SAINT ELZÉAR
Bien que la vie de saint Elzéar ait été écrite par un auteur presque contemporain, les événements n'en sont pas toujours rapportés clairement, et la chronologie surtout en est difficile à établir. Le procès de sa canonisation a, il est vrai, comblé quelques lacunes; mais ce n'est pas assez ; les archives de Provence et celles du royaume de Naples peuvent seules donner la solution des problèmes subsistants.
C'est là qu'est allé puiser le dernier et (Consciencieux historien de saint Elzéar et de sa pieuse épouse, (i)
Réjouissons-nous de voir enfin mise en lumière la sainteté du gentilhomme provençal, car il est nôtre à plus d'un titre, et il est uni par des liens étroits à l'Eglise de Marseille.
Saint Elzéar appartient à la famille de Sabran, une des plus anciennes et des plus nobles de Provence. Son père était Ermengaud de Sabran, que Charles II d'Anjou, comte de Provence et roi de Naples, fit vers 1298 comte d'Ariano, ville d'Apulie, et en i3o6 maître justicier de son royaume. {Vie de sainte Delphine, p. 21). Sa mère était Laudune d'Aube, que sa douceur et sa
(i) Vie de tainte Delphine de Sabran, par Madame la marquise de Forbin.
charité avaient fait surnommer « la bonne Comtesse. »
Ermengaud habitait auprès de son père Elzéar de Sabran et de sa mère Cécile d'Agoult, dans le château d'Ânsouis , baronnie située sur la rive droite de la Durance , entre Apt et la Tour d'Aiguës. C'est à Ansouis que naquit notre saint, ou peut-être à Saint- Jean de Robians, château voisin, qui fut plus tard détruit par Raymond de Turenne. La date de sa naissance n'est pas certaine ; les BoUandistes la fixent à l'an 1286.
Laudune d'Aube, au moment où son fils vint au monde, l'offrit à Dieu, le priant de le recevoir pour son serviteur, et lui demandant de le faire mourir au sortir du baptême, s'il devait jamais lui être infidèle. Bientôt des signes merveilleux témoignèrent que cette prière avait été agréable à Dieu, et qu'il avait choisi cet enfant pour être un de ses saints. Les plus gracieuses vertus germaient en Elzéar avant le temps, surtout l'amour des pauvres. A peine âgé de 3 ans, quand il voyait des mendiants à la porte du château d'Ansouis, il les regardait avec des yeux attendris, il pleurait, et se refusait à passer outre avant qu'on leur eût fait l'aumône. Aussi les femmes, qui le gardaient, avaient soin de porter du pain avec elles, ou allaient aussitôt en chercher. A 5 ans, il donnait aux pauvres tout ce qu'il pouvait se procurer; il faisait sa compagnie des enfants les plus misérables, et demandait qu'on les admît à table avec lui.
Ces pieux sentiments étaient cultivés et développés en son cœur, par une noble dame, l'amie et la confidente de sa mère , Garsende d'Alphant , qui semble avoir été la gouvernante du jeune comte, après la mort prématurée de Laudune d'Aube.
Plus tard, quand il eut atteint 8 ou 9 ans, il fut enlevé
aux soins des femmes, et envoyé au frère de son père, Guillaume de Sabran, qui venait d'être sacré abbé de Saint-Victor.
Ce fut donc à Marseille, et dans l'illustre monastère fondé par Cassien, qu'Elzéar acheva son éducation. Il croissait en vertus comme en âge ; et telles étaient sa foi et sa piété, que naissait en lui le désir d'aller un jour prêcher le Christ aux infidèles, et de mourir de la mort des martyrs. Il exposait ces généreux projets à un moine du couvent, qu'il aimait, et lui découvrait les aspirations de son âme.
Cependant sa famille avait sur lui de tout autres pensées. On lui préparait déjà une alliance considérable ; et il avait à peine lo ans, quand par ordre du roi Charles II, et en sa présence, il fut fiancé à Marseille avec une orpheline d'un haut rang, Delphine, dame de Puymichel, dans le diocèse de Riez, plus âgée que lui de 2 ans.
Delphine ne venait à cette union que par contrainte. Animée des sentiments de la plus angélique piété, elle avait voué à Dieu sa virginité ; mais ses oncles, qui étaient ses tuteurs, luttaient contre ses désirs, et voulaient la marier à cause de ses grandes richesses.
Le mariage ne fut célébré que deux ans plus tard, à Puymichel, en la fête de sainte Agathe ; et quatre jours après, Delphine fut conduite à Ansouis. C'est alors seulement qu'elle découvrit son secret à Elzéar. Le jeune comte, quelle que fut sa sainteté, n'avait pas formé de semblables desseins ; mais il respecta les désirs de son épouse, et prêta l'oreille à ses pieux conseils.
Un jour, en la fête de l'Assomption de la Très-Sainte Vierge, il se trouvait, en compagnie de son oncle l'abbé de Saint-Victor, au château de Sault, qui appartenait
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au sire d'Agoult, le frère de sa grand'mère. Il y avait grande solennité en ce lieu. Un prêtre allait y célébrer sa première messe, et un gentilhomme devait y être reçu chevalier. Elzéar avait i5 ans. Il se confessa et communia ; et après la messe, il resta plongé si profondément dans sa prière qu'il fut impossible de l'en tirer, bien que ce fût à lui qu'incombât la charge de servir à table le seigneur son oncle.
Après le repas, on voulut le forcer à prendre quelque nourriture ; mais tout à coup l'Esprit-Saint s'empara de lui ; son cœur devint brûlant d'amour, et son visage même parut tout enflammé. On crut qu'il avait la fièvre, et on le porta dans sa chambre. Mais Elzéar ne fut pas plus tôt seul, qu'il se jeta à terre, et se prosterna courbé sous le soufSe de Dieu. Dans le ravissement de l'extase, il comprit tout ce qu'il devait à la miséricorde divine, il vit quelle est la sublimité de la virginité, et prit aussitôt le parti de la conserver toujours, renonçant à laisser un héritier de son nom.
De ce jour, sa résolution ne faiblit pas. Il y persévéra, avec la grâce de Dieu, sans cependant s'y être encore engagé par vœu.
Ce n'est pas en cette occasion seulement, que, dans les transports de l'amour divin, Elzéar perdit le sentiment des choses terrestres. A l'âge de 17 ans, comme il était à Aix, à la cour de Charles II, et dans la compagnie des enfants du comte, un samedi pendant la nuit, il se leva et vint s'agenouiller contre la fenêtre d'une salle inoccupée. Là, il tomba en extase, et resta en cet état jusqu'au lendemain matin, qu'il fut surpris par le médecin des jeunes princes.
La même grâce lui fut accordée plusieurs fois à Ausouis.
Pendant sept ans, et tandis que son père était en Italie, dans son comté d'Ariano, Elzéar habita le château d'Ausouis, auprès de son grand-père et de sa grand'mère. Il éprouvait de leur part une persécution fatigante, constamment sollicité par eux de prendre pan aux plaisirs du monde, et de renoncer à sa vie mortifiée.
Il demanda, et obtint avec peine, la permission de se retirer à Puymichel, qui appartenait à Delphine. On était alors en i3o6, et Elzear avait atteint sa vingtième année.
Les saints époux vécurent trois ans à Puymichel. Us établirent dans leur maison un ordfe parfait, et soumi-^ rent leurs gens à une règle qui fendait leur dhâteau semblable à un couvent. Quant à eux, ils augmentaient sans cesse le trésor de leurs vertus et de leurs mérites.
C'est à cette époque sans doute qu'il faut placer le voyage qu'Elzéar fit à Montpellier. Delphine était restée à Puymichel. Elle lui envoya un serviteur avec une lettre pour aVôir de ses nouvelles, et s^informer des causes de soft fetdrd. Il lui répondit: « Je suis bien portant. Si Vous désireîf nie Voir, cherchez-moi dans là plaie du côté de Jésus-Christ; c'est là que j'habite; vous m'y trouverez; ne me cherchez pas ailleurs. »
Dané les six premiers mois de i3io Elzéar perdit son pète (Marquise de Forbin, Vie de sainte Delphine^ p. i3i). Il avait alors 23 ans. Cette mort le faisait comte d'Afîano et baron d'Ausouis. Il partit aussitôt de Provence, et alla en Italie prendre possession de son fief.
Lé roi Robert était alors en lutte avec l'empereur d'Allemagne ; et plusieurs villes de son royaume, peu attachées à la dynastie française, se soulevaient contre lui. Ariano était une de ces places infidèles. Elzéar de