CHAPITRE V
FONCTIONS LITUR&IQUES DES PRÊTRES. DE LA RÉPARTITION DES SACRIFICES ENTRE LES DIVERS SACERDOCES.
Quelle qu’ait été l’importance des obligations en quelque sorte domestiques qu’imposait aux prêtres la présence supposée de la divinité dans le sanctuaire , ils avaient d’autres fonctions bien plus considérables encore, celles que nous avons désignées sous le titre de fonctions liturgiques. Elles résultaient pour eux des sacrifices que les particuliers et la cité offraient aux différents dieux.
Il n’est pas nécessaire de prouver longuement que la célébration des sacrifices constituait la principale attribution du sacerdoce. Le prêtre est celui qui fait monter l’offrande du sacrifice jusqu’à la divinité (1). Il est souvent appelé « sacrificateur (2). » De nombreux décrets louent les prêtres d’avoir mené à bien les sacrifices. Avant d’étudier en détail le rôle du prêtre dans l’accomplissement de toutes ces cérémonies, qui avec leurs rites compliqués et leurs formules délicates exigeaient son ministère , il faut d’abord se faire une idée du nombre des sacrifices privés et publics qui se célébraient à Athènes , et chercher à déterminer , au moins d’une manière générale, quelle part en revenait à chacun des sacerdoces.
Dans l’antiquité, la religion se trouvait si étroitement liée aux actes de la vie privée qu’il serait difficile de marquer où elle n’intervenait pas (3). Pour l’ Athénien, qui n’était pas le moins pieux
(1) Grand Etymologique, tepeùç • irapà xo Ï7)pt xà nég-mn, ô xà; Ouata? manégnui'j xtj> 0e£o.
(2) Maury, Religions de la Grèce, t. II, p. 396.
(3) Platon, Timée, p. 27, C : xoüxô ys St*) iràvxeç, ôaot xat xaxà ppayu atoœpoauviri;
des Grecs , les sacrifices s’enchaînaient depuis la naissance jusqu’à la mort. Il y en avait avant le mariage, pour attirer sur les époux la protection des Euménides (1 ), de Zeus Téleios et de Hèra Téleia (2); d’autres après le mariage, pour plaire à certaines divinités qui portaient le nom de Tpi-rora-Top sç (3) et pour obtenir d’elles l’espoir d’un enfant ; d’autres, lorsqu’avait lieu, le troisième jour de la fête des Apatouries, l’inscription des enfants dans la phratrie (4) ; d’autres, à l’anniversaire delà naissance (5) ; d’autres enfin, lorsque le jeune homme , au moment d’entrer dans l’éphébie, coupait sa chevelure et la consacrait à quelque dieu (6). S’agissait-il d’entreprendre un voyage? on sacrifiait; au retour, on sacrifiait encore. On sacrifiait pour conserver ou recouvrer la santé , pour réussir dans ses affaires; tous les bonheurs, tous les accidents, les moindres comme les plus graves circonstances de la vie étaient autant d’occasions de s’adresser aux dieux (7). Xénophon rappelle au commandant de cavalerie de ne jamais manquer à ce pieux devoir avant d’exercer sa troupe. La première chose que firent Thrasybule et ses amis, quand ils eurent chassé les Trente Tyrans, fut de monter en armes à l’Acropole et de remercier Athéna (8). Après la victoire de Cnide et l’achèvement des fortifications du Pirée, Conon offrit aux dieux une hécatombe et convia tous les Athéniens à partager les chairs consacrées (9). Les corporations , comme les individus, avaient leurs usages religieux et leurs
p.£xéyouatv, £7tï ixavxàç ôp|x^ xai ajxixpoù xai p.eyàXou 7rpâYgaxoç Geôv àe£ ixou xa- XoOctiv.
(1) Eschyle, Euménides, 835.
(2) Pollux, III, 38.
(3) Grand Etymologique, TptxoTxàxopeç • ... <I>av66yip.oç ôé çïiciv oxi [xovoi \AGï]vaîoi GGouai xaî sûxovxat aüxoïç (wrèp Ysvésecoi; itai'Siov. Sur les dieux TpixoTxàxopeç, voir Mittheilungen des d. a. lnstitutes in Athen , IV, p. 287 : une borne trouvée en Attique porte l'inscription suivante, ôpoç tepoü Tpixoïtaxpétov Zaxua8(j5[v], Les Zaltyades sont probablement les membres d’une phratrie.
(4) Aristophane, Acharniens, scolie du vers 146 ; Démosthène, contre Macartatos, 14.
(5) Hésychius, yevéG^ta.
(6) Hésychius, xoupEwxi;.
(7) Aristophane, Plutus , 1171 et suivants. Les comiques font de fréquentes allusions surtout à la dévotion des femmes. Ménandre ( Misogyne , fragm. 4) : « Nous offrions, dit une femme, cinq sacrifices par jour. » — (Ibid. fr. 3); les maris se plaignent : « Ce sont les dieux surtout qui nous ruinent, nous autres hommes mariés; tous les jours, c’est une fête qu'il faut célébrer. » (Menandri et Philemonis fragmenta, Didot, p. 33.)
(8) Xénophon, Helléniques, II, 4, 39.
(9) Athénée, I 5.
sacrifices. Certains artisans avaient une fête qu’on appelait yetpo- TOm'a, et où ils immolaient des victimes (1). D’autres artisans, probablement les forgerons , célébraient les XaXxsïa en l’honneur d’Hèphaistos (2). Les médecins publics sacrifiaient deux fois par an à Asclépios en reconnaissance des guérisons qu’ils avaient opérées (3). Les fêtes de ce genre étaient certainement fréquentes dans la vie athénienne. Le souvenir s’en est en grande partie perdu, parce que pour la plupart elles étaient très simples , et que cette simplicité les dérobait à l’histoire. Les quelques exemples que nous venons de citer suffisent cependant à montrer que la dévotion privée des Athéniens était poussée fort loin , et qu’elle ôtait attentive à associer ses dieux à tout.
La cité, de son côté, n’était guère moins prodigue de sacrifices (4). Les uns étaient des sacrifices ordinaires, constitués par la tradition et périodiques ; on les désignait sous le nom de tcxrptot Quêtai (5); les autres étaient amenés par certaines circonstances imprévues, extraordinaires ; ils ôtaient institués par un décret spécial et s’appelaient pour cette raison Guci'ca xaxà ^(ptapiaTa (6).
Les plus importants des sacrifices ordinaires étaient ceux qui se célébraient tous les ans , à jour fixe , en l’honneur de chacune des divinités nationales, fi’ Athéna Polias aux Panathénées, de Dionysos aux Dionysies , de Dèmèter et Corè aux Eleusinies , d’Asclèpios aux Asclèpiées. Chaque dieu avait ainsi sa fête annuelle , qui comprenait souvent un grand nombre de cérémonies diverses , telles que processions , concours gymniques , représentations dramatiques , mais dont l’acte principal , la cérémonie par excellence , celle autour de laquelle toutes les autres se groupaient, était «le sacrifice », 0uci'«.
Quelques sanctuaires, le Lènaion par exemple, ne s’ouvraient que ce jour-là. Parfois plusieurs divinités étaient associées à la même fête et recevaient l’hommage d’un sacrifice , en même temps que la divinité principale qui donnait son nom à la solen-
(1) Hésychius, ^sipoirovia • lopxv) sv ^ xeyvîxai Ôûouc 71.
(2) Eustathe ( Iliade , II, 552).
(3) C. I. A., II, 352b : Ttâxpiov èctxiv rot; iaxpotc brjoi Ô7]p.o:rieijov(7tv 0uetv x2> ’AajO.YiTttü xai xeï T^tei'a Sic xoO èvtauxoü ùnép xs aûxüv xai xwv <7(jop.àxa)v mv ëxoorxot tâcavxo.
(4) Xénophon , Sur les revenus, 6, 3 : cùv yàp 0e5> Trpaxxopivtov sixèç xai xàç Ttpâ^ei; rcpoïÉvai èiù xô Xipov xai â|xsivov àei xv) 7xâ>.et.
(5) Lysias , contre Nicomaque , 19. C. I. A., II, 453b : ë0vcev ... xoï; 0sotç oîç ■raxpiov rjv.
(6) C. 1. A., II, 477b : xàc 0utïiaç âmxeraç xsOuxev xaxà [xà] «J/ri^icrpiaxa.
nité : c’est ainsi qu’aux Panathénées , des victimes étaient immolées à la fois aux autels d’Athèna Polias , d’Athèna Nike et d’ Athéna Hygiée ; aux Dionysies , outre le sacrifice principal qu’on offrait à Dionysos Eleuthéreus , il y avait des sacrifices en l’honneur de Poséidon Pélaghios, de ZeusSoter et d’Ammon (1). Aux Eleusinies , tandis que la procession s’avançait sur la voie sacrée , elle offrait des sacrifices aux divers autels qu’elle rencontrait sur son chemin. Ces sacrifices des grandes fêtes annuelles étaient presque toujours magnifiques. On immolait un grand nombre de victimes , le plus souvent une hécatombe , quelquefois davantage, comme au jour anniversaire de la bataille de Marathon , où cinq cents chèvres étaient égorgées sur l’autel d’Artémis Agrotéra (2). Une foule considérable prenait part à ces somptueuses cérémonies. Les corps de magistrats et d’officiers publics, le collège éphébique en armes (3), tous les citoyens, y compris les prisonniers , auxquels on rendait pour quelques jours la liberté sous caution (4) , les métèques avec leur famille , les colonies athéniennes et les villes alliées, représentées par des députations ou théories , tout ce monde s’avançait avec ordre vers le sanctuaire de la divinité qu’on célébrait, formant cette procession imposante (to^) dont le tableau nous reste sur la frise du Parthénon. Pendant la durée de ces fêtes , la vie publique était suspendue (5). Le peuple se livrait à toutes sortes de spectacles et de réjouissances; une distribution de viande et de vin était faite, dans chaque dème , à tous les Athéniens, aux frais de la république (6).
Après les sacrifices annuels viennent les sacrifices mensuels. Dans un décret cité par Athénée , il est question des sacrifices
(1) ’Afl^vatov , VI, p. 482, n° 3 (Voir- plus loin la copie de cette inscription en appendice).
(2) Plutarque, Sur la malignité d’Hérodote, 26.
(3) Voir les inscriptions éphébiques, C. 1. A., II, 469, 470, etc.; A. Dumont, Essai sur l’éphébie attigue, t. I, p. 249 et suiv.
(4) Démosthène , contre Androtion, 68, scolie (p. 614, 23) : I0oç ïjv rcapà toïç ’Aôrjvoaotç èv toïç Aiovucrtoiç xat èv toïç IIava07ivatotç toùç SeapuaTaç àçIecrSai toü Ssofxoù èv èxetvaiç Taïç 7jp.èpatç TrapaoxovTaç èyyuï]Tàç 7rpôç tô p-rj çuysïv, ïva xaî tô eùtreëèç yévrjTai rcpèç tô 6sïov xai ào'< paXèç vnâpxy toïç xpeoocToup.évotç p,ï) <peviyôvTcov twv SsopuoTtov.
(5) Démosthène , contre Midias , 12 : twv itpoTepov yeyevir]p.svo>v àSix?]|i,àTü>v tô Xap.6àvetv ôixrjv ènécxete taoTaç ràç -/ipipaç.
(6) C. I. A., II, 163, lignes 25 et suivantes. Voir aussi le décret du dème des Plothéens (C. /. A. , II, 570 , lignes 34 et suivantes) : [xod è]ç và tepà và xoivà sv ôaotarv é[oTiàiv]Tai IlXfjüOîjç olvov Ttapéxsiv fiSù[v èx toù] xoivov.
mensuels que devra accomplir le prêtre d’Hèraclès au sanctuaire du Gynosarge (1). Un passage des Hèraclides d’Euripide montre qu’à la nouvelle lune on célébrait des sacrifices sur l’Acropole (2). Le même fait est attesté par un texte de Démosthène (3). L’autorité de ces témoignages est encore confirmée par les exemples de sacrifices périodiques semblables qu’on rencontre dans un certain nombre d’autres villes grecques. La loi qui règle les devoirs de la prêtresse d’Artémis Pergaia à Halicarnasse lui enjoint de sacrifier à la nouvelle lune (4). Porphyre mentionne une réponse de l’oracle de Delphes à un riche Asiatique qui demandait quelle était la meilleure manière d’honorer les dieux , et signale , entre autres cérémonies recommandées par l’oracle, les sacrifices mensuels (5). Les habitants de l’Elide sacrifiaient une fois par mois à tous les autels d’Olympie (6). D’après Lucien', les sacrifices de ce genre étaient d’un usage général dans la Grèce (7).
Parmi les sacrifices ordinaires delà cité, il faut enfin ranger ceux qu’accomplissaient les différents ordres de magistrats périodiques, pour associer les dieux à leur administration. Tels étaient les sacrifices des archontes, des prytanes, des stratèges, des agonothètes, des eosmètes. Plusieurs inscriptions, qui leur décernent des éloges publics pour le zèle qu’ils ont montré dans l’exercice de leur charge, contiennent, entre autres considérants, la mention des sacrifices dont ils se sont acquittés. Il eu était de même pour les commissions administratives qui se renouvelaient à époque fixe et suivant une tradition régulière , trésoriers des richesses sacrées de la Déesse et des autres dieux , hiéropes annuels , épimélètes des grands et des petits Mystères , épimélètes des Dionysies. En général , on peut dire , Démosthène d’ailleurs le remarque (8) ,
(1) Athénée, VI, 26, p. 235 : xà 8è s7tip.fivta 0uéx<o ô tepeèç p.exà x<ov Tiapa ahm. Harpocration, èiup.rjv'.oc.
(2) Euripide, Hèraclides, 777-779 : sTxet go t txoXuOuxoç àei — xipà xpaivexai, où8è Xp0ei — p.T)Vtüv <p0tvâç âp,épa.
(3) Démosthène, contre Aristogiton, I, 99 : txôoç 8è xaï; voup,r]M£aiç eîç xV)v àxpo- 7xoXiv àvaëawovxeç xàyaOà xp 7xôXei SiSôvat xai ëxaaxoç éauxw xoïç 0eot ; exi^sxau C. I. A., I, 324, fragment c, col. 2, lignes 28 et 29 : ëvr) xai v[é]a elç Ouaiav x-p ’A0r)va£a[i].
(4) C. I. G., 2656 : Troi6£(T0u 8è ilj te'psia xa6’ éxàoxpv voup/pviav ê7tixo\;piav uxxèp TxôXetoç.
(5) Porphyre, Sur l’abstinence, II, 16.
(6) Pausanias, V, 15, 10.
(7) Lucien, sur le parasite, 15.
(8) Démosthène, sur la fausse ambassade , 190 : èyto ô’oTS’ oxt Txàvxeç ol 7xpux<x" vît; O’jov'tiv éxâxxoxe xoivîj xaî 'tuvSeotxvoùo’iv àXMjXoïç xai i7Ucnrév8ou(UV... 'H PooXï)
que presque tous les collèges de magistrats, d'officiers publics et de juges avaient à célébrer en commun des sacrifices , réguliers comme la succession meme de ces collèges périodiquement renouvelables. Ils les faisaient au nom de la cité et à ses frais, mais eux seuls y prenaient part et la vie publique n’était pas arrêtée. Plusieurs de ces sacrifices étaient des sacrifices d’inauguration (eiumipia) (1), ou bien des sacrifices de séparation (elmjpia) (2), que le collège accomplissait avant de commencer ses travaux ou bien au moment de les terminer et de remettre ses pouvoirs.
Les sacrifices extraordinaires de la cité (Ouo-iai xaxà i]^<piop.aTa) étaient institués par décret (3). Il faut se garder de croire cependant que le Conseil des Cinq-Cents et l’Assemblée aient eu toute autorité pour retrancher ou ajouter à la tradition religieuse. Nous avons vu plus haut que cette tradition, qui était une chose divine (4) , devait être immuable. Il ne venait à l’idée d’aucun Athénien que le Peuple, qui était souverain en toutes choses, eût le droit d’y rien changer. Si dans la pratique les usages se modifiaient , si de nouvelles cérémonies s’introduisaient à la longue dans le culte , si des sacrifices extraordinaires étaient décrétés , ces innovations étaient ou commandées ou tout au moins autorisées par la volonté des dieux eux-mêmes. La cité ne prenait jamais aucune initiative religieuse avant d’avoir sollicité la décision d’un oracle. « Le Peuple athénien consulte au sujet du signe qui a été vu dans le ciel (5). Il demande ce que doivent faire les Athéniens, à quel dieu ils doivent offrir des sacrifices et des prières, pour que les suites de ce signe soient heureuses. — Les Athéniens feront bien , à l’occasion du signe qui s’est montré dans le ciel , d’offrir des sacrifices à Zeus souverain , à Athéna souveraine , à Héraclès , à Apollon sauveur , et de consacrer aux dieux leur part pour se les rendre favorables. » Plusieurs oracles du même genre sont cités ailleurs par Démosthène (6). Tous in-
xaùxà xavxa , shriXYipia êSuas , (juveiaTidOvi • ffuovôtov , ispûv éxoiV(iovr)a-av oi crxpaxïiyol, <r/z$bv (bç e’wreïv ou àpx,ai Trâcroa.
(1) Suidas, e’ujtTÿjpia.
(2) Hésychius, Ii[rriipta.
(3) Voir Démosthène, pour la couronne, 217 : <{/Y]cpt(T|j.axa Outntôv.
(4) T6 t ï)ç ôcriaç, ÔTtô^TroT1 èori, xo 0-ep.vàv xai xo 6aip,6vcov (Démosthène, contre Midias, 126). Voir plus haut, p. 17.
(5) Démosthène, contre Macartatos, 66.
(6) discours contre Midias, 52, 54. Voir aussi Aristophane, Paix, 1088 : Hiéroclès demande à Trygée en vertu de quel oracle il fait des sacrifices. Les inscriptions trouvées par M. Carapanos à Dodone présentent plusieurs exemples
cliquent avec précision les sacrifices à faire. L’Assemblée du Peuple n’intervenait donc que pour régler les mesures et les détails d’exécution , pour subvenir aux dépenses et désigner les commissaires. En déclarant que tel jour, dans tel sanctuaire , par les soins de tel magistrat, des sacrifices extraordinaires seraient célébrés, le décret ne sanctionnait pas les décisions d’une autorité humaine : il n’était que la promulgation légale et la mise en pratique d’un ordre envoyé par la divinité.
Parfois il arrivait qu’au lieu de s’adresser à l’oracle et de demander directement un conseil à la divinité, la cité croyait reconnaître l’inspiration divine dans certaines des prédictions que débitaient par la ville les devins non officiels , les chresmologues (^pYiajxoXdyot). Cette classe de personnages était nombreuse chez les Athéniens, d’autant plus nombreuse qu’elle avait plus de prise sur l’imagination toujours inquiète de ce peuple superstitieux. Thucydide parle à plusieurs reprises de ces diseurs d’oracles (1), et les railleries qu’ Aristophane (2) leur adresse témoignent à la fois de leur charlatanisme et du crédit dont ils jouissaient à l’agora, auprès des petites gens auxquelles ils annonçaient l’avenir. Leurs prédictions, dont ils avaient toujours provision, étaient souvent dédaignées; mais quelquefois aussi on les écoutait : c’était dans les moments de crise publique, quand le danger surexcitait les esprits et que l’agitation était partout. On voit par Thucydide que la chose arriva pendant l’expédition de Sicile, puisqu’après le désastre la foule exaspérée s’en prit à eux de ses espérances trompées. Quand par hasard leurs paroles se réalisaient , on croyait que réellement un dieu les avait inspirés, et la cité s’empressait de décréter les sacrifices qu’ils avaient demandés; car ils ne manquaient jamais d’en demander en môme temps qu’ils faisaient leurs prédictions, indiquant ainsi d’avance comme le prix dont il faudrait payer un jour l’heureux avenir qu’ils annonçaient. Lors de l’expédition de Périclès contre l’Eubée, un devin , nommé Hiéroclès , le meme probablement dont se moque Aristophane dans la Paix , avait prédit certains événements et demandé en même temps des sacrifices pour plusieurs dieux. Les événements s’étant produits conformément à ses prédictions , le
de consultations faites par des villes à l’oracle ( Dodone et ses ruines , p. 70, n° 1 , n° 2 ; p. 72 , n° 4 ; voir p. 142 , note 1).
(1) Thucydide, II, 21 ; Y, 26 ; VIII, 1.
(2) Aristophane, Chevaliers, 109, 797, 818; Oiseaux, 960-990; Paix, 1045 , 1084, 1087. Eupolis, dans les Fragmenta comicorum græcorum (Didot) , p. 183,
fr. 16.
Conseil des Cinq-Cents et le Peuple décidèrent d’accomplir les cérémonies prescrites (1). C’étaient des sacrifices décrétés, mais dont l’initiative revenait par le fait à quelque divinité , puisque le chresmologue qui avait eu la fortune de ne pas se tromper dans ses conjectures passait aux yeux de tous pour avoir été l’interprète d’un oracle divin.
Il y avait d’autres sacrifices extraordinaires , ceux que l’on célébrait pour l’acquittement d’un vœu. Quand les circonstances étaient graves et que la république était en péril , le Peuple athénien, par la boucbe du héraut public, qui était la voix de la cité (2) , faisait un appel à ses dieux. Il s’engageait à leur rendre des honneurs particuliers et à leur offrir un sacrifice solennel précédé d’une procession , si telle entreprise qu’il commençait réussissait et si le danger qu’il redoutait était conjuré. C’est ainsi qu’au début des guerres médiques, les Grecs firent aux dieux des vœux extraordinaires pour échapper à l’invasion et sauver la Grèce de la servitude. La guerre terminée, Périclès voulut convoquer un congrès général fies cités helléniques pour aviser aux moyens d’acquitter ces vœux (3). De même, avant la bataille de Marathon , les Athéniens promirent d’immoler à Artémis Agrotéra autant de victimes qu’ils tueraient d’ennemis (4). On a de ces vœux publics quelques monuments épigraphiques, qui nous en ont conservé la formule (5). « Le héraut fera immédiatement un vœu à Zeus Olympios, à Athéna Polias, à Dèmèter et Corè, aux Douze Dieux et aux Déesses Vénérables, s’engageant, si la décision prise au sujet de l’alliance est avantageuse au Peuple athénien, à célébrer en leur honneur un sacrifice et à organiser une procession , quand l’affaire sera terminée conformément à la décision du Peuple. » La même formule était répétée et se restitue dans les décrets relatifs à l’envoi de clèrouques
(1) C. I A., I (supplément) , 27% lignes 64 et 65 : xà Sè ispà xà èx xûv XP7!17" (aùv ûitèp Eùêota; Ôùcai. Voir Foucart, Mélanges d’épigraphie, p. 13 et suivantes.
(2) Thucydide, VI, 32 : ÇûjXTiavxeç (mo xvjpuxoç.
(3) Plutarque, Vie de Périclès, 17.
(4) Plutarque, Sur la malignité d’Hérodote , 26. Voir le vœu des Troyens dans l’ Iliade, VI, 91 et suivants.
(5) C. 1- A., II, 57b • sü?a<j0ai p.àv xôyxvîpuxa aüxtxa p.àXa xtï> Art xü> 1 2 3 4 5OXup.iuco xai Tfl ’AOrivô; x$ üoXiâSi -/.ai x$ A%r)xpt xai -crj Kôplp xai xoïç AtôSsxfa ©Jeoïç xai tait Sep-vaï; 0eaïç, èàv (juvevetyxi;) [’A0rjv]ai'ti)v xco S/jp-ip xà Sôijavxa Tcepl xrjç aup.p.a- /i[aç , 8vata]v xai ixpoaoSov no lïja-eaOap] xeXovpivtov [xovxwv xa]66xt àv tw fijjpuo Soxÿ). Il s'agit d’une alliance des Athéniens avec les Arcadiens , les Achéens . les Elcens et les Phliasiens.
à Lemnos et à Potidée (1). De pareils vœux paraissent avoir été fréquents à Athènes. Dans les Chevaliers , Aristophane en raille l’abus. Les démagogues y voyaient un moyen commode de multiplier les distributions de viande en multipliant les victimes et d’assurer ainsi, aux frais du trésor public, leur popularité (2). On peut remarquer que ces sacrifices extraordinaires sont encore , à un certain point de vue, dus à l’initiative divine. En réalité la cité ne les accomplit pas sans avoir consulté les dieux d’une manière indirecte. Le succès du vœu est-il autre chose que la marque de leur assentiment, et n’ont-ils pas donné d’avance leur agrément aux solennités qu’on leur promet sous condition ?
Signalons enfin les sacrifices qui accompagnaient certains actes de la vie publique, comme l’entrée en campagne ou le retour d’une armée, la conclusion d’un traité , le départ d’une clèroucbie, les travaux d’une commission temporaire. Ces sacrifices peuvent être rapprochés des sacrifices ordinaires , par la raison que les détails n’en changeaient pas, et qu’ils s’accomplissaient toujours de la même manière toutes les fois qu’ils se présentaient ; mais comme le retour en était imprévu et qu’ils dépendaient de certaines circonstances d’un caractère exceptionnel, c’étaient, à vrai dire, des sacrifices extraordinaires.
Dans une ville où la dévotion privée et publique avait pris un pareil développement, la célébration des sacrifices devait imposer aux prêtres des charges considérables. Comment ces charges se trouvaient-elles réparties entre tous?
Il ne faudrait pas croire qu’elles le fussent d’une manière égale, comme l’étaient, par exemple, les procès entre tous les Hèliastes groupés par tribunaux. Si tous les Hèliastes avaient la même compétence et pouvaient, selon les hasards du sort qui leur assignait telle ou telle chambre , avoir à connaître indifféremment d’une affaire de vol , d’une contestation d’héritage ou d’une naturalisation , il n’en était pas de même des prêtres. C’est que , pour être juge et régler les différends des citoyens entre eux, il suffisait d’être Athénien et d’avoir tous ses droits civils et politiques , au lieu que , pour accomplir les sacrifices , il ne suffisait pas de porter le titre de prêtre. J’ai montré , au début de cette étude, que le sacerdoce ne communiquait pas à qui en était investi une aptitude liturgique universelle ; mais , qu’attaché à
(1) C. 1. A., Il, 14 et 57.
(2) Plutarque, Vie de DéméttiüS, tl : EÙa^éXia 0ûeiv I^pa^s xaî xpswSataûav xivà xarà çuXTjv àmotridev.
un sanctuaire déterminé, il ne s'exercait que dans l'enceinte de ce sanctuaire et auprès de l’autel d'une seule divinité. Au milieu de ces manifestations multiples de la piété athénienne, les prêtres n’avaient donc à s'occuper que des sacrifices offerts au dieu dont chacun d’eux était le ministre spécial.
Lorsqu'à la fête des Panathénées . on immolait des victimes à Athéna Polias, Athéna Xikè, Athéna Hygiée (1), à part les prêtres ou prêtresses de ces trois divinités, personne n’avait d'attributions liturgiques. De même, aux Skirophories, lorsqu’on célébrait certaines cérémonies antiques en l’honneur d’Athéna , de Poséidon Erechtheus et d’Apollon-Hèlios , les seuls prêtres ou prêtresses qui eussent des fonctions à remplir et dont l’intervention nous soit signalée sont ceux d'Athéna, de Poséidon et d’Apollon (2). Quand les éphèbes prêtaient serment eo recevant leurs armes, les décrets nous disent qu’ils sacrifiaient assistés du prêtre du Peuple et des Grâces (3) : c’est que la cérémonie avait lieu dans l’enceinte du Prytanée et devant l’autel du Peuple et des Grâces. Un décret, relatif à la célébration des Dionysies, accorde des éloges aux prêtres de Dionysos , de Poséidon Pélaghios , de Zeus Soter et d'Ammon , à l’exclusion de tous les autres sacerdoces (4). C’est que dans la solennité de la fête ces quatre divinités étaient les seules qui eussent des sacrifices à recevoir. On ne mentionnait pas les autres prêtres , qui cependant assistaient à la procession ainsi qu’à toutes les représentations dramatiques des Dionysies, par la raison qu'ils y assistaient en qualité de magistrats , non de prêtres ; qu’ils faisaient seulement partie du cortège officiel en compagnie des archontes, des stratèges et de tous les hauts personnages de la cité, et que leur présence n’impliquait de leur part aucun rôle liturgique dans la cérémonie.
En général, lorsqu’il s’agit d'un sacrifice privé ou public, veut-on savoir quel prêtre doit officier? Il suffit de considérer à quelle divinité s’adresse l’offrande. Cette divinité a son ministre particulier : c’est lui seul qui est en jeu. Voici le héraut du Peuple qui a fait un vœu à Zeus Olympios , à Athéna Polias , à Dèmèter et Corè , aux Douze Dieux, aux Déesses Vénérables (5). Le vœu s’étant réalisé, le cité s’acquitte des cérémonies promises.
(1) C. 1. A., Il, 163.
(‘2) Harpocration, Xxîpov.
4 3A0 ijva to v , \I. p. 482 ,voir plus loin cette inscription en appendice!.
Il est certain que tous les prêtres athéniens n’ont point à y prendre part et que le soin de les mener à bien n’incombe qu’aux prêtres des divinités signalées par la voix du héraut. Dussent-ils en être accablés , il leur est impossible d’en partager le poids avec le prêtre d'un sanctuaire voisin, et celui-ci à son tour, même s’il est attaché au service d’une divinité moins populaire et moins honorée, ne peut jamais, si grands que soient ses loisirs , prêter son concours à des sacrifices qui ne sont pas pour elle. On vit même un prêtre , l’hiérophante Archias , condamné à mort pour avoir officié indûment auprès d’un autel où le droit d’immoler les victimes ne lui appartenait pas (i).
(1) Démosthène, contre Néère, 116 : oùS’ èxeivou ourryiç wj; Ouata; , àXXà xrj; îspeiaç.