CHAPITRE PREMIER La vie et la doctrine économique de Saint-Simon
Saint-Simon et les voies de communication. — Ses relations avec l'Ecole Polytechnique ec les savants. — Sa doctrine économique.
Claude-Henry de Rouvroy, comte de Saint-Simon, débuta dans 1a carrière des armes : c'était en 1777 ; il avait alors 17 ans. En 1779, il partit pour l'Amérique combattre en faveur de l'indépendance des colonies anglaises. Il se battit bien; mais, comme il l’avoue lui-même, la guerre l'intéressait peu et il se sentait plus d'inclinations pour les travaux pacifiques. Aussi, profite-t-1l de son séjour en Amérique pour proposer au vice-roi du Mexique d'établir entre les deux mers une communication, qui était possible, disait-il, « en rendant navigable la rivière in partido, dont une bouche verse dans notre Océan, tandis que l’autre se décharge dans la mer du Sud » (1). Ce projet est accueilli assez froidement, ce qui peut, sans doute, s'expliquer par
(4) Œuvres, t. I, p. 64.
ce fait que la rivière in parlido, premier élément du canal proposé, n’a jamais existé que dans l'imagination de Saint-Simon.
Il rentre alors en France, quitte peu après le métier militaire, et, après avoir suivi les leçons de Monge à Metz, se met à voyager. Il parcourt d’abord la Hollande, puis se rend en Espagne, où le gouvernement avait entrepris de faire communiquer Madrid avec la mer; mais, faute d’ouvriers et d'argent, ce travail n’avançait pas. Saint-Simon se concerte aussitôt avec un financier célèbre, le comte de Cabarrus, en vue de mener à bien cette entreprise : celuict fournira les fonds nécessaires ; Saint-Simon lèvera une légion de six mille hommes, composée d'étrangers, qui exécutera les travaux du canal. Ce projet n'ayant pas été accepté, Saint-Simon gagne l’Andalousie, où il fonde une entreprise de messageries, donnant ainsi un nouveau témoignage de l'intérêt qu'il portait aux entreprises de transport et aux moyens de communication.
Vient la Révolution de 1789; Saint-Simon s'associe avec un diplomate prussien, le comte de Redern, et s'enrichit en spéculant sur les biens nationaux; ce n’est pas qu'il voulut gagner de l’argent par pure avidité, mais, comme il l'écrira dans son autobiographie : « Je désirais la fortune seulement comme moyen : Contribuer aux progrès des lumières et à l'amélioration du sort de l'humanité ; tels étaient les véritables objets de mon ambition » (1).
Il s'imagine, en effet, qu'il a une mission sociale à remphr ; et, persuadé que, pour s’en bien acquitter, il lui faudra des connaissances scientifiques, 1l décide d'étudier les sciences « physico-mathématiques ».
(4) Œuvres, t. I, p. 66.
RATATE
Il s'installe alors en face de l'Ecole Polytechnique et en suit les cours pendant trois ans. Puis, convaincu que « les savan(s sont appelés à être les chefs des peuples », il se dit qu'il ne suffit pas de connaître la science, mais qu'il est non moins utile de connaître les savants. Dès lors, il organise à ses frais des cours gratuits sur les matières enseignées à l'Ecole Polytechnique, encourage les jeunes gens, s entoure de savantset ouvre un salon « où il veut élaborer la philosophie des sciences en voyant vivre sous ses yeux la tête de l'humanité ».
Cette idée de la prédominance des savants, on la retrouve dans ses Lettres d'un habitant de Genève, publiées en 1802; il y soutient que « le Gouvernement appartient de droit à ceux qui savent » : il voudrait voir la direction de l'humanité confiée à une réunion de savants, qui, sous le nom de « Conseil de Newton », se réuniraient autour du tombeau de ce grand homme pour prédire ce qui est utile, après avoir interrogé les faits.
Quant à lui, Saint-Simon, il n’a qu’ « une passion, celle de pacifier l'Europe ; qu'une idée, celle de réorganiser la société européenne » ; et en 1814 il publie un écrit sur ce sujet : Réorganisalion de la soctélé européenne.
Désormais la théorie qu'il va présenter, développer et soutenir, ne va plus varier : que l’on parcourre ses cahiers sur l'Industrie où son ouvrage sur la Polilique, ses Opinions lilléraires, philosophiques els industrielles où son Caléchisme des Industriels, son Système industriel ou l'Organisaleur, c'est toujours la même idée que l'on retrouve : « Une nation n'est qu'une grande société d'industrie » (1) et « la société est l'ensemble et l’union des hommes livrés à
(4) Saint-Simon, L'Industrie, p. 35.
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A ne LUE
des travaux utiles », Par conséquent, «le but unique où doivent tendre toutes les pensées et tous les efforts, c’est l’organisalion la plus favorable à l'industrie ». Et il résume toute cette théorie en cette phrase qu'il inscrit en exergue sur son Caléchisme des Industriels : Tout par l'industrie; tout pour elle ».
L'intérêt des gouvernants ainsi que des gouvernés, c’est d’ « accroître l'importance politique des industriels ». La. mission que Saint-Simon a reçue, c'est précisément « de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse et de l’ordre judiciaire pour les faire entrer dans celles des industriels » (1). Le devoir du roi est de remettre le pouvoir aux mains de la « classe industrielle », qui « est la classe fondamentale, la classe nourricière de la société » (2); le devoir des industriels est de réclamer le pouvoir au roi.
Les seuls hommes utiles, ce sont : les savants, chargés de découvrir les lois de l'exploitation du globe: les industriels, chargés de l'administration: et les artistes, chargés d'éclairer la marche ou de la hâter, grâce à leur inspiration ou à leur intuition. C'est même pour avoir poussé un peu loin cette idée, en représentant que la perte de cette élite de savants, d'industriels et d'artistes serait plus préjudiciable à la France que la mort de toute la famille royale et des principaux dignitaires du royaume, que Saint-Simon se voit traduit en cour d'assises.
La représentation nationale devrait être réorganisée sur ces nouvelles bases; on créerait un Parlement souverain, comprenant trois Chambres: la première, dite « Chambre
(4) Saint-Simon, Système industriel, p. 167.
(2) Œuvres, t. III, p. 197.
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d'invention », serait composée principalement d'artistes, qui « ouvriraient la marche, proclameraient l'avenir de l'espèce humaine »; la seconde serait la « Chambre d’examen », où les savants « établiraient les lois hygiéniques du corps social »; enfin, la troisième, ou « Chambre d’exécuton », comprendrait des industriels, qui, « rapportant les idées à la production, Jugeraient ce qu'il y a d’immédiatement pralicable dans les projets d'utilité publique conçus et élaborés de concert par les savants et les artistes » (1).
C'est le « succès de cette sainte entreprise » qu'il faut poursuivre: à cet effet, il faut utiliser tous les concours, et surtout celui de la royauté: le roi des Français peut devenir « le premier industriel de France et du monde entier ».
Telles sont, brièvement résumées, les idées les plus importantes, à notre point de vue, que contiennent les ouvrages de Saint-Simon. Sans doute, il n’est nulle part question de chemins de fer dans ses écrits: comment en serait-1l autrement à une époque où personne ne parlait encore de cette industrie ?
Mais par le rôle Joué dans sa vie par les travaux publics,
par la place prépondérante faite dans ses œuvres à l’industrie, par la prédominance qu'il veut assurer aux savants et aux industriels, enfin par l'assurance qu'il donne que « l’objet de l'association politique des Français est de prospérer par des travaux pacifiques, d’une utilité positive » (2), Saint-
(4) Saint-Simon, L'Organisateur, p. 54. Sur la doctrine économique de Saint-Simon, voy. l’article de M. Elie Halévy dans la Revue du Mois du 10 décembre 1907.
(2) Œuvres, t. XXII, p. 97.