‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 37 sur 40 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Le monastère de Saint- Victor, à moitié détruit par les Sarrasins, se i'eleVait de ses ruines à la fin du X* siècle, grâce à la faveur des évêques et des vicomtes de Marseille. Les commencements furent difficiles ; les moines ne vinrent pas d'abord nombreux habiter la vieille abbaye de Cassien ; et, après trente ans, l'abbé Garnier n'avait encore que cinq religieux sous sa direction.

Mais dans cette petite congrégation était un homme destiné à vivifier la renaissance de l'institut cénobitique, et à développer le mouvement de sa restauration morale et matérielle. Cet homme était WifFred, que l'on appelle aussi quelquefois GuifFred, SifFred, Siffren ou Suffren.

L'histoire de Wiffred nous est peu connue ; ce que nous en savons, nous le lisons dans la Chronique de Saint'-Victor^ dans le Cartulaire de l'abbaye, et dans une épitaphe, dont le marbre est aujourd'hui perdu, mais dont le texte nous a été conservé par Haitze. Cette épitaphe, Haitze l'avait vue encastrée dans le dallage de l'église supérieure du monastère. Elle était déjà à

demi effacée. Elle a été imprimée par M. Kothen dans ses Cryptes de Saint^Victor^ p. 79.

Wiffred avait embrassé la vie monastique dès son enfance. (Epitaphe). En Pan mil, ou mil un, l'abbé Garnier le fit prieur. (Chron, S.-^Victoris. — Cart. n* 71). Sous son gouvernement, le monastère prit un accroissement inespéré ; les hommes du plus haut rang tinrent à honneur de recevoir l'habit de l'Ordre, et en 1004 le vicomte Guillaume I*', lui-même, voulut mourir moine .Je l'abbaye qu'il avait tant contribué à restaurer.

« Comme j'étais dans mon lit, accablé d'un mal que Dieu m'avait envoyé, dit-il, les frères de Saint-Victor et Wiffred, que Dom Garnier avait fait prieur, m'entourèrent, et, comme c'est la coutume des serviteurs de Dieu, me suggérèrent de renoncer à la milice du siècle pour servir le Christ. Touché par leurs exhortations, je me suis fait couper les cheveux, et j'ai pris l'habit de Saint-Benoît. » [Cart. n'7i).

Lorsqu'en ioo5, D. Garnier se démit de sa charge, il y avait dans le monastère vingt-trois religieux, et parmi eux celui qui devait être saint Ysarn, [Cart, n* 1054).

Wiffred succéda à Garnier. Il fut élu par l'évêque de Marseille Pons et par son chapitre, du consentement des moines de Saint-Victor, et sur le conseil du bienheureux Archînric, abbé de Montmajour, de Paton, abbé de Saint-Gervais, et d'autres prélats, et en présence des vicomtes Guillaume et Fouques. {Cart n" 1054).

Devenu abbé de Saint-Victor, Wiffred multiplia encore les efforts de son zèle pour la prospérité de cette maison. En 1008, il donna l'habit à l'évêque Pons, comme il l'avait donné à son père, le vicomte Guil-

laume. « J'ai choisi, dit le pieux évêque, de vivre humble dans le temps, sous l'habit monastique, dans l'abbaye de Saint-Victor, pour être glorifié dans l'éternité. » (Cart, n" i8). Ces nobles exemples eurent des imitateurs, tellement, qu'en l'année 1020^ cinquante moines vivaient sous la conduite du saint abbé. (Chron. S.'Victoris).

Son gouvernement paternet lui avait gagné le cœur des siens (Epitaphe) ; mais s'il était bon pour tous, il aimait surtout ceux qu'il voyait plus vertueux, et, appréciateur du mérite, il choisit pour prieur le jeune Ysarn, bien qu'il ne fût à Saint- Victor que depuis quelques années. (Vita S. Ysarniy c. 1, § 9).

Les constructions du monastère avaient grandement souffert des longues guerres , qui avaient ravagé ]a Provence. Wiffred les réédifia, et les rendit propres à recevoir les moines qui venaient grossir sa communauté. En 1040, le Pape Benoît IX disait de lui : « Il a élevé cette demeure, et Ta enrichie de sa sainte doctrine, par le bon vouloir et avec l'aide des vicomtes de Marseille et de son évêque. » (Cart. n* 14). Il serait téméraire aujourd'hui de rechercher quels sont les divers bâtiments de l'abbaye dûs à Wiffred ; cependant on peut lui attribuer la tour par laquelle on pénètre dans l'église haute, au moins dans sa partie inférieure, et le grand arceau qui servait d'entrée, et dans lequel a été enchâssée la porte actuelle. (Kothen, Obituaire de Saint-- Victor).

Pour faire face aux dépenses de la construction, et à l'entretien des moines, les ressources de l'abbaye étaient insuffisantes. Wiffred obtint des vicomtes, et d'autres personnages, de nombreuses concessions, qui le mirent à même de pourvoir à tout. Le Cartulaire

contient plus de soixante donations, ou restitutions, faites à Saint-Victor pendant le temps qu'il fut prieur et abbé. La plus intéressante de ces chartes est la restitution de la villa de Carvillan, villa considérable, dans le territoire de Marseille, au quartier actuel de Sainte- Marguerite.

Cette terre avait été donnée à Saint-Victor par Siffroi et sa femme, le 24 juin 840 ; le monastère en avait été dépossédé comme de tant d'autres, et elle était tombée en diverses mains, particulièrement entre les mains de l'évêque.

Dans le temps du carême, les deux frères Guillaume et Fouques, vicomtes de Marseille, s'étaient retirés pour faire pénitence, l'un dans l'église cathédrale, l'autre dans l'abbaye. Les moines profitèrent de l'occasion. Ils recherchèrent leurs titres de propriété, et réclamèrent Carvillan auprès des princes qui promirent justice. Mais tous les possesseurs ne se rendirent pas sans résistance. Ils produisirent divers témoins, principalement une femme, qui vint attester par serment que la terre en litige n'appartenait pas aux moines. Son parjure fut miraculeusement démontré, car sa main se dessécha aussitôt. Les détenteurs demandèrent alors que l'affaire fût remise après la fête de saint Victor; mais les moines se transportèrent sur les lieux, avec la châsse du saint; ils y demeurèrent trois jours et trois nuits, jusqu'à ce que l'évêque Pons II vint, au nom de son père et de son oncle, !es vicomtes, leur demander de rentrer chez eux, et leur promettre satisfaction. La cause fut ajournée après la fête de la Nativité de Notre-Dame. Alors les moines vinrent en ville, et réclamèrent leurs droits. Leurs adversaires furent mis en demeure de justifier leur possession. Quelques-uns se désistèrent entre les

mains de l'abbé ; les autres promirent de comparaître le lendemain. Ce jour-là, après matines, les moines, assistés de deux avocats, apportèrent la châsse de saint Victor dans un pré, devant la ville, et le peuple aussitôt se ressembla pour vénérer les reliques. Le vicomte Fouques était absent, mais son frère Guillaume était là, tenant en mains, au nom de tous deux, Pétendard de Saint-Victor. Les détenteurs alors abandonnèrent leurs prétentions , hormis deux qui demandèrent à faire l'épreuve de l'eau froide. Ils jetèrent dans un étang un enfant lié dans un filet ; mais cet enfant, loin de disparaître dans l'eau, surnagea à la surface, et les deux obstinés reconnaissant leur tort cessèrent enfin toute résistance. L'évêque seul n'avait pas encore pris de détermination. Il possédait la majeure partie de la villa, et il hésitait à s'en dessaisir, parce qu'il considérait ce domaine comme uni à la mense épiscopale. Cependant, quelque temps après, il vint prier à Saint- Victor, et le saint jour de Pâques il céda de bonne grâce ce qu'il avait cru d'abord devoir retenir. (Cart. n* 27).

Cette affaire avait duré longtemps, d'un carême à l'autre. On en met la conclusion à 1020, c'est-à-dire à la fin de la vie de Wiffred, car il mourut le 1 3 décembre de cette année. (Epitaphe).

La Chronique de Saint-Victor nous apprend que WifTred avait atteint un âge avancé. Entré enfant dans le monastère, il y passa donc une longue vie, et pendant tout ce temps il donna exemple des plus grandes vertus. « Depuis ses jeunes années, dit son epitaphe, il mena une vie admirable, et fut une hostie vivante pour le Christ, dont il s'était fait le serviteur. Modeste, bon et doux, il triompha du vice par ses mœurs pures. Tous le chérissaient; il était l'ami de Dieu. »

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Le Pape Benoît IX a répété ces éloges dans le Privilège de 1040: <K L'abbé Wiffred, dit-il, brilla des plus belles vertus ; il était crucifié au monde, et le monde était crucifié pour lui. » (Cart. n* 14).

A Marseille, on lui donna le nom de saint ; et il est ainsi qualifié dans le martyrologe Gallican, au 12 décembre : « A Marseille, saint SifTred, abbé, qui précéda dans la charge abbatiale le B. Ysarn , dont le nom figure avec honneur dans ce martyrologe. »

Il fut enseveli, avec les saints, dans l'église inférieure du monastère, et ses reliques furent plus tard élevées sur l'autel de la chapelle de Saint- Ysarn. (C^w. ///., p. 476).

Wiffred a eu une chapelle située à quelque distance de l'abbaye, sur un chemin qu'on peut encore reconnaître aujourd'hui, et qui a pris son nom, en devenant une des rues de notre ville, la rue Saint-Suffren. Cette chapelle de Saint-Suffren était un prieuré rural dépendant de l'abbaye ; elle a été au moyen-âge sous le titre de N.-D. de Solombre. (RufE, t. 11, p. 176. — Montreuilj Dictionnaire iopographique). Jusqu'au siècle dernier, il y avait grand concours en ce lieu, au jour de la fête patronale. Les femmes surtout avaient dévotion à ce pèlerinage ; elles en rapportaient des couronnes d'épines, qui étaient considérées comme propres à calmer les agitations du sang après une grande colère, si on se les posait sur la tête en invoquant le saint abbé. De cette croyance vint la locution provençale, encore si usitée : « Mifaras veni lou sant Suffren », pour dire: « Tu me mettras en colère, et tu m'obligeras à porter la couronne de saint Suffren pour me guérir. » (Marchetti, Coutumes des Marseillais],

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