SAINT CYPRIEN
Evêque de Toulon
Saint Cyprien paraît être né aux environs de Tannée
La raison en est qu'il fut ordonné diacre par saint
Césaire, un peu avant le concile d'Agde; du moins le bréviaire de Toulon l'affirme. Or, Cyprien dit luimême que saint Ccsaire s'était fait une loi de ne pas ordonner de diacre âgé de moins de 3o ans, et il semble se donner lui-même en exemple. (Vie de saint Césaire, 1. I., c. 43). Si donc notre saint avait 3o ans au concile d'Agde, c'est-à-dire en 5o6, c'est qu'il était né en 475 ou 476 au plus tard. D'autre part la date de sa mort, que nous verrons avoir précédé de peu l'année 549, ne permet pas de croire qu'il soit né beaucoup plus tôt.
Arles et Marseille se disputent l'honneur de lui avoir donné naissance.
Les auteurs de VHistoire littéraire se prononcent en faveur d'Arles, parce que Cyprien a appartenu au clergé de cette Eglise. Mais cette raison est insuffisante. Les historiens provençaux, Bouche et Guesnay entre autres, le font marseillais; Guesnay donne même le nom de son père, qui, d'après de vieux manuscrits, se serait nommé Jules (Ann. MarseiL). La famille marseillaise de
Montolieu a prétendu que çaint Cyprieit était de son sang ; et cette prétention ne date pas d'hier, nous la voyons surgir dès les premières années du XIII* siècle. L'évêque de Toulon, Pons Rausinus, ayant découvert, en I20I, les reliques de saint Cyprlen, dans la maison épiscopale de cette ville, les déposa en i2o5 dans une châsse d'argent. (Bouche, t. ii., p. iqS). Deux frères de la maison de Montolieu contribuèrent, pour 3oo écus, à la confection du reliquaire qui contint le chef du saint, et cela parce qu'ils le considéraient comme étant de leur parenté. Dans cette opinion, et en reconnaissance de leur don, l'évêque leur accorda le privilège de marcher les premiers derrière le saint corps, eux et les leurs, à perpétuité, dans la procession qui devait se faire avec des cierges de cire blanche, par les rues de la ville. (Guesnay, Ann. MarseiL).
Que saint Cyprien appartînt à la famille de Montolieu, c'est donc une tradition ancienne et respectable. On dit que son père prit un soin particulier de son éducation, et le fit instruire dans les lettres latines, grecques et hébraïques. (Guesnay, Ann, Mars,). Ce fut sans doute pour se mettre sous la direction des plus illustres grammairiens, que Cyprien vint à Arles.
Cette ville, tombée sous le joug des Visigoths, conservait quelques vestiges de ce qu'el'e avait été sous la domination romaine ; elle était la résidence des grandes familles gauloises, et attirait les derniers rhéteurs qui aient fait la gloire des écoles provençales.
Parmi ces hommes de grande naissance, et aussi de grand savoir, on voyait deux anciens préfets du Prétoire : Tonance Ferréol , dont l'éloquence persuasive 'avait, en 452, détourné le Goth Thorismond du siège d'Arles, et Polème, le dernier préfet nommé par les
empereurs en Provence. Polème, rentré dans la vie privée, se consolait des malheurs de l'Empire par l'étude des mathématiques et de la philosophie de Platon. Une des gloires d'Arles était le jurisconsulte Pétrone. Pétrone était en relation de lettres avec Sidoine Apollinaire, le saint évêque d'Auvergne, et obtint de lui vers 482 la publication du vin* livre de ses épitres.
Sidoine Apollinaire avait à Arles un autre admirateur ; c'était Firmin, à la prière duquel il donna au public le IX* livre de sa correspondance. Firmin était un homme religieux, et pratiquait toutes les vertus chrétiennes ; mais il goûtait aussi les choses de l'esprit, et il s'était lié d'amitié avec l'illustre Pomère, qui enseignait à Arles les belles-lettres.
Pomère n'était pas provençal, mais originaire d'Afrique, de Mauritanie. Il vint à Arles dès sa jeunesse, et y professa la grammaire , c'est-à-dire la rhétorique. Il était d'ailleurs aussi versé dans les lettres chrétiennes que dans les lettres profanes, et sa piété était si reconnue qu'il fut fait abbé d'un monastère. Ce monastère était, croit-on, celui qui, du temps de Tévêque saint £on,fiorissait dans une des îles du Rhône, près de la ville, et dont toute trace a disparu. Pomère avait écrit plusieurs ouvrages. Le seul qui nous reste est son livre sur la Vie contemplative^ dont le style simple et clair est très supérieur à tout ce que nous avons de cette époque.
C'est dans la société de ces hommes distingués, que s'écoula la jeunesse de Cyprien, et c'est sans doute de Pomère qu'il reçut les premières leçons de littérature.
Parmi les écoliers du rhéteur africain, notre saint distingua un moine, avec lequel il contracta bientôt nue
amitié qui ne devait finir qu'avec la vie. Ce moine était le grand saint Césaire, du monastère de Lérins, plus âgé que Cyprien de quelques années seulement, car il était né en 470. Césaire était à Arles pour rétablir sa santé compromise par ses austérités, et il suivait les leçons de Pomère. (Vita S. Cœs,^ 1. i. n' 8). L'évêque saint Eon, ayant reconnu, dans le moine étranger, son compatriote et son parent, le fit diacre, puis prêtre, et en 499 le mit à la tête du monastère de l'île du Rhône, qui venait de perdre son abbé. Cet abbé, que remplaça Césaire, était, nous l'avons supposé avec toute apparence de raison, son maître Pomère. A ce moment donc Cyprien cessa d'être le condisciple de Césaire, pour devenir son élève; mais il resta son ami.
Trois ans après, en 5oi , saint Eon mourut, et Césaire lui succéda sur le siège métropolitain d'Arles. Cyprien resta auprès de lui, et l'attachement qu'il avait conçu pour sa personne augmen'tait tous les jours. Témoin des vertus et des travaux apostoliques du grand évêque, il s'efforçait d'imiter cet admirable modèle, et bien qu'il fît de rapides progrès dans la perfection , il se reprochait humblement de ne pas mieux profiter des exemples qu'il avait sous les yeux, a Malheur à moi, s'écriait-il après la mort de son ami, malheur à moi, misérable Cyprien, qui ai mis tant de tiédeur à m'instruire, que maintenant je ne puisse plus que le recon^ naître et le regretter ! Pourquoi de cette source abondante n'ai-je pas puisé autant que demandait mon aridité ? »
Saint Césaire, nous l'avons déjà vu, attacha Cyprien à son Eglise en l'ordonnant diacre ; et le bréviaire de Toulon ajoute qu'il l'emmena, en cette qualité, au concile tenu à Agde en l'année 5o6. A ce concile, qui s'ou*-
vrit le II septembre dans réglîse'de Saint- André, furent présents les évêques du royaume d'Alarîc, et entre autres ceux de la Provence. Cette province, tombée un moment entre les mains des Bourguignons, leur avait été enlevée en 5oo par Théodorîc-le-Grand, croyons-nous, et avait été rendue par lui aux Visigoths (Procope, de Bello Gothico^ 1. 1.). Les Pérès, assemblés à Agde, s'occupèrent de questions de discipline ; ils autorisèrent les constructions de chapelles dans les campagnes, sous la condition que les fidèles viendraient célébrer les grandes fêtes dans l'église paroissiale, et ils permirent aux clercs de retenir pour leur usage personnel certains biens appartenant à l'Eglise. On considère ce dernier canon comme l'origine des bénéfices ecclésiastiques.
Après le concile d'Agde, mais à une époque qu'il est impossible de préciser, Cyprien fut fait évêque de Toulon. Son élévation serait du commencement de 5o7, au plus tard, s'il fallait ajouter foi entière à un récit, qui le suppose évidemment évêque du vivant du roi Alaric,tué cette même année à la bataille de Vouillé.
On raconte en effet que deux nobles saxons, Mandrier et Flavien, étaient venus prendre du service dans l'armée qu'Alaric rassemblait pour résister à Clovis. Tous deux étaient idolâtres. Mais ayant assisté à une entrevue de Cyprien avec le roi Visigoth, et l'ayant entendu parler du Dieu des chrétiens, ils eurent le cœur touché, se convertirent, et reçurent le baptême des mains du saint. Ils le suivirent à Toulon, et se retirèrent dans une solitude au revers nord du cap Cepet, où ils menèrent la vie érémitique. [Acta SS, — Bouche).
Ce récit, dont le fond peut être vrai, est malheureusement entouré d'invraisemblances qui l'infirment, et
entre autres on ne voit pas que saint Cyprien ait eu occasion de parler à Alaric, et de traiter devant lui les questions religieuses.
Cette même histoire est racontée par Guesnay, sur le dire d'un vieux manuscrit, (Ann, MarseiL)^ avec quelques variantes ; mais elle reste enveloppée de tant d'erreurs et d'impossibilités, qu'on ne peut pas davantage l'adopter de confiance.
Ce n'est qu'en 524 que nous voyons, sans crainte d'illusion, saint Cyprien assis sur le siège épiscopal de Toulon. A cette année et le 6 juin, il figure, avec ce titre, dans le concile que saint Césaire rassembla à Arles, à l'occasion de la dédicace d'une basilique, qu'il venait de construire en l'honneur de la Très-Sainte Vierge. Les quatre canons, édictés par ce concile, confirmèrent les conditions antérieurement imposées à l'ordination des diacres et des prêtres, et au sacre des évêques.
Saint Césaire multipliait les conciles. Il en présida un nouveau à Carpentras le 6 novembre 527 ; et Cyprien, toujours fidèle à l'appel de son ami, y siégea avec quatorze autres évêques de la province. On y régla l'emploi du revenu des églises, et on suspendit pour un an AgraBcius,évêque d'Antibes, qui avait refusé de venir s'expliquer sur une ordination irrégulière faite par lui.
Cependant les questions de discipline n'absorbaient pas la vigilance de saint Césaire et des évêques ses suffragants. La pureté du dogme catholique sollicitait leur attention. Le Semipélagianisme, né au commencement du V* siècle, s'était perpétué, et maintenait ses ténèbres dans l'esprit de bien des fidèles, incertains de la vérité. Saint Cyprien eut la gloire de contribuer puissamment à l'extirpation de cette hérésie.
Le patrice Libère, préfet du prétoire des Gaules sous Théodoric-le-Grand, ayant construit une basilique à Orange, invita saint Césaire à en venir faire la dédicace. Le saint s'y rendit, et avec lui furent présents saint Cyprien et onze autres évêques. C'était le 3 du mois de juillet 529. Ces prélats profitèrent de leur réunion, pour conférer sur l'état religieux de la province, et ils formulèrent vingt-cinq articles sur la Grâce et le Libre Arbitre, avec une profession de foi, qu'ils signèrent et tirent signer à Libère et à quelques autres personnages. Cette profession de foi, ils l'envoyèrent au pape Félix IV par le prêtre Armenius. Mais Félix mourut pendant qu'Armenius était en route, et ce fut son successeur, Boniface II, qui reçut l'envoyé des évêques provençaux. Le souverain Pontife approuva leur doctrine, et leur écrivit pour la confirmer* Sa lettre esta la date du 25 janvier 53o.
Quatre mois à peine après le concile d'Orange, le 5 novembre 529, saint Césaire en assembla un autre à Vaison, où se rendit encore Cyprien. Il y fut décidé^ pour faciliter l'éducation des clercs, que les prêtres de campagne les recevraient chez eux, et les élèveraient dans l'étude et la piété. Un second canon permit aux prêtres, et à leur défaut aux diacres, de prêcher soit à la ville, soit à la campagne. De plus, certains pointa de liturgie furent réglés conformément aux usages de l'Italie et de l'Orienti
Enfin, pour appuyer les définitions du concile d'Orange, et probablement tandis que l'envoyé de saint Césairô en rapportait l'approbation de Rome , une nouvelle assemblée eut lieu à Valence en 53o. La maladie empêcha l'évêque d'Arles dé la présider ; mais il y envoya des évêques, des prêtres et des dia-
cres imbus de la doctrine orthodoxe, pour la soutenir et la faire triompher une fois encore. Parmi ces représentants du métropolitain , Cyprien se distingua par son zèle et sa science; il appuya toutes ses paroles sur les Saintes-Ecritures, et sur l'opinion des Pères de l'Eglise, et établit solidement que l'homme ne peut rien pour son salut, s'il n'est prévenu par la grâce de Dieu. (Vita S, Cœsarii^ 1. i., c. 46).
Ce concile ferma la bouche aux: derniers contradicteurs, et les prédications de saint Césaire achevèrent de dissiper les vestiges d'une erreur, qui avait troublé la Provence durant tout un siècle.
Pendant que saint Césaire et saint Cyprien travaillaient ainsi, sans relâche, à la discipline de l'Eglise, et à l'affermissement de la foi, bien des événements politiques s'accomplissaient. Théodoric-le-Grand était mort. La Provence ne tenait plus que par de faibles liens au royaume qu'il avait fondé, et en 536 elle tomba enfin au pouvoir des Francs. Les fils de Clovis se partagèrent leur nouvelle acquisition ; on croit que Toulon fut dans le lot de Childebert, roi de Paris, comme on le sait sûrement pour Arles.
En 541, un concile national fut réuni à Orléans. Cyprien , qui ne craignait aucune peine quand il s'agissait du bien de la religion , n'hésita pas à se mettre en route malgré la distance. Il prit part aux travaux des évêques, qui réglementèrent certains points de discipline, et fixèrent, entre autres, les conditions dans lesquelles les particuliers pouvaient avoir des paroisses dans leurs terres. On considère ce canon comme l'origine du patronage des fondateurs, sur les églises créées et dotées par eux.
L'année suivante, une grande douleur éprouva notre
saint prélat : Césaire , le grand évêque d'Arles, son maître et son ami, mourut dans sa ville épiscopale le 27 août 542. Sa mort fut un deuil public. Les méchants comme les bons, les juifs eux'-mêmes comme les chrétiens, le pleurèrent, et lui firent de magnifiques funérailles.
A ses derniers moments, Césaire avait pensé à son ami, et par son testament, que nous avons encore, il lui avait légué en souvenir son manteau et la meilleure de ses ceintures.
Cyprien était un des principaux témoins des vertus et des miracles de saint Césaire. A la prière de Césarie, la 2' abbesse du couvent que Pévêque d'Arles avait fondé pour sa sœur, il entreprit sans tarder d'écrire sa vie. C'est le r' livre de l'histoire de saint Césaire, que nous possédons. Cyprien y travailla avec la collaboration de deux autres évêques, Firmin et Viventius, Le second livre a été composé par le prêtre Messianus et le diacre Etienne.
Césaire était mort dans sa soixante-treizième année. Cyprien, plus jeune que lui, avait cependant au moins soixante-huit ans ; et il ne survécut pas beaucoup à celui qu'il avait tant aimé et vénéré. Nous ne savons pas exactement l'époque de sa mort ; mais elle précéda la date de 549,puisqu'en cette année l'évêque de Toulon était Palladius, qui siégea au mois d'octobre au cinquième concile d'Orléans.
Il n'y a donc rien de vrai dans l'opinion, qui, liant l'histoire de Cyprien à celle des saints Mandrier et Flavien, les fait martyriser tous trois en 566 par des infidèles. D'après cette tradition, le jour de l'Assomption de cette année, Mandrier et Flavien, que l'on dit convertis par notre saint, comme nous l'avons vu.
avaient quitté leur ermitage, et étaient venus à Toulon participer aux saints mystères, et recevoir la communion des mains de Pévêque. Mais des païens firent irrupuption dans Péglise, massacrèrent Cyprien et les deux anachorètes, et emmenèrent captifs en Italie un grand nombre de chrétiens (Bouche, t. i.,p. 645). S'il faut en croire un vieux manuscrit, que cite Guesnay, ces païens seraient les Lombards du roi Alboin ; mais il est certain que les Lombards ne sont venus en Italie qu'en 568, alors que Cyprien était mort depuis vingt ans.
A Toulon, le culte de saint Cyprien est très ancien ; nous l'y voyons en honneur dès le XI' siècle {Acta 55.). A Marseille, nous ne saurions dire à quelle époque il a commencé à être célébré. Cependant la fête du saint évêque est mentionnée dans le bréviaire de notre diocèse, qui fut imprimé à Lyon en 1 526, et elle est placée au 3* jour d'octobre, comme aujourd'hui.
Il paraît cependant qu'elle tomba en désuétude. Le 6 juin i655, Antoine de Félix, qui plus tard entra dans les ordres et fut ordonné prêtre, sollicita le Conseil de Ville de demander à l'évêque le rétablissement de cette fête. (Bouche, t* 11, p. 991). 11 prit cet initiative, comme étant par sa mère, Marguerite de Montolieu, de la famille du saint (Acta SS.), Le Conseil de Ville présenta en effet requête à Tévêquç, dans ce sens, et Mgr Etienne de Puget , adhérant au vœu des magistrats municipaux, rétablit le nom de Cyprien parmi les Saints du diocèse, par mandement du 9 adût t635, et mit son office au semi-double. (Actm SS, ^- Bouche,.
Depuis cette époque, la fête de saint Cyprien n'a plus cessé d'être célébrée à Marseille,