LEURS GENS TOUT SIMPLEMENT
jeunes et vieux, et de différentes façons,
gens avisés ou sots
suivant V opinion du lecteur.
Dans le salon aux poutres basses, Les vieilles dames jamais lasses Jouent aux cartes jalousement.
Au piano tapote un enfant.
Une jeune fille, appuyée Sur son coude, rêve ennuyée.
La lampe baigne d'un halo Les dames, le clavier vieillot, Les anciennes tapisseries Et leurs bergers et les prairies, Et le noyer clair du bahut Maigre d'en haut et bas-ventru.
Au-dessus de la porte ronde S'empoussière une mappemonde.
Le jeune cousin campagnard Entre : pesant et peu bavard Il s'approche de sa cousine Sans que son regard s'illumine.
Il s'assied auprès du piano, Interceptant le blond halo Qui traînait sur les touches blanches.
L'enfant s'ensommeille et se penche Vers la jeune fille au front vieux Qui porte la paix dans les yeux.
Les vieilles dames jamais lasses Jouent en marmottant à voix basse.
Les souris dans le faux grenier Trottent le long d'un madrier.
Sur les genoux d'une des vieilles Le chat rond fait la sourde oreille.
L'autre dame aux faux cheveux gris Dit : « Il n'entend pas les souris ! » On écoute... et le bruit s'arrête.
L'enfant laisse tomber sa tête.
Chacun, d'un visage béat, Se rit de l'enfant et du chat !
Mais qui donc se rira des vieilles Faisant la bonne sourde oreille Aux bruits du monde palpitant?
— Heureux les Simples et l'Enfant, Et paix, loin des luttes humaines, Aux âmes fortes d'être saines...
LA VEILLEE AU BERCEAU 69
LA VEILLEE AU BERCEAU
Le feu soupire à petits coups
Et rythme un murmure très doux ;
Au-dessus de l'abat-jour sombre
Monte, en fin profil sur fond d'ombre,
Le verre de lampe qui luit
Comme un fuseau d'or dans la nuit.
Le brasier, roux comme une gorge, Luit en reflets de sucre d'orge.
Entre deux rondins noirs encor, Telle une voile dans un port, Une flammette blanche flotte.
L'eau qui bout faiblement sifflote.
Ils sont là, la mère et l'enfant, Lui jasant, elle tricotant.
Les doigts frêles des mains gentilles Jouent entre l'éclair des aiguilles, Lorsqu'inquiet l'enfant se dit Que c'est le temps d'aller au lit.
C'est l'heure du marchand de sable.
L'enfant s'est caché sous la table, Pour, — encore un peu, — s'amuser Avec la boule à repriser :
Il pense : « Mère, avec son bas, M'oublie, et ne m'entendra pas. »
LA VEILLEE AU BERCEAU
Mais le marchand de sable passe, Cruel pour les paupières lasses, Et, plutôt qu'aller se coucher, L'enfant s'endort ainsi, caché...
Maman comprend, pose sa laine, Prend au cou l'enfant et l'emmène.
Elle emporte la lampe aussi.
Autour du foyer s'épaissit Et se resserre l'ombre tendre. L'eau qui bout crache sur la cendre.
Le bois se consume et se fend.
Sur la table l'ouvrage attend...
— Un chant murmuré de prières...
Mais l'enfant dort bien... C'est la mère Qui dit pour lui. Puis un bruit doux De baisers lents à petits coups, Et dans la pièce où l'ombre danse S'épand le limpide silence.
Des tisons croulent par moments.
Et l'eau s'évapore, et le temps Passe, et le malheureux ouvrage Attend l'ouvrière peu sage...
Que fait la mère ce pendant ?
— Rien, que... voir dormir son enfant.
Ici, sous l'ombre séculaire,
C'est le rond-poind noir des Grand'Mères.
Là, dans le cadre très « jadis »
Les modernes jouent au tennis,
Où l'envol léger des dentelles
Étoffe les tailles trop frêles.
Comme en un tableau du Poussin, Évolue, au fond du dessin, Dans le vallonnement herbu, Près du grêle chevreau barbu, Le chévrier ému de voir Filles en blanc, dames en noir.
Il regarde les jeunes femmes Charmantes à damner son âme !
Et les belles rient du berger Au regard sur elles figé...
Derrière le face-à-main, veille La vaine prudence des vieilles.
Les balles qui viennent et vont D'un bout à l'autre d'un seul bond, Les balles blanches messagères, Comme des oiselles légères, Disent aux raquettes des mots Que n'entendent pas les Échos.
Les filles ont la grâce exquise
De leurs Mères-Grands les Marquises,
Et les nobles grancTmères ont
La fidèle adoration,
Dans leurs fines petites filles,
Des profils de Grande Famille.
Et le filet et les ormeaux Evoquent le Temps des pipeaux...
Et le flirt des lèvres coquettes Le Temps où Ton contait fleurette, Et les chemins verts d'alentour Le regretté Temps... de l'Amour.
Ainsi mieux s'accuse et s'atteste L'ancien près du moderne geste, Mieux les rêves qui ne sont plus Près des rêves nouveaux venus, Tant qu'aussi lumière et jeunesse Auprès de l'ombre des vieillesses...
Elle est menue et si fragile !
La tuberculose infantile Emporta ses frères jadis.
Autour d'elle un parfum d'anis Flotte... Elle a des leçons en ville Pour gagner son pain inutile.^
Ses jours font un puéril chemin Vide, étroit, sans haut lendemain :
Seule elle habite avec sa mère, Dans le vieux quartier Saint-Hilaire Groupé, comme frileux, autour De l'église, en l'ombre des tours.
Son salon n'a qu'une fenêtre :
Le soleil jamais n'y pénètre, Et lorsqu'elle est à son piano Jouant, ou triste sans un mot Sur le clavier blanc accoudée, Elle est belle comme une Idée.
Le premier Dimanche du mois Elle accompagne aussi les voix Du chœur des Enfants de Marie, Qui chante un peu moins qu'il ne crie, Et sous ses doigts l'harmonium geint Aussi vieilli que leur refrain.
Elle a des minceurs de pur cierge, Et son front l'ovale des vierges Émergeant des grands vitraux roux Sertis de plomb noir et d'or doux — Fleurs d'ombres mystiques, aux sens Alanguis de parfum d'encens. —
Car elle a vu le monde veule Et sait qu'elle y doit rester seule, Étant sans biens et sans beauté.
Sa raison a tout accepté, Mais quelquefois son âme pleure Sur le vide intime des heures...
Oui : sa vie est le salon bas
Où le soleil n'entrera pas.
D'autres sont amantes ou mères !
Parfois elle pleure derrière
La fenêtre... — Quelqu'un : des pas?
— Vite, il faut rire, n'est-ce pas ?
Il faut faire faire des gammes, Mais elle songe à d'autres femmes Qui font travailler leurs enfants.
Une angoisse oppresse ses flancs.
Dehors la moindre herbe s'enivre Du soleil d'amour qui fait vivre !
On lui joue un nocturne en si De Chopin triste et seul aussi...
Triste et doux comme une prière. Ah! Qui donc, autre que sa mère, Lui dira ce mot de l'amant?
L'entendre ! Une fois seulement !
L'entendre et puis mourir docile.
— Mais non : elle se sait fragile Comme un pauvre petit hochet Qu'un homme n'oserait toucher! — Dans le quartier mort quelques cloches Se répondent de proche en proche.
Les vieilles mystiques maisons Dans leurs murs bas ont des frissons.
— Six heures — Départ de l'élève.
L'angélus effeuille des rêves...
Le cœur vide reporte à Dieu L'Inassouvi du songe bleu.
Menton rasé bleu, lèvres fines; Regard gris couleur de cbaline* ; Sourcils, cheveux, favoris : blancs Comme aubépine de printemps ; Front saillant sur tête carrée ; Figure fermée et madrée.