LE BIENHEUREUX BERNARD
Abbé de Saint-Victor 19 JUILLET 1079
L'Eglise de Marseille compte parmi ses plus illus* très enfants Bernard, abbé de Saint-Victor, qui, pour ses vertus et pour les souffrances qu'il endura au service du Saint-Siège, mérita d'être confondu avec les Saints honorés dans le monastère.
Bernard appartenait à une puissante famille : il était des Comtes de Rhodez. Ses frères s'appelaient Bérenger, Hugues, Raymond, et Richard cardinal prêtre de la sainte Eglise Romaine (Cart. n' 83i — Patrol, t. 148, p. 55i).
C'est en mars 1064 que Bernard fut appelé à gouverner l'abbaye marseillaise. En effet, son prédécesseur Durand nous apparaît le 16 de ce mois, recevant une donation faite à Saint-Victor (Cart. n* 703), et le 29 c'est Bernard qui accepte, de nouveaux bienfaiteurs, la cession de diverses propriétés. (Cart, n" 120).
Les commencements de son administration furent agités par les vexations de toute nature, que faisaient endurer aux moines deux frères, gentilshommes de Marseille, Geoffroid Pilet et Fouques. Leurs prétentions, leurs revendications injustes troublaient les officiers du monastère dans l'exercice de leurs fonctions ;
ety soit par menaces, soit par fallacieuses promesses, ils extorquaient sans cesse une partie des revenus abbatiaux. Bernard, par sa douceur et sa fermeté, les amena à composition ; et ils s'engagèrent, moyennant le don d'une mule de 200 sous, à vivre en paix, et à respecter à l'avenir les possessions de Saint- Victor. [Cart. n* 137).
Un événement heureux vint accroître le lustre de l'abbaye, et consolider sa puissance temporelle. Au jour de la fête de saint Victor, le comte de Provence, Bertrand, demanda à être admis dans le chapitre pour se joindre aux prières des moines, et, reçu avec respect au milieu des frères assemblés, il sollicita la faveur d'être affilié à leur congrégation, comme ses ancêtres l'avaient été. De même suite, il promit sa protection aux religieux, et leur garantit la possesion de tous les biens qu'ils avaient en Provence. Acte fut alors dressé de cette confirmation, qui fut ratifiée l'année suivante à Arles, dans le monastère de Saint-Genet. [Cartul. n*io8o).
Le 22 décembre 1070, le comte de Besalu, en Catalogne, donna à Bernard et à ses successeurs le couvent de Ripouille, le soumettant à leur juridiction, et leur accordant le droit d'en nommer les abbés, et d'y maintenir par tous les moyens la discipline religieuse et la règle de saint Benoît. [Cart, n'Sig).
Ces exemples eurent de nombreux imitateurs, et la prospérité et l'influence de Saint- Victor s'étendirent tant en Provence que dans les contrées voisines. Près de 600 moines vivaient sous la conduite du pieux abbé. [Paulus Bern. P. Pagi, an. 1077, n* 7).
Cependant Bernard était réservé à un rôle beaucoup plus grand et plus glorieux que le gouvernement de
son abbaye ; il allait être mêlé aux luttes terribles que la Papauté soutenait alors contre Henri IV d'Allemagne, au sujet des Investitures.
Grégoire VII avait entrepris la réforme des mœurs et le relèvement de la discipline ecclésiastique ; l'empereur maintenait violemment les usurpations du pouvoir laïque. Les événements politiques vinrent augmenter les difficultés. Les Saxons, fatigués du despotisme d'Henri IV, se soulevèrent contre lui, et offrirent la couronne à Rodolphe, duc de Souabe. Henri, vainqueur de ses sujets révoltés, s'enhardit, et fomenta des troubles jusque dans Rome même. Le Pape l'excommunia; et l'Allemagne se divisa entre les deux rois. Une diète fut indiquée à Augsbourg, et Grégoire VII, prié de la présider, se mit en roule aussitôt. Alors Henri IV, voyant qu'il perdait du terrain, et craignant d'être entièrement abandonné, vint au devant du Pape jusqu'au bourg de Canosse,et fit sa soumission le 28 janvier 1077.
Un tel homme ne pouvait agir de bonne foi. Sentant la fortune revenir à lui, il reprit toute sa hardiesse, et tenta d'enlever le Pape en Lombardie. La lutte recommença donc. Les seigneurs allemands, divisés entre eux, indiquèrent une diète à Forcheim pour le mois de mars de cette même année, et envoyèrent encore demander au Pape de s'y rendre. Grégoire VII ne crut pas prudent d'accepter leur invitation, mais il députa deux légats pour le représenter, et ces légats furent Bernard, cardinal diacre de l'Eglise Romaine, et Bernard, abbé de Saint-Victor.
La diète de Forcheim, agissant en souveraine, déposa Henri IV, et donna sa couronne à Rodolphe, avec le consentement des légats, qui outrepassèrent en cela
leurs instructions. Henri, comme on pouvait si atten- \ dre, ne se soumit pas ; mais il demanda rintervention du Pape, comme fit aussi son rival (5. Gregorii Regestuniy l.iv, ep. 24).
Cependant le Pape était toujours dans la Haute- Italie, attendant les événements. Douloureusement ému des factions qui déchiraient l'Allemagne, il reprit le dessein de se rendre lui-même sur le théâtre de la lutte, dans l'espérance de désarmer les prétendants et de ramener la paix. Au mois de mai, il écrivit de Carpineta à ses légats de demander à Henri IV et à Rodolphe que les chemins lui fussent ouverts, et que toute sécurité lui fût garantie, leur commandant d'excommunier celui des deux qui se refuserait à son désir, et de reconnaître l'autre pour roi. {Regestum^ 1. iv, ep. 23).
Les légats étaient auprès de Rodolphe, qui les avait retenus parce que leur adhésion faisait sa force, et ils avaient célébré avec lui, à Augsbourg, la fête de Pâques, qui cette année tombait le 16 avril. Après Pâques, ce prince envoya vers le Pape l'abbé de Saint-Victor, pour traiter de ses intérêts. Bernard partit, accompagné d'un moine, nommé Chrétien, savant docteur qu'il avait amené avec lui en légation. Ce voyage, dans un pays bouleversé par la guerre, n'était pas sans périls ; et en effet les deux religieux furent enlevés par un des partisans d'Henri IV, le comte Odalric, qui les enferma dans son château de Lentzburg, et les accabla de mauvais traitements.
Ce fut donc le cardinal Bernard seul, qui eut à porter à la connaissance d'Henri IV les intentions du Pape. Ces négociations ne purent aboutir; et le légat, exécutant les ordres qu'il avait reçus, se décida en novembre de cette année à excommunier le roi.
Grégoire VII était resté à Canosse, tant qu'il avait conservé quelque espoir d aller en Germanie ; mais au mois d'août, comprenant qu'il devait y renoncer, il était rentré à Rome.
Cependant l'abbé de Saint-Victor languissait toujours dans les cachots de Lentzburg. Henri IV, enflé du succès de ses armes, se refusait à le délivrer ; et même, étant venu à Ulm où il se fit couronner, il récompensa le comte Odalric du zèle qu'il montrait pour sa cause en retenant captif et en maltraitant le représentant du Souverain-Pontife. Bernard ne dut sa liberté qu'à Hugues, abbé de Cluny, qui étant parrain d'Henri ÏV et ayant conservé quelque influence sur son esprit, lui écrivit pour lui reprocher sa conduite.
Hugues était venu à Rome, pour travailler à la réconciliation du Pape avec son filleul.
Quand, après un peu moins de six mois, Bernard et Chrétien sortirent de prison, ils se trouvèrent absolument sans ressource, car tout ce qui leur appartenait avait été pillé. Ils réclamèrent en vain, et n'obtenant pas satisfaction, ils durent aller chercher un asile à Hirschau, dans l*abbaye de Saint-Aurèle.
C'était dans les derniers mois de 1077.
Reçu avec charité par l'abbé Guillaume, Bernard resta à Hirschau presque une année entière, et assista aux diverses péripéties de la guerre. Henri IV conservait ses avantages. Cependant Rodolphe le battit au mois d'août 1078. Bernard, témoin de cette victoire, en apporta la nouvelle à Rome, en rejoignant enfinla Cour pontificale. [Chroniques de Berthold et de Bernold, An loyj'jS, Pertz, t. v des Ecrivains].
Celte lutte acharnée devait durer longtemps encore, et il ne fut pas donné à Grégoire VII d'en voir la fin.
L'abbé de Saint-Victor ne pouvait plus être employé en Allemagne ; mais le Pape avait besoin ailleurs de son dévouement. L'Espagne lui donnait alors bien des sollicitudes , et il y envoyait légats sur légats. En juin 1077, il avait député dans ce royaume Pévêque d'Oleron et l'abbé de Saint-Pons. (Regestum, 1. iv, ep. 28), En mai 1078, il y expédia le cardinal Richard, frère de notre abbé Bernard. (L. v, ep. 21). Et ce n'était pas assez. Dans les derniers mois de cette même année, il y envoya Bernard lui-même, à peine revenu de Germanie, pour rétablir la concorde entre les fils de Raymond-Bérenger , comte de Barcelone. En effet, en janvier 1079,11 écrivit sur ce sujet à Tévêque de Girone, et sa lettre constate la présence en Espagne de l'abbé de Marseille, ce qui ne peut s'entendre de Richard. (L. vi, ep. 16). D'ailleurs, une seconde lettre, adressée au mois de mars suivant au comte Centullus, lui recommande de suivre les conseils de l'évêque d'Oleron et de Bernard, abbé de Marseille , ce qui enlève tout doute sur la légation de ce dernier. Les affaires de Castille étaient si difficiles, que le Pape devait, dès le mois de novembre 1079, y envoyer pour la seconde fois le cardinal Richard, en même [temps qu'il le nommait successeur de son frère à Saint-Victor (L. vu, ep. 6 et 7) ; et qu'en 1080, il parlait de passer lui-même en Espagne, pour lutter corps à corps avec les ennemis de l'Eglise. (L. VIII, ep. 2).
Le séjour de Bernard dans la Péninsule ne fut pas long ; il revint à Rome rendre compte au Saint-Siège du résultat de ses négociations. Cependant cette ambassade avait sans doute fait craindre aux moines de Saint- Victor que leur abbé ne fût indéfiniment retenu loin d'eux pour les affaires générales de l'Eglise, et ils
avaient écrit au Pape paur demander qu'il leur fût rendu. Grégoire VII leur avait répondu, dès le mois de janvier, par une lettre qui fait le plus bel éloge de Bernard : a Votre abbé, leur dit-il, est venu à nous, et pour l'amour de saint Pierre il a obéi jusqu'à la captivité; et parce qu'il était prêt à mourir, s'il le fallait, il recevra sa récompense.... Il nous est resté attaché dans les circonstances les plus critiques, et nous est venu en aide, avec le secours du Christ..,. Vous gémissez d'être séparés d'un tel père pendant si longtemps ; mais, nous vous en prions, au nom de Dieu, par amour pour saint Pierre prenez patience encore, et bientôt nous vous le renverrons joyeux. » (Regestuniy 1. vi, ep. i5).
Cette lettre est datée de Rome, le 4 des Nones de Janvier, Indiction II, c'est-à-dire le 2 janvier 1079.
Dès que Bernard fut revenu d'Espagne, Grégoire VII, fidèle à sa promesse, se prépara à le laisser partir pour Marseille, bien qu'il lui en coûtât de se séparer de cet ami dévoué. Pour lui témoigner sa satisfaction des services qu'il avait reçus de lui, il lui accorda la confirmation de tous les domaines de Saint-Victor, et prononça à nouveau l'union à l'abbaye marseillaise de plusieurs monastères mis précédemment sous sa dépendance. De plus, il lui concéda l'exemption de toute puissance ecclésiastique, voulant que Saint-Victor ne relevât que du Siège Apostolique.
L'acte est daté de Latran le 4 juillet 1079. (Cartul. n* 843).
Muni de ce titre important, Bernard prit enfin le chemin de Marseille ; mais les joies du retour ne lui étaient pas réservées ; il ne devait pas revoir ce monastère vers lequel il se hâtait. Dans sa route, il fut saisi par les fièvres, et il mourut le 19 juillet, quelques jours
à peine après son départ. Il fut enterré solennellement dans un monastère, situé sur le chemin royal de Rome, au revers nord-est des Apennins, sur les bords de la Néra. (Chron, de Berthold, An 1079).
Le Pape fut profondément affligé de cet événement, comme on le voit par les lettres qu'il écrivit au frère de Bernard, le cardinal Richard, et aux moines de Saint- Victor. Il dit à ces derniers, à la date du 3 novembre 1079, que cette mort n'est plus sensible à personne qu'à lui, car elle le prive d'un aide et d'un conseil utile, et qu'il espérait encore beaucoup de lui pour le bien de la Germanie et de l'Italie. (Regestum, 1. vu, ep. 7). II. dit à Richard, le lendemain, que la douleur des moines a renouvelé la sienne, et qu'à leur prière il le nomme leur abbé. (L. vu, ep. 8).
Le corps de Bernard fut transféré à Marseille, et enseveli dans la crypte de Saint-Victor, dans la chapelle de Saint- Ysarn. Guesnay,énumérantles reliques honorées dans l'abbaye, nous dit en effet : « Là aussi est conservé le corps de l'abbé Bernard. » [Cassîanus lllust., p. 476).
Ensevelir Bernard dans la basilique inférieure de Saint-Victor, c'était proclamer sa sainteté, car les saints seuls y ont jamais été déposés. Il reçut, en effet, un culte dans le monastère. Dans un privilège accordé en 1446 à la confrérie de Notre-Dame de Confession par l'abbé Pierre Dulac, nous trouvons son nom cité entre ceux de saint Ysarn et de saint Wififred, parmi les saints qui ont fait la gloire de l'abbaye. (Kothen. Les Cryptes de Saint'Victor, p. 100). Nous savons de plus, par un inventaire des reliques honorées dans l'église haute, que son corps y fut transféré dans la suite des temps, et exposé dans une châsse à la vénération des fidèles, à côté de l'autel majeur.
Bernard méritait ces honneurs pour les souffrances qu'il avait endurées en Allemagne.
D'ailleurs, sa vie intime répondait aux actes de sa vie publique. Le vieux chroniqueur germain, qui nous a conservé le souvenir de ses travaux, après avoir raconté sa mort , ajoute : « C'était un homme d'une grande piété, plein de sagesse, de religion et de charité, et qui avait souffei't persécution pour la justice. » Enfin, les éloges magnifiques, que le Pape fit de sa fidélité et de son dévouement, font bien voir qu'il le considérait comme un confesseur de la Foi.
SAINTE DOUCELINE
Fondatrice des Béguines
Le nom de sainte Douceline était à peine connu de nos historiens. Sa Vie, perdue dans les profondeurs de la Bibliothèque Nationale, à Paris, et à peu près ignorée, a été éditée en 1879 (i) par M. le chanoine Albanés, historiographe du diocèse de Marseille, qui l'a fait précéder de commentaires pleins d'intérêt.
Cette Vie est écrite en provençal, dans le dialecte marseillais du XIII' siècle ; elle a été remaniée vers Tan i3i5. L'auteur est sans aucun doute une des filles de sainte Douceline , et vraisemblablement Philippine de Porcelet, une de ses premières compagnes. (Vie de sainte Douceline^ Prolégomènes, p. 3i.)
Nous suivrons le vieux récit, en l'abrégeant, et hous y ajouterons les éclaircissements dûs à son savant éditeur.
Sainte Douceline naquit, en 1 2 1 4 ou 1 2 1 5 , d'un riche marchand de Digne , nommé Bérenguier ; sa mère, qui s'appelait Huguette, était native de Barjols. Elle eut pour frère le bienheureux Hugues de Digne, de l'Ordre de Saint-François, célèbre pour sa sainteté et sa pieuse
(i) Etienne Camoin, libraire, rue Cannebière, i, Marseille.
éloquence. Comme lui, elle est souvent appelée Doucelîne de Digne ; d'où l'on peut conclure que le frère et et la sœur étaient nés à Digne même , dans la maison paternelle.
Conduite tout enfant à Bar jols, Douceline passa dans cette ville ses plus jeunes années. La piété , que Dieu avait déposée dans son cœur, se trahissait déjà malgré la faiblesse de son âge. Encore incapable de formuler une prière, elle s'agenouillait sur la terrasse de la maison, les mains jointes, le regard vers le ciel, et restait là dans une muette contemplation. A mesure qu'elle grandissait , le goût de Poraison augmentait en elle , et au lieu de jouer avec les autres enfants, elle se cachait dans les coins de la maison pour prier dans le silence et le recueillement.
A la mort de sa mère , son père alla habiter Hyères avec ses enfants. C'était un homme de bien , adonné à toutes les bonnes œuvres. Il aimait à recueillir les pauvres abandonnés, et il les conduisait dans sa maison, où il les confiait à Douceline. La sainte les recevait et les soignait avec amour, parcequ'en eux elle voyait Jésus-Christ. Elle accueillit un jour un malheureux si faible , si malade , qu'elle était obligée presque de le porter. Quand ce pauvre eut été pansé par elle , il lui dit : « Ma fille, je ne rougirai pas de vous faire connaître à mon père », et il disparut. C'était Notre-Seigneur lui-même , qui avait voulu donner à la sainte hospitalière la plus belle des récompenses.
Ayant perdu son père, Douceline se livra sans réserve aux pratiques de la pénitence et de la charité ; mais ce n'était pas assez qu'elle travaillât ainsi à sa propre sanctification. Dieu l'avait choisie pour conduire les autres dans le chemin de la perfection.
Un jour, comme elle revenait de soigner les pauvres dans un hôpital situé hors de la ville, elle rencontra sur sa route deux dames conduisant une petite fille. Ces dames avaient des vêtements noirs avec un voile blanc ; leur air était simple, humble et modeste. Elles saluèrent gracieusement Douceline, et s'arrêtèrent pour la regarder. Douceline, remplie d'une joie intime, leur demanda qui elles étaient, et à quel Ordre religieux elles appartenaient. A cette question les trois étrangères, posèrent leur manteau sur la tête , et répondirent : « Nous sommes de cet Ordre , qui plaît à Dieu » ; et lui montrant leur voile , elles ajoutèrent : « Prends ceci , et suisnous.» Là-dessus elles disparurent.
Cette vision frappa vivement Douceline; elle comprit que Dieu lui demandait de se donner à lui entièrement et pour toujours.
Sur ces entrefaites, son frère Hugues de Digne, partant pour Paris , la confia aux Sœurs Mineures de Gênes. A son retour, instruit de ce qui s'était passé , et informé des secrets désirs de sa sœur, il l'approuva entièremeut, et l'encouragea dans le projet de fondation qu'elle avait tormé. Elle revêtit aussitôt l'habit qu'elle avait vu, et porta le manteau sur la tête, comme avaient fait les personnages qui lui avaient apparu. A la suite d'un sermon , que son frère prêcha à Hyères , elle fit entre ses mains le vœu de virginité, et cent trente et une personnes imitèrent son exemple. Pour ressembler à la mère de Dieu, qui a vécu privée des biens de ce monde, elle fit également vœu de pauvreté. Enfin elle prit le nom de Béguine.
Le Frère Hugues de Digne , par ses prédications , exerçait alors une action puissante sur toute la Provence. A sa voix les foules se convertissaient, les riches
et les petits abandonnaient le monde et remplissaient les cloîtres. Entraînées par sa parole ardente, beaucoup de dames vinrent se joindre à Douceline, et elles fondèrent un couvent hors de la ville d'Hyères , le long du ruisseau de Roubaud.
A cette nouvelle communauté il fallait une règle. Hugues de Digne la lui donna. Les Béguines ne furent pas précisément un Ordre religieux. Elles se lièrent par un vœu de virginité, et par une promesse d'obéissance envers leur supérieure; mais elles gardèrent la libre disposition de leurs biens. Il y avait dans leurs maisons trois sortes de personnes : des jeunes filles qui renonçaient au monde, des veuves qui venaient là vivre dans la retraite et quelquefois amenaient avec elles leurs servantes, enfin des enfants qu'on y formait à la vertu. Toutes ensemble travaillaient à leur sanctification par l'accomplissement des œuvres de charité et la méditatation des souffrances de Jésus-Christ. (Prolégomènes, p. 61-62.)
Hyères était un trop petit théâtre pour le zèle de Douceline. Voulant un champ plus vaste à cultiver, elle choisit une de ses filles les plus saintes, et avec elle vint à Marseille. C'était vers l'an i25o. (Prolég., p. 53.)
Elle s'établit hors de la ville, sur un chemin qui allait de la porte de Crotevieille, derrière Saint-Martin, vers le quartier actuel de Longchamp, chemin que nous retrouvons dans les rues Dauphine et Saint-Bazile.'Sur ce chemin étaient quelques maisons , une sorte de hameau , qui prit du nouveau couvent le nom de faubourg de Roubaud. Ce couvent paraît avoir été construit à l'intersection de ce chemin et de la traverse des Cordiers, qui serait la rue Longue-des-Capucins d'aujourd'hui, (Prolég., p. 64, 66 et 70.)
Les commencements furent difficiles, et la mort, en enlevant Hugues de Digne en i255 ou i256 , priva la sainte de son plus ferme appui. Cependant, avec l'aide de Dieu, elle surmonta tous les obstacles, et le Jour vint où un grand nombre de dames étant venues se mettre sous sa direction , la seconde fondation fut prospère comme la première.
A cette époque, vers Pan i255 , la comtesse de Provence, Béatrix, femme de Charles i*' d'Anjou, était enceinte , et si souffrante que l'on craignait pour sa vie et pour celle de son enfant. Elle vit en songe, pendant trois nuits, une dame portant l'habit de Béguine, qui la visitait avec deux de ses compagnes, priait pour elle et obtenait sa guérison. Elle raconta ce rêve à son mari. Le comte s'informa des diverses religieuses de ses Etats, et ayant entendu parler de Douceline, la fit venir à Aix. Dès que Béatrix la vit, elle reconnut en elle la dame qui lui avait apparu. Elle obtint par les prières de Douceline une fille, que celle-ci tint sur les fonts baptismaux. Le comte accorda toute sa faveur à la sainte, et, en sa considération, rendit ses bonnes grâces aux Frères Mineurs, contre lesquels il était alors fortement irrité.
L'historien de Douceline se plaît à parlerjlonguement de ses admirables vertus, de son humilité, de sa modestie, de son amour de la vérité. Le suivre nous mènerait trop loin. Disons seulement que la sainte religieuse avait le cœur si bon, qu'elle ne souffrait pas qu'on fit du mal aux bêtes, et qu'on tuât des oiseaux en sa présence. Si on lui en apportait quelqu'un, elle le carressait en parlant de Dieu , puis le lâchait en lui disant : a Loue le Seigneur, ton créateur.»
Elle était la mère des pauvres et des malades ; elle les conduisait à Roubaud , et en remplissait les maisons
voisines. Des faits merveilleux récompensèrent sa charité , comme il lui était arrivé à Hyères dans sa jeunesse. Une fois, elle avait donné asile à un malade, et Pavait fait soigner pendant trois jours. La troisième nuit^ on vit une grande clarté dans le jardin où était la retraite de ce malheureux , et quand le lendemain on vint ouvrir la porte exactement fermée, on ne le trouva plus. Toutes les viandes qu'on lui avait servies pendant ces trois jours étaient intactes , fraîches et de bonne odeur.
Elle se retirait à l'écart de ses compagnes pour se livrer à la contemplation , et elle arrosait son oratoire de larmes. Son amour pour Dieu était si grand qu'elle était tout hors d'elle-même. Si on lui parlait de Dieu , de la Sainte Vierge, de saint François, elle tombait aussitôt en extase, malgré tous ses efforts, malgré les meurtrissures et les coups d'épingle qu'elle s'infligeait, parce qu'elle souffrait dans son humilité d'être ainsi donnée en spectacle. Son ravissement durait parfois tout le jour ; et alors elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle, elle ne sentait pas si on la poussait, si on lui faisait mal , même si on lui enfonçait dans le corps des aiguilles et des poinçons. Quelquefois elle s'élevait au-dessus de terre, d'un pan de hauteur ; les personnes dévotes venaient s'agenouiller pour baiser la plante de ses pieds, qui ne touchaient plus le sol.
La première fois que le comte de Provence la vit en cet état, il fit fondre du plomb, et le versa sur ses pieds nus. Elle resta insensible à la douleur; mais après cette cruelle épreuve , elle fut malade et hors d'état de marcher.
Une fois, pour la Noël , ayant communié à la messe de minuit , elle resta en extase de ce moment jusqu'au
soir de la fête. Elle tombait toujours dans cet état le Vendredi-Saint , et y demeurait toute la nuit jusqu'au samedi. Renfermée dans son oratoire, elle compatissait aux douleurs de la Très-Sainte Vierge, et on Fentendait crier : a Mère, voyez ce qu'on fait de votre fils; comme on vous le blesse , comme on vous le déchire , comme on vous le tue, comme on vous le traite horriblement ! » Et ses larmes coulaient en abondance.
Elle vivait plus dans le ciel que sur la terre. Tantôt , dans son extase , elle suivait une procession invisible , chantant doucement les louanges de Dieu ; tantôt on la voyait se confondre et s'anéantir en la présence de la divinité même. Un jour de TAvent , comme elle disait les matines de la Sainte Vierge , à ces mots « Voici la servante du Seigneur », elle s'écria tout à coup : « Voilà véritablement la Mère de Dieu I » et elle se jeta à genoux pour baiser l'empreinte de ses pas.
Un autre jour, dans l'église des Frères Mineurs de Marseille, elle vit le tabernacle ouvert, et dans le tabernacle elle aperçut des yeux de son corps Notre-Seigneur tout déchiré et sanglant. Elle poussa de profonds gémissements , et demanda : « Seigneur, qui vous a fait tout cela ? 9 et Jésus-Christ lui répondit : « Les traîtres qui s'assoient à ma table.»
L'incomparable sainteté de Douceline, en lui attirant l'estime et l'admiration de tous , la mêla parfois aux affaires politiques de son temps. Quand le Pape proposa au comte de Provence le royaume de Sicile , ce prince, effrayé par la grandeur de l'entreprise , hésita longtemps à accepter. Il ne crut pas se rabaisser en demandant les conseils de l'humble Béguine. Douceline lui répondit de marcher sans crainte, lui assurant qu'aver l'aide de Dieu il renverserait tous les obstacles ;
mais elle lui recommanda de ne pas se laisser enfler par le succès , parce que Dieu le rejetterait s'il ouvrait son cœur à l'orgueil. Quand Charles d'Anjou eut triomphé de ses ennemis , il oublia les recommandations de la sainte. Elle lui écrivit souvent que Dieu n'était pas content de lui, et s'apprêtait à le punir. La cruelle sédition des Vêpres Siciliennes ne justifia que trop ses prédictions.
L'histoire de sainte Douceline est un long récit de ses visions surnaturelles, de ses ravissements et de ses innombrables miracles. Ses extases allèrent se multipliant jusqu'à sa mort, qui arriva le samedi i*' septembre 1 274, le soir vers l'heure des compiles. Pendant la nuit qui suivit , la grande porte du couvent resta ouverte , et la foule y pénétra ; les Franciscains et les Dames de Sion firent la veillée mortuaire. Le lendemain , le concours du peuple fut si grand , que les magistrats de la ville durent intervenir pour maintenir l'ordre , et placèrent des soldats auprès du corps pour en assurer la conservation contre l'indiscrétion des assistants. Ses vêtements furent mis en lambeaux par les fidèles qui voulaient avoir de ses reliques.
Elle fut portée à l'église des Frères Mineurs , et enterrée là où son frère , Hugues de DigneJ, avait d'abord reposé. En 1275, ses restes furent exhumés , et placés dans un tombeau de marbre, dans la même église. Une seconde exhumation eut lieu en 1278, pour transférer son corps et celui de son frère dans la nouvelle église des Frères Mineurs.
La croyance en la sainteté de Douceline était si générale , qu'un culte public lui fut immédiatement rendu.
Son panégyrique fut prononcé ; des ex-voto firent foi de ses miracles ; son nom fut inscrit dans plusieurs martyrologes; et sa fête se célébra à Marseille et àHyères, au !•' septembre, anniversaire de sa mort. Cette fête se célébrait encore au commencement du XV* siècle ; malheureusement, elle a fini par être négligée , et aujourd'hui l'oubli s'est fait sur cette grande extatique , une des plus belles gloires de ce XIII' siècle si fécond en saints.
SAINT RUSTIQ.UE
Evêque de Narbonne
Le monastère de Saint- Victor fut, dès les premiers temps de sa fondation, une école de science et de vertu, où les Eglises de Provence vinrent chercher leurs évêques. C'est ainsi que saint Rustique, disciple de Cassien, sortit de l'abbaye marseillaise pour monter sur le siège épiscopal de Narbonne.
Le peu c][ue nous savons de la vie de saint Rustique nous est connu par une lettre que lui écrivit saint Jérôme, par la correspondance des Papes, et par une vieille inscription, aujourd'hui conservée dans le jardin du Musée de Narbonne.
Son père s'appelait Bonosus. Les liens du mariage furent rompus pour lui, et il fut fait évêque. Sa mère était sœur de l'évêque Arator. (Inscription de Narbonne). Nous ignorons quelles Eglises gouvernèrent et Arator et Bonosus.
Rustique demeurait à Marseille depuis son enfance, et il y était sans doute né, car saint Jérôme dit à la fois et qu'il habitait sa patrie (ép. 12, § 7) et qu'il avait pour évêque Proculus [Ibid. % 20), que nous savons avoir siégé dans notre ville au commencement du V* siècle. Sa mère, femme riche et pieuse avait été veuve de
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bonne heure ; elle entoura de soins l'éducation de son fils ; le fit d'abord étudier dans les écoles de la Gaule, alors encore florissantes ; puis l'envoya à Rome, à grands frais, pour imprégner de la gravité romaine l'abondance et l'éclat de l'éloquence gauloise. (Ibid,%6],
Revenu, jeune encore, auprès de sa mère (Ibid. § 17), Rustique se sentit appelé à l'état monastique ; et il avait déjà embrassé cette condition (§ 7) , quand il s'adressa à saint Jérôme pour demander à ce grand docteur une règle de conduite.
Il le consulta, entre autres choses, pour savoir s'il devait demeurer dans le monastère avec le commun des frères, ou s'il lui convenait mieux de se retirer à l'écart et de mener la vie d'anachorète, comme faisaient alors beaucoup de religieux. Saint Jérôme, tout en reconnaissant les avantages de la solitude, lui conseilla de ne pas quitter le cloître, de vivre sous la direction de ses supérieurs, d'écouter leurs leçons, et de ne pas être son propre maître (§ 9). Mais, en même temps, il lui recommandait de rompre entièrement avec le monde, de ne pas habiter chez sa mère (§ 11), même de ne la voir que rarement, pour ne pas être entraîné accidentellement à des relations inutiles et dangereuses (§ 7). Il ajoutait qu'un bon religieux doit éviter l'oisiveté, aimer l'étude, avoir toujours sous les yeux les Saintes-Ecritures, et apprendre le psautier mot pour mot ; qu'en occupant son esprit, il ne doit pas cesser d'employer ses mains à quelque travail utile : tresser des nattes, façonner des corbeilles, tracer et semer des jardins, et tisser des filets pour la pêche (§ 11).
Cette lettre, pleine de citations des Livres-Saints, est un petit traité complet de la vie religieuse. On la croit peu postérieure à l'année 41 1.
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Rustique suivit scrupuleusement des conseils qui lut venaient de si haut, et vécut pieusement sous la conduite de Cassien. Il eut pour compagnon, dans le nionastère,Venerius, avec lequel il se lia d'amitié. Tous deux furent plus tard prêtres de TEglise de Marseille ; et tandis que Venerius succédait à Procule dans l'épiscopat, Rustique prenait possession de l'Eglise de Narbonne. (Inscription deNarbonne).
L'élévation de Rustique est du 9 octobre 427. En effet, la vieille inscription de Narbonne nous apprend que sous le 6* consulat de Valentinien III, et le 3 des Calendes de décembre , c'est-à-dire le 29 novembre 445, Rustique était dans la 19* année de son épiscopat. Quatre ans auparavant, c'est-à-dire en 441, et le 3 des Ides d'octobre, c'est-à-dire le i3 de ce mois, il avait entrepris de rebâtir son église cathédrale, qui avait été incendiée, et ce jour là il avait commencé à renverser les vieux murs ruinés. Or, ce i3 octobre 441, était le cinquième jour de la quinzième année de son épiscopat ; d'où il résulte qu'il avait été fait évêque le 9 octobre 427. (P. Pagi, an. 445).
La démolition de l'ancienne église dura 37 jours, et l'on posa aussitôt la première pierre de la nouvelle. Après deux ans de travail, on fit l'abside, et deux ans plus tard l'ouvrage était achevé. Marcellus, préfet du Prétoire des Gaules, avait encouragé saint Rustique à entreprendre cette reconstruction. Pendant les deux années de son administration, il fournit les fonds nécessaires. Après lui. Rustique fut aidé par les aumônes de son ami Venerius, évêque de Marseille, de Tévêque Dynamiuset d'autres personnages.
C'est ainsi que Ton explique cette inscription assez
• confuse, qui fut posée au seuil de la nouvelle cathédrale, et qui est venue jusqu'à nous.
Saint Rustique siégea aux conciles tenus à cette époque. Il fut, en 45 1 , un des quarante-quatre évêques qui approuvèrent la lettre de saint Léon-le-Grand à Flavien, et quelque temps après il prit part au concile d'Arles , qui accommoda le différent survenu entre saint Fauste, abbé de Lérins, et Théodore, évêque de Fréjus. (
Vers l'an 458, le saint évêque envoya à Rome l'archidiacre de son Eglise, Hermès, pour porter à saint Léon une lettre qui est malheureusement perdue. Il consultait d'abord le Souverain-Pontife sur la conduite à tenir vis-à-vis de deux prêtres prévenus de fautes graves ; puis, lui ouvrant son cœur, il lui faisait pan de son désir d'abdiquer l'épiscopat, et lui exposait les motifs qui le portaient à prendre cette détermination ; et enfin il lui demandait la solution de plusieurs questions importantes.
La réponse de saint Léon nous a été conservée. Il réfute les raisons alléguées par Rustique pour abandonner le siège de Narbonne, et l'adjure de rester au poste où la Providence l'a placé ; puis il résout dogmatiquement, une à une, les propositions qu'il lui avait soumises [Patrologie^ t. 55).
Cependant Rustique avançait en êge ; il devait approcher de sa 70* année. Nous ne savons pas exactement l'époque de sa mort; mais elle dut arriver en 461 ou 462. A cette date, en effet, il avait un successeur à Nar" bonne, et ce successeur était ce même Hermès, qui avait porté à saint Léon la lettre dont nous avons parlé.
Cet Hermès nous est connu d'ailleurs. Comme diacre de Rustique, il avait participé aux travaux de recons-
tructîon de la cathédrale. (Inscription). Nommé au siège de Béziers, il avait été repoussé par les habitants ; et, à la mort de saint Rustique, il avait pris sa succession à Narbonne.
Saint Hilaire, élu pape le 12 novembre 461, ayant eu connaissance de cette usurpation, en écrivit à Léonce^ évêque d'Arles, son représentant en Gaule, lui reprochant de ne pas avoir porté à sa connaissance un fait de cette gravité, et lui demandant une relation exacte de ce qui s'était passé. Nous ne connaissons pas les explications données par Léonce ; mais on a cru comprendre par la lettre qui contient la décision du Pape, que Rustique lui-même avait désigné Hermès pour son successeur et en avait écrit au Saint-Siège. Quoiqu'il en soit, saint Hilaire ne voulut pas user de trop de rigueur en cette circonstance. Par une lettre, en date du 3 décembre 462, il autorisa Hermès à garder le siège de Narbonne ; mais il le priva du droit de consacrer ses suffragants, droit qu'il ne voulut être rendu qu'à son successeur (Patrologiey t. 58).
Ainsi finit cette affaire, dont les commencements avaient troublé la vieillesse de Rustique.
Le corps du saint évêque paraît avoir été enseveli aux environs de Narbonne, dans une chapelle où se trouve un tombeau avec une inscription qui porte son nom.
Sa fête est au 26 octobre,dans le Martyrologe romain.
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SAINT WIFFRED
Abbé de Saint-Victor