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Sabran, repoussé par ses vassaux, prit part à la guerre, dont Rome même était le théâtre ; puis, après la mort de Tempereur et la retraite de ses troupes, assista au siège et à la prise d'Ariano. Maître enfin de son comté, il y entra en père, et ne permit pas qu'aucune violence lût exercée contre les coupables.
Il s'appliqua aussitôt à l'administration de son petit état, géra les finances avec sagesse, rendit une justice exacte, et poursuivit énergiquement les malfaiteurs.
Le roi Robert, qui l'aimait, le fit venir à Naples, et lui conféra la chevalerie. Il fit alors, suivant l'usage, la veillée des armes devant l'autel. Si grand était son recueillement, qu'il ne vit pas la foule des gentilshommes, qui entraient dans l'église avec des torches et des instruments de musique, et passaient triomphalement devant lui.
Malgré ces soins temporels, et malgré le luxe qui l'entourait, Elzéar ne négligeait aucune pratique de piété, et aucune bonne œuvre. Il aimait à soulager les pauvres, et à visiter les malades et les lépreux. Un jour qu'avec une nombreuse escorte, il était allé à la chasse, il ordonna aux siens de le précéder, et ne gardant auprès de lui qu'un chevalier et son barbier, il se rendit à un hôpital de lépreux, qui était dans le voisinage. Là il trouva six malheureux, horriblement défigurés par la maladie. Dès qu'il les vit, il vint à eux, et les embrassa tendrement. Aussitôt tous revinrent complètement à la santé, et la maison fut remplie d'un suave parfum. Il leur fit l'aumône, et se retira. Mais tandis qu'il s'en allait, un rayon lumineux sortit de sa tête, et s'étendit jusqu'à la léproserie. A mesure qu'il s'éloignait, le rayon s'allongeait toujours aussi brillant ; il ne s'éteignit que lorsqu'il eut rejoint son escorte.
Cependant notre saint s'était résolu à donner enfin plein contentement à sa chaste épouse, et à formuler de concert avec elle un vœu solennel de virginité. Il lui envoya un messager en Provence, où elle était restée, lui écrivant de venir le trouver, et d'amener avec elle Garsende d'Alphant, la confidente de leur projet. Mais alors Garsende était malade. Delphine s'embarqua seule et vint rejoindre son époux. Elzéar ne voulut rien faire hors de la présence de Garsende. « C'est-elle, dit-il à Delphine, qui nous a élevés dans notre enfance; souvent elle nous a conseillé de prononcer ce vœu ; et elle a vivement désiré voir ce jour. Allons donc vers elle. »
Il y avait cinq ans qu'Elzéar était en Italie. Le roi Robert lui permit avec peine de quitter sa cour, et lui donna ordre de revenir auprès de lui, dans le délai de deux ans. Les deux époux prirent ensemble le chemin de la Provence, et trouvèrent à Ansouis Garsende, toujours malade et gardant le lit. On était au commencement de i3i5 (Vie de sainte Delphine y appendice p. 408).
Ils vécurent dans la prière et dans la retraite, depuis Pâques jusqu'à la fête de sainte Magdeleine. Ce jour là, ils entendirent la messe et communièrent dans la chapelle de Sainte-Catherine ; puis ils se rendirent dans la maison de Garsende, et prononcèrent leur vœu en sa présence, et en présence de son fils le chevalier Inard, et d'Alasie, sœur de Delphine. Le comte s'engagea le premier, à genoux, et les mains jointes sur le missel; Delphine ensuite de la même manière; puis Inard fit à son tour le vœu de chasteté.
Garsende mourut peu de temps après , pleine de bonnes œuvres; elle a été mise au rang des bienheureux.
Deux ans après, Elzéar retourna à Naples, pour obéir aux ordres du roi Robert. Il s'embarqua à Toulon ; et avant de prendre la mer, il fit son testament dans cette ville le i8 juillet iSij. Il disposa de legs nombreux en faveur de diverses maisons religieuses, dota généreusement les églises des villes et villages dont il était seigneur, savoir : Ariano, Ansouis, Cucuron, Vaugine, Puymîchel, Cabrières, Cadenet, Puyloubîer, l'Hospitalet et La Motte ; et enfin laissa le reste de ses biens à son frère Guillaume de Sabran. Ce Guillaume n'était peut-être pas frère utérain de saint Elzéar ; il paraît être né d'une seconde union de son père Ermengaud.
A Naples, le roi nomma notre saint gouverneur de son fils aîné, Charles, duc de Calabre ; et Elzéar réussit à réformer le caractère léger et fougueux du jeune prince. Le duc de Calabre ayant été chargé de la direction des affaires, en l'absence de son père qui était allé en Provence, Elzéar fut le président de son conseil, et dirigea toutes choses à la cour et dans les provinces de i3i9 à i323. Il profita de son influence pour faire le bien autour de lui, et s'acquit l'amour des sujets de Son maître.
Cependant le roi l'appela en Provence ; il avait une affaire importante à lui confier. A Avignon , où il rejoignît la cour, pas plus qu'à Naples, les soucis de l'Etat n'interrompirent son assiduité à la prière. Uîi jour, comme il allait entendre la messe et communier, il fut mandé par le roi. Il pria le prêtre de l'attendre pour monter à l'autel, et sortant de la chapelle il accompagna le roi au Palais des Papes, qui était assez éloigné; a son retour, en descendant de cheval, il rentra dans son oratoire, et accomplit ses dévotions, car son recueillement n'avait pas été troublé par l'agitation des affaires;
En août i323 le roi Robert envoya Elzéar à la cour de France, pour demander une épouse du sang royal pour le duc de Calabre, qui avait perdu sa femme.
Notre saint était fatigué de ce tumulte des affaires. En quittant Delphine, il lui dit : a Si Dieu permet que je revienne de France, je veux abandonner autant que possible les choses profanes ; nous nous retirerons ensemble à Ansouis, pour que, éloignés du monde, nous goûtions en paix les choses de Dieu, d En effet, il croyait n'avoir rien fait pour le ciel, tant qu'il vivait de la vie du monde.
Il réussit heureusement dans l'ambassade qui lui avait été confiée, et obtint pour le duc de Calabre la main de Marie, fille du comte Charles de Valois. A peine cette affaire terminée, il tomba malade à Paris. Les souffrances qu'il endurait étaient grandes ; il les supporta joyeusement, puisant sa force et sa consolation dans la prière, et particulièrement dans le saint sacrifice de la messe, qui était célébré tous les matins dans sa chambre. Mais bientôt comprenant la gravité de son mal, il se confessa avec larmes à François de Mayronis, des Frères Mineurs, son compatriote, et se prépara à mourir.
Quand, après avoir reçu tous les sacrements, il entra en agonie, sa physionomie, jusqu'alors sereine, changea, son visage devint celui d'un homme dans l'angoisse et l'épouvante, et on l'entendit s'écrier : « Les démons ont un grand pouvoir, mais ils l'ont perdu par les mérites de l'Incarnation et de la Passion de Jésus- Christ. » Un instant après, il dit d'une voix forte : « J'ai vaincu pour toujours ; » puis il ajouta : « Je me remets au jugement de Dieu ; » et il mourut.
C'était l'an i323, et le 27 septembre. Elzéar était âgé
de 38 ans. Il fut enseveli avec l'habit et la corde des Frères Mineurs, dans leur église de Paris.
La même année, son corps fut transporté à Apt, dans l'église des Mineurs, et Dieu glorifia son tombeau par d'éclatants miracles.
Quand EIzéar rendit le dernier soupir hors de la Provence, Delphine, sa bienheureuse épouse, était à Avignon, auprès de la reine Sancie. Elle connut miraculeusement sa mort, avant que la nouvelle n'en fût arrivée à la cour. Elle pleura longtemps ce compagnon de sa vie virginale; mais, un an après, comme elle était dans son château de Cabrières, EIzéar lui apparut et lui commanda de sécher ses larmes, parce qu'il était au ciel avec les saints.
Elle eut la consolation d'être le principal témoin dans le procès de la canonisation de son époux; mais elle mourut avant de le voir honoré sur les autels.