‹ Les sacerdoces athéniensChapitre 6 sur 72 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

FONCTIONS DIACONALES DES PRÊTRES. SERVICE DANS L’INTÉRIEUR DU TEMPLE AUPRÈS DE LA STATUE DE LA DIVINITÉ.

Classement des fondions sacerdotales.

Les fonctions sacerdotales étaient très diverses, parla raison que les cultes ne se ressemblaient pas et qu’ils avaient chacun des traditions qui leur étaient propres. Les uns étaient des cultes agricoles , avec des rites très simples et des cérémonies d’un symbolisme naïf, qui se rapportaient aux divers actes de la vie des champs, aux semailles, à la moisson, à la vendange. D’autres étaient des cultes mystérieux, fermés à quiconque n’était pas initié , mêlés de spectacles étranges et de vagues enseignements. D'autres étaient surtout d’imposantes solennités , où s’exaltait le sentiment national, et n’allaient, guère sans hécatombes, distributions au peuple, jeux, courses, luttes et représentations dramatiques. Telle divinité était plus populaire que les autres : son temple s’ouvrait tous les jours et les suppliants y accouraient en foule. Plus loin, au contraire, c’était un temple modeste, une chapelle, souvent délaissée, rarement même ouverte. De là, pour les prêtres, une multitude de fonctions spéciales et différentes ; de là aussi de grandes inégalités dans leurs attributions.

Nous ne nous y arrêterons point pour ne pas égarer le lecteur dans une multiplicité confuse de détails particuliers : nous nous bornerons à les signaler en passant. Aussi bien ne changent-elles en aucune façon la constitution même du sacerdoce : ce sont des différences tout extérieures et qui n’impliquent point pour les prêtres un changement de condition. Qu’importe que, parmi les

stratèges, l’un ait vingt mille soldats à conduire et une expédition considérable à terminer, tandis que l’autre ne commande qu’à un faible corps d’armée ? Ils n’en sont pas moins , comme stratèges , investis tous deux d’une même magistrature, soumis aux mêmes règlements , aux mêmes charges ; en un mot, leur condition légale est la même. Ce qui est vrai des stratèges l’est aussi des prêtres. Qu’importe que tel d’entre eux ait à célébrer dix fois plus de sacrifices que tel autre et des sacrifices beaucoup plus somptueux? Si dans le sacrifice, quel qu’il soit, ils ont l’un et l’autre à s’acquitter du même ministère ; s’ils sont tenus également de se conformer aux rites traditionnels ; s’ils sont, au même titre et en tant que magistrats, soumis aux décrets du Conseil et du Peuple, n’ont-ils pas, malgré toute la variété de leurs fonctions, une série de devoirs de même ordre ? Les magistratures sacerdotales s’exercent suivant une même loi, dans tous les sanctuaires, quels qu’ils soient : c’est cette loi générale que nous voulons rechercher.

Nous avons vu que chaque prêtre est attaché au service d’une divinité. Cette divinité s’offre à la piété des hommes sous une forme matérielle, celle d’une statue. Il faut veiller sur cette sainte image, l’orner , la soigner comme une personne vivante. Yoilà pour le prêtre un premier groupe d’attributions : nous les désignerons sous le nom de fonctions diagonales (1).

Cette image, on l’honore par des sacrifices : près d’elle s’élève un autel, où l’on immole des victimes en lui adressant des prières. Le prêtre est présent; c’est lui qui dirige la cérémonie et qui fait observer les prescriptions du rituel : nouvel ordre de fonctions, celui des fonctions liturgiques.

Enfin, ce culte, quel qu’il soit, s’accomplit dans un sanctuaire qui est la demeure de la divinité et où viennent s’entasser une foule d’offrandes de toute sorte et de toute valeur. Ce sanctuaire ne doit pas être profané : il importe que l’autorité sacerdotale le garde, l’entretienne et veille sur les trésors qu’il peut enfermer. Il y a donc aussi pour les prêtres des fonctions administratives (2).

(1) Ce mot n'est guère usité que dans le langage ecclésiastique. Je le prends ici dans son sens étymologique (Siœxovoç, serviteur).

(2) Il n’entre pas dans mon sujet de parler des fonctions mystiques des prêtres d’Eleusis. Il y a là un ordre d’attributions tout à fait particulier et qui touche moins à l’histoire des sacerdoces qu'à la constitution , d’ailleurs très peu connue, des Mystères.

Fonctions diaconales : service de la divinité ; la toilette et le repas

de la statue.

Le premier devoir des prêtres était de soigner la statue de la divinité au service de laquelle ils étaient attachés. On ne comprendrait pas de quelle importance était pour eux cette obligation, si l’on s’imaginait qu’elle avait seulement pour objet de conserver une œuvre d’art qui avait du prix ou un souvenir du passé auquel on tenait, de même qu’aujourd’hui, dans telle de nos cathédrales, on conserve le tableau d’un maître célèbre ou quelque châsse du Moyen Age.

Pour les anciens, la statue d’un dieu n’était pas une image inanimée : ils croyaient que la divinité elle-même vivait enfermée sous cette enveloppe de bois, de pierre ou de métal (1). Telle était l’idée qu’ils se faisaient surtout de ces idoles grossières, en bois à peine taillé, qu’on appelait Sjoava (2), et que possédaient les sanctuaires les plus vénérés. On ne savait pas au juste d’où elles venaient. Quelques-uns disaient que celle d’Athèna (3), sur l’Acropole, était un jour tombée du ciel; selon d’autres, c’était le Palladion de Troie , que Démophon , fils de Thésée , avait dérobé aux Argiens, une nuit qu’ils avaient dû relâcher dans la baie de Phalère, au retour de l’expédition (4). Ailleurs, le £oavov avait abordé au rivage (5). C’était toujours la même idée, que la divinité était venue d’elle-même s’offrir à l’adoration des mortels.

La tradition , en gardant le souvenir de cette origine surnatu-

(1) Platon, Lois, XI, p. 931, A.

(2) O. Müller, Archælogie der Kunst , G9. Voir dans le Bulletin de correspondance hellénique (III, p. 99 et suivantes, pl. I) la reproduction d’une statue de marbre en forme de £6avov, récemment découverte à Délos par M. Homolle.

(3) Lysias, Fragment, 214 ( Orateurs attiques, Didot , II, p. 291) : yjcrav Sè xîjç ’AOrivàç sv àxpoTtôXsi xpla àyàXpaxa , xai xà p-èv èx t éyygç xaùxa • ïaraxo Sè 7rpà xoùxcov ëxepov 8 1 o n £ t é ç . Pausanias, I, 26, 6 : ëoxiv 1 2 3 4 5A0T]vàç âya>.p.a èv x^ vüv àxpoirôXsi, ... <pr)p.r) 8è èç aùxô tceoeïv ex xoil oùpavoù. Euripide , Iphigénie en Tauride, 87 :

Xaëstv x’ âyaXp-a 0£<xç , 8 cpaciv ÈvOàSe èç xoùçSe vaoùç oùpavoü 7is<jeïv amo.

(4) Pausanias, I, 28, 9.

(5) Pausanias, III, 23, 4 ; VII, 5, 5.

relie, y ajoutaitle récit des miracles que l’idole avait accomplis (1) : on l’avait vue agiter la main; elle avait sué des gouttes de sang (2). Le regard d’Artémis à Pellène desséchait les arbres , faisait tomber les fruits et jetait la démence dans l’esprit de ceux qui osaient l’affronter (3). Une antique statue d’Apollon, conservée dans une grotte du Parnasse, communiquait à qui la touchait une vigueur si extraordinaire , qu’on voyait des hommes sauter facilement du haut des rochers les plus escarpés et à travers les précipices , déraciner des arbres énormes et les porter jusqu’en bas de la montagne en suivant les sentiers les plus difficiles (4). Tant de prodiges étaient la marque certaine que sous la matière inerte de l’idole vivait une force surnaturelle (5).

Aussi ne faisait-on aucune différence entre la statue d’un dieu et ce dieu lui-même. Voulait-on lui faire sentir à quel point la terre était sèche et brûlante, et quel besoin on avait de la pluie? On transportait la statue dans la campagne et on la couvrait de poussière : cette cérémonie avait lieu tous les ans à Athènes , à la fête des Skirophories (6). On croyait posséder le dieu tant qu’on retenait son image ; cette image , on l’entourait d’une vénération jalouse et passionnée , de peur qu’un ennemi n’eût l’adresse de la dérober et, avec elle, la puissance qu’elle enfermait. Les Athéniens s’imaginaient qu’ils fixaient chez eux la Victoire en lui coupant les ailes , et , chez les Lacédémoniens , Arès était chargé de chaînes (7). Si l’image venait à disparaître , on était persuadé

(1) Euripide, Iphigénie en Tauride, 1165 et suiv. :

(3pÉxaç xè Trjç 0eoû roxXiv ëSpaç à7teoTpàçr].

— aùxop.axov, viv a eiap-oç êarps^s x®ov°? i

— aùx6p.axov • ôvpiv 8! ôp.p.àxtov ?uvr)pp.oa-ev.

(2) Plutarque, Timoléon, 12 ; Coriolan, 38.

(3) Plutarque, Aratus, 32.

(4) Pausanias, X, 32, 6.

(5) Quand les prêtres d’Ammon transportaient la statue du dieu, celle-ci leur indiquait par des signes où elle voulait aller (Diodore de Sicile, XVII, 50). Lucien (de la déesse syrienne, 36 et 37) s'amuse à raconter des prodiges analogues de l’Apollon syrien. Un jour que les prêtres avaient pris la statue sur leurs épaules, elle les laissa sur place et s’éleva toute seule dans les airs. Plus haut (10) il parle du temple d’Hiérapolis , qui renferme « des dieux toujours présents. En effet, les statues y suent, se meuvent et rendent des oracles. Souvent une voix se fait entendre dans le sanctuaire , le temple fermé : beaucoup l’ont entendue. »

(6) Aristophane, Guêpes (scolie du vers 926). Voir Schœmann , Gr. Allerth., t. II, p. 474 ; Decharme, Mythologie de la Grèce antique, p. 86.

(7) Pausanias, III, 15,7 : yvü)p.ï) 8è AaxeSaipum'wv xs i; xoùxô êaxi xè ayoûpa xai ’A0r)vai'wv èç x^v 'Aitxsp ov xa7oupivr)v Ni'xyiv, xwv pièv ouuoxe xàv ’EvuàXiov <pevyovxa

que la divinité était partie , et le temple , désormais vide, était abandonné (1).

Ces croyances étaient si enracinées dans les esprits , qu’elles subsistèrent jusqu’aux derniers jours de l’antiquité, même quand l’art, en se développant, eut remplacé ces vieilles idoles des temps primitifs, disparues ou détruites, par des statues à forme humaine, et dont l’origine , connue de tous, n’eut plus rien de miraculeux. On crut moins peut-être à la vie divine de l’image (2) , mais on y crut encore, et la vivacité avec laquelle Lucien, à plusieurs reprises , raille cette illusion, montre à quel point, de son temps, elle était restée populaire (3).

Si la divinité était réellement présente dans le temple, il était naturel qu’on lui fît de ce temple un séjour agréable (4) ; on s’empressait donc autour d’elle, c’est-à-dire autour de son effigie; on prenait soin de la parer ; elle avait ses repas sacrés et jusqu’à ses ablutions. De là , pour le prêtre ou la prêtresse , une série d’obligations particulières, que l’abondance et la précision des documents permettent d’exposer avec quelque détail.

L’usage était d’habiller la statue , de la couvrir d’étoffes rares , de la charger d’ornements et de bijoux, comme le font encore aujourd’hui les populationshtalienn.es pour leurs madones. L’Asclèpios de Titanè (5) , l’Artémis et le Dionysos d’Egine (6) portaient une tunique. La Hèra argienne avait des vêtements avec des ornements d’or, et c’est pour l’en avoir dépouillée que les filles de Prcetos furent changées en génisses (7). ILèra de Samos est représentée sur les monnaies de l’île avec tout le détail de son costume (8) : elle est vêtue d’une longue robe, coiffée d’une sorte

oEx^ceirBaE crcpuriv èvsxôpevov vaïç néSaiç , ’AOrjvodcuv 8è xi)v Ni'xïjv aùxoOi àsl pevetv oùx OVXCÛV TtXepüW.

(1) Pausanias, IX, 33, 6 : xô Sa tepov èv xaïç ’AXaXxopevaTç ^pel.Y)0r] xè àuà xoüSe (quand Sylla eut emporté la statue) axe vipriptopévov xvjç 0eoO.

(2) Porphyre, sur l’abstinence , II, 18 : xaüxa (àyàXpaxa) yàp xaurep à7tXtoç 7teTtoiY]p.éva 0eïa vopiÇeaOat • xà Sè xoavà nepiépywç eEpyaopéva 0aupàÇea-0o« pèv , 0eoO 8s 8o£av xjxxov ïx£tv-

(3) Le menteur, 20 : êcx’ &v ô pèv xaXxô;, xo 8è êpyov Àv)p-/ixpioi; ô ’AXw-

ixsxîj0ev eîpyacrpévoç Ÿj, où 0eoiroi6ç xiç, àXX’ àv0ptoTtO7îoiàç dov , oÙ7roxe çoêïja-op ai xov àvSpiàvxa. Voir aussi sur les sacrifices, 1 1 ; Jupiter confondu, 8 ; Jupiter tragique, 8.

(4) Le temple est la maison, le foyer domestique de la divinité. Voir Lucien, sur les sacrifices, 11 : Iireixa Sè vaoùç syeîpavxeç, ïv’ aüxoïç py âoixot pï)8è àvéoxtoi 8îj0ev toaiv. Il fallait que les dieux ne fussent pas sans feu ni lieu.

(5) Pausanias, II, 11, 6.

(6) Pausanias, II, 30, 1.

(7) Servius, Commentaire sur Virgile, Eglogues, VI, 48.

(8) üverbeck, Griechische Kunstmythologie, t. II (Hèra), Münztafel, I.

de calathos et tellement surchargée de colliers , que le buste tout entier disparaît sous l’accumulation des ornements. Dans l’inventaire (1) , qui a été retrouvé, des objets qui lui appartenaient’, on rencontre les mots suivants plusieurs fois répétés après l’indication d’un vêtement, d’une coiffure ou d’un bijou : « La déesse le porte sur elle. » A Athènes, le même usage se retrouve, comme dans le reste de la Grèce. Le xoanon d’Athèna Polias sur l’Acropole est vêtu du magnifique péplos à broderies d’or que les errhéphores lui préparent, et qu’on vient lui offrir solennellement à la fête des Panathénées. Il porte en outre tous les attributs de la déesse : le casque , la lance , l’égide et le gorgonion (2). Les inventaires du sanctuaire d’Artémis Brauronia mentionnent , parmi les étoffes consacrées , celles que portent les trois statues de la déesse : une tunique d’Amorgos, un. ample manteau, un voile amarante , un vêtement moucheté , avec deux manches flottantes qui forment comme deux ailes , le tout sur la statue ancienne ; un manteau blanc à bandes de pourpre sur la statue de pierre ; enfin une tunique à tissu varié sur la statue qui est debout (3). Les vases peints et les figurines en terre cuite offrent de nombreux exemples de statues ainsi affublées des pieds à la tête (4).

Tout cet accoutrement ne conservait pas longtemps sa fraîcheur. L’air et la poussière ternissaient les vives couleurs des étoffes et les broderies. Mais rien n’était mieux fait pour faner ces brillantes parures que les hommages de la piété populaire : ici la statue

(1) C. Curtius, Inschriften und Studien zur Geschichte von Samos (Lübeck .

1877), p. 10, n° 6 : fxtxpï]... xauxriv p 9eoç ’éyei — xiOwveç... xûuxou; y| 0e àç syei — àixo xoûxcov tüW ip.ax«ov 6 6 êv ’AcppoSiVoç s/st Su o. Bull, de corr. hellén ,

II, p. 4:26, ligne 71 : xac xocSs ô 9eoç (è)7Ù xeï xeipL Voir Diodore de Sicile, XVII , 50 : « La statue d’Ammon est couverte d’émeraudes et d’autres ornements. »

(2) O. Jahn, De antiquissimis Minervæ simulacris atticis (Bonn , 1866). Voir les planches.

(3) C. I. G., 155 : xeroiva àjropyi vov xrfep] t xü> sSei (ligne 24, 25); àp.7téxovov irspi tôî> sSst x<ü àpxaico (1. 38) ; evx[a]xîjp[a àp.]apâvxtvov Ttepi xto I8et xu> àpxatto (1. 39) ; xaxàtxxiy.xov SiTtxÉpuyov ixspi xë ëSst x<p àpyjxiu> (1. 40) ; — tpiàxiov Xeuy.ov 7tapa- Xoupyà; , xoüxo xà XtOivov 18 oc àp/iréxsxat (1. 29 , 30) ; — yy.xw'i'ur/.oç yxsva >xôç xcepiirolyiXoç TiEpi xû àyàXp.axt xco opOco (1. 44, 45).

(4) Elite des monuments céramographiques , t. III , pl. 9 ; Monumenti dell’ lnstituto, 1860, pl, XXXVII; Annali, 1878, Tav. d’Agg.,Q; Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités, Cassandra, fig. 1208. Les figurines en terre cuite, trouvées près de Tégée, x’eproduisent le type de ces xoana habillés. Voir mon Catalogue des figurines en terre cuite du musée de la Société archéologique d’Athènes , nu‘ 541-558.

était couverte de fleurs et de guirlandes (1) ; là, au lieu de fleurs, c’étaient des chevelures (2). Lucien parle d’une image sacrée dont les jambes étaient garnies de pièces de monnaie, qu’on y avait collées avec de la cire (3).

Gomme il fallait que la toilette fût toujours digne de la divinité, onia renouvelait de temps à autre. On ne peut dire si cette opération avait lieu toutes les fois qu’elle était devenue nécessaire, ou seulement à intervalles réguliers et à jour fixe. Chez les Athéniens , au mois de Thargèlion , le xoanon d’Athèna Polias était dépouillé de ses vêtements ; le péplos était porté à Phalère pour y être trempé dans la mer et lavé. Les fêtes , célébrées à cette occasion, s’appelaient les Plyntèries et les Callyntèries (4). On manque de documents pour marquer dans quel ordre elles se célébraient et à quelles cérémonies particulières elles donnaient lieu. Leur nom seul indique leur caractère. Il semble qu’on ne se bornait pas à tremper dans la mer les vêtements de la déesse, mais que le xoanon lui-même y était plongé ; c’est ainsi que la Pallas argienne était baignée tous les ans dans les eaux de l’Inachus et , après le bain , frottée d’huile (5). Dans la tragédie d’Euripide, Iphigénie, prêtresse d’Artémis Taurique, porte la statue de la déesse à la mer pour la purifier (6).

Là ne se bornaient pas les offices, pour ainsi dire, domestiques qu’il fallait rendre à la divinité. Elle avait aussi ses repas sacrés. Dans la plupart des temples , il y avait, à quelque distance de la statue , une ou plusieurs tables , sur lesquelles étaient déposées toutes sortes d’offrandes , des fruits , des gâteaux , du miel , du vin (7). Une inscription athénienne détermine les morceaux des

(1) Euripide , Hippolyte , 73-84.

(ï) Pausanias, II, 11,6: oùx àv oùSè toOto (âya)vp.a) ÏSoiç paSitoç, odrio nepi e'xouatv ocuto xop-ctt Yuvoctxcov, aî xsipovxai xjj 0£to. Lucien, De la déesse syrienne, 60.

(3) Lucien, Le menteur, 20.

(4) Mommsen, Heortologie , p. 427-439 ; C. I. A., II, 469, ligne 10; 470, ligne 11.

(5) Cette cérémonie fait le sujet de l’élégie de Callimaque sur les bains de Pallas. — Ovide, Fastes, IV, 135 :

Aurea marmoreo redimicula solvite collo ,

Demite divitias : tota lavanda dea est.

A Sicyone, la prêtresse d’Aphroditè s’appelait Xourpotpopoç (Pausanias, II, 10, 4).

(6) Euripide, Iphigénie en TauricLe, 1199.

(7) Aristophane, Plutus, scolie du vers 678 : eïtrc yàp xpaireÇat èv toï; isp oïc sv atç Tiôéadt xà E7ricp£pôp.£va. Bull . de corr . hellén., Il, p. 76-78.

victimes que les sacrifiants devaient laisser dans le sanctuaire pour la nourriture du dieu , « une cuisse, une portion des côtes, la moitié de la tête et une partie des entrailles (1). » Les malades, qui venaient passer la nuit dans le sanctuaire d’Asclèpios pour y chercher leur guérison , apportaient avec eux de semblables présents , qui , le lendemain matin , avaient disparu : la croyance populaire , raillée par Aristophane (2) , était que le dieu venait dans l’obscurité pour les recueillir et les manger.

Il y avait des divinités auxquelles , à certains jours de l’année , on offrait un repas en règle, sur une table servie avec le plus grand soin (3). L’illusion était parfaite : la statue, parée de tous ses ornements, était étendue sur un lit richement décoré et garni de coussins ; elle tenait en main, soit un couteau, comme on le voit par l’inventaire de Samos qui a été cité plus haut (4), soit un canthare , comme sur une terre cuite d’Athènes, qui représente Dionysos (5). Cette cérémonie est souvent représentée sur les monuments. Il suffira de citer les bas-reliefs votifs à Asclépios, qui ont été découverts à Athènes dans ces dernières années. « Sous une édicule... on aperçoit un lit , sur lequel un homme , nu jusqu’à la ceinture et tenant d’ordinaire un rhyton de la main droite, est à demi couché ; près de lui , sur le bord du lit ou sur un siège élevé, recouvert d’un coussin, est assise une femme; des suppliants se dirigent vers eux ; devant le lit est dressée une table sur laquelle on remarque différents objets , les uns ronds, les autres en forme de cônes ou de pyramides (6). » L’usage d’offrir ainsi à la divinité un banquet sacré explique pourquoi l’on conservait dans les temples des lits , des tables et tout ce matériel de tapis, de nappes, de coupes, de couteaux, que l’inventaire de Samos nous fait connaître par le détail. C’était un usage si connu, qu’il est à peine indiqué , par quelques mots d’allusion , dans les

(lj C. I. A., II, 631 : stcI Sè x2|v xpcbtEÇav xaArjv , TtXevpàv iaxlov , 2|[nxpoupav, XopSîjç. La même formule revient plusieuis fois.

(2) Aristophane, Plulus, 678.

(3) Denys d’Halicarnasse , Antiquités romaines, II, 23 : èyo) yoùv s0eaca(i.y)v èv kpatç oîxîau; Seïirva upoxelp-eva Qsoiç È7ti TptnréÇai; ÇvXivatç , àp^aïxafç èv xàvrjff i xai uivaxîa'xoi; xepapioiç , àXçîxcov jxà Çaç xal ir67raya xaî Çéaç x ai xap itüv xtvcov àr rap5(àç.

(4) C. Curtius, lnschriften, 6 : [x]o7u[ç, 2|] 0eôç ëxel (ligne 27); jxàxaipai épi jxa- XaipoÔfjxei èv[vé]a, xovxwv pia Ttapà xeî "Hpai (1. 53).

(5) Voir mon Catalogue des figurines en terre cuite du musée de la Société archéologique d’Athènes, n° 737.

(6) Paul Girard, Ex voto à Esculape (Bull, de corr. hellén., Il . p. 74).

inscriptions relatives à l’administration sacerdotale : on se contente de remarquer que le prêtre a préparé le lit et orné la table (1).

C’était au prêtre, en effet, qu’était remis le soin d’offrir à la divinité le repas accoutumé, comme aussi de veiller à la toilette de la statue. Cette double obligation était désignée par les mots ôepaTOUEiv et y.auij.dv (2). Il devait entourer la divinité d’une sollicitude attentive, prévenir ses moindres désirs et lui rendre tous les offices journaliers d’un serviteur à son maître. Voilà pourquoi le nom de « serviteurs de la divinité » est si souvent attribué aux prêtres dans l’antiquité (3). Ce titre, auquel les chrétiens ont donné un sens métaphorique et qui ne marque plus pour nous que l'humble soumission de l’homme à Dieu , de la créature au Créateur , avait pour les anciens un sens littéral. Le prêtre était réellement un serviteur, parce que le temple auquel il était attaché était réellement la demeure d’un dieu; que ce dieu y était toujours présent; qu’il y vivait comme un roi dans son palais; et qu’il fallait être du matin au soir prêt à satisfaire les exigences et les caprices de ce seigneur parfois difficile (4) .

Ce qui montre bien toute la réalité de cette charge, c’est que le plus souvent le prêtre du sanctuaire n’y suffisait pas (5). Voici , par exemple , de quelle manière les choses se passaient dans le temple d’Athèna Polias à Athènes. La prêtresse était d’abord assistée de quatre petites filles de sept à onze ans, qu’on

(1) C. I. A., Il, 305, ligne 13 : èit£|AeXr)9r][<7a]v os [xat xJ]; axp tooswç xi); xXtJvrjç xai tijç %[ocr][ir|[<jeci)ç xîji; xpeoré Çyjç]. Voir aussi 374, ligne il ; 373b, ligne 18 ; 453% ligne 11.

(2) Le Bas et Foucart, Inscriptions du Péloponèse, 352h, ligne 7 : Oepa-xsvouoa xai <juv£ux[o]<7[x[oîj]<7a. Euripide, Ion, 94 : à> «Foiëoe AeX<poi Ospaus; , et vers 111 : <t>oîëov vaoùç OspaixEuto. Pollux, I, 14 : ot Sè xàiv 0£cov 0Epa7ïsuxai ïspsïç.

(3) Servius, Commentaire sur Virgile, Enéide, I, 73 : « Sacerdos dicatus est numini, hoc est ad obsequium datus. » — Euripide, Ion, 131 : xXetvô; S’ô ttovoç p.oi — ôeoïffi v SouXav ®X£IV. Et plas loin, vers 309 : xoü 0eoü -/.aXoü[xat SoùXoç elfu xs.

(4) Sénèque nous donne un tableau piquant d’un intérieur de temple : « Alius nomina deo subjicit, alius horas Jovi nunciat, alius lictor est, alius unctor, qui vano motu brachiorum imitatur unguentem. Sunt quæ Junoni ac Minervæ capillos disponant : longe a templo, non tantum a simulacro stantes digitos movent ornantium modo. Sunt quæ spéculum teneant, sunt qui ad vadimonia sua deos advocent, sunt qui libellos offerant et illos causarn suam doceant. Doctus archimimus , senex jam decrepitus, quotidie inCapitolio minium agebat, quasi dii libenter spectarent, quem homines desierant » ( Fragments , XII, Dialogue sur la superstition).

(5) Pour le banquet sacré offert à Zeus Soter et Athéna Soteira , le prêtre était assisté d'une commission. (C. I. A., II, 305).

appelait les arrhèphores (1) : un vote à main levée les choisissait chaque année parmi les plus nobles familles, probablement parmi les familles sacerdotales qui touchaient de plus près au culte d’Athèna. Elles demeuraient dans le voisinage de l’Erechtheion. Deux d’entre elles , appelées « ouvrières , Ipyauxivai , » tissaient le péplos qui devait figurer aux Panathénées ; les deux autres avaient un rôle particulier qui ne nous est pas connu. O. Müller pense qu’elles s’occupaient spécialement, l’une de la toilette, l’autre du repas de la déesse ; il leur attribue les noms de Koapw et de TpaneÇo) ou TpocraÇoipdpoç , qui se trouvent mentionnés dans un fragment de l’orateur Lycurgue et que portaient certainement deux femmes chargées d’assister la prêtresse d’Athèna (2). Mais le titre de prêtresses , que donne le texte , s’applique difficilement à des enfants de dix ans. Quoi qu’il en soit , les mots de Koupud et de TparaÇid indiquent suffisamment le caractère des fonctions qu’ils représentent.

Il y avait, de plus, une famille vouée par tradition au service personnel de la déesse : c’était le yévo; des Praxiergides. Il avait le privilège patrimonial d’habiller et de parer l’antique statue , le xoanon d’Athèna Polias (3). A la fin du mois de Thargèlion , lors des Plyntèries , les membres du yévo? , réunis dans le sanctuaire, accomplissaient des cérémonies secrètes, pour dépouiller la statue de ses ornements et la couvrir d’un voile (4) ; puis, suivis d’une procession solennelle, ils la portaient à Phalère (5), au bord de la mer. C’est probablement dans cette famille qu’étaient choisies les deux jeunes filles appelées nXovxpi'Ssç ou Aouxpi'Seç, dont les fonctions, disent les lexicographes, étaient d’être occupées « autour de la statue (6) , » et qui , sans doute, avaient à laver les vêtements sacrés de la déesse, à Phalère. Un autre personnage sacerdotal, désigné sous le nom de xaxavnxxY);, et dont le ministère consistait à nettoyer le bord inférieur du péplos , ap-

(1) Hésychius, ’Appricpopot et ’Epyacxïvai. Pausanias, I, 27, 3. O. Müller, Minervæ Poliadis sacra, p. 102 et suivantes, (dans les Kunstarch. Werke, t. I).

(2) Orateurs atliques (Didot), t. II, p. 3G1, fr. 48; Harpocration, Tpaue^oipôpoç.

(3) Hésychius, üpaijtepyiSai. Schœmann , Griechische Alterthümer, II, p. 472. C. I. A., II, 374, lignes 17, 18.

(4) Plutarque, Alcibiade, 34 : Spüai Si xà âpyta npa$iepyîSai ©apyYjXttôvo; £xxï] cpOîvovxo; à7t6ppïiTa, xov xe xôtjp.ov xaQsXovxeç xai xà ëSoç xaxarf.aXé'J'avxsi;.

(5) C. I. A., II, 470, ligne 10 : o-uv&^yayov Sè *ai x[7|v] IlaXXàoa p.£xà xwv ysvvrixtüv. Le mot ysvvrjtai désigne très probablement les Praxiergides.

(6) Hésychius, Xouxpîos; • aî irspi xà 'éooç xîjç 1 2 3 4 5 6A6ï]vâç Süo -apfJsvot, aï xai TIXuvxpiSsç Xéyovxat.

partenait, selon toute probabilité, à la même famille des Praxiergides (1).

Le rôle que cette famille remplissait auprès de l’image d’Athèna paraît avoir été dévolu , dans le culte de Dionysos, à une autre famille , celle des Bacchiades. Elle nous est connue par un autel votif, orné de masques et de guirlandes, qu’on a retrouvé au sud du théâtre de Dionysos (2). Le titre de TO[p7roffToXvîciavT£ç ou « directeurs de la procession , » attribué aux deux personnages qui ont fait la dédicace , et l’importance du monument, consacré dans l’enceinte même du xép-evoç, prouvent que les membres de cette famille avaient des fonctions religieuses et que ces fonctions touchaient de très près à la célébration des fêtes de Dionysos : peut-être conduisaient-ils la procession et formaientils comme une garde autour de l’image du dieu, quand cette image était transportée jusqu’à un petit sanctuaire, situé près de l’Académie , et devant lequel , sur un autel à feu (s<7/ap«) , on sacrifiait en chantant des hymmes , ou bien , quand le soir du même jour, à la lueur des torches, elle était amenée au théâtre, pour les repi’ésentations dramatiques du lendemain (3). C’est ainsi que les Praxiergides faisaient escorte au Palladion et conduisaient la procession j usqu’à Phalère. Il est vrai que le monument des Bacchiades date de l’époque impériale. Mais la constitution de la famille est très ancienne : elle est désignée sous le nom de ysvoç, et l’on voit qu’à l’exemple des yév/i d’antique origine elle était administrée par un archonte.

Dans d’autres sanctuaires, on rencontre également des familles auxquelles appartenait le droit traditionnel de soigner la statue (4). A Olympie , les descendants de Phidias jouissaient du privilège d’entretenir en bon état l’image de Zeus. On les appelait

(1) Grand Etymologique : xaxomxxrjç • lepcooüvr) ’A0iîvï)a,tv, ô xà x axa) xoü itÉTxXov xijç ’AOrjvàç (5u7taiv6p.eva txiroTrXûvwv.

(2) C. 1. A., III , 97 : ntcrxoxpàxriç xai Airo^XoSoipo; Saxupov AùpISai 7top.7ro<JXO- >7j<xavxeç xoù âpyovxE: ysv6p.svot xoü yevouç xoù BaxxiaSwv àvé0Y)xav. Voir Schœne, Griechische Reliefs , pl. V, VI.

(3) C. I. A.,ll , 471, lignes 12, 13 : sitjyiyayov 8è [x]a'i xov Aiovuuov àno xrîç inyâ. paç eîç x6 0saxpov g,sxà çwxôç. Philostrate , Vies des sophistes , II , 1,5: oxôxe S’iîxoi AtovOaxa xai xaxioi Iç ’AxaSvipiav xè xoü Aiovüoou £8oç. Mommsen place cette procession à la fête des Anthestèries (Heortologie , p. 353, note **). Le caractère de cette cérémonie, qui se célébrait aux Dionysies, a été mis en lumière par M. Foucart, Sur l'authenticité de la loi d’Evégoros citée dans la Midienne ( Revue de Philologie, avril 1877, p. 176 et suivantes).

(4) A Mantinée par exemple (Le Bas et Foucart, Inscriptions du Péloponèse, 352»>).

cpaiâpuvxat ou cpsDüvxai , de «paiSpuvetv , qui signifie « laver , nettoyer (1). » Le même titre de cpatâuvxvfc se retrouve à Athènes dans certaines inscriptions du temps de l’empire : elles mentionnent le cpaiSuvTïjç des deux déesses d’Eleusis , qui venait annoncer à la prêtresse d’ Athéna que les objets sacrés , xà hpà , c'est-à-dire les images , arrivaient d’Eleusis pour figurer dans la procession (2) ; elles mentionnent aussi le «patSuvxvfc de Zeus Olympios lv «oret , et celui de Zeus Ix. Il sujtjç : ces deux derniers personnages avaient leurs sièges au théâtre de Dionysos (3).

Le privilège qui s’attachait à la plupart de ces fonctions est une marque certaine de leur importance. C’est qu’il ne s’agissait pas seulement d’entretenir une statue en bon état, c’est-à-dire de conserver intact un objet matériel. Il faut bien comprendre que cette sollicitude prévenante du prêtre et du personnel qui l’assistait s’adressait à la divinité elle-même; qu’il y avait là un acte religieux; et que, plus on était attentif à l’accomplir, plus la divinité ôtait engagée envers les hommes à se montrer complaisante à leurs vœux.

(1) Pausanias, V, 14, 5.

(2) C. 1. A., III, 5, lignes 13, 14 : 6 <p««Suvx^ç xoïv 0s[otv] àyysXXei x[ax]à xà uâxpia xip lôpsta x?j; ’A0Y)vâ;. On voit par les mots -/axa xà Ttâxpta que, si l’inscription est de l’époque impériale, la charge du tpaiâuvxriç d’Eleusis est une institution ancienne.

Page 1