SAINT FRANÇOIS DE SALES SUR CE SUJET : EXTRAIT
DU Traité de l'Amour de Dieu
Saint François de Sales, dans son Traité de V Amour de Dieu^ suivant ses sentiments de piété et son jugement si solide et si pratique, s'exprime ainsi au sujet de l'action de la grâce sur le libre arbitre et sur leur mode de connexion : « Notre franc arbitre n'est nullement forcé ny nécessité par la grâce ; ainsi, nonobstant la vigueur toute puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui tousche, environne et lye l'âme de tant et tant d'inspirations, de semonces et d'attraicts, ceste volonté humaine demeure parfaitement libre, franche, et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. La grâce est si gracieuse, et saysit si gracieusement nos cœurs pour les attirer, qu'elle ne gaste rien en la liberté de nostre volonté ; elle tousche puissamment, mais pourtant si délicatement les ressorts de notre esprit, que notre franc-arbitre n'en reçoit aucun forcement. La grâce a des forces, non pour forcer, ains pour allécher le cœur : elle a une sainte violence, non pour violer, mais pour rendre amoureuse nostre liberté ; elle agit fortement, mais si suavement, que nostre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante action ; elle nous presse, mais elle n'oppresse pas nostre franchise : si que nous pouvons, emmy ses forces, consentir ou résister à ses mouvements, selon qu'il nous playst. Mais ce qui est autant admirable que véritable, c'est que quand nostre volonté suit Lattraict et consent au mouvement divin, elle le suit aussi librement, comme librement elle résiste, quand elle résiste, bien que le consentement à la grâce despende beaucoup plus de la grâce que de la volonté, et que la résistance à la grâce
56 LES SACREMENTS EXPLIQUl'S
ne despende que de la seule volonté : tant la main de Dieu est amyable au manyement de nostre cœur, tant elle a de dextérité pour nous communiquer sa force, sans nous oster nostre liberté, et pour nous donner le mouvement de son pouvoir, sans empescher celuy de notre vouloir, adjustantsa puissance à sa suavité, en telle sorte que, comme en ce qui regarde le bien, sa puissance nous donne suavement le pouvoir, aussi sa suavité maintient puissamment la liberté
de nostre vouloir. » ^
7. REMARQUES DU PERE FABER AU SUJET DES DIFFICULTÉS QUE FAIT NAITRE LA CONSIDÉRATION DES RAPPORTS ENTRE LE CRÉATEUR ET LA CRÉATURE.
Q.uant à établir comment la puissance de la grâce se concilie avec la liberté de la volonté ; comment celle-ci reste libre sous inspiration de la grâce efficace ; comment les invitations de Dieu obtiendront infailliblement leur effet; comment il agit sur toutes les créatures d'une manière conforme à leur nature, et comment, dès lors, il peut nous mouvoir librement de même qu'il meut nécessairement les autres créatures ; ce sont là tout autant de questions dont la solution est difficile, mais n'implique aucune répugnance. Ily aurait folie à tenter de les expliquer ou de les rendre parfaitement intelligibles aux seules lumières de la raison humaine. Qu'il nous soit permis, au sujet de la doctrine de la grâce efficace et de la liberté de la volonté, de citer un passage un peu long, mais fort édifiant de l'ouvrage du père Faber : « Le Créateur et la Créature ». « Admettre la suave idée de la
I Traité de VAmoar de Dieu^ Liv. II, ch. xn. (Edit. Berche et Tralain, 1880).
souveraineté même absolue de Dieu sur nous, semble créer, entre lui et nous, une égalité plus manifeste, une intimité plus précieuse, que cette considération de Dieu qui nous montre les rapports entre le Créateur et la créature sous l'aspect d'un juste et admirable acquittement d'obligations mutuelles, dans lesquelles il respecte la charte qu'il nous a donnée, et où nous obéissons à ses lois autant que sa parfaite connaissance de notre faiblesse lui donne le droit de l'attendre de nous. Je n'ai pas un mot de blâme à adresser à ce système théologique qui s'efforce d'élucider toutes les difficultés qui se rencontrent dans les rapports du Créateur et de la créature, et qui cherche à justifier Dieu aux yeux de l'homme en le représentant comme exerçant sur nous une sorte de souveraineté limitée qui satisfait pleinement nos idées d'équité parfaite, pareille à l'équité qui existe entre un puissant monarque et ses sujets. Mais je me sens absolument incapable d'accepter un tel système comme une croyance de ma foi. Un amateur de discussion, qui cherche à montrer qu'il n'y a point de difficultés dans la révélation, me semble prouver beaucoup trop. Dire, en effet, que la révélation d'un esprit infini à des esprits finis est chose très facile et absolument claire, c'est presque dire qu'une telle révélation n'existe pas du tout, ou que son unique titre à être acceptée comme telle n'est pas divin. Pareillement, lorsque nous considérons ce que c'est que d'être une créature et ce que c'est que d'avoir un Créateur, nous ne pouvons moins faire que de concevoir des soupçons peu favorables pour un système théologique, qui nous représente nos rapports avec notre Créateur affranchis de toute difficulté, et tend à nous montrer que notre commerce continuel avec lui est sans ombre pour la pratique et pour l'intelligence, comme s'il s'agissait des relations d'un homme avec son semblable. Ce système
m'inspire de la défiance, parce qu'il veut trop prouver, et je suis défiant sans avoir égard à aucun de ces arguments en particulier. Il me faut tout au moins un aperçu d'une puissance qui domine tout, un indice de cette justice qui n'a rien de commun même avec la beauté de la justice humaine, ou l'on ne me persuadera pas que cette question entre Dieu et l'homme a été tranchée avec franchise, ni même avec respect. C'est un acte d'amour de Dieu, j'en conviens, aussi bien que d'amour du prochain, d'aplanir les difficultés religieuses. Mais il est bien téméraire, cet amateur de controverses, qui, dans un siècle où la science est si généralement répandue, nie absolument l'existence de difficultés de ce genre, ou qui même cherche à en trop atténuer la gravité. Et comme les actes, du côté de l'homme, sont trop manifestes pour qu'on s'arrête à les discuter, on éprouve la tentation presque irrésistible de s'affranchir de Dieu, et de chercher à le rendre plus intelligible en l'abaissant au niveau du savoir humain. A la longue, ce genre de controverse ne peut conduire qu'à l'incroyance. La plupart des hommes préfèrent admettre franchement ces difficultés que de voir les réponses qu'on y fait. Bien peu de ces réponses sont satisfaisantes, et le sens commun n'acceptera jamais une religion qu'on voudra représenter sans difficultés. C'est une prétention qui lui enlèverait son caractère divin. La religion, comme telle, ne peut avoir d'attraits que si elle est vraie, et quand nous sommes sûrs de la vérité, nous n'avons pas à nous inquiéter de ce qu'elle peut offrir de peu satisfaisant pour l'esprit. Nous n'avons qu'à nous fier à elle, comme venant de Dieu ; et, par conséquent, comme émanant de lui, douée d'un secret qui lui garantit un succès certain jusqu'à la fin des temps. » ^
I « Le Créateur et la Créature » p. 82 et 83, note.