CHAPITRE IL
Du nombre des sacerdoces et de leurs diverses catégories.
Le nombre des sacerdoces publics à Athènes était considérable. On peut essayer de s’en faire une idée par le nombre des sanctuaires que l’on connaît. L’Acropole tout entière était un domaine sacré où s’élevaient les temples, les autels, les statues des divinités poliades. Aux flancs mômes du rocher, partout où s’ouvrait quelque grotte, partout où la pente s’abaissait, partout où s’étendait quelque terrasse, la piété athénienne avait consacré un sanctuaire. Tout le versant méridional n’était qu’une suite non interrompue de temples et de chapelles (1). Il y en avait beaucoup d’autres encore, qui étaient répandus par la ville, aux abords de l’Agora, sur les rives de l’Ilissus, le long de la route sacrée d’Eleusis. Encore aujourd’hui la ville moderne est pleine de petites églises (2) ; or, il est à peu près démontré que dans les pays d’Orient les églises chrétiennes sont presque toujours bâties sur les débris ou à la place d’un sanctuaire païen (3). Pausanias rencontre sur son chemin et signale en passant beaucoup de ces sanctuaires ; mais il ne les si-
(1) La Société archéologique d'Athènes en a récemment dégagé les ruines.
(2) « Aujourd'hui , dans telle bourgade grecque de trois cents maisons , surtout dans les îles, on compte cent et cent cinquante chapelles. De même les sanctuaires dans l’antiquité se multipliaient à l'infini. » Dumont , Essai sur l’éphébie attique, I, p. 258.
(3) Mommsen, Athenæ christianæ. Petit de Julleville, R echerches sur l’emplacement et le vocable des églises chrétiennes en Grèce (dans les Archives des missions, 2me série, t. Y, p. 469 et suivantes).
gnalepas tous; car, de son temps, plusieurs sont délaissés ou ruinés. A ses indications s’ajoutent les rares testes épars dans les auteurs , et surtout quelques monuments épigraphiques. Le plus important est un fragment d’inventaire dressé au cinquième siècle par les trésoriers sacrés (1). Le nom de toutes les divinités s’y trouvait mentionné, avec la série des offrandes qui appartenaient à chacune d’elles, ainsi que la valeur de ces offrandes. L’inscription , malheureusement, est mutilée et la liste des dieux incomplète. Un autre fragment de comptes sacrés, où sont consignés les intérêts des sommes empruntées aux différents temples, donne quelques noms de plus (2). Citons enfin les inscriptions trouvées sur les gradins du théâtre de Dionysos et qui désignaient les places d’honneur destinées aux prêtres et aux prêtresses pendant les représentations dramatiques (3). On arrive, en réunissant tous ces témoignages, à compter plus de cent cultes et sacerdoces (4).
Tous ces sacerdoces n’avaient pas le même caractère. Considérons, par exemple, ceux d’ Athéna Polias et de Poséidon Erechtheus. Des textes authentiques et incontestables nous apprennent qu’ils se transmettent dans le sein d’une même famille, qui est leyévoç des Etéoboutades (5). Nous voyons de plus qu’ils sont à vie. Pline parle d’une prêtresse d’Athèna, qui resta en fonctions pendant soixante-quatre ans (6). Il en est de même des sacerdoces d'Eleusis, qui appartiennent, eux aussi, à des familles privilégiées, aux Eumolpides, aux Céryces, aux Lycomides, et qui, eux aussi, sont viagers (7). On les désignait dans l’antiquité sous le nom de TOCTpicu îspwffuvat, c’est-à-dire de sacerdoces patrimoniaux (8).
A côté de ces sacerdoces patrimoniaux , en voici qui n’ap-
(1) Corpus Inscript ionum Atticarum, I, 194-225.
(3) C. I. A., III, 240-298. Ces inscriptions ont été gravées à l’époque romaine ; mais il est facile d'y reconnaître les sacerdoces qui sont de création récente. Il est clair, par exemple, qu'il n’y avait pas, avant l’empire, de prêtres d’Adrien, ni de prêtres d’Antinoüs, et qu’il faut par conséquent les laisser de côté dans cette étude.
(4) Voir en appendice la liste des cultes athéniens.
(5) Grand Etymologique : ’ExeogouTaSat • yévoç ti è7ric7Yip.ov xaî rcepiçavsç toTç ’A0y]vouoiç , oî àXï)9âiç âno xrjç toü Boûxou YsyovoTei; • èx 8è toutou xaôloravTai IIpeiou Tîjç üoXiàSoç. Plutarque, Vie des dix orateurs [Lycurgue) , 37; la famille de Lycurgue appartenait aux Etéoboutades.
(6) Pline, Histoire naturelle, XXXIV, 19, 26.
(7) Voir Lenormant, Becherches archéologiques à Eleusis.
(8) Platon, Lois, VI, p. 759, A. Le Bas et Foucart , Inscriptions du Péloponèse, n° 243, ligne 28 : lepeïç xaxà ylvo;.
partiennent pas plus à une famille qu’à une autre , auxquels tous les citoyens peuvent aussi bien prétendre qu’aux magistratures ordinaires de la cité , et qui , au lieu d’être viagers , sont annuels. Tels sont les sacerdoces de Dionysos Eleuthéreus, d 'Asclépios, de Zeus Soter et Athéna Soteira, et je ne cite que les plus importants. Parmi tous les prêtres d’Asclépios que les fouilles récentes ont fait connaître , il n’y en a pas deux qui aient une origine commune : on y trouve un neveu de Démosthène (1) et un petit-fils de Praxitèle (2). Dans les actes publics , en même temps qu’on mentionne le prêtre , on indique souvent le nom de l’archonte correspondant , ce qui marque bien que la charge sacerdotale ne dure qu’un an (3). Les sacerdoces de cette catégorie sont les plus nombreux à Athènes : nous les appellerons les sacerdoces ordinaires.
Patrimoniaux ou ordinaires, les sacerdoces sont confiés les uns à des hommes , les autres à des femmes : on rencontre à Athènes des prêtres et des prêtresses.
Quelles sont les raisons de toutes ces différences ? On s’explique aisément l’existence des sacerdoces ordinaires et l’usage d’en remettre la charge à des prêtres. L’institution est en harmonie parfaite avec le reste de la constitution athénienne. Le sacerdoce, qui est une magistrature de la cité, est annuel, comme l’archontat et les principales magistratures, qui sont toutes annuelles. Il est accessible à tous les Athéniens, comme le sont les autres magistratures depuis les révolutions du sixième et du cinquième siècle , qui ont transformé la cité et qui ont donné à tous les habitants de l’Attique les mêmes droits politiques et religieux. L’organisation des sacerdoces ordinaires n’a donc rien qui doive nous surprendre.
Mais comment expliquer les sacerdoces patrimoniaux ? D’où vient aussi qu’il y ait des sacerdoces confiés à des femmes? Us ne paraissent pas conformes , les uns à l’esprit démocratique des institutions athéniennes , les autres à la législation antique sur la condition civile de la femme.
(1) C. I. G., 459 : 'Ispeùç A^pitov AY)p.opiXov; Haiav[teûç].
(2) ’Aôrjvaiov, "V, p. 1G2, 27 : [ê]ul tepstoç IIpaijiTéXoïjfç Ti]p.apX.0U EîpsctSou.
(3) C. 1. A., II, 567b : Myîjyi Eepsù; toù ’A<7xXr)7rtoü ètù ’]<jcmo[u â]p)jov-
toç. C. I. A., II, 453b : ô yev6(j.s[vo; tepsùç ... èirl] tôv èwi Tip.àp^ou âp^ovro; ëfviavTov]. 1 2 3A0ïjvaiov, VII , p. 87, 2, lignes 8-9 : Tàôe àvexéSri stù AioxXéou; teps(a)ç) àpxovxoç Sè ©eoçpâfftou.
Des sacerdoces patrimoniaux.
S’il y a des sacerdoces patrimoniaux, c’est que plusieurs cultes d’Athènes , avant d’être des cultes nationaux , ont été des cultes domestiques. Pour le comprendre , il est nécessaire de remonter aux origines de la société attique et de voir ce qu’elle paraît avoir été avant la constitution de la cité (1).
Si l’on rapproche tous les débris des légendes qui avaient cours chez les Athéniens sur ces temps éloignés, on se représente le pays occupé par des populations sans cohésion, dispersées en petites com* munautés isolées. Ce sont des communautés de familles , des races (yévT)) . Leurs membres sont unis par le sang et par les cérémonies sacrées qu’ils célèbrent ensemble ; ils honorent une même divinité , qui est le plus souvent le premier ancêtre de la race , qui par conséquent leur appartient en propre et dont ils ont seuls la bienveillance. Ces confréries de parents ont toutes une vie indépendante; elles ont leurs tombeaux , leurs traditions , leur foyer, leur gouvernement domestique. Longtemps éparses , elles arrivent insensiblement à se rapprocher : le voisinage, la recherche des mêmes intérêts , les dangers communs, mille causes physiques et morales , qui échappent à l’analyse , finissent par créer des liens entre elles. Comme il y en a quelques-unes dans le nombre qui, par l’abondance de leurs ressources , par le hasard inégal des naissances et des morts, sont nombreuses et prospères ; comme elles sont plus riches et plus puissantes que les autres , d’instinct on vient à elles; on recherche leur alliance et leur protection. Peu à peu un nouveau groupe se forme et , comme on ne conçoit pas alors d’autre association entre les hommes qu’une association religieuse, autour d’un seul et même culte et dans la communauté des mêmes cérémonies, ce nouveau groupe social adopte et honore la divinité du yévo ; , autour duquel il s’est constitué et dont il subit le prestige. Sans doute les traditions de ce yevoç lui inter-
(1) Voir Fustel de Coulanges, La cité antique, p. 146 et suivantes (je cite l’ouvrage d’après la septième édition, 1879) ; Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et latines, Attica respublica ; Koutorha, Die Ansichten des Dikearchos über den Ursprung der Gesellschaft et Beitrag zur Erkldrung der vier àllesten Phylen (dans les Mémoires de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg) ; Grote, Histoire de la Grèce, t. IV, p. 90 et suiv.
disaient d’ouvrir à des étrangers l’accès de ses cérémonies; mais il a consulté sa divinité : d’accord avec elle , il étend et développe son culte héréditaire : il garde pour lui et continue à accomplir en secret les rites qui ne doivent pas être profanés, et, en même temps, il en institue de nouveaux, que tous peuvent accomplir avec lui. Il permet ainsi à ceux qui se sont unis à lui de participer aux faveurs de son dieu.
Les groupes, qui se sont formés de cette manière autour du foyer sacré d’un yévoç important, en viennent aussi à s’attirer entre eux et à se fondre; àlalongue de nouveaux centres de société s’établissent. Ici cette transformation se fait lentement et sans violence, parla force des choses ; là, au contraire, on voit des yévv), qui veulent imposer par la guerre l’autorité de leur dieu et de leur puissance et cherchent à constituer une communauté à leur profit. Les légendes athéniennes ont conservé quelques souvenirs de ces luttes. La dispute de Poséidon et d’ Athéna pour la possession de l’Attique n’est autre chose que l’image d’une guerre entre les populations du littoral, vouées à Poséidon, et les populationsgroupées autour du yévoçdes Gécropides et de leur déesse Athéna. Athéna est victorieuse et l’autorité se concentre à l’Acropole. Les Gécropides entrent aussi en rivalité avec les Eumolpides et les populations d’Eleusis, qui adorent Dèmèter (1) Les deux partis cherchent en vain à s’absorber l’un l’autre et finissent par ne plus former qu’un seul groupe , mais en conservant chacun l’indépendance de son culte.
Ce long effort, tantôt pacifique et tantôt violent, aboutit à la révolution dont la légende de Thésée marque le terme : de gré ou de force, tous les habitants de l’Attique se trouvent un jour réunis en une seule association, autour de l’Acropole, et la cité d’Athènes est fondée. Cette cité a un foyer, ou , pour mieux dire, un prytanée : c’est le foyer du y evoç des Gécropides, sur l’Acropole, le foyer du yévoç qui a réussi à imposer l’autorité unique de son prestige. Elle célèbre un culte avec une dévotion particulière : c’est le culte de ce yévoç, le culte d’Athèna. Mais en même temps elle a d’autres cultes : elle honore aussi d’un public hommage ies dieux des différents yeV/) dont la réunion l’a fait naître. Ges divinités, qui ont été, à l’origine, des divinités domestiques, s'élèvent ainsi au rang de divinités nationales. A côté d’Athèna, qui est toujours la déesse suprême et la patronne delà cité, elles demeurent l’objet de la vénération des Athéniens. C’est au service de ces divinités que sont attachés les sacerdoces patrimoniaux.
(1) Pausanias, I, 38, 3.
Nous venons de voir par quelle extension graduelle les cultes des y £vy) se sont transformés et agrandis. Mais voici un nouveau fait, sur lequel il importe de s’arrêter. Dans cette lente évolution, les cultes ne se sont pas séparés des y éwi, où ils avaient pris naissance. Si loin que chacun d’eux ait porté son influence, il n’a jamais eu qu’un centre , qu’un sanctuaire , le foyer du yévoç. Comme prêtres il n’a jamais eu que des personnes choisies parmi les membres de ce même ysvoç. Il n’en a pas encore d’autres quand nous le rencontrons dans l’histoire d’Athènes. Jamais des étrangers, des hommes nés d’une autre race , ne dirigent ses antiques cérémonies. Quelle cause lie donc pour jamais à ce yévoç les traditions de ce culte et les fonctions sacerdotales?
La première raison qui se présente, c’est que le yévoç a tenu àen garder la possession. Comme toute société, à ces époques primitives, est fondée sur la communauté d’un culte, il n’y a parmi les hommes d’autre autorité que l’autorité religieuse. Celui qui l’exerce est par là même le chef ou le roi. Le sacerdoce est donc une force, et l’on peut se demander si les y hv\ , chacune dans son culte, ne l’ont pas conservé par ambition. Mais, s’il n’y a pas de ce fait d’autre raison , d’où vient que les y évv) le conservent encore après la constitution régulière des cités , alors que l’autorité suprême est aux mains d’un chef unique ou d’un roi, et que le sacerdoce n’assure plus à tous ceux qui l’exercent le gouvernement des hommes? D’où vient que les yévv), qui subsistent dans les siècles postérieurs, continuent toujours à se transmettre cette charge, alors que le régime démocratique et l’esprit d’égalité ont ruiné tous les privilèges et donné à tous les citoyens les mêmes droits? D’où vient enfin qu’aux derniers jours de l’empire romain les sacerdoces patrimoniaux ne sont pas encore sortis du sein des yev^? Pour qu’un usage soit à ce point tenace, qu’il traverse sans péril toutes les révolutions sociales et politiques et défie pendant plusieurs siècles les constitutions les plus contraires, il faut qu’il repose sur un fondement plus solide que l’ambition. Il n’y a qu’une tradition religieuse qui puisse avoir une pareille force de résistance.
C’est, en effet, une croyance religieuse qui fixe ainsi les sacerdoces dans les y évv). Aux yeux de l’antiquité, les cultes ne sont pas des institutions humaines. Sans doute, ils ont des fondateurs parmi les hommes et des fondateurs dont on n’a oublié ni le nom ni la légende. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces fondateurs n’ont été que des instruments entre les mains de la divinité. Us ont donné à chaque culte une forme, un corps ; par la sanction de certaines
lois humaines, ils en ont assuré l’exactitude et la perpétuité. Mais les cérémonies qui le constituent, les rites qui lui sont propres, l’idée dont il est l’expression, tout en lui a une origine divine (1). Ce sont les dieux qui, d’eux-mêmes, sont venus rechercher les hommages et les offrandes des hommes. Ici , une image mystérieuse est tombée du ciel et, par des prodiges, a montré qu’elle avait en elle une énergie surnaturelle. Là, une apparition, un songe, un oracle ont été une inspiration non moins efficace. Ailleurs, la divinité s’est manifestée par une faveur inattendue : c’est ainsi que le dieu Pan, qui n’a pas encore de culte à Athènes et qui désire en avoir, fait savoir aux Athéniens qu’il serait disposé à leur témoigner beaucoup de bienveillance et qu’en attendant il combattra avec eux à Marathon (2). D’une manière ou d’une autre, la divinité s’offre toujours 'aux hommes, qui, autrement, ne la connaîtraient pas. En se communiquant ainsi, elle fait par là même un acte d’élection. Elle montre qu’elle préfère un pays et les habitants de ce pays. C’est là qu’elle veut être adorée et non ailleurs ; c’est de ces habitants et non d’autres qu’elle attend des offrandes et des sacrifices. Les Hébreux pensaient que Dieu avait élu le pays de Ghanaan et le peuple d’Israël. La même idée existe chez les Grecs. Quand les premières sociétés ont été constituées sous la forme des y hi\ , les dieux ont élu leur séjour chacun au foyer d’un yévoç. Depuis lors, chacun reste attaché à son yévoç et ne s’en sépare plus. Il couvre ceux qu’il a choisis d’une protection attentive et efficace; il développe leur prospérité, assure leur salut, s’acharne comme eux contre leurs ennemis et 'partage toutes leurs passions. En récompense , il est comblé d’hommages : son autel est toujours chargé de dons et de dîmes; on s’acquitte avec un zèle minutieux des cérémonies qu’il a de tout temps agréées ; on le paie d’une piété toujours fidèle. Il y a entre le dieu et son yÉvoç une alliance indissoluble , qui nous fait penser à l’alliance de Jéhovah et d’ Abraham.
Cette alliance, qui repose sur un choix divin , qui oserait la rompre? On sait avec quel soin les anciens s’attachent à connaître la volonté de leurs dieux et avec quel respect scrupuleux ils s’y conforment : c’est pour cela qu’ils ont des devins, qu’ils consultent des oracles et qu’ils règlent, sur une réponse de Delphes
(1) Platon dit qu’à l’origine les dieux se sont partagé la terre et qu’ils ont établi , chacun pour son culte , un certain nombre de rites et de sacrifices, lepà 6vi<j£aç te aÙTOïç xaTacncsuàÇovTE; ( Critias , p. 113, B-C).
(2) Pausanias, I, 28, 4.
ou de Dodone, les détails les plus particuliers de leur vie privée et publique. Ils ont toujours à cœur de savoir ce que leurs dieux peuvent désirer. Quand la volonté d’un dieu s’est clairement manifestée, iront-ils donc la contrarier? Athéna a préféré le séjour de l’Acropole et le foyer des Gécropides ; Dèmèter a élu résidence à Eleusis, au sein du yévo; des Eumolpides. Ira-t-on disputer à ces divinités le choix qu’elles ont fait ?
Sera-ce le ysvo; qui voudra renoncer à cette union, qui a fait sa force , son prestige, sa grandeur ? C’est par cette divinité, toujours présente et toujours bienveillante , qu’il a réussi à se conserver et à se développer. Son intérêt lui commande de ne pas abandonner le culte qu’il lui rend. Il faut qu’il s’en acquitte avec le même zèle, pour entretenir toujours à son profit la source des mêmes faveurs ; il faut qu’il ne laisse perdre la tradition d’aucune cérémonie, d’aucun rite, afin de pouvoir toujours diriger à son gré, sur ses alliés, les bonnes grâces ; sur ses ennemis, la colèro de sa divinité.
Cette rupture, que le yévo ç n’a pas faite , la cité ne la fait pas davantage, lorsqu’elle embrasse dans son unité la multiplicité des y évï). Elle aussi est respectueuse des volontés divines clairement manifestées. Loin d’enlever aux y évvj leurs cultes traditionnels, qui seraient pour elle d’ailleurs lettre morte, puisqu’elle n’en connaît ni les usages ni les rites, elle leur en assure la possession. Son intérêt aussi le lui commande. Les yéw], sur l’alliance desquels elle repose, invoquent pour elle leurs divinités domestiques. Toutes ces divinités étendent sur elle le bénéfice de leurs grâces. Si l’Athéna de l’Acropole veille au salut et à la prospérité des Athéniens, de leurs femmes, de leurs enfants et de leurs alliés, c’est que le yévo? des Gécropides intervient pour eux auprès d’elle.
Voilà pourquoi le sacerdoce se perpétua indéfiniment dans les y évv). On ne voit pas que le privilège des sacerdoces patrimoniaux ait jamais été mis en péril. On le retrouve jusque sous l’empire et dans la plupart des cités grecques. Aucune démocratie, si excitée qu’elle fût contre tout ce qui pouvait demeurer d'un passé aristocratique, ne fit assez bon marché des volontés et des oracles des dieux pour oser attaquer cette vieille institution. Clisthène la respecta, lorsqu’il bouleversa la société attique. Dans l’exposition que fait Platon (1) des règles d’une constitution nou-
(1) Platon, Lois, VI, p. 759, A : tep wv 6è îepéa; ol; pév gî<u itaTpiai tepwcruvai xai ai;, p^ r.ivsîv.
velle, il recommande à peine qu’on réserve les sacerdoces patrimoniaux. Il n’en dit qu’un mot, en passant, comme pour rappeler un principe de tradition sur lequel tout le monde est d’accord.
On ne croyait pas que l’égalité des citoyens devant la loi fût en aucune façon menacée par ce privilège. Gomme on ne pouvait pas faire qu’une divinité domestique eût pour tous les habitants d’un pays la même bienveillance que pour les membres de son ysvoç, on trouvait tout naturel que ceux-ci servissent aux autres de patrons et d’interprètes. Loin de porter envie aux familles sacerdotales, on leur savait gré de ne pas s’être enfermées dans la jouissance égoïste des faveurs de leur dieu.
Ce privilège ne constituait , en faveur des familles qui le possédaient, aucune exception civile ou politique. Un texte de Platon (1) pourrait laisser croire , s’il était mal interprété, qu’il y avait chez les Athéniens des institutions sacerdotales analogues aux castes de l’Egypte. Il n’en était rien. On ne vit jamais en Grèce les prêtres d’une famille former une classe à part dans la cité. Les Etéoboutades , les Eumolpides et tous les membres des y£vv) étaient des citoyens comme les autres. Réserve faite de leur culte privé, ils obéissaient aux mêmes lois et s’acquittaient des mêmes charges. L’exemple de l’orateur Lycurgue subit aie montrer. Il était de la famille des Etéoboutades. La part active qu’il prit à la politique de son temps (2) , les fonctions de trésorier de l’administration, qui lui furent confiées par le peuple et qu’il garda douze ans, tant sous son nom que sous le nom de son fils Habron et d’un autre de ses parents, les honneurs publics qui lui furent décernés en récompense de ses services (3), tout cela prouve que les membres des familles sacerdotales ne formaient pas, dans la cité, une caste privilégiée, ni même une coterie , et que , loin de se retrancher dans les dédains inutiles d’un orgueil héréditaire et dans un cercle d’étroites passions , ils se mêlaient d’eux-mêmes, et sans arrière-pensée, à la vie de leurs contemporains. On ne sè souvenait de leur origine , ils ne s’en prévalaient eux-mêmes que
(1) Platon , Timée , p. 24, A : TioXXà yàp ■KC/.ça.S&iyy.a.xu. tü>v vote itap’ up.iv ovrcov svôàSe vûv àvêupYjo'Stç, TipaStov psv t o t to v îepeijovYÉvoçàTcàTcüv à XX tov ywp i ç àiptopiG-pévov. Platon fait parler un prêtre égyptien, qui raconte à Solon ce qu’était i’Attique avant l’époque historique et qui lui montre dans ces sociétés éloignées des institutions analogues à celles de l’Egypte.
(3) Vies des dix orateurs (Lycurgue) , 31. Bœckb, Staatshaltung der Alhener,
II, p. 123. C. 1. A., II, p. 70.
le jour où il s’agissait de remplir tel sacerdoce vacant dont la charge leur revenait. Titulaires de ces sacerdoces , ils n’étaient pas en dehors des règles communes à tous les magistrats. Gomme eux, ils avaient à se soumettre aux décrets du Conseil et du Peuple athéniens; comme eux, ils étaient responsables de leurs actes; comme eux, ils pouvaient être traduits en jugement et condamnés (I). Leur privilège héréditaire les couvrait si peu, que la responsabilité de leur gestion retombait, non seulement sur leur personne, mais encore sur le yévoç tout entier auquel ils appartenaient (2). Dans l’exercice de leurs fonctions , rien no les distinguait des prêtres ordinaires.
Des sacerdoces de femmes.
Le même respect pour la volonté et la préférence des dieux, qui assure, comme nous venons de le voir, la perpétuité du sacerdoce dans les yévvj , attribue à des femmes , malgré la loi civile , certaines charges publiques du ministère sacré.
A Athènes, comme dans toute l’antiquité, la femme était toujours mineure. Jeune fille, elle dépendait de son père ; mariée, de son mari; veuve, de son fils, ou, à- défaut d’un fils majeur, du plus proche parent du mari défunt. Elle ne possédait rien en propre. Sa dot ou son héritage ôtaient attachés à sa personne ; mais elle n’en avait ni l’administration ni la jouissance. Tout demeurait entre les mains de celui que la nature, le mariage ou le magistrat avaient fait son tuteur (xupioç). A elle seule, elle ne pouvait disposer que d’une valeur égale à celle d’un médimne d’orge (3). A plus forte raison n'avait-elle aucun droit politique : elle ne pouvait paraître ni au Conseil ni à l’Assemblée. Il lui ôtait interdit de plaider ou de parler en public.
D’où vient qu’elle pouvait exercer le sacerdoce, qui était une magistrature de la cité? C’est que le sacerdoce était , comme le culte même auquel ii ôtait attaché, une institution divine. Ce
(1) Démosthène, contre Néère, 116.
(2) Eschine, contre Clésiplion, 18.
(3) Isée, sur l’héritage d’Arislarque, 10; Aristophane, L'assemblée des femmes (scolie du vers 1025).
n’étaient pas les Athéniens, qui, par une convention tout arbitraire, avaient attribué des prêtresses à Athéna, Aglauros, Dèmèter, Artémis. Quand les cultes avaient été établis sur la demande ou par l’inspiration de la divinité intéressée , cette divinité , on même temps qu’elle avait communiqué aux hommes les rites propres à la toucher et à tenir sa bienveillance en éveil, avait fait connaître quelle sorte de ministres ou serviteurs elle préférait. Ici elle avait voulu les prières d’un vieillard, là colles d’un enfant ou d’un adolescent. Ailleurs, elle avait demandé qu’on vouât à son service une prêtresse, jeune fille, femme mariée ou veuve. La variété même des conditions du sacerdoce dans les différents sanctuaires, variété dont il est facile de se rendre compte on lisant quelques chapitres de Pausanias, le nombre des usages contradictoires , qu’on rencontre d’un bout à l’autre de la Grèce , montrent bien qu’il ne s’agit pas de fantaisies humaines. Les Grecs avaient tous à peu près les mêmes lois générales et les mêmes idées sur le ministère sacré. S’ils le constituaient d’une manière si différente, c’est qu’ils suivaient des traditions religieuses qu’ils n’avaient pas faites et dont ils n’étaient pas les maîtres.
Obéissant aux dieux, les Athéniens donnaient donc des prêtresses à certains sanctuaires. Mais s’il fallait que les traditions sacerdotales fussent sauves, il fallait aussi que les lois de la cité ne fussent pas violées. Le sacerdoce devait toujours demeurer une magistrature soumise aux lois et aux décrets. Quiconque en était investi devait donc pouvoir exercer toutes les prérogatives des agents de l’autorité , se mettre en rapports avec l’Assemblée, avec les autres magistrats, exposer le tableau de ses actes et répondre de sa gestion. En un mot, pour s’acquitter des fonctions sacerdotales, il était nécessaire d’avoir les droits politiques.
Les Athéniens concilièrent le respect qu’ils devaient aux dieux et le souci des lois de leur constitution. Quand la femme devenait prêtresse et pour la durée de son ministère, sa condition civile se trouvait changée. Elle sortait de tutelle, du moins dans toutes les circonstances où les soins de sa charge l’amenaient à prendre quelque initiative. La responsabilité personnelle qui lui incombait, comme aux autres prêtres et magistrats, est une marque que, dans l’exercice de ses fonctions, elle avait, comme eux, la pleine possession des droits du citoyen. Elle pouvait disposer de son argent au service de la divinité : une prêtresse d’Athèna Polias est louée d’avoir fait de ses propres deniers (h r «v tSiwv) une
offrande à la déesse et d’avoir pourvu, par un don de cent drachmes, aux frais d’un sacrifice important (1). Sa capacité civile s’étendait plus loin encore. On voit, par un fragment de l’orateur Lycurgue, qu’un décret avait reconnu à la prêtresse d’Athèna le droit de signer certains registres ou tableaux (ypaf/.u.aTsïa), au même titre que les autres prêtres (2). Elle pouvait introduire une action en justice et plaider sans l’assistance d’un xuptoç. Lycurgue écrivit pour une prêtresse un plaidoyer, dont il nous reste des débris. Plusieurs documents épigraphiques (3) nous montrent qu’elle se présentait en personne, comme les autres prêtres, devant le Conseil des Cinq-Cents et l’Assemblée du peuple , pour y rendre compte des sacrifices qu’elle avait faits ; qu’elle y parlait en son propre nom et qu’enfm elle obtenait, en récompense de sa bonne gestion, certains honneurs publics (4). Une prêtresse d’Athèna, Chrysis, venue à Delphes à la tête d’une théorie athénienne, y reçut la proxénie pour elle et ses descendants (5). Le décret, dont la copie a été retrouvée à Athènes, énumère tous les droits et tous les privilèges que l’usage attachait à cette distinction , la npoSixta , la yaç xa\ oh(aç âyxT7|aiç , droits et privilèges dont l’exercice impliquait la capacité civile. Enfin , comme les magistrats en charge , les prêtresses étaient éponymes : les monuments consacrés dans le temple étaient datés de leur nom (6).
On voit par tous ces exemples combien la condition civile de
(1) C. 1. A., 11, 374, lignes 16 et suivantes : àvÉ0r)[x£v] êx xwv lSt[co]v ©fjpatov x[aî ...]ov xal xpfyaitxa, èpipiasv [8è xal xoïç npa?t£p]yt8aiç sîç i[r)]v Quai'av x^v [uarpiov èx twv l]6i(ov éxaxov [8p]ayp.à;.
L'éloge, que contient ce décret à l'adresse du mari de la prêtresse, pourrait laisser croire quelle était encore en tutelle pendant la durée de son sacerdoce. Mais cet éloge ne vient qu'incidemment, à la fin du décret, pour reconnaître la piété du mari, qui a bien voulu s’associer aux libéralités de sa femme.
Il y a lieu de se demander si, d’une manière générale, toutes les fois qu’une femme voulait faire une donation à un temple, elle ne pouvait pas, même sans être prêtresse, disposer en toute liberté de son bien. On a recueilli , surtout dans la Grèce du Nord, plusieurs exemples de cette exception remarquable. Voir Foucart, Mémoire sur l’affranchissement des esclaves par forme de vente à une divinité , p. 3 et suivantes -, Le Bas et Foucart , Inscriptions du Péloponèse, Môgare, n° 25, p. 13 -, Bull, de corr. hellén., IV, p. 95.
(2) Lycurgue, Fragment 51 ( Orateurs attiques, Didot, t. II , p. 362) : Auxoùpyoç sv xû> uspi [xyjç] Upet'aç • « «axe TrpotTXExayp.svov stcI <]/Y]<{H'<T[j,axoç xal x^v ÎÉpsiav c\j<jGY]p.a[v£cGai xà ypap-piaxsia. »
(3) C. I A., II, 374, 375 -, Bull, de corr. hellén.. III, p. 485.
(.4) Hirschfeld, Tituli statuariorum, n° 35b.
(5) C. I. A., Il, 550.
(6) Hirschfeld, Tituli statuariorum, n° 52.
la femme vouée au service divin se trouvait changée. En étudiant donc les devoirs et les droits des charges sacerdotales, nous n’aurons pas à nous arrêter au sexe des personnes qui en sont investies.