CHAPITRE PREMIER
Du rôle des sacerdoces dans la religion hellénique.
Les Athéniens et les Grecs en général donnaient aux ministres des dieux le titre officiel de îepsïç, personnages sacrés ou qui accomplissent des actes sacrés (Upcé). Il serait inutile de définir ce terme en commençant, si la traduction ordinaire qu’on en donne n’était pas inexacte : le nom de prêtres , par lequel il est d’usage de le remplacer on français, a pris un sens très particulier, dont il importe de se détacher , si l’on veut se faire du sacerdoce athénien une idée juste et ne pas se laisser entraîner par une similitude de mots à de stériles rapprochements.
Le prêtre est, pour nous modernes, celui qui enseigne le dogme en même temps que celui qui accomplit les cérémonies symboliques de la religion. C’est à la fois le gardien de la doctrine théologique et morale, et le ministre du culte extérieur. Cette signification est propre au christianisme. Dans la vie du chrétien, les croyances et les pratiques, fixées à jamais par une même tradition, demeurent étroitement unies : ni la foi ne va sans les œuvres, ni les œuvres ne vont sans la foi. Aussi l’autorité sacerdotale, qui dirige les unes, doit-elle guider l’autre. Il n’en était pas de même dans
l’antiquité , parce qu 'alors rien n’unissait la foi et les œuvres. Pour nous en tenir aux Grecs, leurs cultes n’avaient avec leurs croyances que des rapports lointains ; celles-ci étaient livrées à une perpétuelle instabilité , ceux-là , au contraire , demeuraient immobiles.
Le sentiment religieux ne dépendait, chez eux, ni d’une révélation divine ni d’une tradition indiscutée. 11 s’était formé lentement et se développait par le travail insensible des intelligences. L’imagination, vivement frappée par les phénomènes de la nature, qu’on ne comprenait pas, qui épouvantaient et contre lesquels on ne pouvait rien, avait d’abord peuplé l’univers de puissances mystérieuses, forces vagues et aveugles, semblables aux sociétés grossières qui les avaient conçues, et , comme elles, abandonnées à la fatalité de leurs instincts. Avec les progrès de la raison , ces forces s’étaient, à la longue , réglées à l’image de l’homme lui-même. Elles avaient fini par prendre corps et figure. Nous les trouvons dans Homère avec leur intelligence propre, leur volonté, leurs sentiments, leurs passions, en un mot , leur caractère. Ce mouvement intellectuel , qui a fait insensiblement les croyances de l’âge homérique, se poursuit à travers les siècles et entraîneavec lui le sentiment religieux. On l’observe dans le drame, où se dégage, de jour en jour, la conscience delà liberté humaine en face d’une fatalité dont le poids encore est accablant ; dans les arts plastiques, qui créent pour la divinité des types de plus en plus purs, dans les Mystères, qui ouvrent à un nombre toujours croissant d’initiés des vues sur une autre vie ; dans la philosophie enfin , qui, éprise de l’ordre, de la justice, de la mesure, rêve pour l’humanité un idéal de vertu et arrive à ne plus concevoir d’antres dieux que des sages, maîtres d’eux-mêmes et de leurs passions , calmes et tout-puissants, modérateurs suprêmes de l’univers. L’imagination hellénique ne s’est jamais arrêtée : mobile et logique dans sa mobilité, elle a transformé les croyances antiques et préparé l’avènement du christianisme. Et telle a été sa force d’expansion, qu’après la victoire de l’esprit nouveau, quand elle semblait devoir être à jamais contenue dans les bornes d’un dogme qui s’imposait , elle s’est encore échappée dans les controverses des conciles et dans les audaces des hérésiarques byzantins.
Si le sentiment religieux allait ainsi en s’épurant de jour en jour, si les croyances variaient sans cesse au gré d’un esprit que rien ne fixait, il y avait d’autre part un grand nombre de saintes pratiques, dont la tradition était immuable et sur lesquelles n’avaient prise ni la raison ni les mœurs. Ces pratiques, dont l’ensemble constituait
un culte, étaient des coutumes locales, propres à une famille, à une tribu ou à une cité et qui remontaient soit au premier ancêtre de cette famille ou de cette tribu, soit au fondateur de cette cité. Ces personnages antiques et légendaires passaient pour avoir reçu les inspirations directes d’une divinité (1). Aussi s’attachait-on à conserver tout ce qu’ils avaient établi. Chaque génération nouvelle en recevait l’héritage, comme un dépôt précieux auquel elle n’aurait pu se dérober sans péril. Elle prenait soin à son tour d’en assurer la perpétuité. Une des lois fondamentales de toutes les cités grecques était qu’il fallait se conformer aux coutumes religieuses des ancêtres (2). Le plus grand souci des Athéniens était que l’exercice du culte eût lieu suivant la tradition, xaxà xà itdxpta. Jusqu’à l’époque romaine , dans les temps mêmes où des religions nouvelles et séduisantes, venues de l’Orient, envahissaient la Grèce de toutes parts, ils conservaient les vieux usages des cultes attiques. On sacrifiait encore suivant les rites mystérieux des populations primitives, on prononçait des formules dont le sens, comme l’origine, était perdu. Lorsque Pausanias parcourait la Grèce, au second siècle de notre ère, il retrouvait encore , en maint endroit, les pratiques religieuses des temps antiques, vivantes et immobiles.
Entre des croyances, qu’un même mouvement irrésistible poussait toujours plus avant, et des rites qui, une fois établis, devaient l’être pour jamais, il est facile de voir sur quoi pouvait s’étendre l’action des sacerdoces. Tenaient-ils en main cette doctrine sans cesse fuyante et insaisissable ? Us n’y songeaient même pas. Us laissaient la poésie et la philosophie à leurs libres imaginations. On ne les vit point demander compte à Aristophane de ses irrévérences à l’égard des dieux , ni se ranger parmi les accusateurs de Socrate. Us se bornaient à conserver les rites. Gardiens des lois sacrées du passé , ils les empêchaient de périr et prenaient soin d’écarter les innovations imprudentes (3). Maintenir les tra-
(1) Platon, Philèbe, p. 16, C : oi piv TtaXatol xp sixxoveç %c5v xai èy yux-épto 0sa>v olxoùvxeç.
(2) Isocrate, Discours à Nicoclès , 20 : xà itpàç xoùç 0eoùç Ttolet pèv wç ol irpoyovoi xaxsSeùav.
(3) Dans ses Lois , Platon nous présente plusieurs fois les prêtres avec ce caractère : il les cite à côté des vopocpûXaxEç, ou gardiens des lois traditionnelles. Avec eux, ils doivent empêcher qu'on n’introduise dans le culte d’un dieu de nouveaux chants et de nouvelles danses (VII, p. 800, B); avec eux, ils sont chargés d’assurer la perpétuité des cultes domestiques, en reconstituant, par une adoption fictive, les familles éteintes (IX, p. 877, D).
ditions dans leur intégrité, et pour cela diriger les cérémonies du culte officiel, là était tout leur ministère.
Pour voir la portée de ce rôle , cherchons à connaître l’esprit de ce culte même. Dans les siècles lointains où il avait ôté institué et d’où il s’était transmis sans s’altérer, on s’était fait des rapports entre les dieux et les hommes une idée assez grossière. Les dieux étaient des êtres nés, comme les mortels, du sein de la terre, et, comme eux, avides des biens qu’elle produisait. Ils en réclamaient leur part et ne souffraient point qu’elle leur fût refusée. Prompts à s’irriter et puissants, ils avaient des ressentiments redoutables, auxquels toute l’attention de l’homme devait être d’échapper. Aussi les conjurait-il par ses dons : s’il prenait un repas, il répandait des libations ; s’il recueillait une moisson, il prélevait la dîme; s’il s’emparait d’une province, il en détachait un domaine pour le consacrer ; en toutes choses , il commençait par faire le lot des dieux. A ce prix, il pouvait n’être pas misérable. Mais voulait-il être heureux? Il fallait que, non content de satisfaire aux justes exigences des appétits divins, il les dépassât ; qu’il s’ingéniât non plus à éloigner la malveillance des immortels, mais à gagner leur bienveillance ; qu’il sût les flatter par des hommages et par une ponctualité prévenante de petits cadeaux ; qu’il s’en fît, en un mot, des amis et s'assurât ainsi, à lui et à tous les siens, une protection efficace. On les traitait comme les mauvais rois ; on les croyait comme eux sensibles aux présents; comme eux. on pensait pouvoir les acheter (1).
Les rapports entre les dieux et les hommes se réduisaient à un contrat d’échanges matériels, les hommes offrant des viandes, des gâteaux, du vin, du miel, des parfums, des bijoux et des étoffes ; les dieux répondant à ces dons par leurs faveurs, envoyant en retour la santé, la richesse, la puissance. De part et d’autre, l’empressement n’était pas désintéressé. Il y avait ainsi un commerce (2) entre le ciel et la terre, et ce commerce avait jusqu'à ses supercheries : les plus anciennes légendes rapportaient que Pro-
(1) Suidas (vers dHésiode), Atôpa 0eoùç iretGei y.ai toù; aîSoiouç paoUrjotc;. Euripide, hlédée, 964 : vcstOeiv 8<3pa y.ai 0sovç Xoyoç. Homère, Iliade, IX, 497 et suivants :
a~ p£7rto't 6é rs xai 0eoî aurai...
y.cd p.èv xoùç 0u éectcîi x ai àyavîj(jtv
Xotêfl te xviaÿ] te uaparpwTUüa’ âv0pa>7toi XlO’ffÔp.EVOl.
(2) Platon, Euthypkron , p. 14, E : sp.7ropix^ âpanç âv e îr) ?éyyr\ ô<noT ï]ç 0eoT 5 xai àv0pwirotç rrap’ àXXrjXcov.
méthée avait réussi à tromper Zeus et à lui faire accepter pour un vrai bœuf une peau remplie d’os et de graisse (1).
Tels étaient les cultes des premières sociétés qui se constituèrent dans la Grèce. Tels nous les retrouvons encore à l’époque historique. La piété officielle et populaire n’a pas changé. Elle s’attache à désarmer la malveillance des dieux qu’elle redoute; elle s’efforce de les toucher par mille attentions ; elle leur apporte des offrandes et leur immole de grasses victimes. Que de fois les philosophes ne s’élèvent-ils pas contre ces coutumes, qui rabaissent à la fois la divinité et l’homme ! Si les rois de la terre , disent-ils , se laissent prendre à ces procédés de corruption , les dieux ne s’y prêtent pas. Ils n’agréent pas l’hommage du méchant (2); pour être aimé d’eux, il ne suffit pas d’être riche et de pouvoir leur sacrifier des hécatombes : il faut leur présenter un cœur droit et juste (3). Ces protestations sont impuissantes contre les sentiments de la foule et les traditions des anciens cultes. Aux derniers jours du paganisme , Lucien raille encore cette religion, dont les dieux tiennent boutique des biens et des maux, et qui réduit la piété à n’être qu’un marché (4).
Les transactions et les pratiques de ce marché étaient loin d’être simples. Les dieux antiques n’étaient pas en général d’humeur facile , et traiter avec eux était toujours assez délicat. Ils avaient tous des goûts différents , et telle offrande, qui charmait l’un, blessait l’autre. Les uns voulaient des victimes noires , les
(1) Hésiode, Théogonie, 535.
(2) Platon , Lois , IV . p. 716 , E : rcapà 5s puapoû 6ôpa oüt’ àvSpa àyaOèv oüts 0s ôv Ig ti tcots to ys ôp0èv 8s;(s<T0ai.
(3) Isocrate, Discours à Nicoclès, 20 : ?}yoü 8è 60p.a tout o y.ôXXigxo'j sTvai xaî 0s-
p<X7t£iav p.sylaTY)v, sàv wç fïéXTiGTovxcà StxatoTaTOV oauTov Ttaps^ç. Platon, 2: e Alcibiade, p. 149, E : xat yàp àv Ssivàv e’t'r), sî 7tpàç Ta Swpa xaiTàç Ouo-taç àTroêXÉitouarv ïjp.üv ot 0so! àXXàJp.^ Ttpà; tvjv «j^XTiv, Stxatoç ôv Tuy^àvip . . .
01 8s aTs où SwpoSoxoi ovtsç xaTaçpovoùtnv âiràvTiov toùtwv. Xénophon , Mémoires sur Socrate, 1, 3, 3 : svopuÇs toùç 0soùç Tatç Ttapà twv eùo'spsoTaTtov Tijxatç paXtara Xalpeiv. Voir Sénèque, Des bienfaits, 1,6: sicut nec in victimis quidem, licet opimæ sint auroque præfulgeant, deorum est honos; sed pid ac rectâ voluntate venerantium,
(4) Sur les sacrifices, 2 : « Les dieux vendent les biens aux hommes. On peut leur acheter la santé moyennant un jeune bœuf. Pour quatre bœufs on a les richesses, et la royauté pour une hécatombe. Il en coûte neuf taureaux pour revenir sain et sauf d’Ilion à Pylos, et une vierge de sang royal pour naviguer d’Aulis à Troie. Hécube n'a-t-elle pas un jour fait marché avec Athéna , au prix de douze bœufs et d’un voile , que la ville ne serait pas prise ce jour-là? On peut croire qu'il y a une foule de choses qui se vendent un coq, une couronne, un grain d'encens. »
autres des victimes blanches ; ceux-ci des brebis pleines , ceux-là des agneaux qui venaient de pousser leurs dents. A Sicyone, Aphrodite ne pouvait pas souffrir qu’on lui sacrifiât un porc (1) ; à Mégare , elle était la seule déesse à qui l’on pût en sacrifier (2). A Tithorée, Asclépios agréait toute espèce d’animaux, excepté des chèvres (3). Zeus Hypatos, à Athènes, refusait toute offrande qui eût vie. C’était toute une science que de connaître ce qu’aimait et ce que repoussait chaque divinité.
Ajoutez que ces divinités étaient non seulement capricieuses, mais formalistes, et que la victime la plus propre à les satisfaire ne leur convenait pas, si l’on manquaitdela leur présenter dans les règles. Le détail des sacrifices était déterminé par une étiquette traditionnelle , à laquelle elles tenaient avant tout. Il fallait que les chairs consacrées fussent brûlées d’une certaine façon, au feu d’un bois particulier : c’était , à Olympie , du peuplier (4) ; à Sicyone, du genévrier. A Sicyone, on devait employer aussi les feuilles d’une plante qui ne poussait que dans le sanctuaire d’Aphrodite (5). L’heure de la cérémonie , le costume, l’attitude, tout était soumis à une réglementation immuable. L’énoncé même de la prière était prévu pour les différentes circonstances. La divinité exigeait qu’on lui donnât, en l’invoquant, tous ses titres , et qu’on les énumérât dans l’ordre. Comme elle en avait sans doute qu’on ne connaissait pas et qu’elle y tenait comme aux autres , il était nécessaire d’y faire allusion (6) : on devait prouver au moins qu’on n’avait pas l’intention de les négliger.
On conçoit que, dans la foule des gens de toutes conditions qui venaient implorer la protection des dieux et leur apporter des offrandes, bien peu aient eu de ces minutieuses pratiques une connaissance assurée. Au milieu de cette confusion de rites étranges et de formules souvent inintelligibles , il était en effet difficile de se retrouver. Abandonnée à elle seule , la bonne volonté des fidèles ne pouvait aller qu’à l’aventure. Or, une faute suffisait à détruire la valeur de l’acte religieux et à tourner
(1) Pausanias, II, 10, 5.
(2) Aristophane, Acharniens, 794.
(3) Pausanias, X, 32, 12.
(4) Pausanias, V, 13, 3.
(5) Pausanias, II, 10, 5.
(6) Platon, Cratyle, p. 400, E : ütyKir, èv tcu; eùy aïç vôjj.o; èuxiv EiixesBai o't' xivé; te xaî Ô7rô0ev -/“'-P ouucv ovop.aÇ6[j.evoi. Ovide, Métamorphosas, VI, 262 :
dique ô! communiter omnes dixerat, ignarus non omnes esse rogandos.
l’hommage en offense pour la divinité. La piété la plus zélée eût été pleine de périls , si , pour suppléer à l’inexpérience des sacrifiants , pour leur indiquer les formalités nécessaires , pour leur dicter les formules efficaces , il n’y avait pas eu partout une autorité compétente, capable de prévenir les irrégularités et dont l’intervention fût une sécurité. Cette autorité existait : c’était l’autorité sacerdotale. Elle avait la direction des cérémonies ; elle introduisait auprès des dieux , et suivant les formes d’usage , les offrandes et les prières des hommes.
Le sacerdoce ne s'exerce que dans un sanctuaire.
Les prêtres ne sont pas les seuls intermédiaires officiels entre les dieux et les hommes. Dans la famille, le père accomplit des sacrifices au nom de tous les membres , auprès du foyer domestique ; il possède les traditions et les formules, et il veille au respect des rites. Ce que fait le père dans la famille, le chef, archonte, prytane ou roi, le fait à son tour dans la tribu ou dans la cité, auprytanée, c’est-à-dire au foyer public. En campagne, c’est le général d’armée qui s’acquitte de cette fonction sacrée. En quoi se distingue de ces diverses charges, qui ont un caractère sacerdotal , l’office particulier d’un îspeuç ? C’est d’avoir à desservir un sanctuaire.
Les cultes anciens avaient entre eux si peu de ressemblances , les rites étaient si variés et si compliqués, les formules si obscures , que la science sacerdotale , quelque profonde qu’on '[la suppose , n’aurait pas pu en embrasser l’ensemble sans risquer de s’y perdre. Pour qu’elle fût toujours d’une précision et d’une sûreté parfaites , il importait qu’elle ne fût pas universelle et qu’elle demeurât restreinte au service d’une seule divinité. Les prêtres antiques n’étaient donc pas , comme les prêtres chrétiens , consacrés à tout jamais par une sorte d’ordination imprescriptible ni investis d’un grade qui leur permît d’exercer l’autorité sacerdotale en tous lieux et dans toute cérémonie sacrée. Ils avaient chacun des attributions limitées à un culte déterminé. Ils se bornaient à en faire appliquer les règles et n’avaient point qualité pour intervenir dans les pratiques d’un autre culte. Aussi ne pouvait-on pas dire d’eux, d’une manière générale, qu’ils étaient prêtres ; il fallait immédiatement ajouter de quels dieux ils l’étaient : on disait le prêtre d’Apollon , le prêtre de Zeus , le prê-
tre de Dionysos. Chacun d’eux n’était en quelque sorte accrédité qu’auprès d’une seule divinité.
Or , cette divinité n’était pas présente en tous lieux. Il y avait bien dans toutes les villes de la Grèce un Zeus ou un Apollon. Mais le Zeus d’Athènes n’était pas le même que le Zeus de Thèbes ou celui de Lacédémone. A Athènes même , Zeus Soter était un autre dieu que Zeus Meilichios ou que Zeus Polieus. Chacun d’eux avait son domaine propre et son sanctuaire particulier, où il résidait. Il n’avait pas d’autre séjour. C’était là seulement qu’il entrait en rapports avec les humains’; là qu’il attendait leurs présents et leurs prières. Tout le culte s’y concentrait : les suppliants y venaient consacrer leurs offrandes , immoler leurs victimes et s’acquitter de tous leurs vœux. L’autorité sacerdotale , dont le rôle était de diriger toutes ces cérémonies , se trouvait par le fait même attachée à ce sanctuaire.
De là vient que les prêtres antiques nous sont souvent représentés comme des gardiens de temples. « N’est-il pas nécessaire, dit Platon (1), qu’il y ait des officiers préposés au soin des chemins, des habitations, des bâtiments, des ports, du marché, des fontaines , ainsi que des lieux sacrés et des temples ? » Et il ajoute que, pour ce qui concerne les lieux sacrés et les temples, la garde en sera commise aux prêtres. Lorsqu’Homère parle d’un sanctuaire, il manque rarement de signaler en même temps le prêtre qui en était inséparable (2). La demeure et le ministre d’une divinité étaient dans une relation si étroite , qu’on ne pouvait pas songer à l’un sans songer à l’autre, et que, pour connaître le nombre des sacerdoces d’une ville , il suffit de compter les sanctuaires qu’elle possède ou seulement les divinités qu’elle honore.
Le sacerdoce est une magistrature de la cité.
Le texte de Platon , qui vient d’être rapporté , ne montre pas seulement que les fonctions sacerdotales étaient toujours concentrées dans les limites d’un sanctuaire : il nous indique aussi que
(1) Platon, Lois, VI, p. 758, E.
(2) Iliade, 1 , 39 ; VI, 297-300. Voir Nâgelsbach, Nachhomerische Théologie, p. 207. Th. Giess, De re sacerdotali Græcorum, p. 43.
le prêtre était un officier public. Aristote mentionne de même le sacerdoce parmi les magistratures de la cité (1).
Tel , qui portera dans les choses de l’antiquité un esprit et des préoccupations modernes, sera tenté de conclure qu’un sacerdoce ainsi constitué était subordonné au pouvoir politique et que, chez les anciens, la religion dépendait de l’Etat. Il n’en était rien : la religion ne dépendait pas plus de l’Etat que l’Etat ne dépendait de la religion. Les deux choses étaient inséparables, ou, pour mieux dire, elles se confondaient. Elles étaient nées ensemble des mêmes besoins sociaux , d’une même série de révolutions , d’un même effort ; elles s’étaient développées simultanément. Le jour où , dans les premiers âges de la vie hellénique, plusieurs familles, jusque-là éparses, s’étaient rencontrées et rapprochées, apportant chacune ses croyances , ses rites et ses coutumes domestiques , l’association, qui s’était formée par la coordination de tous ces éléments particuliers, avait été, comme ces familles ellesmêmes , un groupe à la fois politique et religieux , avec un seul chef, roi et prêtre en même temps. Les phratries, les tribus, les cités enfin s’étaient constituées avec ce même caractère, qui avait été celui de l’association primitive : telles nous les trouvons encore dans l’histoire quelques siècles avant notre ère. Rien ne séparait donc , rien ne distinguait même , à Athènes , à Sparte , à Thèbes et partout en Grèce , l’Etat de la religion , le principe civil du principe religieux. Ce sont là des distinctions toutes modernes , que les Grecs ne connaissaient pas et qu’ils n’étaient pas capables de comprendre. A plus forte raison ne pouvaient-ils concevoir ni opposition d’intérêts , ni conflits , ni subordination de l’une à l’autre , entre la religion et la politique.
J’insiste sur ce point , parce qu’il est capital et que , faute de s’y arrêter, on risquerait de se méprendre sur jle caractère des sacerdoces antiques. Considérons la cité dans la complexité de -sa vie. Pour que l’association , qui l’a fondée et sans laquelle elle ne peut subsister , ne soit pas abandonnée à la merci du hasard et des caprices individuels, il importe qu’elle ait
(1) Aristote, Politique, IV, 12, 1-3 (coll. Didot). Le passage est assez obscur. Aristote y combat l'opinion générale qui classe parmi les magistratures tous les services publics. Selon lui, les seules magistratures véritables sont les fonctions qui donnent le droit de délibérer, de décider et d’ordonner. Les sacerdoces ne devraient donc pas être désignés sous le nom de magistratures. Mais il reconnaît lui-même, un peu plus loin, que ce n'est là qu’une controverse purement théorique, et que dans la pratique on peut considérer les prêtres comme des magistrats.
des lois et des institutions , et qu’une autorité souveraine fasse concourir l’effort des volontés particulières au maintien de la communauté. A l’origine , cette autorité est unique et suffit à tout. Elle fait les lois et les applique. Elle règle les contestations et les procès qu’amènent les conflits des intérêts privés. Elle préserve l’association des entreprises qui la menacent et la défend au dehors contre ses ennemis. Enfin elle lui assure , par des cérémonies régulières , la bienveillance et la protection de ses dieux. Quand la royauté primitive disparaît , cette autorité , jusqu’alors unique , est brisée et morcelée. Dès lors , autant d’autorités distinctes que d’actes de la vie publique : pour la rédaction , le vote et la promulgation des lois , une autorité législative ; pour la répression des crimes et le règlement des procès , une autorité judiciaire; pour les recettes et les dépenses , une autorité financière ; pour la guerre , une autorité militaire ; pour les rapports avec les dieux, une autorité liturgique. Cette autorité liturgique est représentée par les prêtres. Ils s’en partagent les devoirs, comme les stratèges , qui sont revêtus de l’autorité militaire, se partagent les soins de la guerre et la direction des armées, comme les Ephètes , l’Aréopage et les Héliastes se partagent les charges de l’autorité judiciaire, comme les trésoriers se partagent l’administration financière. A chacune des formes de l’autorité publique correspond ainsi un ordre de magistrats.
Le culte , dans l’antiquité , est un service administratif et le sacerdoce un office public. Le prêtre est un des agents de l’autorité souveraine. A l’exemple des autres agents de cette autorité , il est soumis aux lois qu’elle a faites , aux décrets qu’elle publie. Il n’a d’autres pouvoirs que ceux qu’il tient d’elle et dont il lui doit compte. Son activité concourt, avec celle des autres magistrats , à maintenir l’association , sur laquelle la cité repose, dans son unité vivante et prospère. Tandis que les uns assurent la paix au dedans, que d’autres assurent la paix au dehors, les prêtres entretiennent la paix avec les dieux.