SAINT YSARN
Au milieu du XI* siècle, en 1049 peut-être ou io5o, un pèlerin vint demander l'hospitalité aux moines de Saint- Victor, de Marseille. Le motif de son voyage était de se recommander à leurs prières, et enMnême temps de visiter leur monastère fameux dans toute la chrétienté. Il vénéra dévotement les corps des martyrs, qui reposaient dans la crypte depuis les premiers siècles de l'Église ; il s'agenouilla aussi auprès des reliques de l'abbé Ysarn, qui, mort depuis peu de temps, attirait déjà les peuples à son tombeau par le renom de sa sainteté. Les malades l'assiégeaient; et si prompte était la guérison de leurs maux, que dans le saint abbé semblait résider la puissance de tous les bienheureux.
Frappé de ce spectacle merveilleux, charmé des récits qui lui étaient faits, le visiteur étranger conçut aussitôt le désir d'écrire la vie d'Ysarn, afin de perpétuer le souvenir de ses vertus et de ses mérites. Pour connaître ses grandes actions, il avait le témoignage de ses fils, les moines qui avaient vécu sous sa conduite ; et d'ailleurs la Provence entière parlait de lui, et célébrait encore sa douceur, son humilité, son ardent amour des hommes et de Dieu. Notre pieux pèlerin mit immédiatement la main à la plume ; il écrivit sous la dictée des
religieux, et, semble-t-ii , même dans l'abbaye. Son histoire finie, il la lut aux frères assemblés , écoutant leurs interruptions et sollicitant leurs observations ; les nouveaux détails que chacun lui apportait, il les enregistra soigneusement pour compléter son œuvre.
Cette Vie, heureusement nous l'avons encore. Elle pourrait servir de base à un grand livre, à une étude approfondie de l'action religieuse sur la féodalité naissante ; nous nous contenterons d'en extraire ce qui est le plus propre à exciter la dévotion envers le grand abbé de Saint-Victor.
Ysarn naquit d'une famille honorable du pays de Toulouse , dans un village , qui est devenu la ville de Pamiers. Il fut élevé dans un monastère de chanoines, et reçut de ces hommes pieux les éléments de la littérature et aussi de la musique sacrée. Il avait une voix élégante et suave, et des accents angéliques.
A l'âge de l'adolescence, loin de se laisser entraîner aux plaisirs et aux vices du monde, il conserva intactes sa pureté et sa piété. Rien en lui n'était orgueilleux, dur, inconsidéré; l'Esprit-Saint le remplissait, comme un vase précieux exhalant le parfum de toutes les vertus.
Ce fut alors que passa à Pamiers un abbé appelé Gaucelin. Ysarn l'entendit prêcher, et, entraîné par sa parole, il s'attacha à lui. Abandonnant sa patrie et les siens, il suivit ce nouveau maître, et prit avec lui le chemin de Marseille, où Gaucelin venait visiter de nobles parents. Les deux voyageurs s'arrêtèrent quelques jours à Agde. Ysarn, craignant que ce retard ne laissât à ses amis le temps de le poursuivre et d'entraver ,
ses pieux désirs, demanda l'habit religieux, et le reçut des mains d'Etienne, évêque de cette ville.
Ils arrivèrent enfin à Marseille. Pendant que Gaucelin visitait sa famille et ses amis, le saint jeune homme n'avait qu'un désir au cœur, vénérer les tombes des martyrs. Conduit par les quelques frères qui habitaient alors l'abbaye nouvellement restaurée, il s'enfonça dans les cryptes, et les parcourut avec une pieuse curiosité. Il voulait tout voir, tout apprendre.
Les moines le menèrent par les divers sanctuaires. « En ce lieu, lui disaient-ils, reposent les martyrs, dont personne en vain n'implore la puissance. Tout autour, au loin dans les champs , dort le peuple immense des confesseurs, autrefois religieux dans ce monastère. Les vierges sacrées sont là à pan. Mais dans ce réduit profond, que tu vois creusé dans la roche vive, sont les restes des premiers témoins du Christ, les SS. Innocents, dont Cassien, fondateur de l'abbaye, apporta avec lui les reliques de Bethléem ».
Et Ysarn, pénétré d'admiration, s'écriait; «Dieu de bonté ! combien ce lieu est terrible, et je ne le savais pas ! C'est la maison de Dieu, et la porte du Ciel ».
Les frères charmés le pressent de rester avec eux ; il répond avec joie à leurs avances, et déclare vouloir ne plus les quitter. On le cache, pour le dérober à Gaucelin. En vain l'abbé le réclame, et emploie l'influence de ses amis. Ceux-ci, gagnés par les moines, ne le paient que de paroles, et éludent sa demande.
C'est ainsi qu'Ysarn devînt moine de Saint-Victor. En quelle année? Nous ne saurions le dire; mais sûrement du temps de l'abbé Garnier, et avant ioo5, puisque le nom de notre saint se lit parmi les signatures de l'élection de l'abbé Wiffred, faite à cette date.
Son admirable vertu brilla bientôt dans tout son éclat. Il était soumis non-seulement à Tabbé, mais à tous les frères ; et il obéissait sans contradiction^ sans murmure, sans la moindre impatience. Il remplissait les ofEces les plus vils, avec une grâce qui charmait et gagnait les cœurs.
Wiffred apprécia tout ce qu'il y avait de mérites dans le jeune religieux, et, quelques années après, il rétablit prieur du monastère. Ysarn s'acquitta de sa nouvelle fonction avec tant d'humilité et de douceur, qu'il rendit son gouvernement cher à tous; il reprenait sans amertume ; la charité seule inspirait ses remontrances ; il ne cherchait pas à dominer, mais à être utile.
Cependant, en 1021 , Dieu appela à lui le bienheureux WifTred. Les moines se réunirent en chapitre pour lui choisir un successeur ; et les abbés des monastères voisins, implorant avec eux les lumières dé l'Esprit- Saint, cherchaient quel était le plus digne de commander à ses frères. Mais la vénérable assemblée ne pouvait fixer son choix, et les voix se partageaient sans résultat entre les divers candidats. Alors Archinric, homme saint et d'un esprit profond , qui avait été abbé de Montmajour, mais s'était depuis retiré dans la solitude de Carluc, voyant la divergence des opinions, fit approcher le plus jeune des enfants élevés dans le monastère : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lui dit-il, parle, qui te paraît digne d'être l'abbé de cette maison? » Et celui-ci, sans hésiter, poussé par l'Esprit divin, répondit : « Ysarn ».
Dieu s'était prononcé. On acclame Ysarn ; malgré ses larmes, malgré son embarras, malgré ses refus, on s'empare de lui ; et pour éviter tout incident contraire, on le consacre à l'instant.
La dignité, dont il était revêtu, ne fut pour Ysarn qu'un motif nouveau de travailler à son avancement dans la perfection chrétienne. Il n'y trouva prétexte à aucun relâchement dans l'observation de la règle, à aucune négligence, à aucun privilège. Vis-à-vis de ses moines il se considéra, non comme un maître, mais comme un serviteur. Envers les personnes du siècle il était bon et aimable plus qu'on ne peut le dire ; mais les pauvres surtout, les malades, les affligés étaient ses amis ; il leur prodiguait aumônes, soins et consolations.
Il mendiait auprès des économes du monastère leurs propres vêtements. Souvent même il dérobait ceux des autres frères, et les distribuait en cachette aux malheureux ; puis quand les moines venaient au chapitre se plaindre d'avoir été volés, il feignait de rechercher avec eux le voleur, et bientôt leur faisait donner en échange plus qu'ils n'avaient perdu.
Un jour, un des frères, nommé Etienne, le surprit qui, regardant de tous côtés avec précaution, prenait subrepticement une excellente couverture. Alors, comme on l'accusait de tous les détournements, et qu'on lui reprochait de donner ce qu'il y avait de meilleur dans la maison, il garda longtemps le silence, puis répondit seulement : a Une généreuse aumône prépare un gain abondant ». A partir de ce moment, il n'osa plus agir ainsi par lui-même ; mais souvent Remployait à ces pieux larcins un de ses compagnons, nommé Pons, auquel il imposait le plus profond mystère.
Prodigue envers les autres, Ysarn se refusait tout
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à lui-mSme ; miséricordieux pour ses frères, il se traitait avec la plus grande sévérité ; doux et bon vis-à-vis de tous, pour lui seul il était dur. A table, il feignait de manger comme les autres ; mais coupant son pain à petits morceaux, il mordillait lentement les croûtes une à une, et occupait ainsi le temps du repas. Si on lui apportait des poissons, et si on le pressait de les accepter, ne pouvant s'en détendre, il les prenait; mais les découpant en menus tronçons, et dissimulant les chairs sous les têtes et les arêtes, il envoyait le tout aux pauvres comme les restes de sa table. Pendant le carême, ses austérités redoublaient; il ne mangeait absolument rien le lundi, le mercredi et le vendredi.
Sa prière était continuelle. Il se levait la nuit, et seul, en présence de Dieu, il se répandait en pleurs, en gémissements et en sanglots. Pour ne pas s'adonner trop mollement au sommeil, et pour être plus prompt au lever, il se couchait toujours habillé. Après un court repos, il sortait furtivement du dortoir, descendait dans la crypte des martyrs, et là il priait jusqu'au réveil des frères. Parfois, il demandait aux gardiens de l'église de lui en ouvrir les portes ; parfois, bien que les portes fussent restées fermées, on le trouvait miraculeusement ' dans les souterrains. Là souvent pendant l'hiver, il était surpris par le froid. Alors ses membres se raidissaient tellement qu'il devenait incapable de sortir, et il fallait qu'on l'emportât tout engourdi.
Le démon cherchait en vain à le troubler dans son oraison, et à l'effrayer par des prodiges. Une nuit, le vénérable frère Guillaume, gardien de l'église, se levant avant les moines, vint dans un lieu que l'on appelait le Cirque, d'où l'on dominait l'ensemble des cryptes. Tandis qu'il priait, il entendit un bruit terrible dans
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l'escalier^ comme si les souterrains se fussent écroulés de fond en comble. En même temps, il vit un immense dragon, vomissant des flammes de sa gueule [béante, qui déroulait ses anneaux, et glissait sur les degrés jusqu'à l'entrée de la grande crypte, se préparant à engloutir le saint, quand il voudrait sortir.
Ysarn était alors dans la chapelle de N.-D. de Confession. Sa prière finie, il se leva pour aller du côté opposé, à l'autel de Saint-Jean-Baptiste. Il fallait qu'il passât devant le monstre, et déjà frère Guillaume, tremblant jusque dans la moelle des os, couvert de sueur, la respiration suspendue, et presque mort de terreur, s'attendait à voir le saint abbé saisi et dévoré. Mais lui, confiant en Dieu, armant son front et sa poitrine du signe de la croix, et ployant souvent les genoux, persista dans sa prière, jusqu'à ce que le démon vaincu s'évanouît avec des sifflements furieux et des cliquetis horribles.
Le lendemain, au petit jour, Ysarn fit lever Guillaume ; il lui demanda s'il n'avait rien entendu d'extraordinaire dans les cryptes, l'obligea à avouer ce dont il avait été témoin, et au nom de la sainte obéissance lui défendit de rien dire à personne, lui vivant.
S. Odilon de Cluny, l'ami de notre saint, et avec lui une des gloires de l'Eglise, avait coutume de dire : « Dom Ysarn a huit vertus, qui se trouvent rarement réunies, et dont une ^seule suffirait pour donner à tout autre le renom de sainteté : la chasteté, l'humilité, la miséricorde, la patience, les jeûnes, les veilles, la prière et le mépris de la vaine gloire ». Quand les deux saints se trouvaient réunis, c'était entre eux un combat continuel de prévenances et de charité chrétienne. Un jour, à Cluny, Odilon força son ami à accepter du
linge fin et des vêtements de laine, dont il ne faisait jamais usage ; mais en revenant à Marseille, Ysam s'en dépouilla. Ostensiblement, il paraissait mener la vie commune et ordinaire ; mais à l'insu de tous, il se traitait avec la dernière rigueur. Aussi Odilon l'appelait-il amicalement hypocrite.
Tant de vertus devaient nécessairement lui attirer de nombreux disciples. On vit accourir Dodon et Rainald, qui marchèrent sur ses traces, et dont la sainteté fut illustrée par le don des miracles ; Pons, archevêque d'Arles, vint lui demander l'habit religieux ; Raiambaud de Reillane, qui succéda à Pons, avait déjà fait profession sous sa conduite. La noblesse provençale suivit ces glorieux modèles ; et un immense troupeau se groupa sous sa houlette abbatiale.
Parmi ces disciples du saint, il ne faut pas oublier Adalard, qui ne se fit moine que contraint et forcé, mais qui devint pour tous un sujet d'édification.
C'était un homme grand [selon le monde, farouche et méchant. Malgré les représentations et les reproches d'Ysarn, il attaquait et pillait sans cesse la métairie de Saint-Julien, que Saint-Victor possédait dans le diocèse de Riez. Il enlevait les porcs et les troupeaux, et volait tout ce qui était à sa convenance. Un jour qu'Ysarn était en ce lieu, on vint annoncer qu' Adalard, qui la veille avait déjà pillé la ferme, revenait prendre ce qui restait, pour fournir à ses festins. Aussitôt domestiques et paysans s'indignent et s'irritent ; on s'arme de lances et de pieux ; on demande le secours des voisins ; et l'on veut faire une sortie furieuse contre le brigand. Mais l'abbé se précipite à la porte ; il barre le passage de ses bras étendus, et déclare que l'on ne sortira que sur son cadavre. On se calme, mais on
l'accuse de faiblesse et de simplicité. « Ne craignez rien, dit-il alors, celui qui ne respecte ni la sainteté de ce jour (on était au dimanche), ni notre présence, celui-là n'évitera pas la vengeance de Dieu ». Il envoie des messagers au maître larron, l'invite à dîner avec lui , l'engage à se convertir , puis quitte la métairie pour se rendre à la ville de Castellane, but de son voyage.
Adalard était resté. Mais voilà que bientôt il ressent d'intolérables douleurs d'entrailles. Ses souffrances sont telles qu'il se croit à son dernier moment. Il appelle le moine Nortald, s'écriant que la nourriture bénie par le saint lutte dans son estomac avec les viandes, produit de son vol, qu'il va mourir victime de ses crimes, et qu'il demande l'habit religieux. Nortald lui accorde cette grâce ; mais à peine a-t-il revêtu l'habit que les douleurs cessent par enchantement, et le danger disparaît. Il resta maladif presque un an entier, jusqu'à ce que son affiliation fût complète.
Pendant que les disciples se multipliaient autour de lui, Ysarn ne négligeait pas la réédiiication de son abbaye, que les Sarrasins avaient presque détruite par de fréquentes invasions. Une charte du Cartulaire de Saint-Victor nous apprend qu'il acheva l'église du monastère, commencée par son prédécesseur Wiffred. Le Pape Benoît IX voulut la consacrer lui-même, le 5 octobre 1040 ; et à cette occasion, Marseille vit accourir tous les grands prélats et toute la noblesse de Provence. (Cart.^ c. 14.)
De nombreuses donations reconstituèrent la richesse de l'abbaye, et, sous son gouvernement, Saint-Victor acquit cette puissance qu'il a conservée pendant tout le Moyen-Age.
La vie de notre saint est tout émaillée de faits merveilleux et de miracles.
Une fois, comme il se rendait à Castellane, la nuit le surprit. Il lui restait un long trajet à faire ; la route était mauvaise et inconnue ; la pluie allait tomber ; force lui fut de s'arrêter. Il envoya chercher un abri à Barrême, village voisin ; mais les sauvages habitants de l'endroit lui refusèrent l'hospitalité, et le laissèrent sans secours dans une grange abandonnée. Seule, une pauvre veuve eut pitié de lui, et lui apporta des œufs et un peu de pain. Quelques jours après, un incendie terrible détruisit entièrement ce village ; les habitants restèrent sans abri et sans pain ; seules, la maison de la veuve et la grange, où avait couché le saint, furent épargnées.
Et ici l'historien interrompt son récit : « Comme je lisais ce fait aux moines, dit-il, un d'entre eux, frère Pierre, homme que tous estimaient dans le couvent, éleva la voix, et me dit qu'en sa présence le même miracle s'était produit à Mouriez, village dont le seigneur, nommé Carbonel, avait refusé l'entrée au bienheureux. Et il nous raconta aussi l'anecdote suivante : La seigneurie de Trans (?) appartenait à une veuve, femme pleine de piété, qui avait la coutume charitable de porter chaque année à Saint- Victor la toile dont on faisait les vêtements d'Ysarn. Un jour qu'elle venait à l'abbaye, et suivait le chemin public qui passe sous le château de Bouc, le seigneur du lieu, Rainouard, irrité contre nous parce que son père avait pris l'habit dans notre maison, et nous avait fait quelques donations
de terre, vînt au devant d'elle, à main armée et accompagné de soldats. Effrayée de cette rencontre, elle raconta le but de son voyage, et invoqua le nom d'Ysarn. Mais à ce nom, Rainouard, transporté de colère, lui enleva de vive force ce qu'elle portait, et même ses chevaux. La dame île Trans (?) continua sa route à pied, et vint au monastère implorer la bénédiction de l'abbé. Elle y était encore, quand les voleurs, cruellement tourmentés par les démons, et se déchirant de leurs propres mains, rapportèrent eux-mêmes ce qu'ils avaient dérobé. Ysarn, oubliant tous leurs torts envers nous, se mit en prière, et leur rendit aussitôt la santé. »
A Trets, le vicaire Redemptus, homme d'un esprit dépravé, ayant à préparer un repas pour son maître, le vicomte de Marseille, prit à droite et à gauche tout ce qu'il put trouver, ec s'empara de la vache d'un des paysans du monastère. Celui-ci courut en toute hâte jusqu'à l'abbaye, et fatigua l'abbé de ses lamentations. Le lendemain, Redemptus lui-même vint prier au tombeau des martyrs. Son oraison faite, il sortait du temple, quand Ysarn s'approcha de lui pour intercéder en faveur du paysan, et en même temps celui-ci se jeta aux pieds de son persécuteur. Redemptus, poussé par le démon, s'abandonna à la colère ; et, perdant le respect dû au saint, il frappa du pied le paysan sous le menton, et le renversa. Ysarn ne dit rien ; mais, se couvrant la tête de sa capuche, il entra dans l'église pour prier. Cependant Redemptus s'élança achevai. Il n'était pas encore sorti du cimetière qu'il ressentit au pied coupable une violente douleur. Aucun remède ne le soulagea; ses souffrances au contraire augmentaient et devenaient intolérables. Enfin le troisième jour, ne
pouvant plus les supporter, il saisit une hîche, et ne trouvant personne qui voulût lui obéir, il se coupa lui"*même le pied.
Ysarn était allé à Marignane, où l'abbaye avait des biens. C'était la nuit qui précède le dimanche. En l'honneur de cette nuit, et en l'honneur de saint Victor, patron de l'église, les gens du voisinage avaient allumé des cierges, et veillaient devant l'autel, tandis que le bienheureux reposait dans l'appartement contigu. Le desservant de l'église prit le cierge d'une femme qui s'était absentée, et vint le mettre auprès de l'abbé, pour qu'il ne fût pas sans lumière, s'il venait à s'éveiller. Quand cette femme revint, elle s'irrita. « J'ai allumé mon cierge, dit-elle, pour saint Victor, et non pour un abbé ». Là-dessus, elle pénétra sans respect dans la chambre où dormait Ysarn, et reprit son cierge. Mais dans sa précipitation, elle l'éteignit ; et en vain alla-telle de lampe en lampe, jamais elle ne put le rallumer.
Ce prodige émeut les esprits. On s'indigne; on reproche à cette femme son irrévérence ; on lui prédit qu'elle ne peut vivre après avoir ainsi insulté un saint; et on lui conseille de vite rapporter le cierge là où elle l'a pris. La malheureuse, toute tremblante , obéit ; et aussitôt, aux yeux de tous, le cierge se rallume seul par une permission divine.
Dieu se plaisait ainsi à honorer son serviteur, et à certifier tous les jours sa sainteté par de nouveaux miracles. L'eau, dont il s'était lavé les mains, guérissait de la fièvre un jeune élève des moines, et rendait la vue à une femme de Marseille, aveugle depuis sept ans ; sa bénédiction faisait abonder le vin dans une cruche presque vide ; et l'eau bénite par lui délivrait de la foudre le village de Demandols, continuellement
ravagé par le feu du ciel. Enfin^ sur son ordre, les moines, malgré une mer orageuse, trouvaient dans une pêche inespérée de quoi servir un festin à leurs frères des Obédiences voisines, attirés à Saint-Victor par la solennité de la Noël.
a Le château de Saint-Domnin, raconta aussi frère Rainald, appartenait à un misérable, nommé Pandulfe, qui étrangla dans sa maison deux jeunes gens de noble famille, parce qu'ils lui réclamaient l'argent qu'il leur devait. Il cacha les cadavres dans une profonde caverne ; mais nos frères de Villecrose les trouvèrent, et les enterrèrent dans leur couvent.
Quelques jours après, ces jeunes gens apparurent à une dame du voisinage^ pendant son sommeil, et lui demandèrent si elle connaissait l'abbé Ysarn. Elle répondit qu'elle ne le connaissait pas, et ne les connaissait pas eux-mêmes, «c Nous sommes, lui dirent-ils, les victimes de Pandulfe. Dans trois jours, Ysarn passera par ici. Nous vous en supplions, obtenez de lui qu'il célèbre une fois la messe pour nous. Nous n'entrerons en Paradis, ainsi Dieu le veut, qu'à cette condition ».
Le 3* jour, Ysarn vint à passer. La dame lui porta la requête des pauvres morts ; mais le saint se refusa à y croire ; il n'était pas digne, disait-il, d'ouvrir aux trépassés l'éternité bienheureuse. Il ne se rendit que sur les instances de cette dame, et sur nos pressantes prières.
Quant à Pandulfe, il expia plus tard ses crimes par
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de si cruels tourments que son village reçut le nom de Tourtour(i).
Lorsque je gouvernais l'Obédience de Saint-Julien, dit encore Rainald, les satellites de Pandulfe surprirent un de nos hommes qui revenait de Châteaudouble, et lui volèrent son cheval. Le saint abbé était alors à Villecrose. Il m'envoya vers Pandulfe , pour réclamer humblement contre la conduite de ses serviteurs. Mais Pandulfe se tint caché, et je ne pus le voir. Ysarn lui-même se rendit vainement auprès de sa femme qui habitait Tourtour; elle reconduisit avec des paroles violentes et injurieuses.
Je rentrai à Villecrose , fatigué , mouillé par une pluie abondante , mais surtout découragé. L'abbé me reçut joyeusement, et se penchant à mon oreille : Quelque part que soit notre cheval, mè dit-il, aujourd'hui il nous sera rendu. Mais rentre vite chez toi ; garde-toi bien, et veille sur tes porcs ». Je me hâtai, comprenant bien qu'il ne me parlait pas ainsi sans motif.
Tout le jour nous fûmes tranquilles. Mais comme la nuit se faisait, tout-à-coup les brigands sortent du bois, s'emparent de notre troupeau de porcs , et l'emmènent.
Le secours divin ne nous fit pas défaut. Voilà que les voleurs restent immobiles comme des statues, chacune sa place. Etonnés, ils s'appellent, ils s'excitent à pousser le bétail ; mais en vain ; ils ne peuvent avancer, et même ils sont subitement frappés de cécité. Alors ils reconnaissent leur faute ; ils s'humilient, ils promettent de se corriger, et s'engagent à rendre le cheval le jour même, si par les mérites du bienheureux Ysarn ils
( i) De Tortory bourreau.
recouvrent la vue. Leur prière est exaucée. Sans retard, ils vont à Tourtour, ils enlèvent furtivement le cheval, qu'ils avaient déjà remis à la femme impie de leur maître , et le ramènent à Ysarn , à qui ils. racontent leur lamentable histoire.
On le voit , le bon saint était souvent en voyage ; accompagné de quelques frères , il faisait la visite des prieurés de son abbaye , chevauchant à travers plaines et montagnes. Il avait un cheval, dont tout le monde, en Provence, redisait les merveilleuses qualités. Vigourcur et ardent, il prenait pour son cavalier une allure douce et tranquille. Si un étranger voulait le monter, il hennissait, se cabrait hirieux , et ne permettait pas qu'on l'approchât ; mais quand il voyait venir Ysarn, il se calmait, et s'offrait de lui-même à le porter. Ysarn , qui passait les nuits en prière, sommeillait parfois pendant les marches, et s'affaissait de côté, penchant comme un homme qui va tomber. Le cheval aloi:s se baissait du côté opposé , pour rétablir l'équilibre autant qu'il était en lui. Dans les bois, si les branches basses d'un arbre menaçaient le visage du saint endormi, le cheval faisait un détour, ou bien s'arrêtait et attendait qu'on vînt les écarter. Dans les mauvais chemins, dans les marécages, il choisissait si bien ses pas, qu'un ange semblait le conduire. Et pourquoi ne pas croire que les anges accompagnaient et dirigeaient cet homme qui menait sur la terre la vie des anges , ne désirant qu'une chose : se mêler aux chœurs des anges pour l'éternité.
En l'année 1046, le célèbre monastère de Lérins fut surpris par les pirates maures. Les moines cherchèrent
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leur salut dans la fuite ; mais beaucoup furent faits prisonniers, et menés , chargés de fer, en Espagne. Ceux qui avaient échappé au désastre, s'occupèrent aussitôt de délivrer leurs frères. Ils réunirent une somme considérable, et décidèrent d'envoyer quelques-uns d'entre eux auprès des rois sarrasins, pour traiter du rachat des pauvres captifs.
Cette mission était pleine de dangers. Aventurés dans un pays inconnu et ennemi, sans aide, sans appui, les envoyés couraient grand risque de perdre eux-mêmes la libené, sans aucune utilité pour les leurs. Ils hésitèrent longtemps sur les moyens à employer. Enfin, parce que Saint- Victor avait des possessions en Espagne, ils décidèrent de prendre les conseils d'Ysarn, et même de lui demander un de ses religieux, pour les conduire et les recommander aux princes chrétiens voisins des royaumes arabes.
Le saint était alors attaqué d'un mal grave et très douloureux, qui [depuis longtemps le retenait au lit. Mais quand il sut ce dont il s'agissait , pressé par son ardente charité , il déclara qu'il irait lui-même , et qu'il ferait tout ce qui était possible pour sauver ses fi-ères. Aussitôt il se leva, et, s'essayant à marcher, il se déclara complètement guéri. En vain ses moines s'émurent et l'entourèrent en pleurant ; en vain lui représentèrent-ils que ses forces ne lui permettaient pas d'entreprendre ce voyage, qu'il tentait Dieu, et qu'il trahissait les intérêts de son propre monastère. Ysarn, mettant sa confiance dans le secours d'en haut , ordonna aussitôt les apprêts du départ , et se mit en route sur-le-champ , craignant que la ville entière, informée de sa témérité, ne se soulevât et ne mît obstacle à son dessein.
Il souffrait de si intolérables douleurs que , malgré
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son courage, il laissait sou^Q^t échapper des cris déchirants. Parfois, vaincu i>ar la maladie, il semblait sur le. point d'expirer. Alors ses moines le couchaient sur le bord du chemin, et, versant des torrents de larmes, ils se reprochaient de Pavoîr laissé partir, et s'accusaient eux-mêmes de sa mort. Mais lui , domptant ses souffrances , se redressait dès qu'il sentait ses forces revenir; il rendait confiance aux siens par des paroles aimables et enjouées, et continuait courageusement sa route, jusqu'à ce qu'une crise nouvelle le terrassât encore.
Quand il eut passé le Rhône , un grand Concours de peuple se fit autour de lui. Des villes, des châteaux on accourait pour voir le saint et recevoir sa bénédiction ; on se disputait l'honneur de lui o£frir l'hospitalité. Il arriva ainsi jusqu'en Espagne , au monastère de Saint- Michel de Fallio, qui appartenait à Saint-Victor. Là il fut obligé de se mettre au lit. Mais au bruit de sa venue, le comte de Barcelone, Raimond-Béranger, la comtesse Elisabeth, sa femme, et le prince Gombaud s'empressèrent de le visiter. Ils lui ouvrirent leur conscience, se recommandèrent à ses prières, et s'offrirent à lui, eux et les leurs, et tout ce qu'ils possédaient.
Ce que le saint voulait d'eux , la pénitence qu'il leur imposa, ce fut de travailler de toutes leurs forces à rendre la liberté aux moines captifs, et à restaurer le noble moncistère de Lérins. A ce prix, il leur promit la miséricorde de Dieu et la rémission de leurs péchés. Aussitôt Raimond-Béranger et sa femme envoyèrent des ambassadeurs à Alal , roi maure de Dénia , et les firent accompagner d'un moine pour reconnaître parmi les esclaves les fils de Lérins. Ils menacèrent les païens de rompre la paix, et de commencer une guerre sans pitié
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sur terre et sur mer, s'ils ne rendaient pas aussitôt leurs prisonniers.
Gombaud agit de même auprès d'Agalif, roi de Tortose, voisin de son gouvernement.
Les deux rois craignant les menaces des chrétiens, se résignèrent à rendre leurs victimes. Ce fut, dit l'auteur, un miracle aussi grand, que si de tendres brebis sortaient de la gueule du loup, et de la profondeur de ses entrailles. Les ambassadeurs reçurentj les moines, les embarquèrent sur un navire marchand qui allait à Barcelone, et eux-mêmes revinrent en toute hâte, par la voie de terre , annoncer à Ysarn l'heureux succès de leurs démarches. Mais à peine lui avaient-ils donné cette joie, qu'un messager de malheur apportait la nouvelle que les Maures s'étaient une seconde fois emparés, en mer, des religieux, et qu'ils les menaient en Sicile pour les vendre.
Le bienheureux, frappé jusqu'au fond du cœur,voyant que toute espérance était perdue du côté des hommes, entra dans l'église , et là , versant des larmes abondantes, s'adressa à Celui dont il savait pouvoir tout espérer. Quand, plusieurs heures après, il revint vers les siens, son visage était radieux : « Tressaillez, dit-il, et chantez les louanges du Seigneur ; il a fait éclater ses miséricordes, et il a sauvé ceux qui espèrent en lui ».
Pendant ce temps , les païens , secondés par un vent favorable , voguaient vers la Sicile avec leurs prisonniers. Déjà ils approchaient du but, quand le vent sauta brusquement, et les ramena malgré eux sur les côtes d'Espagne. Ils luttèrent pendant neuf jours ; mais enfin ils s'avouèrent vaincus , reconnaissant qu'une prière puissante auprès de Dieu triomphait de leurs efforts. Les rois de Dénia et de Tortose, sçus le coup
de nouvelles menaces, se soumirent de bonne foi , et rendirent les prisonniers sains et saufs.
Ce fut le jour de Pâques queleâ captifs revinrent à la liberté. Ysarn les pressa sur son cœur avec une immense joie ; il ne pouvait se rassasier de les voir et de les embrasser. Il remerciait Dieu avec larmes d'avoir délivré ses serviteurs, et de l'avoir choisi, lui indigne, pour être l'instrument de si grands bienfaits.
Rendant grâce aux princes qui l'avaient si puissamment secondé, il prit bientôt le chemin du retour. Mais il ne put remonter à cheval ; il dut se faire rapporter à Marseille en litière.
La joie fut grande dans l'abbaye de Saint-Victor, dans la ville, et dans la province tout entière. Il semblait, dit le chroniqueur, que Dieu, après de longues ténèbres, rendait le soleil aux terres attristées.
Mais cette joie ne fut pas de longue durée. Le saint languit pendant quatre mois encore, en proie à de telles souffrances qu'il ne pouvait se tourner sans aide sur son lit. Il supportait sans se plaindre tous les toufments qu'ont enduré les martyrs. Quand il vit enfin arriver la mort , cette mort si longtemps désirée , il réunit ses fils autour de lui, leur prêcha le mépris du monde et l'amour des choses du ciel, les recommanda au Seigneur Jésus, reçut le saint viatique, et expira doucement. C'était le 24 septembre 1048 , un an juste, jour pour jour, depuis son départ pour l'Espagne.
Il fut enseveli dans l'église dumonastère, du côté du nord , dans une îtombe de marbre précieux. Un grand concours se fit auprès de ses reliques ; et Dieu glorifia son serviteur par d'éclatants miracles.
Le tombeau de saint Ysarn n'est plus aujourd'hui dans l'abbaye de Saint-Victor; des mains sacrilèges l'en ont
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enlevé. La pierre tombale est rangée dans les galeries du Musée Borely, sous le n* 169. Le grand abbé est représenté avec son bâton pastoral. L'inscription funéraire le recouvre presque en entier, ne laissant paraître que les pieds et la tête. Elle a été reproduite bien des fois ; nous en donnons seulement une libre traduction :
« Ici reposent les membres sacrés de notre père Ysarn, membres qu'il a glorifiés par ses actions. Son âme les a élevés jusqu'aux cieux, par des mœurs saintes et par sa douceur. Ses vertus l'ont racheté du mal, et maintenant il jouit du bonheur éternel. Sa conduite fut conforme à i sa doctrine ; ses leçons conduisirent ses disciples dans la l voie de la piété. Ainsi il a vécu ; et il est mort dans la souffrance. Il a fidèlement gouverné son troupeau pendant 27 ans, et l'a abandonné le viii des calendes d'octobre, pour entrer dans le royaume céleste ».
Au dessus de cette épitaphe , on lit :
« Obiit anno mxlviii. Indict. i. Epacta m.»
Cette date a été inscrite sur le marbre postérieurement, ce qui est facile à reconnaître parce qu'elle a été gravée avec beaucoup moins de soin que le reste de l'inscription. (Kothcn, Cryptes de Saint-Victor, p. 68.)