‹ Les sagesChapitre 11 sur 14 · LETTRE A MONSIEUR L'ABBÉ · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR L'ABBÉ

Je suis en Société depuis longtemps avec un homme de beaucoup d'esprit et de mérite, et qui s'est montré à moi sous deux formes bien différentes. Je l'ai vu autrefois dans une grande retraite, avec une fortune médiocre, mais soutenue de principes de sagesse, et de réflexions saines. Il avoit une sagesse de communication : je l'allois chercher dans mes troubles ; il remettoit l'ordre et le calme dans mon âme ; il ne lui manquoit rien ; il étoit sage et heureux ; mais son état ne lui a point suffi, et il est devenu homme de Cour. Je lui reproche là-dessus, qu'il en coûte à la sagesse : il me soutient le contraire ; et voici les armes avec lesquelles il me combat.

Il prétend que la définition qui convient à un Philosophe, c'est : Un homme qui fait de son état, tout ce qu'on en peut faire pour son bonheur et pour celui des autres ; que plus vous avez de goût et de sensations agréables, plus vous avez de bonheur, parce que vous avez plus de ressources ; que ceux-là sont moins sages, qui renferment toute leur félicité dans un seul goût ; que c'est jouer trop gros jeu ; et qu'il y a trop à perdre.

Mettre la sagesse à être heureux, cela est raisonnable ; cependant j'aimerois encore mieux mettre mon bonheur à être sage. Mais croire que celui-là est le plus heureux, qui a le plus de sensations agréables, il me semble que c'est donner une fausse idée de la félicité. Le bonheur qui n'est fondé que sur les sensations est peu solide, variable et plein d'illusions. Le fou d' Athènes qui redemandoit sa folie en justice, étoit de cette espèce. Personne ne doute que les sensations ne donnent une espèce de bonheur : (ce n'est pas de quoi il s'agit ici) il est question de comparer, pour choisir le meil-

leur. Je suis persuadée que Mr. l'Abbé se croit heureux à St. Cloud ; au moins qu'il a le sentiment du bonheur : mais s' il étoit également heureux dans la solitude, et qu'il y eût ce sentiment-là aux même degré, il ne me paroit pa^ sage de quitter l'un pour l'autre ; et voici mes raisons.

Je ne sépare point l'idée du bonheur de l'idée de la perfection ; celui-là me paroit le plus heureux qui est le plus sage. Il me semble qu'on n'a jamais donné pour règle du véritable bonheur, les sensations agréables. Le bonheur que vous avez dans la vie répandue, tient à une infinité de choses ; ainsi vous avez une infinité de besoins. Plus vous avez de désirs, plus vous avez de pauvreté ; vous devenez esclave ; le sentiment de la liberté est moins vif, et s'affoiblit. Il ne sert de rien de dire : J'ai plusieurs sentimens agréables ; et j'ai plus de ressource. Vous avez plusieurs sortes de besoins et plus de pauvreté. L'on n'a jamais mis le bonheur du Sage dans l'enivrement des passions ; et si Monsieur l'Abbé m'assure qu'il n'a jamais poussé ses goûts jusqu'à l'illusion, qu'il a des goûts sages, qu'il sait s'arrêter ; tant pis pour sa sensibilité. Le profit des passions n'est que dans l'enivrement : je ne connois point les demi-goûts, ni les demi-embarquemens : et la grand tort, s'il a la force de s'arrêter, de se mettre en chemin.

Dans la retraite, l'esprit se nourrit de Vérités pures. N'êtesvous pas plus ferme dans vos principes ? N'êtes-vous pas plus attentif? et l'attention ne donne-t-elle pas à l'esprit plus de force, plus d'étendue et de délicatesse ? Vos sensations, puisque vous en êtes devenu le Chevalier, ne sont-elles pas plus vives et plus déliées dans la solitude ? N'y a-t-il pas des plaisirs à part pour les gens délicats et attentifs ? Vous perdez tous ces profits : il n'y a rien à gagner dans la vie dissipée : les erreurs deviennent contagieuses : nous avons en nous une disposition propre à l'imitation ; nous nous ployons insensiblement ; et le tempérament de l'âme se gâte comme celui du corps. Peut-on croire que l'on puisse avancer également dans le chemin de la perfection, et dans la route de la fortune? Augmenter en sagesse et en crédit ? Cela me paroit impossible : les idées du vrai échappent dans la foule-; et nous nous trouvons heurtés et ébranlés par les erreurs populaires, et par les objets sensibles. Je veux croire que vous avez moins à perdre qu'un autre, parce que vous êtes plus ferme ; mais il y a toujours à perdre.

Vous me direz encore, „j'ai fait un fonds de vrais biens ,,qui ne périront point. Voyons si nous ne tirerons rien de ,,la Fortune." Quand nous cesserons d'être vains et ambitieux, nous n'aurons rien à lui demander. N'auriez-vous pas plus tôt fait, de mettre vos désirs au niveau de votre fortune, que votre fortune au niveau de vos désirs ? Il vous est plus aisé de vous accommoder aux choses, que les choses à vous. Après quoi courez-vous ? Est-ce après les biens de l'opinion ? Vous nés les aurez jamais à un degré qui vous suffise. Montrez-moi quelqu'un, qui en acquérant du bien ait perdu la soif des Richesses, et je m'embarquerai. Où est le tems que vous me disiez : Tout est trop cher au marché : La Fortune ne donne rien-, elle vend tout: L'on donne de vrais biens pour de faux: Cela n'est bon que pour des esclaves. Vous m'avez trop bien endoctrinée ; et je vous bats avec vos principes.

Vous insistez, en disant: ,,Je me trouve en état de faire plaisir à mes Parens et à mes Amis." Quand vous aurez des opinions bien saines, et que vous pourrez guérir les maladies de l'ame, les plaisirs que vous ferez à vos amis seront bien d'un autre prix.

Enfin, je me retranche à dire, que si dans votre retraite vous étiez heureux, il falloit y rester. Vos plaisirs étoient sûrs, durables et indépendans. Que si vous n'êtes heureux à présent qu'au même degré où vous l'étiez dans votre solitude, vous y avez perdu ; parce que votre bonheur tieni aux autres ; vous avez besoin d'eux, et vous êtes déchu de votre liberté. Je crois que vous ne pouvez faire un aussi bon Traité avec la Fortune, qu'avec la Sagesse ; qu'il y a toujours à perdre ; et que le mieux qui vous puisse arriver, si vous êtes renvoyé à vous-même, c'est de vous retrouver comme vous étiez quand vous êtes parti. Mais il faut donc que vous passiez en dépense contre vous, toutes les avances que vous auriez faites dans le chemin de la vertu : elles sont en pure perte.

Répondez à ceci, Monsieur l'Abbé, si vous le pouvez, ou si vous l'osez ; mais souvenez-vous que je ne vous attaque qu'avec vos principes, et que vous devez les respecter autant que je les respecte.

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