SACRIFICE
Dispositions matérielles qui accompagnent l'acte religieux de l’oblation.
Un sacrifice est, à proprement parler, un repas que l’homme partage avec la divinité. L’autel est une table ; les aliments sont le vin, le miel, l’orge, le sang et les chairs d’une victime. La divinité s’en nourrit : une portion de ces aliments, jetée sur un feu ardent qui les dévore, monte jusqu’à elle en fumée et la repaît. L’homme s’en nourrit aussi : il recueille ce qui n’a pas été consumé, et, entouré des siens, achève la cérémonie sacrée du festin. J1 y a donc, dans tout sacrifice, à distinguer : 1° l’acte matériel du repas avec les préparatifs plus ou moins compliqués et toutes les circonstances qui l’accompagnent ; 2° l’acte religieux par excellence , l’acte mystique de l’oblation , par lequel la communion s’établit entre l’homme et la divinité.
Cherchons dans quelle mesure le prêtre se trouvait mêlé à l’un et à l’autre de ces deux actes.
Les dispositions matérielles du sacrifice variaient suivant l’importance de la cérémonie, les exigences de la divinité et la fortune des fidèles. Se procurer une victime, l’orner, selon l’usage, de fleurs et de guirlandes ; apporter le bois qu’on devait allumer sur l’autel ; apporter aussi le vin pour les libations et, le plus souvent, l’huile , le miel et l’encens ; se présenter enfin la tête couronnée
et dans le costume de rigueur : tels étaient les soins préalables qui s’imposaient aux plus modestes parmi les suppliants (1).
Lorsqu’un simple particulier voulait sacrifier à quelque dieu pour lui et les siens, il disposait tout à l’avance dans sa maison. On le voit dans les Acharniens d’Aristophane. La famille de Dicéopolis se rend processionnellement à l’autel de Dionysos avec tous les objets destinés à la cérémonie : la fille porte la corbeille avec le gâteau qui doit être consacré, et l’esclave suit avec le phallus (2). Dans les Femmes aux Thesmophories on voit de même le beau-père d’Euripide , Mnèsilochos , déguisé en femme , arriver au Thesmophorion avec une esclave qui porte dans une corbeille les offrandes pour le sacrifice (3). Cette procession vers l’autel est quelquefois représentée sur les monuments figurés : on la rencontre sur certains bas-reliefs votifs à Asclépios. Les suppliants s’avancent avec la victime, et derrière eux marche une femme qui porte sur la tête une sorte de ciste ou de corbeille (4) recouverte d’un morceau d’étoffe, et dans laquelle se trouvent probablement tous les objets nécessaires à l’accomplissement de la cérémonie (5).
(1) Dans Plaute ( Rudens , vers 50 et suivants), un vieillard athénien, Dèmonès, qui loge dans le voisinage d'un temple de Vénus, se plaint d'être importuné continuellement par ceux qui viennent sacrifier, et qui, ayant toujours oublié quelque ustensile, viennent le lui emprunter :
neque pote9t
clam me esse, si qui sacrifueant ; semper petunt
aquam hinc, aut ignem, aut vascula, aut cultrum, aut veru,
aut aulam extarem, aut aliquid ; quid verbis opu’st ?
Veneri paravi vasa et puteum, non mihi.
Et plus loin , vers 188-189, on trouve le passage suivant relatif au costume :
ergo æquius vos erat candidatas venire hostiatasque.
(2) vers 239-261.
(3) vers 284 et suiv. :
to ©parta , t^v xurxr )v xoiôeXe , xax’ i?sXe ta nânav’ , onux; Xaëoüoa 0u cru> vatv Ôeatv.
(4) Harpocration, xavv)<p6poç- ... xavlcr^c-av ai dv àÇia>p.au 7tapÔevoi cpépeiv rà xa va Tfl 6eq> , è<j>’ oiç èhéxeito và itpè; t rjv 6u<j£av. Un fragment de Diphile nous apprend ce que contenait d’ordinaire cette corbeille. Un personnage comique compare son âne chargé de provisions à la corbeille sacrée pleine des objets nécessaires au sacrifice :
ôvdt piov,
cianep xavoüv, <ïp,a itavr’ àvsaxEuaopiÉvov ,
(jirovo^v, ôXàç, ëXaiov , Ic/p. 8aç, péXt.
( Fragmenta comicorum græcorum, Didot, p. G47, fr. 4).
(5) Pull, de corr. hellén., II, p. 72; III, p. 191, note 5 ; Le Bas, Voyage archéologique, Monuments figurés, pl. 104 (Bas-relief d’Epidaure). — Un siège de mar-
Un vase peint d’Athènes présente de même deux personnages qui conduisent chacun leur victime parée à l’autel et devant l’image d’Athèna : l’un d’eux tient un grand plateau chargé de pains et de fruits (1).
Le rôle du prêtre ne commençait qu’au moment où cette procession arrivait au temple. Il avait à recevoir la victime et à l’examiner (SoxçudÇstv) (2) : il considérait si elle n’était pas mutilée (3) , si elle était pure « de corps et d’âme (4), » si elle était de l’espèce, de la couleur, de l’âge qui convenaient à la divinité , en d’autres termes si elle avait toutes les conditions requises pour être immolée suivant les rites. Il lui restait à prendre ses mesures pour que l’autel fut en état, l’eau lustrale prête, le feu allumé, le sanctuaire enfin disposé pour l’oblation (5).
La cérémonie terminée , les suppliants rentraient chez eux emportant leur part des viandes consacrées. Us disposaient à leur gré le repas religieux , y conviaient parents et amis , s’y livraient même à des excès. Les suites du sacrifice échappaient au prêtre : si parfois il y assistait , ce n’était jamais qu’à titre d’invité et de convive.
Ainsi , quand les sacrifices étaient offerts par les particuliers , l’autorité sacerdotale s’occupait à peine des détails matériels de la cérémonie : en était-il de même lorsque les sacrifices étaient offerts par la cité ?
Ceux qui n’étaient pas la solennité principale d’une grande fête
bre, exposé au palais Corsini, à Rome, présente en bas-relief une procession analogue. A gauche , près d'un arbre , s’élève un autel , vers lequel marchent deux serviteurs conduisant un bœuf : le premier, armé d'une hache qu’il porte sur l'épaule , march e devant la victime et la tire par un licou ; l'autre la suit et la pousse avec un bâton. Derrière ce groupe, deux autres serviteurs portent chacun sur l'épaule l’extrémité d’une perche, à laquelle est suspendu par les anses un grand cratère. Une femme suit, un skyphos à la main et la tête chargée d’un plateau. Enfin s’avancent deux personnages drapés dans un ample manteau, l’épaule droite découverte et la tête couronnée. Ce sont ceux qui célèbrent le sacrifice (. Annali , 1879, p. 312 et suivantes; Monumenti, t. XI, pl. 9) .
(1) O. Jahn, De antiquissimis Minervæ simulacris atticis, pl. III, fig. 2.
(2) Le Bas et Foucart, Inscriptions du Péloponèse (Andanie) , 326a, ligne 71 : xoï; ôè 8oxi|j.a<j6Évxoiç (Ôupuacrt) crap,eïov èmëaXôvxw ol îepoî .
(3) Pollux, I, 29 ; Lucien, Sur les sacrifices, 12.
(4) Plutarque, De la cessation des oracles, 49 : 8sï yàp xà Oucrtfxov xiï> xs crtôp,axi xat xij) xaSapôv elvai.
(5) Euripide, Iphigénie en Tauride, 244 : xépvtëaç 8è xai xaxàpYfraxa — oùx àv çSàvotç àv sùxpeitîj uoioupivr). — Ménandre ( Fragmenta comicorum græcorum, Didot, p. 31), la Leucadienne : S7u6eç xô 7t0p, ^ Çàxopoç, oOxcosl xaXwç. La Samienne (p. 44) ; çspe xàv Xiëavwxôv • aù 8’àiu0êç xà Ttvp, Tpuçv).
comme les Panathénées ou les Dionysies et qui n’étaient que la consécration des actes d’un magistrat, d’un collège de magistrats ou d’une commission administrative , ceux-là étaient laissés aux soins de ce magistrat lui-même , de ce collège , de cette commission. Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser les considérants des décrets votés par le Peuple en l’honneur de certains personnages officiels , à l’expiration de leur charge : on voit qu’entre autres choses les personnages en question ont à rendre compte de quelques sacrifices : les agonothètes (1), de ceux qui accompagnaient les jeux organisés par eux; les prytanes (2) , de ceux qui ont été offerts aux divinités protectrices du Conseil des Cinq- Cents ; le cosmète (3), des sacrifices de l’éphébie. Cela ne veut pas dire que les uns et les autres aient eu à mettre la main aux mille détails matériels dont se composent les préparatifs de ces sacrifices , mais que ces préparatifs ont été faits et bien faits grâce à leur initiative personnelle, aux instructions précises qu’ils ont données, à la surveillance qu’ils ont exercée sur leurs agents. Ils n’ont rien exécuté, mais tout dirigé. Quand le cosmète est loué d’avoir accompli les sacrifices , c’est en réalité d’avoir tenu la main , comme chef du collège éphébique , à ce que tous les exercices religieux, imposés par la tradition aux éphèbes, fussent exactement suivis. Ce sont évidemment les éphèbes qui , assistés de leurs maîtres divers, ont tout préparé. Le cosmète n’a eu qu’une responsabilité générale : les décrets le prouvent bien parles éloges que le Peuple , qui a récompensé le cosmète , décerne ensuite aux éphèbes, à l’occasion des mêmes sacrifices. De même, les éloges que les prytanes, déjà récompensés par le Peuple pour leur exactitude religieuse , font décerner à leur secrétaire (4) et à leur trésorier montrent que, si l’ensemble du collège rend compte des sacrifices célébrés par la prytanie , ces deux officiers ont été spécialement délégués à l’administration de ces sacrifices.
Quand le sacrifice à célébrer est une cérémonie extraordinaire, dont le soin ne rentre pas dans les attributions légales et traditionnelles d’un magistrat ou d’une commission déterminée, la
(1) C. 1. A Il, 307, 314, 331, 444, 445, 446.
(2) C. 1. A., II, 329, 390, 391, 392, 393, 394, etc.
(3) C. 1. A., II, 465, 466, 467, 468, 469, 470, etc.
(4) C. 1. A . , II, 431 , 454. Le secrétaire, dont il est ici question, est le secrétaire de la prytanie ; il est choisi par elle et dans son sein ; ses fonctions cessent avec la prytanie même. Il faut le distinguer du secrétaire du Conseil et du Peuple (ypa[j.paT£Ùç xîjç [3ou>îjç xoù toü S^ou), qui est annuel depuis le premier tiers du quatrième siècle (368-363 av. J.-C.).
cité désigne les personnes qui seront chargées d’en préparer l’accomplissement. On lit dans l’inscription relative à l’alliance des Athéniens et des Ghalcidiens (1) : « Quant aux sacrifices ordonnés par les prédictions pour l’Eubée , trois citoyens , que le Conseil choisira parmi les conseillers , les célébreront avec Hiéroclès. Les stratèges auront soin avec eux que les sacrifices aient lieu le plus promptement possible et fourniront l’argent à cet effet. » Au moment où les clèrouques athéniens vont s’embarquer pour la colonie de Bréa et qu’il s’agit de faire les sacrifices de départ , le soin de leur fournir les victimes nécessaires est remis par le décret constitutif de la clèrouchie aux officiers qui l’ont organisée : le trésor met des fonds particuliers à leur disposition (2).
Ce n’étaient là que des sacrifices partiels , dont le prix n’était pas très élevé et dont l’organisation devait être assez simple. On peut dire qu’ils différaient à peine des sacrifices qu’offraient les particuliers : au lieu d’un père de famille entouré des siens, c’était un magistrat accompagné de ses collègues qu’on voyait s’approcher de l’autel et partager avec la divinité les chairs d’une victime. Tels n’étaient pas les sacrifices que la cité célébrait aux grandes fêtes périodiques des divinités nationales. Ils étaient si somptueux , l’organisation en était si compliquée qu’il avait été nécessaire, pour en assurer l’accomplissement, de créer une administration toute spéciale.
Il ne s’agit plus, dans de pareilles solennités, d’immoler une ou deux victimes, comme dans un sacrifice ordinaire. On compte par centaines les bœufs égorgés. En 334 , sous l’archonte Ctèsiclès, le produit de la vente des peaux des victimes rapporte au trésor , pour l’année , une somme de cinq mille cinq cents drachmes (3). Qui rassemblera tant de bétail ? Là cité a, pour cet office, une commission de magistrats , qu’on appelle les jîowvai , les acheteurs de bœufs (4).
(1) G. 1. A., I, 27a (supplément) , lignes 64-69 : Ta 8è ispà Ta èv. xùv /pyiap-üv ûirèp Eùëoi'aç Oiia-at w; Taxera p-sxà 'IepoxXéovç rpst; àvSpaç oüç âv [£]Xï]xai ri (3ovX9) (jœtôv aux SW ■ fouoç 8’ ctv Taxera x\)0iï), ot crxpaxriyoi cnjveut|j.£X6<T0iûv xai xô àpyupiov èç xaùxa [ix]apsxôvTü>v.
(2) C. I. A., I, 31, lignes 3 et suivantes : 7ro[ip.vta 8è aîy<o]v aùxoï; Ttapatrxovxtov ol àTx[oixi<TTai xaXXpeprjaai fnxèp xî); à7xon«a;.
(3) Bœckh, Staatshaltung, t. II, p. 119 (Beilagen, VIII).
(4) Pollux classe les powvat parmi les officiers subalternes, ÛTtripsiTi'at (VIII, 114). Selon Harpocration Qowvai), la charge était importante. Midias , l’adversaire de Démosthène , fut (Bowvriç (Démosthène , contre Midias , 171 et scolie). Voir Schœmann, Griech. Alterthümer, t. I, p. 453.
Lorsqu’arrive le jour de la fête, et qu’il est temps de conduire toutes ces victimes à l’autel , ce n’est plus la modeste procession de Dicéopolis et de sa famille s’avançant vers le temple , c’est la marche solennelle de toute une ville. Au lieu d’un esclave pour mener le bœuf, il'y en a des centaines. Au lieu d’une canèphore, qui porte dans une corbeille les vases et les ustensiles sacrés , en voici une troupe nombreuse , choisie parmi les jeunes filles des plus nobles races. Il a fallu parer tout ce monde, assigner à chacun son rang, régler l’ordre général du cortège. Tout cela s’organise dans un édifice particulier, affecté à cet usage (1). Certains officiers ont la charge de ces apprêts. Ils mettent la procession en mouvement ; ils en ont jusqu’au bout la direction et la police. On les désigne sous le nom d 'épimélètes de la procession , e7:t[/.sX7]Toù
7C0(jmrji; (2).
Les victimes sont à l’autel : on les consacre, on les égorge, on les dépèce. La part des dieux est d’abord faite. Puis vient l’heure de faire la part des hommes, c’est la xpsavopiot. Les prytanes et les archontes reçoivent chacun cinq portions , les autres magistrats en reçoivent une. Le reste est réparti entre les différents dèmes, chacun d’eux étant traité selon le nombre de ses habitants. Nouvelle commission d’officiers publics , pour veiller de près à toute cette boucherie sainte et pour régler les détails de la distribution des viandes. Ce sont les hiéropes, tepoiroiot (3).
Ces commissions , dont les titres différents impliquent des attributions distinctes et qui, à l’origine, ont dû avoir chacune une fonction bien définie dans la préparation des fêtes, paraissent avoir peu à peu changé de caractère et s’être assimilées les unes aux autres, au point de confondre leurs attributions. Au IVe siècle, quand les sacrifices sont devenus très nombreux, elles s’en partagent le soin avec une égale compétence. Il est rare qu’on les trouve réunies pour l’organisation d’une même solennité ; chacune d’elles a ses fêtes : aux Eleusinies, ce sont les épimélètes des Mystères ; aux fêtes d’Agra , les épimélètes des Mystères d’Agra -, il n’est question ni de boônes ni d'hiéropes. Pour les sacrifices aux
(1) Pausanias, I, 2, 4 : èereXSovrwv 8è è; t9)v 7t6Xtv oîxoooiXYii/.a è; irapauxevt r,v ècrw
TWV 7ÏOp.7Cüiv.
(2) ’Aôïjvaiov , YII , p. 480 (voir plus loin le texte de cette inscription en appendice).
(3) C. I. A., II, 163, 305. Sur les hiéropes, voir aussi en appendice l’inscription publiée par l”A0fjvaiov, VI, p. 482. Démosthène fut hiérope des Déesses Vénérables (contre Midias , 115 , et scolie) et hiérope de Zens Soter à son retour d’exil (Plutarque, Vie de Démosthène, 27).
Déesses Vénérables, on ne rencontre que les hiéropes ; leshiéropes sont seuls aussi à régler les sacrifices des Petites Panathénées. Aux Dionysies seulement, on voit à la fois des épimélètes et des hiéropes. Toutes cés commissions ont une fonction commune , qui est de vendre les peaux des victimes : les boônes s’en acquittent aux Dionysies du Pirée et aux Dionysies de la ville, ainsi qu’aux fêtes de Zeus Soter ; les hiéropes aux sacrifices offerts à la Bonne Fortune , à Asclépios et à Bendis ; les épimélètes des Mystères aux Lènéées (1). A ce moment d’ailleurs, les fêtes sont tellement multipliées et les sacrifices si fastueux , que ces commissions elles-mêmes, quoiqu’elles aient étendu leurs attributions, ne suffisent plus à la tâche , et qu’on voit non seulement des magistrats de finance, comme les collecteurs du peuple (2), mais encore les stratèges avoir à s’occuper de la vente des peaux (3).
Les détails qui précèdent nous amènent à cette conclusion que les prêtres n’ont pas plus à s’occuper de l’organisation matérielle des sacrifices publics, qu’ils ne s’occupent de celle des sacrifices privés. Toutes les dispositions sont prises soit parles magistrats ordinaires, soit par des officiers que la cité délègue à cet effet. Il est probable cependant que l’autorité sacerdotale, si elle n’a point la charge de cette administration , n’y demeure pas tout à fait étrangère. Dans un décret , relatif aux fêtes de Zeus Soter et d’ Athéna Soteira , il est dit expressément que les commissaires de la cérémonie ont pris toutes les mesures « avec le prêtre (4) . » Plusieurs autres documents épigraphiques louent des prêtres en même temps que des hiéropes (5). Cette association dans l’éloge n’est-elle pas une preuve que les uns et les autres ont pu être collaborateurs?
(1) Bœckh, Staatsh., t. II, p. 119 et suiv. (Beilagen, VIII).
(2) Bœckh, Staatsh., t. II, p. 120 (Beilagen , VIII) : rrapà [tc5v TOÜ] 6ïjp.OU <7uX- [Xo]y[é]ü)v. — Sur les cruXXoy eïç toü 8rjp.ou, voir ibid., p. 127.
(3) Bœckh, Staatsh., t. II, p. 120 : rrapà [trTjpaTïiywv. Démosthène se plaint de voir les magistrats militaires réduits à ce rôle d’ordonnateurs de fêtes ( Phi lippiques, I, 26).
(4) C. I. A., II, 305 : [£7te}rs]5.ïiGY](;a[v petàTo]ü lepfewç]. Lorsque dans Euripide ( Iphigénie à Aiilis , 673, 674), Agamemnon parle du sacrifice qu'il doit faire, Iphigénie lui dit d’en régler la cérémonie avec les prêtres : AI1 2 3 4. 60<jai jxe Ouiri'av TtpcÜTa Seï Ttv 5 ÈvOâSs. — I<I>. àXXà £ùv Upot; ypn xô y’ sùdeoèi; axoueïv.
(5) ’A6if)vaiov, VI, p. 482 (voir l’Appendice) ; C. /. A., II, 581.
L’oblation du sacrifice. Le ministère du prêtre est-il toujours nécessaire ?
Nous avons déjà rencontré plusieurs fois les décrets par lesquels le Peuple donne des éloges publics à certains prêtres sortant de charge, et les récompense de l’exactitude pieuse avec laquelle ils se sont acquittés de leurs fonctions. Les considérants de ces décrets contiennent , entre autres détails , que le prêtre en question a régulièrement « accompli les sacrifices , « eôuae toc? Ouata?. Le mot Oustv , qui revient plusieurs fois en quelques lignes , ne peut pas avoir d’autre sens que celui de consommer l’acte religieux , de faire l’oblation du sacrifice , puisque le rôle du prêtre ne commence pas avant le moment où la victime a été amenée devant l’autel.
Or, il faut remarquer que ces mêmes mots , Ouetv toc? Ouata? . se trouvent appliqués non seulement aux prêtres , mais indifféremment à tous les magistrats de la cité , à toutes les commissions administratives. C’est une formule invariable qu’on rencontre toutes les fois qu’il est question d’un sacrifice public (1) ; elle entre dans les considérants de tous les décrets d’éloges : archontes, stratèges, cosmètes, prytanes, secrétaires et trésoriers de prytanie, agonothètes, hiéropes , épimélètes, théores , tous sont loués dans les mêmes termes que le sont les prêtres. Pour montrer jusqu’à quel point la rédaction est uniforme , il suffit de rapprocher les décrets rendus , les uns en l’honneur des prêtres, les autres en l’honneur des collèges de prytanes. Voici pour les prêtres (2) :
... rapt wv aracYY£XXet ô !epsîi?... rapt twv Ôuatwv ojv eôu£... Sorat xet fiouXIï xà piv dyocOoc 8i%e<rdou tvjv |3ouX-/)v xai tov Srjucov St ànayy sXXec 6 îepsù? y£Y ovévat Iv toc? Upot? oT? £0uev... IratS^ 8s 5 tepet»? EÔuaEV t&? Ouata?, etc.
Voici pour les prytanes (3) :
... urap wv àracYY£XXouaTv ot 7tpuTccv£t? ... urap twv Ouatwv wv lOuov .... 8s8oj(0at ... xà p.èv aYaOà SÉ^EcOat Ta ysyowxa Iv toî? fepoT? oT? eÔuov ... IratS^) 8s oc irpuTavEt? toc? te Ouata? eOuaav... etc.
(1) Suidas, 7tpo;(apiaTrjpta • ^pipa èv $ oi èv t^ àpxfl Ttdcvxe? ... sfiuov Tij ’AOrivéÿ.
(2) C. I. A., II, 325, 326, 373», 453», 477», 453', etc. La formule ne présente que de légères variantes. Je la donne ici restituée.
La même formule revient dans tous les textes du meme genre avec une régularité si parfaite que, là où elle manque, on peut presque toujours la restituer à coup sur. Il y a là une coïncidence singulière , qui semble indiquer que les magistrats ordinaires et les prêtres ont absolument les mêmes attributions religieuses , que tous au même titre ont qualité pour consommer le sacrifice , et qu’au moins pour les sacrifices publics l’intervention du prêtre n’est pas indispensable.
Mais, s’il en était ainsi, on ne voit guère quelles attributions resteraient au sacerdoce dans l’exercice du culte public. Si tous les magistrats ordinaires, si toutes les commissions déléguées par la cité, en un mot si tout citoyen, revêtu d’un caractère officiel, a par le fait qualité pour accomplir à lui seul un sacrifice au nom de la république, que deviennent les prêtres? Dans quelles circonstances paraissent-ils? Quand ont-ils à offrir aux dieux les vœux du Peuple? Trois fois seulement j’ai pu relever la mention d’un prêtre à côté des officiers publics chargés de sacrifier. Dans deux rapports , l’un qui est fait par la commission des fêtes de Zeus Soter et d’ Athéna Soteira (1), l’autre qui est présenté par les hiéropes des Dionysies (2), plusieurs prêtres sont signalés comme ayant sacrifié avec les commissaires. Dans les décrets éphébiques, il est dit que le cosmète était assisté du prêtre du Peuple et des Grâces pour recevoir , au commencement de l’année , le serment des nouveaux éphèbes et célébrer les sacrifices d’inauguration (toc sÎTtttipia) qui accompagnaient le serment (3). Partout ailleurs , dans les documents officiels , il n’est pas question d’une intervention sacerdotale. Cette intervention était-elle régulière? Etait-elle seulement accidentelle? Mais alors comment justifier les éloges et les récompenses que décernent aux prêtres les décrets du Conseil et du Peuple ? D’où vient qu’on vante leur zèle dans l’accomplissement des sacrifices publics? Pour expliquer ces honneurs, il faut supposer que les prêtres jouaient un rôle actif dans l’exercice du culte national. Je crois pouvoir dire que leur coopération était toujours nécessaire, et que, partout où elle n’est pas formellement signalée, elle doit être sous-entendue.
(1) C. I. A., II, 305; voir plus haut, p. 72, note 4.
(2) ’Aflifjv aïov, VI, p. 482 (voir l'Appendice).
(3) C. I. A., II, 470. — Les décrets publiés sous les n0’ 581 et 603 mentionnent aussi des prêtres en même temps que des commissaires. Il est vrai que ce sont des décrets de dèmes ; mais on sait que les dèmes sont organisés à l’image de la cité.
Remarquons tout d’abord que l’emploi du même mot « sacrifier » (6u£tv — eOuffs — eQucav), appliqué également aux prêtres et à tous les autres magistrats de la cité, n’est pas une raison suffisante pour conclure que ceux-ci ont le droit, au même titre que les prêtres, de consommer les sacrifices. Le mot 6ueiv a un sens à la fois très précis et très vague; tout dépend du commentaire qu’en donne le reste de la phrase où il se trouve. Proprement, il signifie l’acte religieux qui par la vertu mystérieuse de certaines formules toutes puissantes constitue la consécration .et qui, par une série d’actes accomplis suivant les rites devant l’autel où brûle le feu sacré, fait monter l’offrande de l’homme jusqu’à la divinité. Mais, par une extension toute naturelle, le même mot désigne souvent l’action d’apporter l’offrande ou la victime, de faire les frais et les préparatifs du sacrifice, d’assister en suppliant intéressé à la cérémonie de la consécration. De même dans le français, en parlant d’un officier public qui fait un acte d’adjudication, on dit qu’il vend un domaine, et la même expression peut s’appliquer à la personne au profit de laquelle la vente a lieu.
Quiconque prend l’initiative d’un sacrifice et le fait faire à son intention, peut dire Ouw. Pausanias raconte qu’à Potnies, en Béotie, des jeunes gens ivres, venus pour sacrifier à Dionysos, tuèrent le prêtre pendant le sacrifice (1). Le prêtre était donc présent, et cependant le texte dit des jeunes gens,, ôuovxsç. Nous avons vu que les sacrifices d’inauguration du collège éphébique sont faits par le cosmète assisté du prêtre du Peuple et des Grâces : on trouve néanmoins , dans les décrets , des expressions comme Celles-Ci appliquées aux épllèbes : ênsiS^ oî ecpvjëot... Ouffavxs; xaTç iy Ypacpoâç xà eiaiX7)xvipia (2).
Le traité de Plutarque, « Quon ne peut pas vivre heureux avec Epicure (3) , » fournit un passage plus explicite encore. Il s’agit de l’épicurien qui ne croit pas à l’existence des dieux , mais qui , pour se conformer aux usages et ne pas heurter les préjugés , s’astreint à faire des sacrifices comme tout le monde. C’est pour lui une cérémonie indifférente, une simple formalité, et il y assiste d’un esprit distrait. Il est là auprès du prêtre, aussi peu touché qu’il le serait à côté d’un cuisinier occupé à découper des
(1) Pausanias, IX, 8, 2.
(2) C. I. 4., II, 470. — Voir le passage des Lois de Platon (X, p. 909, D)cité
plus loin.
(3) Plutarque, Traités de morale, p. 1102, C.
viandes. Ce n’est donc pas lui qui officie ; c’est le prêtre, et cependant Plutarque lui applique le mot Ôdetv. Voici le texte qu’il faut citer : xaî.Ôdwv uiv wç (xayetpw Trapétmpte tw tepeT (T'paTTOVTt , Ôuaaç Se aitsifft (1).
Il résulte de ces exemples que l’emploi des termes èWs tocç Oufu'aç dans les divers décrets d’éloges que nous avons mentionnés n’implique pas nécessairement que tous les magistrats athéniens aient eu le droit d’officier seuls et sans la présence d’aucun prêtre. Ces mots constatent seulement que la cité leur a remis l’initiative et la responsabilité d’un certain nombre de sacrifices, pour lesquels ils ont eu à prendre toutes les mesures indispensables. S’il n’est jamais question du prêtre, c’est que pour les anciens il allait de soi que le prêtre intervînt.
Seul il avait qualité pour consommer l’acte mystique du sacrifice dans le sanctuaire et sur l’autel de la divinité au service de laquelle les traditions de sa famille ou le choix du sort l’avaient attaché. Comme les sacrifices étaient fondés avant toute chose sur l’observance exacte et minutieuse d’une foule de pratiques particulières, et que la moindre infraction aux formalités traditionnelles était un sacrilège dont la faute retombait non seulement sur celui qui accomplissait la cérémonie, mais encore sur la cité tout entière, il importait que l’autorité sacerdotale fût toujours présente pour faire respecter les rites et les formules : il y avait là , pour ainsi dire, une mesure de salut public. Aussi était-il interdit de sacrifier jamais à aucun sanctuaire sans recourir au prêtre qui en était le ministre. Platon le dit formellement dans les Lois , et l’on sait qu’un grand nombre des prescriptions contenues dans ce traité sont empruntées aux constitutions qui régnaient du temps de l’auteur (2). Sacrifice et sacerdoce étaient deux idées tellement liées dans l’esprit des anciens que l’une appelait nécessairement l’autre. « Je ne sais plus à quel prêtre
(1) Voici encore un exemple analogue dans les Oiseaux d’Aristophane. Peisthétairos, qui va fonder la nouvelle ville, se propose de sacrifier aux nouveaux dieux. Il emploie le verbe 0Oco et ajoute qu’il va recourir au prêtre (v. 848-849) :
’Eyù 8’ ïva Ouato toïcti xaivoÏTtv 0eoïç, xàv lepéa irs|Ai];<ma t9jv xoU<2.
Et plus loin (v. 862) :
lepeü, côv epyov, 0ùe xoïç xaivoïç 0eoïç.
(2) Platon, Lois, X, p. 909 , D : xrpà; xà Srip-oaia tx(o 0ucrcov xaî tôt; lepeüci xs xai îepetatç èy)(etPl 2Çéxcù xà 0up.axa, otç àyvei'a xoûxcov £7up.eA^ç.
m’adresser (1) , » s’écrie un personnage tragique qui se demande quels sacrifices il pourra encore faire après tous les sacrifices inutiles qu’il a déjà faits. Dans la tragédie d ' Andromaque (2) , lorsque Néoptolème, qui est à Delphes, s’approche de l’autel d’Apollon avec les hrebis qu’il s’apprête à lui offrir, un prêtre l’arrête et le questionne sur les raisons qui l’ont conduit au temple et sur l’objet de son offrande : « Que demanderons-nous au dieu pour toi , jeune homme? Quel motif t’amène? » Le prêtre intervient ainsi parce que sans lui le sacrifice ne peut se faire , et s’il interroge le suppliant , c’est que les rites sont variables et doivent être appropriés à l’intention de la cérémonie.
Le droit pour les prêtres de consommer les sacrifices offerts à l’autel de leur dieu était universellement reconnu dans l’antiquité (3). Si nous voyons que parfois on lui porte atteinte , cette exception ne contribue qu’à confirmer davantage l’autorité du privilège. Plutarque raconte, dans la Vie d’Agésilas (4), que le roi de Sparte , au moment de s’embarquer pour son expédition d’Asie , voulant faire , à l’exemple d’Agamemnon , un sacrifice à Aulis , avait commencé à célébrer la cérémonie dans le sanctuaire d’Artémis, sans avoir recours au ministère obli-
(1) Euripide, Alceste, 119-121 : Osôiv 8’ li? iayà. pat; — oùx ëyw ’iti xtva — [jwi- XoOÛTav 7copsu0(ü.
(2) Euripide, Andromaque, 1100-1105. — Parfois même, on ne pouvait pas déposer un ex-voto dans le sanctuaire saris l’assistance du prêtre : lorsque, dans l’ Iliade (VI , 297-310) , Hécube et les femmes troyennes veulent consacrer un péplos à Athéna, elles sont obligées d'aller trouver la prêtresse Théano et de le remettre entre ses mains : c'est elle qui va le placer sur les genoux de la déesse et qui présente en même temps les vœux des Troyennes.
(3) Ce droit ne pouvait pas être discuté dans les sanctuaires qui appartenaient aux anciennes familles sacerdotales. Nous avons vu plus haut qu'en ouvrant l’accès de leurs sanctuaires patrimoniaux , elles avaient conservé la propriété du sacerdoce, et, avec cette charge, le secret des rites propres à toucher la divinité : sans elles on ne pouvait même pas tenter de faire un sacrifice qui fût valable.
Je ne citerai ici que pour mémoire la prescription de l’esclave Xanthos, qui, instituant un culte en l'honneur de Men Tyrannos, stipule, entre autres conditions, que lui seul, le fondateur du sanctuaire, pourra célébrer les sacrifices, et que tous ceux qui voudront invoquer le nouveau dieu devront recourir à l’intervention de Xanthos ou de celui qu’il aura constitué prêtre à sa place (Foucart, Assoc. religieuses, n° 38, ligne 7, p. 220 : -/.ai p,ï|0éva OvcrtâÇsiv dtvsu tou xa- 0si8pvi<japivou rà îepov). Quoiqu'en général les règlements des sanctuaires privés et des associations religieuses soient analogues à ceux des sanctuaires publics, on pourrait croire qu’il s’agit ici d’une prescription particulière destinée à ménager les droits du fondateur.
(4) Plutarque, Vie d’Agrsihis, 6.
gatoire du prêtre de la déesse. Les Béotarqu es , instruits aussitôt de cette violation inouïe des rites traditionnels et des droits sacerdotaux, envoient des députés au roi pour lui faire des remontrances et le ramener au respect des lois religieuses : ceux-ci tombent au milieu du sacrifice, et, pour arrêter le sacrilège avant qu’il puisse être consommé, se hâtent de répandre à terre les chairs de la victime qui brûlaient déjà sur l’autel. Ce .qui achève de montrer à quel point le privilège du prêtre a été méconnu , c’est qu’ Agésilas , qui est là avec sa suite , ne songe pas à opposer la moindre résistance : il se retire furieux de cette humiliation , mais soumis, et la conscience qu’il a d’avoir commis une impiété l’inquiète pour le succès de son expédition. L’exemple de l’hiérophante Archias, condamné à mort pour avoir immolé une victime sur un autel où la prêtresse seule avait le droit d’immoler, n’est pas moins significatif (1). Le privilège sacerdotal devait rester inviolable (2). On peut dire qu’aucun sacrifice ne pouvait être accompli dans un sanctuaire sans la coopération du prêtre attaché à ce sanctuaire.
Cette loi était générale et s’imposait à tout le monde : les magistrats qui sacrifiaient au nom de la cité n’y échappaient pas plus que les particuliers. Le caractère religieux qu’ils avaient hérité des anciens rois ne les dispensait pas de l’intervention sacerdotale. Il ne faut pas oublier que ces anciens rois eux-mêmes n’étaient prêtres que dans certaines circonstances , lorsqu’il s’agissait de sacrifier , par exemple , an foyer de la cité ou d’égorger une victime en temps de guerre , soit avant la bataille , soit après la victoire. Aristote indique très nettement qu’il y avait des sacrifices, les sacrifices hiératiques (Lpaxixcu ôu<fiat) , qui ne pouvaient pas être accomplis par eux (3) : par ces mots il faut entendre les
(1) Démosthène, contre Néère, 116.
(2) C'était sans doute pour ménager les droits des prêtres qu’il était interdit, dans le sanctuaire des Orgéons du Pirée, de sacrifier à côté de l’autel, sous peine d’avoir à payer une amende de cinquante drachmes (Foucart, Assoc. relig., n° 2, lignes 7-8, p. 189 : 7rapaëcf>pnx Sà pr, [0û]eiv prjôéva èv-xw tepcp -)) o<petXe[t]v Ttevxîjxovxa Spa^paç).
(3) Aristote, Politique, III, 9, 7 (Didot) : xûpioi S’rjrav (oi (3a<7iXeïç) xijç xs xaxà TcâXspov TiYEjioviaç y.aî xwv Ouffiüv , cirai pfj tspaxixod. Il faut rapprocher de ce texte un autre passage qu’on lit plus loin (VI, 5, 11) : à propos des fonctions religieuses qui , parfois concentrées dans une seule main, sont le plus souvent réparties, surtout dans les cités importantes, entre un certain nombre d'officiers publics qui ont chacun une charge (smpsXeia) déterminée , Aristote ajoute : èyopévïi os Taux?]; (s7up.sXs£aç) 7) 7tpoç xàç Gvcriaç àçcopKjpévr] xàç xotvàç in xraç, ôraç pr) i oïç lepsùoiv àTioSiScocnv ô vôpoç, àXX’ ànà T?j; xoivvjç éuxCaç eyouoi xr)v xip^v •
sacrifices qui devaient avoir lieu dans un temple et sur un autel déterminés : là le prêtre était la seule personne qui eût le droit d’exercer les fonctions sacerdotales. Gomme toutes les divinités qu’on honorait à Athènes d’un culte public avaient leur temple et leur sacerdoce officiels, tous les sacrifices étaient des sacrifices hiératiques (1) , et à chacun d’eux par conséquent devait assister quelque prêtre. Voilà pourquoi il est rare que la présence de l’autorité sacerdotale soit signalée : c’était une chose si naturelle et à laquelle on était tellement habitué , que l’idée ne venait guère d’en faire la remarque.
L’oblation du sacrifice (suite). En quoi consiste le ministère du prêtre ?
Si, toutes les fois que particuliers et magistrats avaient à sacrifier dans un sanctuaire public, l’intervention du prêtre de ce sanctuaire était obligatoire , il nous reste à déterminer en quoi consistait cette intervention et de quelle manière le prêtre s’en acquittait.
Deux choses constituent l’oblation (2) :
1° Le sacrifice proprement dit (Guai'a), c’est-à-dire l’immolation d’une victime ou la consécration d’une offrande inanimée, et la combustion, sur un autel, des chairs de cette victime ou de la matière de cette offrande : l’odeur de la fumée monte dans les airs jusqu’à la divinité invisible qui s’en repaît, et que le bienêtre de cette jouissance dispose en faveur du suppliant ;
2» La prière (etyvi), par laquelle, la divinité étant attentive, l’homme sollicite ce dont il a besoin.
xaXovox 8’ oî pèv âpxovxaç xouxovç , ol Sè paartXsîç , oE Sè ixpuxaveiç. La distinction entre les sacrifices des rois et ceux des prêtres est clairement marquée. Voir Nâgelsbach, Homerische Théologie, p. 198.
(1) Tels paraissent avoir été même ceux qui avaient lieu au Prytanée , au foyer de la ville, et qu’à l’origine le chef de la cité célébrait à lui seul comme le père de famille dans la maison : on voit , en effet . par les décrets épliébiques , que dans les sacrifices accomplis au Prytanée, il intervient un prêtre, le prêtre du Peuple et des Grâces (C. I. A., II, 470).
(2) Platon, Eulhyphron , p. 14, B : âàv p,èv xs^apta-piva xtç ÈTU<7XY)xat xoïç 9eoïç
Xéfsiv xe xai TtpàxxEiv xe xai 9ûwv, xaùx’ ëaxi xà octa — et plus loin ,
p. 14 , C : oùxoüv xô 0ueiv ScopeïcQoa ësxi xoTç 6eoîç , xè ô’ ev)reo'9ai aîxsîv xoù; Oeoûç.
Ces deux actes sont inséparables : on ne donne rien aux dieux sans leur demander quelque chose en retour (1), et quant à la prière qui n’est pas soutenue par l’envoi d’une offrande et d’une victime, la prière qui n’est qu’une demande d’achat sans paiement simultané , elle n’est qu’une suite de vaines paroles qui se perdent sans toucher les dieux (2).
Le soin d’immoler la victime revenait-il au prêtre ? Etait-ce le prêtre qui la frappait , qui la dépeçait , qui mettait à part les chairs destinées à la divinité? On voit par plusieurs exemples que souvent ce rôle lui était dévolu. Dans le texte de Plutarque qui a été cité plus haut et qui montre l’épicurien sacrifiant aux dieux malgré son incrédulité, le prêtre est représenté découpant les viandes consacrées, et semblable à un cuisinier qui prépare un repas (3). Ce même rapprochement du prêtre avec le cuisinier se retrouve dans Aristophane (4) et dans Athénée (5).
Dans un passage d’Euripide , le mot prêtre est donné comme synonyme d’égorgeur et de meurtrier (6) . Sur une fresque trouvée à Pompéi et qui représente , sans doute d’après le peintre grec Timanthe, le sacrifice d’Iphigénie, Calchas, debout près de l’autel, tient en main un long couteau (7). Sur un vase peint, auprès d’une table sacrée et d’une image de Dionysos , on voit de même une prêtresse, la main droite armée d’un couteau, s’apprêter à immoler une chèvre (8). Lucien, dans son traité sur les Sacrifices , s’amuse à peindre un prêtre dans l’exercice de ses fonctions de sacrificateur : le voici debout devant la victime égorgée ; il la
(1) Pline, II. N., XXVIII, 3, l : victimas cædisine precaiione non videtur referre.
(2) Sallustius, Ilepi 6sc5v v.al xo<7| iou, 16 : ai |xèv /wpi; Oucriwv eOxai Xoyot (j.6vov etcriv, ai 8è (xerà âucriüv Ipupu^oi Xoyon
(3) Plutarque, Traités de morale, p. 1102, C.
(4) Aristophane, Paix, 1017 :
Xaëè tr|v [xàxatpav • eT6’ ôtuo? payeipixio;
<7çài;eiç xov oTv.
(5) Athénée , XIV, p. 659. Dans une inscription béotienne , il est question d’un p.àyeipo; qui préside aux détails de la cuisine sacrée et fait officiellement partie du culte (Decharme, Recueil d'inscr. inéd. de Béolie, n° 7, dans les Archives des missions scient, et litt., 2e série, t. IV, p. 502).
(6) Héraclès furieux, 451, 452 :
t£; l speu ç ; t£ç utp a y su ; t«3v ôvffirÔTp.ajv ,
v) T»j; TaXaivvi; TjjçS’ èpuÿjç ijAJxik <f> o v e u ç ;
(7) llelbig, Wandgemàlde der vom Vesuv verchütteten Stadte Campaniens, 1304, p. 283.
(8) Monumenli inedili del’ Instituto, 1860, pl. XXXVII.
taille en morceaux et le sang se répand sur lui, sur l’autel et tout alentour (1).
Sous l’exagération plaisante de la parodie , il y a un fond de vérité. Dans bien des cas, il est évident que le prêtre frappait lui-même la victime et faisait le départ des chairs qui revenaient à son dieu. Mais que ce fût là pour lui une obligation indispensable, à laquelle il ne pouvait en aucune façon se soustraire , on a quelque peine à le croire. Quand il s’agit de frapper , d’écorcher et de dépecer, non plus seulement un porc ou une brebis , mais un ou plusieurs bœufs, mais une hécatombe et parfois plus encore, on se représente difficilement le prêtre s’acquittant de cette besogne sanglante et se livrant à toutes les opérations que Lucien se plaît à décrire. Les forces d’un homme et le temps auraient à peine suffi à la tâche. Et, ce qu’un prêtre ne pouvait faire, une prêtresse le pouvait-elle davantage? S’imagine-t-on, par exemple, que la prêtresse d’Athèna Polias, le jour du sacrifice des Grandes Panathénées, ait eu à immoler de sa main tous les bœufs qu’on offrait à la déesse et dont le nombre devait être considérable, puisque la vente de leurs peaux produisit un jour jusqu’à cinq cent onze drachmes (2) , et qu’il y avait assez de viande pour fournir au repas des vingt mille citoyens et plus qui prenaient part à la distribution sacrée?
Dans la pratique , la cérémonie de l’immolation était certainement simplifiée. Souvent le prêtre paraît s’être borné à donner à la victime le coup qui l’égorgeait , laissant à d’autres la peine de terminer l’opération. Dans V Electre d’Euripide (3),Egisthe célèbre en l’honneur des Nymphes un sacrifice auquel il a invité ses hôtes, Oreste et Pylade. La main armée d’un couteau droit , il égorge la victime, que des serviteurs soulèvent devant lui par les épaules, puis il passe le couteau à Oreste qu’il croit Thessalien et, comme tel , habile à dépecer un taureau. Oreste , aidé de Pylade , ouvre l’animal, le dépouille, met les chairs à nu, et tandis que le roi, baissant la tête, examine les entrailles, il le frappe et le tue.
Il n’est pas même nécessaire que le coup mortel soit toujours donné par la main du prêtre. Il suffit d’un simulacre d’immolation. Iphigénie , prêtresse d’Artémis en Tauride , parlant des
(1) cO 8è îepehç auxà; êtrxYi xev fijj.ay(j.svoç xal uxntsp ô KvxXwvj/ èxsïvoç àvaxsjj.vtov xaî xà ëyy.ixTa èijai'piov xaî xapStouXxwv xal tq aîjxa TtJ> (3wp.5) 7repij(É(ov (Sur les sacrifices, 13).
(2) Bœckh, Staatshaltung , t. II, p. 130 et suivantes (Beilagen VIII).
(3) Euripide, Electre, 800-842.
victimes humaines qu’il est d'usage d’offrir à la déesse , explique ainsi les devoirs de son ministère : « Je consacre la victime, mais je ne la tue pas; ce soin appartient à d’autres personnes, qui s’en acquittent à l’intérieur du temple (1). » Plus loin, lorsqu’Oreste, qu’elle ne connaît pas encore, lui demande , avant d’être sacrifié, de quelle manière se fera la cérémonie et si c’est elle, femme, qui portera le fer sur les deux hommes destinés à mourir, elle répond qu’elle se bornera à répandre sur leur tête l’eau lustrale et que l’immolation sera consommée à l’intérieur du temple par les soins de ministres particuliers (2). Dans la Paix d’Aristophane, Trygée, qui remplit les fonctions d’un prêtre et qui se vante, avec l’approbation du chœur , de s’y entendre à merveille (3) , n’immole pas la victime de sa main , mais envoie son esclave l’immoler à la maison.
Est-il besoin d’insister sur la valeur de ces divers témoignages ? On sait avec quelle fidélité les usages athéniens se trouvent reproduits sous les fictions des poètes dramatiques. Donner le coup mortel à la victime n'est donc pas une des fonctions essentielles du prêtre. Il peut se contenter de la vouer à l’immolation par une cérémonie particulière.
Cette cérémonie , par laquelle la divinité prenait , pour ainsi dire, possession de la victime, était un acte de consécration, dont les rites variaient , mais dont on peut retrouver quelques-unes des formalités principales. Elle s’appelait « prendre les prémices de l’offrande , » xaTdpj£e<70a i toïï hpelou (4). Dans les sacrifices homériques, on l’accomplissait en coupant sur la tète de la victime quelques poils, qu’on jetait ensuite sur le feu de l’autel (5).
Je crois voir, au fond d’une coupe à figures rouges qui se trouve au musée du Louvre, la représentation de cette cérémonie de con-
(1) Euripide, Iphigénie en Tauride, 40, 41 :
naxapyop-at (isv, o-cpayia 5’ aXXonnv piXet
ccp(5v)x’ s<Tü>9ev xû>v5’ àvcotxopiov Sêâç.
(2) Euripide, Iphigénie en Tauride, 621-624 :
OP. Aùx2| tjt'oet ôtjouda 09jXu; Æpcrevaç ;
— Oüx • àXXà xoutï)v àp.çt crŸ)v x.epvuj'oixai.
— 'O 6è atpayeùç xîç ; sî xâ8’ icxopsïv p.s xp-rç.
— sit7(o Sop.tov xtôvS’ eiodv olç piXei xàSe.
(3) Aristophane, Paix, vers 1026 et suivants.
(4) Hésychius , xaxàpÇauôat xoü tepeiou • xwv xpiytov àmoairaa-ai.
(5) Iliade, III, 273 ; Odyssée, III, 446 ; XIV, 422. — Alceste se voue à la mort en se coupant une boucle de cheveux (Euripide, Alceste, 74, et scolie). — Bekker, Anecdota græca, 1, p. 52, 10 : Mexco7rt8ta Spi? • h fciï>v Ouopiv o>v lepetiov ,
itpà xoù 0ûe<j6at àivoxeipovxïi; elç xo itüp ép.ëàXXoucjiv.
sécration. La scène est un sacrifice à Apollon. A gauche s’élève un palmier , à droite un autel. Au premier plan , un éphèbe nu jusqu’à la ceinture et à demi agenouillé , présente à l’autel un porc qu’il soulève de la main droite sous le ventre, et de la gauche sous le groin. Au second plan, un autre éphèbe debout, demi nu comme le précédent, tient un couteau dans la main droite, et tend la main gauche au-dessus de l’autel, sans doute pour répandre sur le feu les poils qu’il a coupés. Le détail de la peinture est malheureusement endommagé à cet endroit.
Souvent on se bornait à répandre l’eau lustrale sur la tête delà victime, comme doit le faire Iphigénie pour Oreste et Pylade : sur un vase de marbre, découvert à Rome sur l’Esquilin et décoré de basreliefs, on voit la représentation d’un sacrifice de purification, fait avant l’initiation aux Mystères d’Eleusis (1); le prêtre, debout devant un bloc de pierre qui sert d’autel, verse l’eau lustrale sur la tête d’un porc , qu’un serviteur soulève par les pattes de derrière et maintient la tête en bas. Le même sujet est reproduit sur plusieurs monuments analogues. Au lieu d’eau lustrale, ou bien avec l’eau lustrale , on versait des grains d’orge sur la tête de la victime. Plutarque dit que presque tous les Grecs se servaient d’orge dans les sacrifices dont l’origine était très ancienne (2). Trygée s’en fait apporter pour le sien (3). Par ces diverses cérémonies préliminaires, la victime, était définitivement consacrée ; elle était vouée à la mort et comme marquée pour la divinité.
Le fait de la frapper ou de lui ouvrir la gorge pour que le sang s’échappât à flots n’était plus qu’une simple formalité : un bras profane pouvait l’accomplir. En général , elle était abandonnée aux aides du prêtre, aux sacrificateurs subalternes (4). Parfois c'était l’un des assistants qui s’en acquittait. Au troisième chant de l’Odyssée (5) , lorsque Nestor a voué la victime , il la livre à son fils Thrasymèdès, qui l’abat. Quand les éphèbes sacrifiaient à Eleusis, ils soulevaient les bœufs pour les présenter au prêtre et,
(1) Bulletino délia commissions archeologica communale di Borna (2e série) , VII, p. 5-18, pl. I, II, III (Di un vaso cinerario con rappresentanze relative ai misteri di Eleusi).
(2) Plutarque, Questions grecques , 6.
(3) Aristophane, Paix, 948.
(4) Ce sont ces sacrificateurs subalternes que Lucrèce nous montre armés de leur couteau, dans la description du sacrifice d’Iphigénie (I, 91 : ferrum celare ministros).
(5) Odyssée, III, 445-457.
après la consécration préalable , les immolaient eux-mêmes dans l’enceinte du sanctuaire.(l).
La victime égorgée, les aides du prêtre découvrent les entrailles qui doivent servir à prendre les auspices ; puis ils dépouillent l’animal , coupent les chairs en morceaux , mettent à part ce qui sera mangé dans le festin après le sacrifice , et ajustent à de longues broches les viandes destinées à la divinité. Quand tout est prêt , alors commence la seconde partie du sacrifice, la combustion de l’offrande et l'envoi de la prière. Grâce aux représentations de plusieurs vases peints, nous pouvons essayer de nous en faire une idée (2). Le prêtre, la tête couronnée et l’épaule droite découverte, est debout à côté de l’autel allumé. Il jette d’abord sur le foyer soit de l’encens avec la main, soit de l’huile ou du vin, qu’il verse d’une coupe. C’est la libation préalable. Il a près de lui plusieurs aides, qui tiennent l’un un plateau, l’autre une aiguière, et qui lui tendent ce dont il a besoin. Aussitôt s’approchent les autres serviteurs, armés de leurs broches. Tandis que, debout de l’autre côté de l’autel, chacun d’eux à' son tour expose au feu et fait brûler les viandes consacrées , le prêtre continue à répandre l’huile ou le vin , pour qu’une fumée épaisse et odorante monte vers la divinité. En même temps, au son d’une double flûte, dont joue l’un des assistants, il récite une série de formules rythmées : c’est la prière.
Un grand nombre de témoignages montrent qu’en effet , dans les sacrifices privés comme dans les sacrifices publics, le prêtre avait à prononcer la prière et à exprimer les vœux des suppliants. « Les hommes, dit le Scoliaste d’Aristophane (3), lorsqu’ils sont tombés dans le malheur, s’en vont trouver les prêtres et les conjurent de prier pour leur délivrance. » On se rappelle l’exemple, cité plus haut (4) , du prêtre d’Apollon à Delphes qui , voyant
(1) C. I. A., II, 467, lignes 10, 11 : ijpavxo ôè xaî xoiç p.uorY)ptoiç t oùç poùç èv ’EXsutnvi Trj 0ucj£c£ xaî aùxoi èëou6ùxïi<jav èv t £o ue ptëoXco xoù îepoù. Et plus loin , lignes 28, 29 : toi ç te 7tpor]p(o)<7ioiç -/ipavxo toùç floùç èv ’EXeuotvi xai èXeixoùpYTlffav èv T(ô îepôp eùxàxTooç. "Voir, sur le sens discuté de ces passages, Mommsen ( Heor tologie, p. 258, note *). Selon M. A. Mommsen, les mots iipavro toùç jloùç signifieraient que les éphèbes soulevaient et poussaient les bœufs pour leur faire gravir les marches du temple et de l'autel.
(2) De Witte et Lenormant, Elite des monuments céramographiqucs , tome II, planches CV-CVIII ; Gerhard, Auserlesene griecliische Vasenbilder, pl. CLV.
(3) Aristophane, Grenouilles , scolie du vers 297 : oi p.EY®toiç y.cr/.oïç Ttepmiitxovxe; -xpèç tepsïç èp^6p.evoi, Ixèxeuov aùxoùç eùxàç ÙTtèp aùxûv TtoieiaGai d; àixaX- XaY^v.
(4) Euripide, Andromaque, 1102-1105.
Néoptolème s’approcher des autels , lui demande quelle prière il faudra faire pour lui. Dans Y Iliade, les ministres des dieux sont appelés quelquefois des prieurs, àpY]Tîjpeç (1). Eschine dit des prêtres athéniens qu’ils priaient les dieux au nom du Peuple (2). Lorsqu’Alcibiade , accusé d’avoir parodié les Mystères, eut été condamné à mort par contumace, l’Assemblée, ne pouvant faire exécuter la sentence , ordonna à tous les prêtres et à toutes les prêtresses de lancer contre lui des imprécations (3). Or les imprécations ne sont pas autre chose que des prières par lesquelles on cherche à tourner la colère divine sur un ennemi.
L’intervention sacerdotale dans la prière s’explique, comme dans le reste du sacrifice , par la nécessité d’assurer l’observance minutieuse de tous les rites. Il y a dans la prière antique deux parties distinctes : l’une, qui est variable, c’est la demande du suppliant, le vœu qu’il souhaite de voir exaucé; l’autre, qui est essentiellement immuable, c’est la formule. Les anciens croyaient à l’efficacité toute puissante de certaines paroles sacramentelles (4). Par une série de mots et de phrases souvent inintelligibles qu’ils appelaient des « contraintes suppliantes (5), » ils pensaient avoir sur la divinité assez de prise pour attirer son attention et forcer sa bienveillance. Ils enveloppaient tous leurs vœux de formules plus ou moins compliquées. Elles étaient différentes pour les différentes situations. La même ne pouvait pas servir pour un serment, une imprécation, une purification, un sacrifice d’actions de grâces ou un sacrifice de départ. Il fallait choisir la bonne. Aussi le secours du prêtre était-il indispensable : la connaissance des formules d’invocation spéciales à chaque espèce de sacrifices faisait partie de sa science liturgique (6). Il questionnait donc les arrivants sur l’objet de leur sacrifice. « Quelle sorte de prière allons-nous faire à ton intention (7)? » demande le prêtre d’Apollon à Néoptolème; ce qui revient à demander :
(1) Iliade, I, 11-, V, 78.
(2) Eschine, contre Ctésiphon, 18 : toc; eùyà; tnrsp üp.côv Ttpo; toù; 0eoù; eùyo|j.évovç.
(3) Plutarque, Vie d’Alcibiade, 22. Voir aussi Lysias , contre Andocide, 51.
(4) Sur la croyance à l’efficacité des formules , voir Fustel de Coulanges , Cité antique, p. 176.
(5) Euripide, Suppliantes, 39 : àvàyxoc; îxectcou;.
(6) Stobée, Eclog. ethic., V, 5, 122.
(7) Euripide, Andromaque, 1104, 1105 :
w vsavca, tc cto c
Qeqj xaTsu|o|xeCT6a ; tcvo; pxeiç yàpiv ;
« Dis-moi pour quel dessein tu viens sacrifier, et nous choisirons la formule. »
Cette formule ne pouvait elle-même être suivie d’effet que si tous les termes en étaient exactement énoncés sans faute et dans l’ordre. Il fallait donc encore guider pas à pas l’inexpérience des suppliants. Le rôle du prêtre consistait moins à dire à lui seul la prière au nom de tous, qu’à la faire dire aux assistants (1). Il la leur dictait. Ceux-ci, debout dans l’attitude convenable, la main droite levée et la paume tournée vers l’autel, la répétaient après lui phrase par phrase, sans y rien changer. C’est ainsi que dans Aristophane la prière pour la ville des Oiseaux , prière entremêlée de saillies comiques et parodie de celle qui était prononcée dans les sacrifices publics à Athènes, est dite par le sacrificateur et immédiatement répétée par le chœur (2). De même, au début des séances du Conseil des Cinq-Cents et de l’Assemblée du Peuple , quand le héraut public avait à prier pour le salut des Athéniens, des femmes , des enfants et des alliés, et à faire contre les traîtres les imprécations d’usage, il avait près de lui un scribe qui lui dictait mot par mot la formule à prononcer (3). Ce rôle de souffleur, pour ainsi dire , appartenait au prêtre dans les sacrifices. Il guidait lentement l’invocation des suppliants , et ainsi s’achevait , conforme à tous les rites, l’acte mystique de l’oblation.
Les fonctions liturgiques du prêtre reviennent toutes à un même devoir, qui est de prévenir en toute chose les manquements à la tradition. Voilà pourquoi il ne se mêle pas à tous les sacrifices et ne dirige que les sacrifices offerts au seul dieu dont il administre le culte. Voilà pourquoi il intervient dans toutes les cérémonies privées et publiques dont son sanctuaire est le théâtre. Voilà pourquoi il préside à l’immolation de la victime et à l’énoncé de la prière. Sa compétence est nécessaire pour assurer dans tous ses détails la valeur du sacrifice. Grâce à lui, l’œuvre sacrée est menée à bien et, pour employer le terme officiel, « devient belle » xà t£fà Yi'yvexat xaXa — xaXXiepeïxai.
(,1) Pline, XXVIII, 3, 2 : Ne quid verborum prætereatur aut præposterum dicatur de scripto præire aliquem.
(2) Aristophane, Oiseaux, 865-886.
(3) Démosthène, sur la fausse ambassade, 70. Cela s’appelait è^yeTcrBai.