SAINT CASSIEN
Fondateur de l'Abbaye de Saint-Victor
. Le V* siècle qui a donné & la Provence tant de $aints et tant de grands hommes, n'en a peut-être. pas produit de plus célèbre que Cassien, dont le nom rappelle les plus antiques souvenirs de notre histoire religieuse. Mais ce nom, le seul sous lequel soit connu le fonda*teur de l'abbaye de Saint-Victor, n'est qu'un surnom^ son nom véritable est Jean. Prosper d'Aquitaine dans sa chronique, à la date.de 433, l'appelle express^ément a le moine Jean, surnommé Cassien » (Prosper d'Aq. — Theodosio XIV et Maximo coss.). D'ailleurs, c'est le nom de Jean que notre saint lui-même se donne dans ses conférences, par la bouche de l'abbé Nesteros qu'il visita en Egypte, (Confër, 14* c. 9).|
S'il faut en croire Gennade, Cassien était né dans la Scythie (ch. 61), vaste région située au nord de la mer Noire^ du Caucase et de la mer Caspienne, et dont les limitas sont mal définies. Mais pareequ'il est impossible d'admettre qu'un écrivain aussi instruit et élégant appartienne à un peuple étranger à toute civilisation, on lui assigne ordinairement pour patrie le diocèse de Tbr^ice ou petite Scythie, entre Constayitinople et le Danube.
Cela même souffre difficulté. Cassien parle trop correctement le latin, pour être originaire d'une province où cette langue était inconnue. De plus, il fait de son pays natal une description qui ne peut convenir aux montagnes de la Thrace et aux marécages du Danube, a Nous avions sans cesse devant les yeux, dit-il, les lieux où est le patrimoine de nos ancêtres, ces contrées agréables et charmantes, ces douces solitudes si utiles à nos projets. » (Conf, 24% ci). Enfin, Cassien avait une sœur, qui semble avoir habité non la Scythie mais la Provence, car il recevait sa visite alors qu'il était devenu moine, c'est-à-dire évidemment quand il était à Marseille. (De Cœnob. Inst, 1. xi, c. 17).
Ces diverses raisons ont suffi pour persuader à divers historiens que notre Saint était provençal , et qu'en fondant son monastère à Marseille il s'était conformé à son premier projet d'introduire l'institut monacal dans son propre pays, et près de sa famille dont il espérait recevoir aide et soutien. (Conf. 24% c. 1.7. 8), Il n'aurait pas tenu compte des recommandations de l'abbé Abraham, qui lui conseillait de fuir sa patrie et le voisinage de ses parents. (Ibid).
C'est donc que Gennade se serait trompé, ou que quelque copiste maladroit lui aurait fait dire ce qui n'était pas dans sa pensée. En effet si au lieu de <c Cassien, Scythe de nation », on lit « Cassien le scythe^ » cette appellation peut se comprendre par « Cassien le solitaire de Scété, » titre qui lui aurait été donné à cause de son long séjour dans ce désert de l'Egypte ; et cette supposition n'a rien d'irrationnel, la Scythie et Scété se désignant en latin par un même mot.
Pour ne rien omettre, disons que le Sanctoral de l'abbaye de Saint-Victor fait naître Cassien à Athènes,
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et en même temps le dit originaire de Scythie. Le P. Guesnay, qui a suivi le Sanctoral, raconte gravement que son père était Scythe, que sa mère était Athénienne, et qu'il naquit à Athènes. (Cass. IlL 1. i. c. i).
On met la naissance de Cassien aux environs de l'année 36o ; et c'est avec raison, parce que 25 ans plus tard à peu près, bien que jeune encore, il avait déjà commencé ses longs et pénibles voyages. Il nous apprend lui-même que ses parents étaient riches et pieux. Il comptait en effet qu'ils ne mettraient aucun obstacle à ses projets de vie religieuse, et même qu'ils lui faciliteraient avec joie la fondation d'un monastère, lui fournissant les choses nécessaires à la vie et le débarrassant des soucis temporels. (Conf. 24* c. i).
Cassien, encore presque enfant, fit l'apprentissage du cloître loin de sa famille et de son pays, en Palestine, dans le monastère de Bethléem. A cette époque de ferveur, tous les esprits et tous les cœurs se tournaient vers la Terre-Sainte; on y venait des pays les plus éloignés, et les pèlerins se pressaient au berceau et au tombeau du Sauveur. Sainte Paule dans sa lettre à Marcella lui peint ce concours des peuples chrétiens, et elle lui dit : « Tout ce qu'il y a d'illustre dans la Gaule vient ici. » (Hist. de sainte Paule c. i3). Il ne faut donc pas s'étonner que Cassien soit allé de Provence recevoir à Bethléem les premières leçons de la perfection chrétienne.
Le monastère qu'il habita était bâti même sur la crèche de Notre-Seigneur {de Cœnob. Inst. 1. 3, c. 4). Ce n'était donc pas le monastère que sainte Paule construisit de 386 à 389 pour saint Jérôme et ses disciples ; car elle l'établit hors de Bethléem, au nord et un peu à l'écart, près du tombeau du roi Archelatis.
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(Hist. de sainte Paule^ c. xi]. Le couvent de Cassfien était sans doute appuyé à Téglisç que sainte Hélène avait élevée sur la grotte de la Nativité.
Dans ce couvent, le pieux jeune homme contracta une étroite amitié avec un moine nommé Germain, qui était de son pays, et même, semble-t-il, de ses parents, bien que plus âgé de lui [Coll. 14. c. 9). Ils confondaient leurs familles dans leur affection et aussi dans leurs espérances , se flattant de réaliser avec Tappui des leurs les projets qu'ils formaient pour l'avenir. [Coll. 24, ci). L'intimité des deux religieux était telle qu'ils passaient pour frères ; mais ils étaient frères selon l'esprit, non selon la chair. (Coll. 16, c, il. Les deux amis occupaient la même cellule ; ils y reçurent un troisième compagnon, dont la venue devait avoir une influence décisive sur leur vie religieuse.
Un jour arriva à Bethléem un vieillard qui demandait à être admis comme novice parmi les frères du couvent. .L'abbé l'accueillit et l'associa à Germain et à Cassien. Cet étranger n'était que depuis peu dans leur compagnie, quand un moine égyptien vint visiter les Saints-Lieux, et reconnut en ce modeste novice Pinufius , l'abbé d'une des grandes congrégations du désert de Scété, qui par humilité, avait abandonné son monastère et s'était réfugié près de la crèche du Sauveur. Et ce n'était pas la première fois que ce saint homme fuyait ainsi la réputation que sa sainteté lui avait faite. Il s'était caché pendant trois ans au fond de la Thébaïde, et y avait été semblablement découvert par un moine venu de Scété. Ramené auprès des siens, il avait peu de temps après trompé leur vigilance, et s'était embarqué pour la Palestine, où il espérait échapper à toutes leç recherches. (De Cœnob, InsL 1. 4, c. 3o, 3i. — Coll. 20, c. i).
Pinufius fut donc une seconde fois contraint de retourner à son monastère ; mais son humilité avait fait une vive impression sur Tesprit de Cassien et de Germain^ et l'on peut bien croire qu'il fut pour beaucoup dans le désir qu'ils conçurent de visiter les saints de Scété et de la Thébaide.
Us obtinrent de leurs supérieurs l'autorisation d'accomplir ce pieux dessein (ColL i6, c. i), et s'étant embarqués pour l'Egypte, ils vinrent aborder à Thennesus, ville située au bord de la mer, et au milieu des étangs, a Tembouchure, croit-on, de la branche la plus orientale du Nil.
La date de ce voyage n'est pas exactement connue ; mais de l'avis de tous, il ne peut être postérieur à l'an 390. C'est encore trop le retarder. En 390, saint Jérôme était déjà établi dans son monastère de Bethléem. Comment se pourrait-il que Cassien ne dît nulle part avoir vécu dans le voisinage de ce grand docteur? L'arrivée de Cassien en Egypte, dut même précéder la visite que saint Jérôme et sainte Paule firent en 386 au désende Scété. S'il était venu après eux, les moines de cette contrée n'auraient pas manqué de lui rappeler ce souvenir, à lui qui arrivait de Bethléem où il aurait vu saint Jérôme au retour de son pèlerinage.
. Nous mettrons donc le voyage de Cassien à l'an 385 au plus tard. Notre saint était jeune encore {ColL 14. c. 9) ; il ne devait pas avoir beaucoup plus de vingtcinq ans.
A Thennesus, Germain et Cassien se rencontrèrent ; avec le bienheureux Archebius^ qui fiprès avoir pratiqué 37 ans la vie cénobitique, avait été enlevé à son monastère et sacré évêqùe de Panephysis, port de mer situé au milieu du delta. Archebius était venu à Thenne-
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sus pour Télection de Pévêque de cette ville. Il reçut nos pèlerins avec charité, et ayant appris leur désir de voir les Pères de la Haute-Egypte, il les engagea à ne pas passer sans visiter les monastères voisins. Prenant donc sa peau de chèvre et son bâton, comme faisaient tous les moines de ce pays quand ils se mettaient en voyage, il les conduisit lui-même à sa ville épiscopale.
(Coll. XI. c. I. 2. 3. 4).
Le premier couvent où il les introduisit fut celui de l'abbé Chasremon, qui les entretint de la perfection chrétienne. De là ils se rendirent chez l'abbé Nesteros [Coll. 14. c. i),puis chez l'abbé Joseph, dont la celle n'était guère distante que de six milles (Coll. i5. c. 10). L'abbé Joseph, bien qu'il fût égyptien, parlait la langue grecque, ce qui permit aux voyageurs de s'entretenir avec lui sans interprète (Coll. 16. c. i).
Heureux de trouver auprès de ces hommes vénérables les enseignements qu'ils étaient venus chercher, Cassien et Germain sentaient croître en eux le désir de prolonger leur séjour dans les couvents d'Egypte. Cependant ils avaient promis à leurs supérieurs de retourner promptement à Bethléem (Coll. 17, c. 2). Ils exposèrent à Joseph le trouble et l'anxiété de leur conscience, et rassurés par lui, ils se décidèrent à rester, se contentant d'écrire fréquemment à leur monastère (Coll. 17, c. 3i).
Ils allèrent donc à Diolcos, sur un des sept bras du Nil; ils virent aux environs l'abbé Piammon (Coll. 18, c. i), puis l'abbé Paul, dans le monastère duquel ils s'entretinrent ayec le moine Jean , vieillard d'une grande sainteté (Co//. 19, c. i).
Mais il était une visite qui leur tenait fort à cœur. Ils voulurent revoir, près de Panephysis , ce saint
Pinufius qu'ils avaient connu en Palestine, leur compagnon de cellule dans le monastère de Bethléem. Il les reçut comme de vieux amis, et leur demanda instamment de se fixer auprès de lui. Mais il dut céder à leur désir de visiter le désert de Scété, et il les laissa partir (Coll. 20, c. XI. — Coll. i8, c. i).
Nos voyageurs abordèrent donc enfin cette fameuse solitude, qui s'étend à l'ouest du Nil, près des monts Nitria. Là, sur les conseils de l'abbé Moyse, ils embrassèrent le genre de vie des moines de ces contrées, et s'astreignirent au jeûne le plus sévère, se contentant pour toute nourriture de deux petits pains, qui ensemble ne pesaient pas une livre [Coll. 2, c. 18, 19, 20). De Scété ils passèrent dans la Haute-Egypte, jaloux d'entendre les saints qui ont illustré la Thébaide, et de profiter de leurs conseils.
Il y avait sept ans que Germain et Câssien étaient en Egypte (Coll. 17, c. 3i) ; c'était en l'année 391, au plus tard, si, comme nous l'avons dit, ils étaient venus de Bethléem avant 386. La date de toutes ces pérégrinations de nos deux moines est incertaine. Tillemont remarque seulement qu'ils étaient dans la Thébaide avant la mort de saint Jean de Lydople, c'est-à-dire avant 394, puisque l'abbé Abraham leur cite l'exemple de cet illustre solitaire, et leur parle de lui comme encore vivant (Coll. 24, c. 26).
Ils reconnurent qu'il était temps d'accomplir la promesse qu'ils avaient faite en partant à leurs supérieurs. Ils se décidèrent donc au retour, et revinrent à Beth* léem se remettre sous l'obéissance des Anciens ; mais ils conservaient toujours l'espérance d'obtenir à nouveau la permission de revenir en Egypte. En effet, peu de temps après, cette année même, croit-on (Hist. litté-
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rairéj , ils reprirent le chemin du désert de Scété , accompagnés par les vœux de tous leurs frères de Bethléem, et libres de tout engagement {Coll. 17, c. 3i).
Nous ne pouvons suivre Cassien et Germain dans ce second pèlerinage. Nous savons seulement qu'ils étaient dans le monastère de Tabbé Isa^c, quand y arriva une lettre pascale de Théophile, évêque d'Alexandrie, lettre dont les moines d'Egypte ne voulurent pas admettre la doctrine , la croyant entachée d'hérésie {ColL 10, c. 2). Or, cette lettre et les troubles qu'elle occasionna sont, d'après Tillemont, de l'an 399.
Cassidn et Germain restèrent donc en Egypte jusqu'à la fin du IV* siècle, en sorte que leur second séjour en Scété fut plus long que n'avait été le premier. Ils semblent s'être alors affiliés à une des maisons religieuses de ces contrées, puisque Cassien, en parlant de l'abbé Paphftuce, l'appelle « prêtre de notre congrégation » (ColL 10. c. 2).
Là cependant ne devaient pas s'arrêter les pérégrinations de Cassien et de son compagnon; ils allaient bientôt changer de climat et de vie, passer du désert au tumulte de la grande ville, et de la contemplation au mouvement des affaires. Tout-à*-coup, sans que nous puissions deviner les motifs et l'occasion de leur changement , nous les voyons bien loin de l'Egypte , à Constantinople. Tous deux appartenaient alors au clergé de saint Jean-Chrysostôme, Germain comme prêtre, Cassien comme diaicrQ (Théodore); et ces dignités, ils les avaient reçues des mains de ce grand évêque^ au moins le savons-nous sûrement pour Cassien (Gennade c. 61).
Dans ces temps troublés, et au milieu des luttes qui bouleversaient Constantinople, ils restèrent constam-
ment fidèles à saint Jean, qui leur avait confié la garde du trésor de l'Eglise. Le 20 juin 404, le saint fut jeté en exil pour la seconde fois, et au même moment un incendie terrible dévora sa cathédrale. Le trésor ayaiit été providentiellement préservé du feu , Cassien et Germain en firent dresser l'inventaire par les officiers de l'empereur.
L'année suivante, 405, le clergé de Constantinople les envoya à Rome, porteurs de lettres destinées à informer le Pape saint Innocent des maux qui affligeaient l'Orient. Ils avaient en même temps la mission de solliciter le Saint-Siège en faveur de Jean-Chrysostôme. Us apportèrent l'inventaire du trésor, pour disculper le saint évêque, dont on accusait les partisans d'avoir mis eux-mêmes le feu à l'église, sans doute dans un but de pillage, quoique Théodore ne le dise pas (Baronius An. 404, § 78).
A Rome nous perdons les traces de Cassien, puis nous le retrouvons en Provence, à Marseille, sans que nous puissions savoir quand et comment il y est venu. Les uns mettent son arrivée dans notre ville à l'année qui suivit son voyage à Rome, les autres la fixent à 41 5 seulement. Ni les uns ni les autres n'appuient leur dire de bonnes raisons ; mais les derniers semblent le plus loin de la vérité ; Cassien a trop fait à Marseille, pour avoir commencé si tard.
A partir de ce moment, Cassien nous apparaît seul ; il n'est plus parlé de Germain. Sans doute ce dernier était mort; car on ne peut supposer que de pareils amis se fussent séparés. Le P. Guesnay veut fort gratuitement que Germain soit venu à Marseille avec liotre saint, et y ait fini sa vie aux environs de 419. [Cas. HLj L I, c. 5!.)
Selon toute apparence, Cassien arriva donc à Marseille au moment où la Provence, détachée de l'Empire, obéissait au tyran Constantin. En 41 1 , les armes victorieuses de Constance la rendirent à Honorius, et malgré l'invasion des Barbares, cette belle province devait rester romaine soixante ans encore.
Le disciple des anachorètes, le diacre de saint Jean- Chrysostôme fut reçu avec honneur par l'évêque Procule, qui l'attacha à son clergé. Même il l'ordonna prêtre (Gennade^ c. 61); mais non sans résistance, parait-il, car, dans ses Institutions, Cassien se plaint d'avoir souffert violence : « Je n'ai pu, dit-il, échapper aux mains de l'évêque » [De Cœnob. Inst.^ L xi, c. 17.); et cette plainte ne peut s'entendre que de son élévation à la prêtrise.
Le moment était venu pour le saint abbé d'appliquer enfin les leçons qu'il avait recueillies en Egypte, et d'introduire en Occident la vie cénobitique, telle qu'elle était pratiquée par les Pères du désert. Il fonda à Marseille deux monastères [Gennadej c. 61), l'un pour les vierges, l'autre pour les hommes. Le premier prit dans la suite des temps le titre de Saint-Cassien, puis celui de Saint-Cyr, celui de Sainte-Marie, et enfin celui de Saint-Sauveur. Il a subsisté jusqu'à la Révolution française. Le second est la célèbre abbaye de Saint- Victor.
Au sud du port de Marseille, et au pied de la colline qui porte aujourd'hui la basilique de Notre-Dame de la Garde, étaient d'antiques cimetières phocéens et romains, et au milieu de ces cimetières s'ouvrait dans la roche vive la catacombe chrétienne, qui gardait les reliques de saint Lazare, de saint Victor et de nos autres martyrs. C'est là que Cassien établit son monastère. Il
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eut sans doute .pour première église la chapelle de Notre-Dame de Confession, qui depuis 25o ans déjà s'élevait à l'entrée de la catacombe , cachée dans la profondeur d'une carrière abandonnée. Bientôt de cette excavation Cassien fit. une basilique souterraine, en élevant d'épaisses murailles contre le rocher, et en jetant des voûtes au-dessus. Sur cette crypte, il bâtit ensuite l'église de son abbaye. La crypte fut dédiée en l'honneur de la Sainte-Vierge et de Saint Jean-Baptiste, et l'église supérieure en l'honneur des saints Apôtres. (Cart. de SainUVictor^ c. 14.)
Ce monastère, Cassien le fonda aux environs de Tan 41 5. Nous voyons, en effet, qu'il est appelé « Père des serviteurs de Dieu », c'est-à-dire abbé d'une congréga* tion de moines, dans la lettre que lui écrivit saint Castor, évêque d'Apt, que l'on sait mort vers l'an 419 ; et d'ailleurs lui-même, dans le livre qu'il dédia au même saint Castor, parle de sa profession religieuse et de son séjour dans un couvent {De Cœnob, Instéy 1. 4, c. i5).
Le nombre de ceux qui se rangeaient sous la direction de notre saint tut bientôt si considérable, que le mo« nastère marseillais ne put les contenir. Cinq mille religieux lui obéissaient. (Cart de Saint- Victor, c. 532.) La tradition nous les montre se disséminant aux environs de la ville, dafis les montagnes, dans la vallée de l'Huviaune, çt fondant des chapelles et des prieurés dans toute la région voisine. Nous les trouvons à Manosque (Columbi^ Virgo Romig.), à la Sainte- Baume, et à Saint-Maximin , auprès du tombeau de sainte Magdelfine. (Albanès, Le Couvent royal de Saint-Maximin.)
Cette grande congrégation devait prospérer et couvrir de ses maisons religieuses le sol de la Provence, jus-
qu'au moment des invasions sarrasines. Mais alors , surtout à partir des dernières années du IX' siècle, les Arabes venus d'Espagne pillèrent et détruisirent les prieurés dépendant de Saint-Victor. L'abbaye, ellemême , abandonnée par ses moines , tomba bientôt presque en ruines, et devint l'habitation des bêtes fauves. Quelques années après , quand l'évêque et les vicomtes de Marseille entreprirent de la restaurer, ils n'en trouvèrent plus les anciens maîtres; la tourmente avait emporté les Cassianites, et les enfants de saint Benoît furent appelés à leur succéder.
Mais nous n'avons pas à faire l'histoire, d'ailleurs impossible , du monastère • de Saint-Victor ; de ces premiers siècles de son existence, nous ne savons guère que ce qui concerne son saint fondateur.
Les soins et les peines du gouvernement lui faisaient regretter le paisible silence des laures de la Thébaïde, et souvent il se prenait à désirer la solitude pour se retrouver avec lui-même et avec Dieu. Alors, emporté par un attrait irrésistible, il abandonnait la ville, il fuyait les moines eux-mêmes, et s'enfermait dans le désert. Il s'était construit un ermitage au pied d'une montagne qui a pris et conservé son nom, à une petite distance de la baume où Magdeleine passa 3o années dans la pénitence et la contemplation. Il venait dans cet ermitage, surtout au temps du Carême, se livrer aux pratiques de la plus austère mortification, jeûner et prier. Il repassait dans sa mémoire les enseignements des Pères de Scété, il les méditait, et les appropriait au climat et aux mœurs de l'Occident. De ces méditations sont nés les livres qui portèrent si loin sa réputation^ et firent de lui le grand législateur des monastères de Provence*
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Nous avons dit que saint Castor d'Apt avait écrit à Cassien \ il lui avait demandé les règles qui doivent régir la vie monacale, et les principes sur lesquels repose la direction des âmes. Cassien lui répondit par ses Institutions des Moines, grand ouvrage eti douze livres, qui traite des occupations du religieux^ du noviciat, dû la prière, des viees à éviter et des vertus à acquérir.
Ces doctes et pieuses leçons firent une telle impression dans les esprits, et enflammèrent tellement l'ardeur des moines pour les études ascétiques^ que Saint Castor^ organe du désir de tous, demanda à Cassien de faire participer l'Eglise de Provence du trésor spirituel qu'il avait amassé en Orient, et d'ex« poser dans un livre nouveau les conférences doctrinales qu'il âVait eues avec les solitaires de Scété^
A sa prière, Cassien écrivit ses dix premièi'es côiifér rences ; il les envoya au moine Helladius^ et à l'évâque saint Léonce^ frère de Castor, car celui-'ci était mort avant qu'elles ne fussent achevées.
Saint Honorât^ fondateur et abbé de Lérins, et le grand saint Eucher, supplièrent alors Cassietl de (Continuer son œuvre, et ils obtinrent de lui les sept conférences suivantes^ Elles parurent dvant que saint Honorât fût appelé au siègâ épiscopal d'Arles, comme il paraît par la préface qui les accompagne, c'est-à-^dire avant l'année 426.
Enfin Cassien dédia lés sept dernières conférences à Jovinien, Minervius et Léonce, moines et anacho^ rètes, et à Théodore, fondateur du monastère des lies Stœchadeë.
Tous ces ouvrages rendirent de 'plus en plus célèbre le nom de Cassien. Malheureusement ils contenaient
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certaines doctrines entachées d'erreur, qui introduisirent dans l'Eglise un ferment de trouble. Les Institufions des Moines^ dans le 12* livre, reproduisaient les erreurs de Pelage. Il est vrai que Cassien ne les appuyait pas nettement de son autorité, et que d'ailleurs, à. cette époque, l'hérésiarque breton n'avait pas été encore condamné; mais c'était trop qu'il parût favoriser des maximes que combattaient ouvertement ^saint Augustin et tant d'autres évêques.
La 3* conférence, et la 1 3% émirent des idées nouvelles sur la nature de la Grâce. Sans dire, comme Pelage, que le Libre Arbitre suffit à l'homme pour se sauver, elles lui attribuaient l'action première dans l'œuvre de la sanctification ; en sorte que le commencement du salut dépendrait non de celui qui sauve, mais de celui qui est sauvé. Cette erreur porte dans l'histoire de l'Eglise le nom de Semipélagianisme.
Ces doctrines se répandirent avec une funeste promptitude ; elles furent adoptées par les prêtres de Marseille; les moines de Lérins les embrassèrent avec ardeur, et plusieurs saints personnages les fortifièrent de leur adhésion. Cependant elles avaient aussi des adversaires qui les combattaient courageusement. Le débat s'échauffait ; la discussion n'amenait pas la lumière ; les évêques, pour la plupart hésitants et incertains de la Vérité, attendaient et laissaient le champ libre aux opinions.
C'est alors qu'arriva à Marseille le livre de saint Augustin De la Correction et de la Grâce. Ce livre, qui traitait les questions en litige parmi le clergé provençal, donna de nouvelles forces aux défenseurs de la foi orthodoxe, mais il ne contenta pas tous les esprits, et ne mit pas fin à la lutte.
A l'encontre des prêtres et des moines hostiles à saint Augustin, nous voyons à ce moment deux hommes prendre avec une admirable énergie la défense de la Grâce. Ce sont deux laïques : Hilaire et saint Prosper. Hilaire, sans doute un provençal, avait connu le grand évêque d'Hippone, et avait vécu auprès de lui ; Prosper arrivait d'Aquitaine ; il semble que la Providence l'eût amené à Marseille, exprès pour l'opposer aux erreurs qui avaient pris naissance dans cette ville. Tous deux écrivirent à saint Augustin, lui exposèrent l'état de la question, lui témoignèrent que plusieurs hommes de bonne foi avaient eu l'intention de le consulter, et le prièrent de vouloir bien intervenir par une définition simple et claire de la Grâce et du Libre Arbitre.
Saint Augustin n'hésita pas à prendre action, et leur répondit en leur envoyant, vers la fin de 429, un livre sur la Prédestination des Saints et un autre sur le Don de la Persévérance,
En même temps, Prosper publia une lettre à son ami Rufin, dans laquelle il stigmatisait l'obstination, l'entêtement des adversaires de la Grâce. C'était en 429 ou 430. A cette même époque, ou à peu près, il écrivit son poème contre « les Ingrats » ; et par ingrats il entendait les semipélagiens, parce qu'il n'y a pas de plus noire ingratitude que de méconnaître les dons de Dieu. (Histoire Littér.)
Enfin Hilaire et Prosper prirent, vers 43 1 , le parti d'aller à Rotne demander une décision dogmatique au Pape saint Célestin. Ils obtinrent de lui une lettre aux évêques des Gaules, dans laquelle le Pape se plaignait de leur inaction, et leur enjoignait de se prononcer contre l'erreur. (Patrol., t. 5o.)
Saint Prosper écrivit encore en 432 son livre Contre
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le Cotiféreneier, où il ne craignait pas d^ prendre dirçctement à parti Cassien et »es çonférencç^.
Malgré ce nouvel effort de son isèle, le débat nç fut pas clos encore, La doctrine des prêtrçs de Marseille resta pn sujet de controverse, controverse ardente, qui ne fut pas exempte d^aveuglement et de passion, mais dans laquelle néanmoins les adversaires dç saint Augustin purent entrer de bonne foi, puisqqe l'Eglise ne trancha définitivement la question qu'çn H99 9u Copcile d'Orange.
Tandis que le Semipélagianisme agitait ainsi la Pro^ vence, une autre hérésie naissait ep Orient. Ne^torius, nommé en 428 patriarche de Constantinople, enseignait qu'en Jésus-Christ il y a deux personnes; l'homme et le Dieu, et que la Sainte-Vierge, mère de l'homme, n'est pas mare de Dieu, Saint Léon, archidiacre de Rome, ^ui devait bientôt être élu Pape, demanda à Cassien de combattre cette erreur nouvelle. Il avait, pour s'ar dresser h lui, plus d'un mgtif, l\ empêchait par là les semipélagiens de se laisser entraîner dans une seconde chute, par amour de la nouveauté. Ensuite peu d'hommes étaient capables comme Cassien de traiter des matières aussi difficiles, i^nfin Cassien possédait parfaitement le grec ; il avait appartenu au clergé de Constantinople, qui le connaissait et l'estimait, et sa parole devait être écoutée en Orient.
Notre saint se mit au travail, aussitôt qu'eut paru la lettre que saint Célestiri écrivit à Nestorius pour l'engager k se rétracter, c'e^t-à-dire après le 1 1 août 430. .11 combattit Nestorius dans un ouvrage plein de science et de piété, qu'il publia sous le titre de VIncarnation du Christ^ alors que Nestorius était encore évêquç de Çpnstantinople, c'est-à-dire avant le Concile d'Ephèse,
en43i. C'çst le seul livre qu'il ait écrit en grec, et encore paraît-jl l'avoir tra4uit lui-même en latin, iHist. Littér.)
Cette polémique fournit à Cassien l'occasion de témoigner de l'orthodoxie de sa foi. Il sut en profiter, et condamna Pelage et. son sectateur Leporius, sç faisant un honneur d'avoir contribué à la rétractation dQ ce dernier, (De Incarnat, ^ c, 4.)
Le traité sur l'Incarnation fut le dernier livre quç composa Cassien, Gennadç nous dit en effet ; « Pap cet ouvrage, il finit à Marseille ses écrits çt sa vie, sou^ I9 règne de Théodose et de Valeminîen »,
Ce texte de Gennade ne nous donne pas la date de la mort de notre saint, car Théodose et Valentinien ont régné ensemble un fort long temps, de 424 à 450. Nous savons toutefois que Cassien vivait çncore en 430, puisque c'est l'année où il écrivit contre Nestorius, et même en 432, comme on voit dans le livre que saint Prosper publia contre les Conférences à cette date. La chronique du même Prosper nous parle encore de Iqi l'année suivante : « Le moine Jean, surnommé Cassieq, écrivain distingué et éloquent de Marseille ». Enfin il est de tradition parmi nous, et cette tradition s'appuye sur des documents du XI* siècle (Cart. de Saint-Victor^ c. 14.), que Cassien était encore en ce monde en 440, et qu'à cette année saint Léon-le-Grand , que le Pape Sixte III avait envoyé dans les Gaules, ayant été appelé au Souverain Pontificat, fit faire en sa présence la dédicace des deux églises du monastère construit par le saint abbé. Cassien arriva donc à une grande vieillesse, et le sanctoral de Saint-Victor n'hésite pas à ne le faire mourir qu'à l'âge de 97 ans.
Cassien fut enseveli dans l'abbaye qu'il avait fondée.
Nous. ne saurions dire en quel lieu; mais «e«fut sans doute dans l'église inférieure, puisque c'«st là que bien des années après nous retrouvons son corps. Ses osse* ments étaient déposés dans une tombe de marbre blanc, soutenue par quatre colonnettes ; et cette tombe était placée sous un arceau roman ménagé dans le mur qui fermait autrefois la chapelle de Saint-Ysarn.Une lampe brûlait constamment devant les saintes reliques. (Kothen. Cryptes de Saint-Victor^ p. 64.)
On avait extrait de ce sarcophage la tête et le bras droit du saint abbé, que le Pape Urbain V fit enfermer dans des châsses d'argent rehaussées de pierreries, pour les exposer à la vénération des fidèles. (Tillemont.) Ordinairement ces deux châsses étaient conservées dans une armoire, à droite de l'autel majeur de l'église haute. (Cass, IlL, 1. 2, c. 22.)
Les reliques de Cassien ont été profanées par la Révolution française, comme toutes celles que gardait l'abbaye de Saint-Victor, et son tombeau a été placé dans le musée archéologique du Château-Borély sous le n" 1 15.