‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 13 sur 40 · AOUT · texte numérisé non relu

AOUT

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Qaam protezit familiam semper servet incolumem.

A saint Théodore, qui avait occupé avec tant de gloire le siège épiscopal de Marseille, succéda saint Sérénus. C'était vers l'année SgS. Une tradition, acceptée par le Propre du Bréviaire, veut que le nouveau prélat ait été sacré à Rome par le Pape saint Grégoire-le-Grand ; mais nous ne voyons pas sur quoi repose cette opinion, que nous ne pouvons ni repousser ni affirmer.

Quand saint Sérénus fut nommé évêque, les luttes politiques, qui avaient troublé l'épiscopat de son prédécesseur, étaient finies. Childebert II régnait sans partage sur la Provence depuis SgS. Il mourut en Sgô, et laissa ses états à ses deux fils : l'Austrasie à Théodebert, et la Bourgogne à Thierry.

Cette période fut marquée par une des plus grandes œuvres de la papauté. Saint Grégoire, malgré les difficultés sans nombre qui l'assiégeaient dans Rome même, travaillait à étendre au loin la foi catholique, et entreprenait la conversion de l'Angleterre encore

idolâtre. Le vénérable Bède raconte qu'avant son élévation au souverain pontificat, étant un jour descendu au forum, Grégoire vit mettre en vente, avec toutes sones de marchandises, des enfants de belle stature et de noble visage. Emu de compassion, il demanda qui ils étaient, et ayant appris qu'ils appartenaient à la nation des Angles : « C'est avec raison, dit-il, qu'on les nomme ainsi, car ils ont une figure d'anges ». Il supplia le Pape d'envoyer des missionnaires prêcher la foi dans la Grande-Bretagne, et s'offrit lui-même pour cette œuvre difficile; mais les Romains ne purent consentir à le voir s'éloigner, et s'opposèrent à son départ. (Bède, 1. 2, c. I.) Quand il eut été appelé au gouvernement de l'Eglise, saint Grégoire reprit ce projet, et en 596 il envoya en Angleterre une mission sous la conduite du moine Augustin, qu'il avait fait prieur de son monastère de Saint-André.

Augustin et les siens se mirent en route, et vinrent en Provence. Nous savons qu'ils se rendirent à Aix, où ils furent reçus par l'évêque Protasius avec les plus vits témoignages de la charité chrétienne. (Saint Grégor. Regestum^ 1. 6, ép. 55). Mais ils semblent ne pas avoir alors dépassé cette ville. Effrayés des périls qui les attendaient au milieu d'une nation barbare et farouche, ils hésitèrent à poursuivre leur entreprise, et restèrent anxieux, n'osant ni continuer leur route ni revenir sur leurs pas. (Bède, 1. i, c. 23). Ils se déterminèrent enfin à séjourner en Provence, probablement dans le monastère de Lérins, pendant qu'Augustin, le chef de la pieuse expédition, irait à Rome exposer au Pape la perplexité de leurs âmes, et demander des ordres.

Saint Grégoire n'était pas homme à s'arrêter devant les obstacles, et à renoncer par faiblesse à son généreux

dessein. Il réchauffa le zèle d'Augustin, le raffermit dans sa première résolution, et le renvoya à ses moines avec une lettre non de reproches mais d'encouragement, les excitant par la promesse des récompenses éternelles à ne pas s'arrêter dans le service de Dieu. (Saint Greg., 1. 6, ép. 5i). Cette lettre est du 23 juillet 596.

En même temps le Pape écrivait à divers évêques des Gaules, leur demandant d'accueillir et d'aider les missionnaires de tout leur pouvoir. Parmi ces lettres, qu'Augustin devait remettre lui-même à leurs destinataires, il en est une pour saint Sérénus. Cette lettre, qui nous montre l'estime que saint Grégoire professait pour le saint évêque de Marseille, est ainsi conçue :

« Bien qu'auprès des évêques, animés de la charité de Dieu, des religieux n'aient besoin d'aucune recommandation, cependant le moment est opportun pour vous écrire, et nous expédions nos lettres à votre Fra* ternité, vous informant que le porteur des présentes, le moine Augustin, dont nous connaissons le zèle, et d'autres moines avec lui sont envoyés par Nous, avec l'aide de Dieu, pour travailler au bien des âmes. Que votre Sainteté les assiste avec un zèle sacerdotal, et leur procure tout ce dont ils ont besoin. Et pour que vous vous empressiez à leur venir en aide. Nous vous faisons connaître le but qu'ils poursuivent, certain que lorsque vous le connaîtrez, vous faciliterez leur entreprise avec dévouement, par amour de Dieu, car c'est une chose essentielle.

« Nous recommandons en outre à votre charité le prêtre Candide, notre fils commun, que nous envoyons administrer le petit patrimoine de notre Eglise, Données le xdes calendes d'août. Indict. xiv; «c'est-à-dire le 23 juillet 596.

Saint Augustin et ses compagnons vinrent donc à Marseille. On peut supposer avec quelle joie les reçut saint Sérénus, et par quels efforts de zèle il répondit à la confiance que lui témoignait le Souverain-Pontife. Avec son secours, les missionnaires continuèrent leur voyage. Saint Augustin, après de miraculeux succès, devait retourner en Provence, sinon à Marseille, dès l'année suivante ; et c'est des mains de Virgile, métropolitain d'Arles, qu'il vint recevoir l'onction épiscopale.

Dans le dernier paragraphe de sa lettre, saint Gré goire-le-Grand recommandait à Sérénus le prêtre Candide, administrateur du patrimoine de saint Pierre.

On entendait par là certaines propriétés, que l'Eglise de Rome avait dans les divers pays chrétiens. Ce patrimoine, dans les Gaules, consistait dans des métairies (S. Greg., 1. 5, ép. 3i); il était de minime importance, car le Pape l'appelle constamment patrimoniolum. Les revenus de ces propriétés servaient aux besoins généraux de l'Eglise et à toutes sortes d'oeuvres charitables. Les instructions, que saint Grégoire donna à Candide, portaient tantôt de racheter des esclaves anglais, âgés de 17 a 18 ans, qu'il voulait faire élever chrétiennement dans les monastères de Rome (S. Greg., 1. 6, ép. 7), tantôt de délivrer de la servitude quatre frères que retenaient captifs des juifs de Narbonne (Ibid., 1. 7, ép. 24), tantôt d'acheter sur place des vêtements pour les pauvres, et de les lui envoyer à Rome. (Ib., 1. 6, ép. 7). A cette époque, la misère était grande dans la capitale du monde chrétien ; le Pape sollicitait en tous pays la charité des fidèles, et nous voyons l'abbé de Lérins, Etienne, lui expédier des plats

et des écuelles, sans doute façonnés par les religieux de son monastère. (Ib., 1. 6, ép. 56.)

Des détournements, prolongés pendant plusieurs années, avaient entamé ce patrimoine de l'Eglise romaine. Saint Grégoire s'en plaignit à Brunehaut et à Childebert, en leur recommandant Candide, et il les sollicita de seconder le nouvel administrateur dans la revendication des biens de saint Pierre. (Ib., 1. 6, ép. 5 et 6.) Ce n'étaient cependant pas les officiers royaux, ni les particuliers, qui s'étaient rendus coupables de ces détournements. Le Pape en écrivant à saint Virgile, évêque d'Arles, accuse son prédécesseur d'avoir appliqué ces revenus à des besoins auxquels ils n'étaient pas destinés. (Ib., 1. 6, ép. 53). Ce prédécesseur de Virgile était Licerius, référendaire du roi Contran, qui, en 586, était monté sur le siège métropolitain des Gaules. Peut-être même ces abus avaient-ils commencé dès l'épiscopat de Sapaude, puisque saint Grégoire s'adressant à l'évêque d'Aix, Protasius, lui demande de faire connaître à Virgile quels sont ces revenus indûment perçus, ce qu'il doit savoir parfaitement pour avoir été sous Sapaude vidame de l'Eglise d'Arles, c'est-à-dire administrateur du temporel. (Ib., 1. 6,

ép. 55.)

Ces détournements avaient été sans doute faits de bonne foi, et pour pourvoir à des besoins locaux urgents, car ils s'étaient produits pendant que le patrimoine de saint Pierre était géré par un homme intègre, qui avait toute l'estime et toute la confiance du Pape. (Ib., 1. 3, ép. 33.) Cet homme était le patrice Dynamius, gouverneur de Marseille pour le roi Contran. Dynamius s'était démis de cette gérence au plus tard en 595. Probablement, remarque M. l'abbé Bayle dans sa

Vie de saint Sérénus, il avait perdu le gouvernement de Marseille quand Childebert, dont il avait été l'antagoniste, devint maître de la Provence, et dès lors il dût renoncer à tout emploi public. Nous avons vu que pour le remplacer, saint Grégoire nomma le prêtre Candide (Ib., 1. 6, ép. 6 et 7.); mais en attendant que la saison permit à celui-ci He passer en Gaules, le Pape plaça les fermiers de l'Eglise sous le patronage du patrice Arigius. (L. 5, ép. 3i.)

Candide n'arriva en Provence qu'en 596. Cette année est justement celle delà mort de Childebert. Saint Grégoire se hâta de recommander Candide aux jeunes rois Thierry et Théodebert, et à leur grand'mère Brunéhaut. (L. 6, ép. SS-Sg.)

Dynamius, rentré dans la vie privée, continuait à habiter Marseille, où il s'occupait de bonnes œuvres. Il augmenta les constructions du monastère de saint Cassien, que gouvernait l'abbesse Respecta, y joignant sa propre maison, et il obtint du Saint-Siège, pour ce couvent, le privilège de l'exemption. La lettre, que saint Grégoire envoya à cette occasion à Respecta^ est du mois de novembre 596. (L. 7, ép. 12). L'année suivante, le Pape écrivit à Dynamius pour le féliciter sur la vie chrétienne qu'il avait embrassée, et l'encourager dans la voie de la perfection. (L. 7, ép. 36). Le pieux patrice mourut en 601, si c'est bien de lui que parle saint Grégoire dans la lettre qu'il écrivît cette année à Aurélius. (L.xi, ép. 75.)

Parmi ces divers personnages, Augustin, Virgile, Candide, Dynamius, dont les noms remplissent ce que nous savons de cette époque, la figure de saint Sérénus ne nous a apparu qu'un peu vaguement, et nous n'avons pu saisir sa physionomie. Jusqu'à présent nous ne

l'avons pas vu à l^œuvre, nous n'avons pas compris quelle était son action dans cette société provençale, qu'animait de loin l'influence d'un grand Pape. Mais voici que tout à coup il se révèle à nous avec l'énergie de son caractère, avec sa charité et sa profonde humilité.

Le premier devoir des évêques est de veiller à l'intégrité de la foi. Sérénus reconnut dans son peuple un penchant à l'idolâtrie; non pas que les faux dieux eussent encore des autels et des adorateurs, mais les statues, qui ornaient les églises, recevaient un culte qui était plus que de la vénération, et qui s'adressait plus aux images elles-mêmes qu'à la personne de Notre- Seigneur Jésus-Christ ou des saints qu'elles représentaient. Il était difficile d'extirper cette erreur, si on ne proscrivait les pratiques extérieures de respect, même justes et licites. Sérénus n'hésita pas ; il prit un parti décisif; et pour supprimer l'occasion du péché, il brisa les images et les jeta hors des églises. Cette mesure extrême jeta le trouble dans les consciences ; bon nombre de fidèles s'irritèrent, se scandalisèrent, et se séparèrent de la communion de leur évêque. (S. Greg., 1. XI, ép. i3.)

Saint Grégoire-le-Grand, informé de ce qui se passait à Marseille, n'approuva pas la conduite de Sérénus. Il le lui témoigna dans une lettre, qu'il eut occasion de lui écrire pour recommander à sa charité l'abbé Cyriaque, supérieur de son monastère de Saint-André, qui allait en mission en Gaules auprès de Syagrius, évêque d'Autun.

a Nous avons appris, lui dit-il, que votre Fraternité voyant que quelques-uns adoraient les images, a brisé ces images et les a jetées hors des églises. Nous louons votre zèle d'avoir empêché que l'œuvre de la main des

hommes soit adorée, mais Nous vous avertissons que vous n^auriez pas dû détruire les images elles-mêmes. Les peintures sont admises dans les églises, afin que ceux qui sont illettrés lisent, sur les murailles, ce qu'ils ne peuvent lire dans les livres. Vous auriez donc dû et les conserver et détourner les fidèles de leur adoration, afin que les ignorants pussent s'instruire, et que cependant le peuple ne tombât pas dans le péché d'idolâtrie. (L. 9, ép. io5.) »

Cette lettre est de l'Indiction ii, c'est-à-dire de l'an

Sérénus avait agi avec une telle pureté d'intention, il croyait si fermement son action bonne et opportune, qu'il ne put comprendre le blâme de saint Grégoire-le- Grand. Il en vint à douter, si grande était sa surprise, que la lettre à lui remise par Cyriaque émanât réellement du Saint-Siège, et il soupçonna la bonne foi de l'envoyé du Pape, le supposant sans doute circonvenu par les dissidents. Il persista donc dans ce qu'il considérait comme un devoir impérieux.

Les choses restèrent dans cet état assez longtemps, un an au moins. A la fin cependant Sérénus écrivit à saint Grégoire. Après avoir protesté de son attachement au chef de l'Eglise, il lui exposait en toute simplicité quelle avait été sa conduite, et quels motifs l'avaient dirigé, ne cachant pas les soupçons qu'il avait conçus sur la véracité de l'abbé Cyriaque.

Saint Grégoire fut d'autant plus irrité qu'il avait Cyriaque en haute estime. Il répondit à Sérénus, lui reprocha vivement ses soupçons injurieux, et le taxa d'imprudence et de précipitation. Dans cette lettre, qui est de Tannée 601, il lui répétait ce qu'il lui avait dit précédemment sur l'utilité des images , et l'accusait

d^avoir mis le trouble dans son Eglise, et de s'être aliéné' les esprits par sa sévérité. Enfin il lui enjoignait de réunir ses diocésains; de leur démontrer par le témoignage des Saintes-Ecritures que ce qui est fabriqué par les hommes ne peut être adoré; de leur expliquer que s'il avait brisé les statues, c'était parce qu'on les entourait d'un culte de latrie, au lieu de chercher uniquement en elles un sujet d'enseignement et d'édification ; et enfin de leur dire que s'ils voulaient des peintures dans les églises, pour l'usage que l'antiquité a approuvé, il leur permettait de les rétablir, à condition qu'ils tirassent de ces images des motifs de dévotion, mais qu'ils n'adorassent que la Très-Sainte-Trinité.

Gardien vigilant de la foi catholique, le Pape avait repris Sérénus avec force ; mais parce qu'il connaissait la sainteté de cet évêque et la droiture de ses intentions, il ne voulut pas lui laisser croire qu'il lui retirait son amitié. « Je vous parle ainsi, lui dit-il, par amour pour l'Eglise et par amour pour vous. Que mes reproches n'arrêtent pas votre zèle pour Torthodoxie, mais vous excitent à instruire et diriger le troupeau qui vous est confié. »

Les adversaires de Sérénus ne s'étaient pas contentés de récriminer sur la destruction des images ; ils avaient profité de l'occasion pour le calomnier. Parce que le saint traitait les pécheurs avec bonté et mansuétude, ils le représentèrent comme faisant sa compagnie d'hommes pervers et corrompus, et l'accusèrent d'avoir donné son amitié à un prêtre tombé dans le désordre et persévérant dans sa faute. Le Pape se refusa à accueillir ces incriminations ; mais il en parla à Sérénus dans cette même lettre, pour le mettre en garde contre la dissimulation de pécheurs hypocrites qui abusaient de sa charité. Il

lui recommanda de rompre avec ce prêtre, et de réprimer ses excès par son autorité sacerdotale. Quant aux autres coupables, il l'engagea à les reprendre et à travailler à les corriger ; mais s'il n'y pouvait réussir, à les écarter de lui, pour ne pas paraître tolérer leurs fautes et ne pas scandaliser les faibles. (S Greg., 1. xi, ép. 1 3.)

En même temps, saint Grégoire écrivait à Virgile, évêque d'Arles et vicaire du Saint-Siège, pour qu'il s'enquît des accusations portées contre Sérénus, et pour qu'il veillât à l'exécution de ses ordres. (Ib., 1. xi, ép. 55.)

Ces observations, si pénibles qu'elles fussent, Sérénus les reçut avec la soumission et l'humilité d'un saint; il s'abaissa devant l'autorité de Grégoire-le- Grand, et donna satisfaction à ses désirs. On ne voit pas en effet qu'il soit resté le moindre nuage dans l'esprit du Souverain-Pontife; et cette même année il recommanda à Sérénus de nouveaux missionnaires , qu'il envoyait en Bretagne seconder les efforts de saint Augustin. (Ib., 1. XI, ép. 58.)

Après les événements que nous venons de raconter, Sérénus se rendit à Rome. Voulait-il seulement contenter sa dévotion en visitant le tombeau de saint Pierre et de saint Paul, ou cherchait-il une occasion de se disculper devant saint Grégoire ? Nous ne savons ; mais en fait, il donnait ainsi un témoignage public de son dévouement au Saint-Siège et de son obéissance au grand Pape qui l'avait repris.

Nous ignorons et la date et les incidents de ce pèlerinage. La tradition nous apprend seulement comment le saint prélat mourut avant d'être rentré dans sa ville épiscopale.

Nous trouvons ce récit dans Ferrari, qui lui-même

l'avait tiré des anciens monuments de l'Eglise de Blanderat.

a Sérénus, évêque de Marseille, dit-il, revenait de Rome, où il était allé honorer le tombeau des Apôtres, et il regagnait sa patrie, quand il tomba malade et mourut dans la ville de Blanderat, du diocèse de Verceil. Son corps resta caché et inconnu ; mais il fut enfin retrouvé miraculeusement , et porté avec les honneurs qu'il méritait dans l'église majeure, qui est sous k titre de Saint-Columban. On voit dans cette église son image peinte sur la muraille, avec des vers qui racontent l'invention de ses reliques et le miracle d'un homme gravement malade qui fut guéri tout-àcoup à son tombeau. Un hospice a été élevé sous son invocation, et une chapelle lui est dédiée dans ladite église de Saint-Columban. Ceux qui visitent cette chapelle, le jour de sa fête, gagnent une indulgence accordée par les Souverains-Pontifes. Sa fête se célèbre le 4 des nones d'août. » (Catalogue des saints d'Italie.)

La tradition de Blanderat est que saint Sérénus mourut dans un monastère de Bénédictins, près de cette ville. On s'accorde à mettre sa mort à l'an 604, et le Propre du diocèse de Marseille a consacré cette opinion.

Le monastère où le saint avait été enseveli fut détruit par les guerres civiles ; avec le temps ses ruines mêmes disparurent, et le sol qu'il avait occupé fut mis en culture. Du passage de saint Sérénus, de son tombeau, de ses reliques, tout souvenir était effacé.

Cependant des choses étranges se produisaient, et frappaient de crainte les habitants de la contrée. Souvent pendant la nuit apparaissait une clarté mystérieuse ; des parfums suaves embaumaient l'air ; des harmonies

se faisaient entendre qui n'avaient pas une cause humaine. On s'étonnait, mais on ne cherchait pas la raison de toutes ces merveilles.

Un jour enfin, un laboureur mit la charrue dans le champ où s'élevait autrefois le couvent bénédictin. Les bœufs traçaient paisiblement leur sillon, quand toutà-coup ils s'arrêtent, plient le genou, et se refusent à continuer leur route. Leur maître les excite inutilement; ils s'obstinent à rester là immobiles. Cet homme épouvanté va avertir le Seigneur du lieu, qui accourt aussitôt, et une grande foule avec lui. On creuse profondément, et on trouve une tombe de marbre, avec un corps et une inscription gravée sur plaque de plomb. Cette inscription attestait que là était la dépouille mortelle de saint Sérénus, évêque de Marseille, mort à Blanderat, en revenant de Rome dans sa patrie.

L'émotion fut grande parmi ces bons paysans ; ils voulurent aussitôt mettre les saintes reliques en un lieu moins indigne d'elles. Mais à cette occasion s'éleva un long débat. Les habitants de Blanderat s'apprêtaient à les transporter dans leur ville, parce que le champ de l'invention était dans leur territoire ; ceux du village voisin, appelé Casal-Bertram, s'y opposèrent, parceque le propriétaire du champ était leur concitoyen. Les esprits s'échauffaient tellement qu'on allait en venir aux mains. Alors un homme de bien, là présent, ayant réussi à se faire écouter, proposa de remettre le différend à la décision du saint lui-même. Sur son conseil on plaça le corps sur un chariot ; on alla chercher deux jeunes bœufs qui n'eussent pas encore porté le joug, un à Blanderat, l'autre à Casal-Bertram ; on les attela au char, et on les laissa libres. Les taureaux se laissèrent

docilement attacher au joug, puis d'un commun accord, sans hésitation, ils prirent le chemin de Blanderat et ne s'arrêtèrent que dans le bourg, à la porte de l'église de Saint-Columban. Là, ployant les genoux, les naseaux dressés vers le sommet d'un grand orme qui était devant l'église, ils poussaient de pieux mugissements.

Le ciel avait prononcé son jugement. Les habitants de Blanderat, en possession de leur trésor, construisirent une chapelle et y déposèrent les reliques.

La tradition ne nous a pas conservé la date de cette merveilleuse invention de saint Sérénus. Nous savons cependant qu'elle est des premières années du xiv' siècle, au plus tard, puisque des règlements de police municipale de Blanderat, règlements approuvés le 8 février 1 395 par Jean Galéas II, duc de Milan, font mention de la fête du saint évêque de Marseille, patron de la petite ville italienne.

Depuis cette époque, le corps de Sérénus reposa sous l'autel de sa chapelle ; on n'a jamais distrait de ses reliques que de minimes fragments. Le 3 août i63o, M*' Jacques Goria, évêque de Verceil, permit aux chanoines de Blanderat de détacher la tête du saint, pour l'enfermer dans un reliquaire qui pût être porté en procession. Mais quelques années après, en 1678, le chef fut de nouveau réuni au corps, et les ossements furent joints et attachés l'un à l'autre, de façon à former un squelette qu'on revêtit d'habits pontificaux. Le comte de Blanderat, Gérard de Silva, avait fait fabriquer une chasse en bois doré et en cristal, dans laquelle le saint corps fut déposé le i" août de cette année.

Pendant qu'en Italie saint Sérénus était honoré comme patron particulier de Blanderat, et que ses restes étaient conservés avec un soin pieux, Marseille, sa

ville épiscopale, avait perdu son culte, et ne possédait ' de lui aucune relique. Cette faute fut réparée par M^ de ■ Belsunce. Ce grand prélat rétablit d'abord la fête de \ son glorieux prédécesseur, puis il s'adressa à l'évêque de Verceil pour obtenir quelque parcelle des saints ossements. M" Solaro répondit avec empressement à ce désir. Etant en visite pastorale à Blanderat, le 19 juin 1747, il ouvrit la chasse de saint Sérénus, et détacha une phalange du doigt du milieu de la main droite, qu'il envoya à l'évêque de Marseille. M«' de Belsunce plaça cette relique dans un doigt en or, portant un anneau pastoral orné d'un très beau grenat, et enferma ce doigt dans un vase de cristal garni d'argent ciselé. Ce reliquaire fut déposé solennellement dans la cathédrale de Marseille, qui a été le siège de saint Sérénus ; les fêtes de la translation se firent magnifiquement, et durèrent plus de huit jours.

La Révolution française profana et détruisit cette relique, comme presque toutes celles qui étaient conservées dans notre ville. En 1840, M" de Mazenod, jaloux de renouveler la dévotion des fidèles envers leur antique pasteur, se rendit lui-même à Blanderat, vénéra dans sa chapelle les restes du bienheureux, et obtint de M«' d'Angennes, archevêque de Verceil, un bras tout entier de saint Sérénus.

La translation de cette relique insigne eut lieu au milieu de l'année 1840. Le samedi soir, 8 août, elle fut exposée sur le maître-autel de l'église de la Saiiue- Trinité, église à laquelle l'évêque donnait saint Sérénus pour patron sans qu'elle perdît son titre primitif. Après les premières vêpres, le panégyrique fut prêché devant un peuple immense. Le lendemain. M" de Mazenod chanta la grand'messe à la Trinité, et le Chapitre y fit

son ofEce, aux heures ordinaires. Enfin après vêpres une procession générale transféra la relique à la cathédrale, où l'évêque la remit avec les authentiques entre les mains des chanoines.

La fête de saint Sérénus se fait dans le diocèse de Verceil le 2 août, à Marseille le 9 du même mois, jour anniversaire de la réception des ossements obtenus par M" de Mazenod.

En outre, le 2' dimanche après l'Epiphanie, l'église de la Sainte-Trinité célèbre, avec octave, l'anniversaire de la translation d'une relique qui lui a été concédée.

C'est dans cette paroisse que s'est concentré à Marseille le culte de saint Sérénus. Une chapelle y a été élevée en son honneur, en 1857 ; cette chapelle a été depuis richement décorée ; la statue du saint a été placée sur l'autel, et quatre tableaux, habilement peints par des artistes allemands, rappellent les traits principaux de sa vie. • .

Les fidèles viennent avec piété à cette chapelle, et y multiplient les témoignages de leur dévotion. Le culte de saint Sérénus s'est implanté tard dans l'église de Marseille, mais il y a jeté en peu de temps de profondes racines, et produit des fruits nombreux de sanctification.

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