’est-àdire le tiers à peine des fêtes ordinaires. Il y avait donc une grande partie des victimes publiques dont les dépouilles ne rapportaient rien au trésor et , selon toute probabilité , revenaient aux prêtres des différents sanctuaires.
Si maintenant l’on se demande d’où vient que les dépouilles des victimes tantôt se vendaient au profit du trésor, tantôt étaient abandonnées aux officiers du culte, il suffit, pour s’expliquer cette anomalie, de considérer le caractère des fêtes citées dans les comptes de Lycurgue. Ce sont toutes des fêtes somptueuses ; la plupart sont de ces Itu'ôetoi iopml dont la démocratie athénienne abusait tant, contre lesquelles protestèrent si souvent les orateurs au quatrième siècle et qui plus tard achèveront de ruiner les finances de la république ; solennités plus profanes que religieuses, où la cité immolait jusqu’à trois cents bœufs, pour faire au peuple des distributions de viandes et lui fournir l’occasion de festoyer aux frais du trésor (2). Chacune de ces fêtes n’étant célébrée qu’en l’honneur d’une seule divinité, leprê-
(1) Bceckh, Staatsh., Il, p. 112 et suivantes (Beilagen, VIII).
(2) Isocrate, Aréopagitique, 29 : où8’ otîôts p.èv 8o?siev a ùtoï; , Tpiaxoaîov; fioü; ëirî(X.Trov, ôttôte 8s tu/oisv , va; iraTpiou; Sucra; sijéXsiTrov • oùSs Ta; [ièv êiuGétouç éopxà; ai; écmaatç ti; Ttpoaei'r] p.SYaXo7irpsTTù>; rjyov.
tre de cette divinité eût été seul à officier et par conséquent seul à recueillir les dépouilles de trois hécatombes. En 334 , le dermaticon des sacrifices offerts à Zeus Soter s’éleva à mille cinquante drachmes (1). On aurait de la peine à concevoir que la cité eût abandonné au prêtre de Zeus Soter le gain d’une pareille somme, alors que les finances n’étaient pas prospères et que pour suffire à toutes ces dépenses sacrées, elle était souvent gênée. Il n’était pas d’ailleurs dans les mœurs publiques d’Athènes qu’un magistrat quelconque pût jamais tirer de ses fonctions un profit pécuniaire.
Les mêmes objections n’existaient pas quand la cité offrait des sacrifices plus simples et n’immolait qu’un nombre de victimes assez restreint. Les dépouilles d’un bœuf, d’une brebis ou d’un porc ne représentaient qu’une médiocre valeur. Il était bien inutile d’instituer pour elles une vente publique. Le trésor, se comportant alors comme un particulier, en faisait l’abandon. Le prêtre du sanctuaire où la cérémonie s’était accomplie ajoutait ce maigre avantage à ceux qu’il pouvait retirer des sacrifices privés.
Outre ces revenus , les prêtres avaient souvent l’usufruit d’un jardin modeste qui entourait lo temple. Sur la route d’Eleusis, il y avait un ruisseau, appelé oi. Perrot et consacré à Dèmèter et Corè : seuls les prêtres de ces divinités y avaient droit de pêche. Tout cela était peu de chose ; mais ce peu était une ressource pour des gens dont la sobriété devait être égale à celle des classes populaires dans la Grèce moderne.
Les ministres sacrés profitaient moins de ces avantages plus ou moins réguliers que de l’abondance des offrandes en nature , froment, fruits, gâteaux, miel et vin, que les fidèles apportaient dans les temples et déposaient sur la table de la divinité devant la statue (2). Ion dit qu’il se nourrit des dons recueillis sur l’autel d’Apol-
(1) Voici le dermaticon des autres fêtes de la même année : pour les Dionysies du Pirée, 301 drachmes ; pour les sacrifices à la Bonne Fortune, 160 dr. ; pour les Àsclèpiées, 291 dr. ; pour les Dionysies de la ville, 808 dr. ; pour les Olympiées, 721 dr. ; pour les Bendidées, 457 dr. La somme totale pour l'année s’élève à 5148 drachmes et 4 oboles (Bœckh, Staalsh., t. II, p. 120).
(2) On cite parfois l’exemple de la prêtresse d’Athèna Polias qui, dit-on, recevait un chœnix d’orge, un de froment et une obole, toutes les fois que dans une famille athénienne il se produisait une naissance ou une mort. (Voir Barthélemy, Voyage d’ Anacliarsis, ch. XXI). Mais Aristote, qui nous parle de cet impôt (Economiques, II, 2, 4), ne dit pas qu'il fût payé au bénéfice de la prêtresse. C’était une mesure fiscale, imaginée par Hippias, pour augmenter les ressources du trésor public.
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Ion (1). Dans le Plutus (2) , Carion raconte qu’au milieu de l’obscurité de la nuit il a aperçu le prêtre d’Asclèpios faisant le tour des autels , ramassant partout les galettes et les figues et remplissant un sac de son pieux butin. Le récit est fort plaisant. Mais on se tromperait si l’on y voyait une arrière-pensée de satire contre les prêtres athéniens et leur avidité. La scène de l’incubation n’est qu’une parodie innocente. Carion se moque du prêtre , comme il s’est moqué des autres malades couchés avec lui sous les portiques, comme il se moque de lui-même et de son irrésistible gourmandise en face de la bouillie , comme il se moquera d’Asclèpios et de ses deux filles Iaso et Panakeia. Le poète fait rire aux dépens de tout le monde sans prendre personne à partie.
Et quelle raison avait-il de le faire ? Que le prêtre recueille les galettes et les figues des suppliants , qu’il en fasse provision et qu’il vive des dons offerts au dieu, rien de plus légitime aux yeux des anciens. « Faire un vol sacrilège, dit Artémidore (3), dérober aux dieux des objets qui leur sont consacrés, c’est pour tous les hommes un crime grave, excepté pour les prêtres et les devins, qui peuvent l’oser impunément. Car l’usage leur permet de prendre les prémices des offrandes apportées aux dieux; ils vivent en quelque sorte des dieux mêmes, et cela sans toujours prendre ouvertement ce qu’ils prennent. »
Depuis que Montesquieu, Yoltaire et Fontenelle ont cru voir dans les cultes et les sacerdoces antiques des calculs de politique ou des supercheries grossières, on se laisse souvent aller à condamner des gens dont la religion toute populaire ne comportait aucune de nos délicatesses modernes, et qui avaient plus de naïveté que d’effronterie. Ce que nous serions tentés d’appeler le détournement des offrandes paraissait au prêtre ancien et à tous ceux qui le voyaient faire tous les jours une chose toute naturelle. Il ne venait à l’idée de personne qu’il pût commettre un vol en s’en emparant. Il ôtait le serviteur de la divinité ; il vivait auprès d’elle et l’entourait de soins assidus. Ne devait-elle pas à son tour nourrir son serviteur , comme tout bon maître ses esclaves? S’il pouvait librement s’approprier ces offrandes , c’est qu’elle le vou-
(1) Euripide, Ion, 52 : véo; (xèv oüv tôv àpcpl pcofxtouç xpocpà;, et plus loin, vers 323 : pto|xoi fJ.’ Icpepëov ôÙ7tid)V t’ âel ?évo;.
(2) vers 676 et suivants.
(3) Oneirocritique, III, 3 : Isp oouXetv os xal 0sÆv àvaOiQaTa xleuxeiv 7câ<n tow)pov, p-ovoiç §è xoï; ispeùoi xal p.àvT£tn ov\i.<pé pet. Kal yàp toc; tmv 0s<ôv àuap^àç xo 0ëo; ÈTUTpsTrst aùxoï; Xap.ëàveiv xal xpÔTtov xivà otno 0süv xpscpovxai xal où roxvxa cpavepû; Xap-êavouau.
lait bien. Pourquoi les laissait-elle ainsi sur la table sacrée sans les enlever? N’était-ce pas comme un aveu de l’abandon qu’elle en faisait à son ministre?
Il n’était pas rare de voir les dieux s’emparer des objets que la piété avait déposés dans leur temple, « On prétend, à Athènes, dit Hérodote (1), qu’un grand serpent réside dans le temple et garde la citadelle ; on le dit, et, comme s’il y était réellement, on lui apporte chaque mois des offrandes pour le nourrir ; cette provision pour un mois est un gâteau de miel. Or ce gâteau de miel, qui précédemment avait toujours été consommé, venait récemment de rester intact. La prêtresse en informa les Athéniens , et ceux-ci n’en mirent que plus d’empressement à abandonner la ville, la déesse ayant abandonné l’Acropole. » Le même Hérodote (2) raconte qu’au moment où les troupes de Xerxès parurent devant Delphes, les armes sacrées qui étaient dans le sanctuaire et sur lesquelles il n’était pas permis de porter la main, se trouvèrent d’elles-mêmes transportées hors du temple : on se persuada qu’ Apollon les avait prises pour s’en servir contre les Barbares et défendre sa demeure. Un jour qu’à Thèbes les armes consacrées dans le temple d’Hèraclès avaient disparu, on crut de même que le héros les avait détachées pour s’armer et courir sur les champs de bataille où devaient combattre les Thébains (3).
Gomme on avait l’idée que les dieux venaient ainsi enlever les offrandes , on s’imaginait , par une conséquence naturelle , que les aliments qui restaient intacts étaient laissés par eux à dessein, pour nourrir les serviteurs du temple. Cela est si vrai que les fidèles continuaient à déposer sur les autels les prémices de leurs moissons et de leurs fruits. Carion , qui avait ri du prêtre et de son sac , n’eùt pas manqué de venir une autre fois avec une galette et des figues. L’eût-il fait, s’il n’avait pas été persuadé qu’il apportait au dieu lui-même son offrande ?
Pour terminer l’énumération des avantages sacerdotaux, il faut signaler les cadeaux de toute espèce que les prêtres avaient l’occasion de recevoir des suppliants. Encore aujourd’hui on voit, dans la plupart des villages d’Orient , les papas tenir des paysans leur provision de fromage et d’olives. Gomme on n’avait entre soi et la divinité d’autre intermédiaire que le prêtre , l’homme pieux qui
(1) Hérodote, VIII, 41. Le récit se rapporte au moment de l'invasion de Xerxès en Attique.
(2) Hérodote, VIII, 37.
(3) Xénophon , Helléniques , VI , 4, 7.
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voulait avoir un avocat toujours intéressé à le servir, prenait soin de s’en faire un ami par toutes sortes d’attentions. Quand le marchand au retour d’un heureux voyage , le plaideur après le gain d’un procès, le laboureur la moisson faite ou le malade guéri venaient au temple pour rendre grâces au dieu auquel ils attribuaient le succès de leurs espérances , il devait arriver souvent que le prêtre, qui avait été l’instrument de leur bonheur, n’était pas oublié dans l’effusion récente de leur contentement. On sait par quelles libéralités naïves se traduit parfois la reconnaissance d’un pauvre paysan : si l’on joint à l’expression d’un sentiment très naturel cette expansion généreuse qui est encore une des plus grandes qualités des populations grecques, on se fera mieux l’idée des mille petits avantages journaliers , que les prêtres athéniens pouvaient recueillir et qui laissaient tant de regrets au prêtre de Zeus dans le Plutus. Les sacrifices étaient presque toujours suivis d’un repas où parents et amis , réunis dans leur maison , mangeaient les chairs de la victime immolée (1). Le prêtre qui avait officié s’y trouvait souvent invité (2).
Est-il besoin de faire remarquer que tous les prêtres athéniens n’étaient pas également favorisés ? J’ai parlé de ces temples modestes qui ressemblaient sans doute à des ermitages : là, auprès d’une divinité qui attirait peu 'd’hommages et qu’on n’honorait plus que par une vieille tradition , le prêtre menait une vie assez chétive. « Vous ne trouverez pas ici , mes enfants , beaucoup d’aisance et de ressources, dit la prêtresse du Rudens ; moi-même je vis mesquinement ; j’y mets du mien en servant Vénus (3). » Ailleurs , dans les sanctuaires où les sacrifices étaient fréquents et les offrandes opulentes , les prêtres pouvaient presque vivre dans l’abondance. Certains d’entre eux, comme celui de Dionysos dont il est question dans les Acharniens , donnaient de beaux festins le jour de la fête de leur dieu (4). Il est vrai qu’on ne saurait
(1) Athénée, II, 3 (vers d’Epicharme) : èx piv 0u<riaç 6otvr) , èx Ôè Ûotvviç ttojiç âysvexo. Euripide, Ion, 663 et suiv. :
àXXà tôov cpîXtov
TrX^pwp,’ àâpoiaaç po\>0uxw <7èv riSovip.
Aristophane, Plutus, 227 et suivants.
(2) Aristophane, Plutus, 1182 et suiv. :
ô 8’ àv ÈxaXXiepeÏTo tiç , xàpé y’ êxàXei vàv Ispsa.
(3) Plaute, Rudens, 201 et suiv.
(4) Aristophane, Acharniens, 1085 et suiv. :
èiri ôeïirvov ■za.yy pàSiÇe, tt)v /U<jTYï; Xaëàjv xal xàv yôa. ■
6 tou Atovuaou °’ ùpeùç (J.exa7r£p,îC£xai.
dire si pour subvenir à ces dépenses ils ne prenaient pas sur leur fortune personnelle. Dans les démocraties antiques, les premières magistratures civiles et religieuses étaient souvent pour ceux qui les exerçaient des occasions de grands frais.
Honneurs rendus aux prêtres.
Quels que pussent être les revenus du sacerdoce à Athènes, c’était peu de chose au prix de la considération dont les prêtres étaient entourés et des honneurs qu’on leur rendait. Les anciens avaient, en général, pour les ministres du culte une grande vénération. On sait par Hérodote jusqu’où allaient les privilèges des rois lacédémoniens : outre le droit de décider souverainement de la paix et de la guerre , ils avaient les places d’honneur aux festins et aux jeux; ils recevaient les prémices des moissons; la cité subvenait aux frais de leur nourriture; morts, ils avaient des funérailles magnifiques et le pays entier prenait le deuil (1). Or tous ces honneurs, ils ne les devaient pas à leur autorité politique. Les éphores, qui étaient les vrais chefs du gouvernement, étaient loin d’avoir autant de privilèges. Ce qui donnait aux rois tant de considération, c’était leur dignité sacerdotale. En réalité, ils étaient les deux grands-prêtres de la cité , les chefs suprêmes de la religion nationale. En paix comme en guerre, ils célébraient des sacrifices. Comme les prêtres ordinaires , ils recevaient les dépouilles des victimes immolées. C’était parce qu’ils ôtaient prêtres qu’ils avaient tant de prestige (2).
Si les prêtres athéniens n’en avaient pas autant que les rois de Sparte, ils jouissaient cependant de privilèges encore considérables. L’hiérophante et le dadouque d’Eleusis étaient nourris aux frais de l’Etat dans le Prytanée (3). Aux représentations dramatiques des Dionysies , le prêtre de Dionysos , placé au milieu de l’hémicycle, au premier rang, présidait la fête sur un siège de marbre blanc décoré de bas-reliefs. Autour de lui étaient assis, à des places réservées et marquées d’une inscription , la plupart des
(1) Hérodote, YI, 56 et suiv.
(T) Selon Plutarque, le prestige du sacerdoce chez les Grecs était égal au prestige de la royauté, èvia^oü rfjç 'EXXàSoç àvrippo7rov ï)v tô tï;ç lepwauvri; àp'wpa 7rpàç tô xîjç paaiXelaç ( Questions romaines, 113).
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autres prêtres de la cité (1). Au Pirée, à la fête des Dionysies, les prêtres entraient au théâtre, introduits solennellement par le démarque, en même temps que tous les personnages de distinction auxquels le dème avait attribué une place d’honneur (2) . Il est probable qu’il en était de même à toutes les autres solennités religieuses et que la présidence seule variait , dévolue toujours au prêtre de la divinité qu’on célébrait.
Dans les assemblées du Peuple, nul ne pouvait se présenter à la tribune avant que le péristiarque eût immolé la victime d’usage et purifié l’enceinte, ni avant que le héraut eût prononcé l’invocation aux dieux nationaux , les imprécations contre les ennemis et les traîtres, enfin la formule d’introduction : « qui veut parler parmi les Athéniens âgés de plus de cinquante ans ? » Une exception à la procédure ordinaire était faite parfois pour un étranger, un proxène ou un ambassadeur, à qui le Peuple tenait à rendre des honneurs particuliers. Les proédres l’introduisaient et l’amenaient jusqu’à la tribune, pendant qu’avaient lieu les cérémonies préliminaires, h tepoTç (3); de telle sorte que l’affaire qui le concernait passait avant le reste de l’ordre du jour et entrait immédiatement en discussion au début de la séance (4). Plusieurs textes épigraphiques montrent que les prêtres étaient favorisés de cette distinction.
En toute circonstance solennelle , les prêtres faisaient partie de ce qu’on pourrait appeler le cortège officiel (5). Dans les processions ils marchaient réunis aux autres magistrats. Le jour où Démosthène , rappelé d’exil par un décret du Peuple , arriva au
(1) Dans les sièges marqués qu'on a retrouvés au milieu des ruines du théâtre, il n'y a point de place pour tous les prêtres d'Athènes. Les inscriptions ne mentionnent que les prêtres des principaux temples. Il est probable que les prêtres des temples secondaires étaient assis sur les bancs voisins . sans avoir pour chacun d'eux une place spécialement réservée. — C. I. G., 2421 (inscr. de Naxos) : àpxiepécoc ’Aptaxàpxov xo7ro; ixpoxaxéxexai.
(2) C. 1. A., II, 589 (décret des Piréens en l'honneur d’un certain Callidamas) : elvai 8è aùx5> xal 7tpos8p£av dv xï}> Osdcxpw 8xa[X7rot(jjci IletpateTç xà Aiovuata, ... xal Elo-aYÉTto aùxàv ô 8yjp.apxoc etç xà fiàaxpov xa0à7ts(p) xoùç iepsïç xal xoùç àXXov; olç SéSoxai ri upoeSpia.
(3) C. I. A., Il, 325 : àYa[0îj xûxD 8e]86x6at x[r) pouXrj xoùç m]poéSpovç ol[xivs; âv 4]àxtomv ix[pos8peusiv dv x](ô Sripup si; [xrlv 7tpwxr|]v dxxXï)<r[iav 7rpo<7axayeï]v xàv lepéa x[oÿ Aiàç xoO] Xu)xrjpo[; 7tpô; xàv 8rjp.ov] sv ispoï{ [x]a[l XPYiP-a'vt]<rcct. . . , etc. Voir aussi C. 1 ■ A., Il, 373b.
(4) C. 1. A., II, 209 : xal elv[at avx<5 7tpà<7oSo]v upôç xs xrjp.fJ[o\jXr)V xal xàv 8îjp.]ov Txpfôxw pex[à xà iepot]. Ces termes, rtpamo pexà xà lepà, se retrouvent dans d’autres décrets (C. I. A., I, 36 ; II, 206).
Pirée sur la galère qu’on avait envoyée au-devant de lui à Egine, il trouva, en abordant sur le rivage, tous les magistrats et tous les prêtres qui l’attendaient (1). Lors de l’entrée d’Attale à Athènes, les prêtres se rendirent avec tous les pouvoirs de la cité au devant du roi jusqu’au Céramique (2). Pendant le siège d’Athènes par Sylla , lorsqu’une députation vint supplier le tyran Aristion, qui prolongeait la résistance au nom de Mithridate, d’avoir enfin pitié de la ville et de la livrer pour épargner la population épuisée par la famine , la députation , qu’il dispersa à coups de flèches, était composée de prêtres et de membres du Conseil des Cinq-Cents (3). On avait pensé qu’il ne résisterait pas aux prières de personnages aussi considérables.
En toutes choses , les prêtres étaient assimilés aux premiers magistrats de la cité , ou plutôt , pour être plus exact , les premiers magistrats de la cité étaient regardés comme des prêtres. Nous avons déjà montré que les archontes étaient avant tout des personnages religieux. C’est comme tels qu’ils portaient une couronne de feuillage dans l’exercice de leurs fonctions, la couronne étant l’emblème sacré par excellence : on ne pouvait ni célébrer un sacrifice ni seulement y assister sans avoir la tête couronnée. C’est aussi parce qu’ils avaient un caractère sacerdotal que les magistrats étaient inviolables. Si Démosthène, insulté dans le théâtre de Dionysos tandis qu’il s’acquitte de son rôle de chorège , accuse son adversaire Midias de sacrilège , c’est que la chorègie est une fonction religieuse (4). Pour une raison analogue, quiconque cherchait à faire obstacle aux décisions des rois de Lacédémone encourait les peines dues au sacrilège (5). Dans le Plutus , l’esclave Carion, qui s’attache aux pas de son maître
(1) Plutarque, Vie de Démosthène, 27.
(2) Polybe, XVI, 25.
(3) Plutarque, Sylla, 13. De même, au début de YŒdipe-roi de Sophocle, on voit une députation de suppliants, composée de prêtres et d’enfants (v. 34 et suiv.). On lit dans Julien : « Il ne convient pas seulement de vénérer les statues des dieux, mais aussi les temples, les enceintes sacrées et les autels. La raison veut aussi que l'on honore les prêtres , comme ministres et serviteurs des dieux, comme destinés à nous représenter auprès d'eux et à nous attirer leurs bienfaits. Car ils otfrent des sacrifices et prient pour le salut de tous. Il est donc juste de leur rendre les mêmes honneurs ou de plus grands encore qu’à ceux qui exercent les fonctions publiques... Aussi les Grecs ordonnentils que le roi accueille respectueusement un prêtre , quoique ennemi » ( Lettres , fr. 8, traduction Talbot).
(4) Démosthène, contre Midias, 126.
(5) Hérodote, VI, 56.
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pour le persécuter et le traiter impudemment de fou , ne craint pas un instant d’être battu ; car il sort du temple, il porte sur la tête une couronne, il est uu personnage sacré, il est inviolable (1). L’inviolabilité des prêtres était partout reconnue dans l’antiquité. « Quel est l’homme assez impudent pour oser porter la main sur un prêtre ? » s’écrie un personnage de Plaute (2). Lorsqu’Alexandre s’empara de Thèbes , il réduisit en esclavage tous les habitants à l’exception des prêtres (3). Appien rapporte que César et Pompée firent proclamer par un héraut que leur armée respecterait la ville d’Athènes, parce que les Athéniens étaient comme les prêtres des déesses Thesmophores (4).
La raison de la vénération extraordinaire qu’on témoignait aux ministres du culte était dans le crédit qu’on leur attribuait auprès des dieux. On voyait tous les jours qu’ils étaient puissants à obtenir les faveurs et à conjurer le courroux de la divinité. L’Iliade montrait Chrysès recourant à Apollon et aussitôt vengé des outrages d’Agamemnon. On racontait l’histoire des Calydoniens frappés de démence et de mort par Dionysos, sur la prière de son prêtre Corésos, dont une jeune fille de Calydon avait méprisé l’amour (5). De semblables légendes avaient cours dans toutes les villes et maintenaient partout le respect qu’on avait pour les prêtres. Ce respect populaire allait si loin que non seulement on était attentif à ne jamais les offenser, mais encore on les considérait comme des personnages divins. Homère, parlant d’un prêtre, dit plusieurs fois qu’il « était regardé par la foule comme un dieu (6). »
(1) Aristophane, Plutus, 18 et suiv.
(2) Plaute, Rudens, 553.
(3) Elien, Hist. var., XIII, 7.
(4) Appien , Guerres civiles, II, 70 : cojtoùç pa) àStxsïv vàv <7Tpa tov ü>ç îepeîç t£5v ©ec-p.oçôp<ov. Une expression proverbiale, où8è 7tupcp6po; iXsi<p0Y] , il ne resta pas un pyrphore en vie, signifiait qu’on n'avait épargné personne ( Parœmiographi græci , Leutsch et Schneidewin , I, p. 134, 289).
On ne sait pas si les prêtres qui mouraient pendant le cours de leur sacerdoce avaient des funérailles solennelles. Tout au plus peut-on remarquer que les devins officiels ([xavret;), dont la condition était analogue à celle des prêtres , recevaient après leur mort des honneurs particuliers. Dans la liste des morts de la tribu Erechthéide , on rencontre le nom de TeXsvixoç p-av-ri;. Le nom est mis à part, comme pour marquer la dignité du personnage (C. I. A., 1 , 433 , ligne 64). Voir Platon, Lois, XII, p. 947.
(5) Pausanias , Vil, 21, 1 et suivants. — Julien raconte qu'un prêtre de la Mère des Dieux, étant venu à Athènes, fut maltraité et chassé. La déesse s'irrita, et pour apaiser sa colère on construisit le Mètroon (Julien, Sur la Mère des dieux, 1).
(6) Iliade, V, 78 ; XVI, 605 : 8eô; S’ ôjç t£s xo 8Ÿjp.t}>.
Artémidore dit qu’il faut croire à la bonne foi des dieux et des prêtres ; des dieux , parce que le mensonge est incompatible avec leur nature ; des prêtres , parce que , parmi les hommes , ils sont vénérés à l’égal des dieux (1).
Les prêtres portaient-ils , outre la couronne , certains attributs qui les distinguaient de la foule , en dehors des cérémonies ? L’hiérophante et le dadouque d’Eleusis avaient sur la tête une sorte de diadème (<rrpo<ptov) (2). Plutarque raconte qu 'après la bataille de Marathon (3), le butin pris sur l’ennemi ayant été laissé dans le camp sous la garde d’Aristide et de sa tribu, le dadouque Callias parvint à tromper la surveillance et à se glisser dans les tentes où l’or et l’argent étaient cachés. Un des captifs, le voyant avec sa longue chevelure et son diadème , le prit pour un roi , se prosterna devant lui et alla lui découvrir l’endroit où une partie du butin était entassée (4). On ne sait pas s’il y avait aussi d’autres prêtres qui portaient cette coiffure. D’après un passage d’Artémidore, les prêtres antiques avaient souvent la chevelure longue (5). Rien ne nous prouve que l’usage n’ait pas existé à Athènes. L’Orient s’y est toujours conformé et s’y conforme encore aujourd’hui.
Pour ce qui est du costume , il faut s’en tenir au texte de Platon , qui dit que la couleur blanche est celle qui convient aux dieux (6). A Platées, les archontes, qui étaient aussi des prêtres , devaient être vêtus de blanc pendant toute la durée de leur charge (7). Dans la solennité des cérémonies de leur sanctuaire , les ministres sacrés avaient un costume particulier , dont nous n’avons pas à nous occuper ici , parce que ce costume variait suivant la nature de chaque divinité et les rites de chaque fête.
(1) Oneirocritique , II, 69 : Tüv àtioitiaxcov Xey opivwv, olç Xéyouat -ri TuaxeuEiv Xpï) xai 7tei0eo-6ai , çï)p,i upcôxouç sTvai 0eoûç • àXXoxpiov yàp Oeâv xà
ïitetxa îspéaç ■ x^; Y“P aùxrjç xoï; 0eot; uapà àvOpoüTtoiç xexuxfi'/iain xtpâiç.
(2) Arrien, Entretiens d'Epictète, III, 21, 16.
(3) Plutarque, Vie d’Aristide , 5.
(4) Plutarque, Vie d’Aristide , 5. L’anecdote est suspecte. On l’imagina sans doute pour expliquer l’opulence proverbiale des Callias. Elle est d’ailleurs diversement racontée (Aristophane, Nuées, scolie du vers 64 ; Suidas, XaxxoïtXovxoç)- ùoir Bœckh, Staatshauslialtung, I, p. 630 et suiv.
(5) Artémidore, Oneirocritique , 1 , 18 : xpfyaç peYctXaç xai xaXà; xai etc’ aùxaïi; àYaXXEcôai àYa0àv pâXicxa yuvccou • Cntèp y«P EÙpiopçiaç É<mv ôxe y. ai àXXoxpicu; Opiijiv ai YwaîxEç xpùrvxai. ’AYa6ôv 8è xai àvfipi aô(fif xai ispsi xai p.àvxEi xai (3a<rtXsT xai âpxovxi xai xoïç TtEpi xôv Atovuaov xE^vixai?.
(6) Platon, Lois, XII, p. 956 A : xpwp.axa 8è Xsuxà irpérom’ àv 6eoï<; e tyj.
(7) Plutarque, Vie d’Aristide, 21.