‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 38 sur 40 · SAINT JEAN DE MATHA · texte numérisé non relu

SAINT JEAN DE MATHA

A Marseille

Au milieu du XII* siècle , Euphème de Matha était seigneur de Faucon , village situé dans la haute vallée de l'Ubaye , près Barcelonnette. Sa femme s'appelait Marthe. Suivant les uns, elle appartenait à la famille de Fenouillet, famille languedocienne ; suivant les autres , à celle de Ventimille , de Marseille. C'était une femme douée de toutes les vertus chrétiennes ; les historiens ne l'appellent que « la pieuse Marthe ».

Le 23 juin 1 160, à Faucon, ils eurent un fils auquel ils donnèrent le nom de Jean.

Les premières années de Jean de Matha furent pieuses et saintes ; il montrait surtout un grand amour pour la Sainte Vierge, et on le voyait constamment à genoux devant son autel. Ses parents , jaloux de conserver son innocence, le gardaient auprès d'eux à Faucon, et quand, en 1 170, ils jugèrent le moment venu pour lui de suivre les cours publics des écolies, dans une grande ville, ils vinrent habiter Marseille , pour ne pas le laisser seul dans les dangers de la vie d'étudiant.

Sa mère l'associait à ses bonnes œuvres, et le menait avec elle visiter les hôpitaux. Dès cette époque, en effet, Marseille avait des maisons où les pauvres trouvaient des soins dans leur maladie ; l'hôpital de Saint- Antoine,

au moins, existait déjà; celui du Saint-Esprit allait s'ouvrir bientôt. Au spectacle de toutes les soufiTrances , le cœur de Jean de Matha s'ouvrait aux plus douces inspirations de la charité ; mais c'était dans les prisons qu'il ressentait les plus douloureuses émotions, et le sort des condamnés le remplissait de compassion et de tristesse.

Après avoir perfectionné ses études à Aix , il vécut quelque temps dans la solitude , puis annonça son in* tention d'entrer dans les ordres.

Il fut alors envoyé à Paris pour étudier la théologie, et il y fut ordonné prêtre à la fin de 1 192. Dieu l'attendait là, pour lui révéler la mission extraordinaire qui lui était réservée.

Le 28 janvier i igS , comme il célébrait sa première messe dans la chapelle de l'Evêché , il vit devant lui, pendant la consécration , tandis qu'il élevait la sainte Hostie , un ange tout rayonnant de lumière , vêtu de blanc, et portant sur la poitrine une croix rouge et bleue. Aux pieds de Tange étaient deux esclaves, l'un chrétien, l'autre Maure, sur lesquels il appuyait ses mains.

La signiàcation de cette vision , Jean alla Tétudier dans la retraite, et s'enfonça dans la vallée de la Marne, dans le désert de Cerfroid. Là, il vécut avec Félix de Valois, prince capétien, arrière petit-fils d'Henri I", roi de France, qui depuis quarante ans habitait la solitude. Tous les jours il comprenait mieux la mission que Dieu lui réservait, mission à laquelle son compagnon devait être associé , et les deux ermites se décidèrent à aller à Rome exposer au Pape leur intention de se dévouer à racheter les chrétiens esclaves chez les Infidèles. Innocent III approuva leur projet , et le 2 février 1 198 leur donna l'habit religieux, celui-là même que portait l'ange de la vision.

Aînsî fut fondé Tordre de la Très-Sainte Trinité pour la Rï^demption des captifs.

Le premier couvent fut établi à Cerfroid , sous la direction dé saint Félix de Valois. Le second, à Rome, dans l'église de Saint-Thomas in/ormiSj sous celle de Jean de Matha.

L'heure de l'action était arrivée. Dès 1 199 , Jean envoya au Maroc deux de ses disciples commencer le rachat des esclaves , et à quelque temps de là un premier -convoi, composé de cent quatre-vingt-six captifs rachetés, entra dans le port de Marseille. En 1200, lui-même alla à Tunis, et délivra cent dix chrétiens , qui gémissaient chez les Infidèles.

Ces premiers résultats devaient naturellement contribuer au développement de l'Ordre naissant. La Provence, la première, appela les enfants de Jean de Matha. Le Saint se rendit à Arles, à la fin de cette même année 1 200, et y fonda son troisième Monastère. De là il passa en Espagne.

Mais de toutes les villes maritimes, la plus intéressée aux travaux des Trinitaires était Marseille, parcequ'elle avait sur la mer un plus grand nombre de navires , et que ses marins étaient journellement exposés aux attaques des forbans de Barbarie. Pour ces raisons , elle devait offrir un asile aux Pères de la Rédemption. Jean dQ Matha, de son côté, désirait avoir, à Marseille, une maison, d'où partiraient ses religieux, et où seraient accueillis les convois de prisonniers à leur débarquement.

Il était encore en Espagne, quand Hugues de Baux, vicomte de Marseille, le sollicita de fonder un établissement. Le Saint se hâta d'accourir, et il arriva dans notre ville au commencement de l'an 1202. Il se rendit au château de Fos, où était alors le comte de Provence, et

là fut signé, le 21 mars de cette année, un acte par lequel Guillaume d'Orange, son frère le vicomte Hugues de Baux, et leur neveu Guillaume, prenaient le nouveau Monastère sous leur protection. Cinq religieux vinrent d'Arles s'établir dans une maison, que le vicomte leur offrit près de la Porte-Galle. La construction du couvent fut commencée en 1 204; il fut bâti près de la Porte de rOuret ou de l'Ourse , c'est-à-dire en dessous de rObservance , entre l'anse de l'Ourse et celle de la Joliette, là où fut depuis l'Abattoir.

Cette affaire conclue, Jean de Matha était reparti pour l'Espagne; mais il en revint en i2o3 pour aplanir quelques difficultés, survenues entre ses moines et le chapitre de la cathédrale.

Le Saint était alors en courses continuelles pour étendre son œuvre ; mais il ne voulait pas rester étranger aux fatigues et aux dangers des rédemptions ; en 12 10, il partit de nouveau pour Tunis, où il subit les plus mauvais traitements. En même temps il fondait, parmi ses religieux, l'Adoration perpétuelle de la Très- Sainte Trinité, pratique qui se répandit, sous forme de Confrérie, hors de ses couvents, et établissait dans chacune de ses maisons le culte de la Sainte Vierge, sous le titre de Notre-Dame du Bon-Remède. Les fidèles adoptèrent cette dévotion , et une seconde Confrérie se forma sous ce vocable. Enfin il instituait un Tiers- Ordre, dont les membres aidèrent les religieux, en quêtant l'argent nécessaire aux rédemptions.

Désormais l'œuvre de saint Jean de Matha était achevée. Dieu l'appela S lui pour récompenser ses mérites , et il mourut à Rome , le 1 7 décembre 1 2 1 3 , âgé seulement de cinquante-trois ans et six mois.-

Sa fête se célèbre le 8 février.

Les résultats de cette belle institution ont été immenses. Du jour de leur fondation à la fin du XVIIP siècle, les Trinitaires ont racheté neuf cent mille esclaves. Les Pères de la Merci, qui marchèrent sur leurs traces, ont délivré, de leur côté, cinq cent mille prisonniers. En tout, un million quatre cent mille rachats. Le prix payé pour chaque captif variait suivant la valeur corporelle et le rang dans la société. Le moindre était 400 livres ; il s'élevait souvent à 1,000, 5, 000, 10,000 livres. Michel Cervantes, l'auteur de Don Quichotte^ fut payé 25,ooo. A cela il faut ajouter des frais généraux, des redevances , des indemnités exigées par les autorités subalternes, qui doublaient souvent la somme convenue. Avec les frais de rapatriement , on arrive à une moyenne de 6,000 fr. par esclave, et les quatorze cent mille captifs délivrés ont coûté, à la Chrétienté, plus de huit milliards, recueillis sou à sou par les deux Ordres Rédempteurs.

La maison, établie à Marseille par le Saint lui-même, prospéra. Elle fut le point central, où, chaque année, se réunissaient les supérieurs du Midi de la France , de l'Espagne et de l'Italie, pour tenir leur chapitre général.

A ses côtés se fonda, en i3o6, uneConfrérie de Pénitents , sous le titre de la Très-Sainte Trinité et de Notre- Dame-d'Ajude. Ces Pénitents taisaient chaque semaine une quête dans la ville, et ils quêtaient aussi pendant la procession que formaient, à leur débarquement, les esclaves rachetés, pour se rendre du navire à l'église. Ils recueillaient toujours d'abondantes aumônes , qui' étaient remises au Bureau de la Rédemption des Captifs. Ce Bureau, comme l'a expliqué une plume autorisée, était formé du prieur et de quelques membres

de la Confrérie^ sous la présidence du Père Ministre des Trinitaires. Il poursuivait surtout le rachat des esclaves d^origine marseillaise.

Supprimés en 1792, les Pénitents Trinitaires ont été rétablis en 18 16, et depuis ils se sont répandus en Provence.

Quand, au XVI* siècle, le connétable de Bourbon vint assiéger Marseille^ le couvent de la Trinité, situé hors des murs, fut ruiné. Les religieux se fixèrent alors en ville, et bâtirent un nouveau monastère là où est aujourd'hui la rue Saint-Mathieu. Sur la façade de leur église, on voyait les statues de saint Jean de Matha et de saint Félix de Valoix, avec l'ange et les captifs de l'apparition. En 1775, ils quittèrent ce couvent pour occuper celui que les Trinitaires Déchaussés avaient dans le quartier Fongate depuis le XVI T siècle. Ces Déchaussés étaient une réforme de l'Ordre primitif; le Chapitre général venait de les supprimer, et de les unir aux Trinitaires de l'ancienne Observance.

Ce couvent, dit de la Palud, subsista jusqu'à la Révolution ; alors il fut confisqué et vendu par la Nation. En 1806, M*' de Cicé en racheta une partie, et y commença la construction de l'église actuelle de la Sainte- Trinité. Quant au couvent abandonné, il avait été vendu, et l'acquéreur ouvrit sur l'emplacement, un peu avant 1789, la rue Saint-Mathieu. (Aug. Fabre, les Rues de Marseille). Il ne laissa subsister qu'une tour massive, sous laquelle est une chapelle mi-souterraine, qui est le Sanctuaire de Notre-Dame du Bon-Remède. On peut les voir encore, presque ruinées, dans un enclos au fond de la rue.

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