‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 6 sur 40 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

La tradition raconte qu'après la mort de sainte Magdeleine, saint Maximin, qu'une révélation divine avait conduit auprès d'elle pour l'assister dans ses derniers moments, embauma son corps, et l'ensevelit au lieu qui depuis a pris le nom de ce bienheureux évêque, fondateur de l'Eglise d'Aix. L'ancienne Vie def sainte Magdeleine, publiée par M. Faillon dans ses « Monuments inédits », confirme cette tradition, et ajoute que Maximin éleva une belle basilique sur le tombeau de l'illustre pénitente. Cette basilique était sans doute la crypte souterraine où se réunissaient les premiers fidèles de la contrée, la même que nous possédons encore aujourd'hui au moins en partie. Saint Maximin luimême y fut déposé après sa mort ; on y montre aussi le tombeau de saint Sidoine, l'aveugle-né de l'Evangile, et celui de sainte Marcelle.

Ces magnifiques sarcophages n'ont certainement pas servi à l'ensevelissement de nos Saints, au moment de leur mort. Ils sont bien postérieurs, et semblent avoir

été faits à l'époque Constantinienne, dès que l'Eglise triomphante des persécuteurs fut libre enfin de célébrer son culte en plein jour. Alors les chrétiens n'eurent rien plus à cœur que d'honorer les restes des martyrs et des apôtres qui leur avaient apporté la foi, et de renfermer leurs reliques dans des tombes richement sculptées qui fussent le témoignage de leur amour et de leur reconnaissance. Celle de sainte Magdeleine fut creusée dans un bloc d'albâtre, en souvenir de cette urne dont elle versa les parfums sur les pieds du Sauveur.

Cent ans plus^tard, lorsque Cassien eut fondé à Marseille l'abbaye de Saijit- Victor, il envoya ses moines veiller sur la sépulture de Magdeleine et desservir son église. En même temps, il confia à une seconde colonie, la garde de la baume où la sainte avait vécu. Lui-même, attiré par les souvenirs de ces lieux bénis, venait souvent dans un ermitage qu'il s'était fait au milieu du désert, non loin de la grotte de la pénitence, et il y passait de longs jours dans la prière et la mortification.

La ckapelle, qui a longtemps existé en ce lieu, était sous le titre de saint Cassien, et la montagne avec la source qui en découle portent encore son nom. Enfin il n'y a pas jusqu'aux anciennes interpolations, ajoutées à la Vie de sainte Magdeleine, qui ne certifient la vérité de notre tradition ; car c'est de Cassien qu'il faut entendre ce qu'elles racontent d'un abbé qui, pendant le carême se retirait dans une cellule peu éloignée, et qui fut témoin de la vie miraculeuse de la sainte. Elles confondent les siècles, mais elles attestent un fait vrai et qui avait laissé de profondes traces.

Aussi les plus anciens titres du Cartulaire de Saint- Victor citent comme appartenant à l'abbaye depuis un temps immémorial et l'église de Saint-Cassien et le

prieuré de Sainte- Marie de la Baume (M. le chan. Albanès. Le couvent royal de Saint-Maximin).

Dès cette époque reculée, quelques reliques de sainte Magdeleine furent distraites de ses ossements en faveur d'autres églises ; et c'est évidemment alors que fut portée à Rome la mâchoire inférieure, qui y était honorée dans l'église de Saint-Jean de Latran (Ibid, p. 20).

Les disciples de Cassien restèrent plusieurs siècles à la Sainte-Baume et à Saint-Maximin ; ils y étaient quand les Sarrasins d'Espagne vinrent ravager la Provence. A cette époque, pour mettre les saintes reliques à l'abri des profanations, ils les cachèrent secrètement, comme furent cachées à Tarascon les reliques de sainte Marthe, et à Apt celles de sainte Anne, la mère de la Très-Sainte Vierge. Le culte de sainte Magdeleine fut sans doute interrompu, et pendant un temps assez long ; mais l'église qui renfermait son corps ne fut pas renversée ; elle resta debout au milieu des ruines sans nombre que firent les envahisseurs. En effet nous lisons dans une vieille Vie de sainte Magdeleine, qui paraît écrite au X* siècle : « On montre encore, au lieu où reposent le corps des Saints, une grande église en Vhonneur du bienheureux évêque Maximin, qui subsiste dans toute sa beauté quoique le royaume^ oii elle se trouve, soit resté dévasté par les Sarrasins, » Aussi cette église est-elle mentionnée dans les premières chartes écrites après l'expulsion des Arabes.

L'ordre Cassianite disparut dans la tourmente qui détruisit presque toutes les maisons religieuses de la Provence ; mais après la victoire du comte Guillaume sur les ennemis du nom chrétien, les moines bénédictins vinrent repeupler l'abbaye marseillaise de Saint-Victor, et les biens que leurs devanciers avaient possédés leur

furent peu à peu restitués. En l'an io38, l'église de Saint-Maximin leur fut rendue par Pierre I, archevêque d'Aix, et ses frères, en la possession desquels elle se trouvait (Cartul. c. 293. — Le couvent royal de Saint- Maximin, p. 33).

. Le culte de sainte Magdeleine reprit donc bientôt tout son éclat, et les pèlerinages recommencèrent. Nous ne le savons pour les premiers temps que par induction ; mais au Xlir siècle des monuments authentiques nous montrent les pèlerins affluant de tous côtés à Saint-Maximin et à la Sainte-Baume, et cela depuis longtemps déjà, car de belles routes avaient été faites pour en faciliter l'accès. On se croirait à notre époque, en lisant le récit suivant qu'a fait de son pèlerinage un frère mineur italien, Salimbene, de Parme, qui visita la Sainte-Baume en 1248. Nous l'empruntons au beau livre que M. l'abbé Albanès a consacré à l'histoire du couvent de Saint-Maximin.

« La caverne, où sainte Marie-Magdeleine a fait pénitence pendant trente ans, est à quinze milles de Marseille. J'y ai couché une nuit, le soir de sa fête. Elle est située dans un rocher très élevé, et, à mon avis, elle est assez vaste pour contenir mille personnes. Il y a trois autels, et une source pareille à la fontaine de Siloë. Il y a un très beau chemin pour y arriver. En dehors, près de la grotte, est une église desservie par un prêtre. Au-dessus , la montagne est encore aussi élevée que le baptistère de Parme, et la grotte ellemême se trouve à une telle hauteur dans le rocher que les trois tours des Asinelli de Bologne ne pourraient y atteindre ; les grands arbres de la forêt semblent d'en haut de l'ortie ou de la sauge. Et comme toute la contrée est inhabitée et déserte, les femmes et les nobles

dames de Marseille, quand elles y viennent par dévotion, ont soin de conduire avec elles des ânes qui portent du pain, du vin, des poissons et autres provisions dont elles ont besoin. » (Le Couvent royal de Saint- Maximin^ p. i5).

Et ce n'étaient pas seulement des moines et des," femmes qui entreprenaient ce pieux voyage. Eçi 1254^ quand saint Louis, au retour de sa croisade, débarqua à Hyères , il voulut compléter son pèlerinage aux Lieux-Saints de Palestine en vénérant les Lieux-Saints de Provence. Joinville nous a conservé le souvenir de cette visite :

« Après ces chouses, le Roy se partit d^Yères, et s^en vînt en la cité d'Aix en Prouvence, pour l'onneur de la benoîte Magdalaine, qui gisoit à une petite journée près. Et fusmes au lieu de la Basme en une roche moult hault, là où Ton disait que la sainte Magdalaine. avait vesqu en hermitage longue espace de temps. » (Le Couvent royal de Saint-Maximin, p. 11).

On voit bien par les paroles du bon sénéchal qu'en allant à la Sainte-Baume le roi passa par Saint-Maxîmin, car il venait d'Aix, et il savait qu'à une petite journée de cette ville reposait le corps de sainte Magdeleine .

Et cependant un aliment puissant manquait à la ' dévotion des pèlerins. On disait bien que les reliques étaient à Saînt-Maximin ; mais en quel endroit? on l'ignorait. Elles avaient été recelées, et nul ne pouvait dire où. Et même était-on bien sûr qu'elles n'avaient pas été enlevées et portées en d'autres lieux? Les moines de Vézelay, en Bourgogne, le prétendaient ; ils racontaient que quelques-uns des leurs étaient venus en Provence, à l'époque sarrasîne, qu'ils avaient pénétré

dans l'église de Saint-Maximîn, qu'ils avaient pris le corps de Magdeleine et l'avaient apporté dans leur abbaye. En présence de ces affirmations, les Provençaux étaient émus, les consciences se troublaient ; il fallait vérifier le fait; on l'entreprit.

La Provence était alors sous la domination de la maison d'Anjou, Le comte Charles I", frère de saint l^ouis, après avoir guerroyé contre les villes libres qui refusaient de le reconnaître, était allé conquérir le royaume de Naples ; il avait pour lieutenant en Provence son fils aîné Charles , prince de Salerne , qui régna plus tard sous le nom de Charles IL

Le prince de Salerne, animé d'une véritable dévotion envers sainte Magdeleine , résolut de poursuivre la solution d'un mystère qui préoccupait si vivement tous les esprits. Il vint à Saint-Maximin le 9 décembre 1279; il interrogea les vieillards, fouilla les archives, et persuadé que les saintes reliques étaient enfouies dans le sol de l'église, il fit commencer immédiatement les recherches. On trouva la crypte, on la débarrassa de la terre qui l'emplissait; le prince impatient, se dépouillant de ses vêtements, mit lui-même la main au travail avec un ardeur incroyable, et creusa un large fossé. Enfin apparurent des tombes alignées dans la crypte à droite et à gauche, et parmi ces tombes une en albâtre (Bern. Guidonis). Un peu au-dessous de la tombe d'albâtre en était une autre en marbre, dont s'exhala une odeur suave. On l'entr'ouvrit , et on y aperçut des ossements, que l'on jugea être le corps de sainte Magdeleine. (Ph. de Cabassol, Libellus histo^ rialis).

Charles de Salerne fit immédiatement refermer la tombe, la scella de son sceau, et appela les évêques

voisins à venir vérifier les reliques. La constatation se fit le i8 du même mois. Le prince lui-même trouva alors mêlé aux ossements un morceau de liège qui contenait un parchemin ; et sur ce parchemin était une inscription, déjà difficile à lire, attestant que là reposait le corps de sainte Magdeleine. Elle ne fut déchiffrée alors qu'assez incorrectement; depuis, une lecture plus attentive et plus sûre en a établit le texte ainsi qu'il suit :

a Anno nativitatis Dominicœ dccxvi, mense decembri^ in nocte secretissimcy régnante Odoino piissimo Francorum rege y tempore infestationis gentis perfidœ Saracenorum, translatum fuit hoc corpus carissimœ et venerandce Mariœ Magdalence de sepulchro suo ala^ bastri in hoc marmoreum, metu dictœ gentis perfidœ Saracenorum y quia securius est hic y amoto corpore Sidonii, »

a L*an de la nativité de N,-S. sept cent sei^^e^ au mois de décembre, dans la nuit, et en secret, sous le règne d^EudeSy pieux roi des Francs, au temps des ravages des Sarrasins, le corps de la très aimée et très sainte Marie-Magdeleine fut transféré de son sépulcre d'al^ bâtre dans cette tombe de marbre, par crainte de la dite nation perfide, et parce qu'il est ici plus en sûreté , le corps de Sidoine ayant été enlevé. »

Cette inscription est le plus ancien monument écrit qui atteste la présence du corps de sainte Magdeleine en Provence, et par suite une des bases les plus solides de la tradition qui attribue à la famille de Béthanie Tapostolat de notre pays. Aussi, malgré toutes les garanties d'authenticité, est-elle déclarée apocryphe par la critique acerbe qui poursuit notre histoire religieuse, et la nie sans preuve contre toutes les preuves affirmatives.

Deux objections principales ont été faites contre la tablette de Saint- Maximin ; à nous à la défendre.

On s'est élevé tout d'abord contre le nom du souverain qui est dit régnant en Tannée 716 : « Eudes, roi des Francs. »

il n'y a eu en France, nous dit-on, qu'un roi Eudes, celui qui défendit Paris contre les Normands, 170 ans plus tard ; en 716, le roi des Francs était Chilpéric II. Cela est parfaitement vrai. Mais au commencement du VI II"* siècle, la Provence n'était pas tout entière sous la domination des rois fainéants ; elle était partagée entre eux et le duc d'Aquitaine ; or ce duc d'Aquitaine s'appelait Eudes. La province de Marseille appartenait à Chilpéric, comme le prouve un diplôme de ce prince à la date de mars 716 (Recueil des historiens des Gaules t. ÏV); quant à la province d'Arles, elle appartenait à Eudes ; il la tenait d'une concession faite à son père Boggis par Dagobert, qui lui avait abandonné les cités de Toulouse, Cahors, Poitiers, Agen, Arles, Saintes et Périgueux. (Diplôme de Charles leChauve en 845).

Qui pourrait dire aujourd'hui si Saint-Maximin ne dépendait pas de cette province d'Arles? Nous savons qu'Arles avait des possessions fort éloignées du Rhône et enclavées 'dans les cités voisines . Saint-Jean de Gargier était à l'époque romaine dans le territoire arlésien infinibus Arelatensium^et n'en fut pas détaché plus tard ; il en est de même de Ceyreste, qui appartenait à l'Eglise d'Arles, comme nous l'apprend une lettre du pape Zosime du mois de mars 417: « L'Eglise d'Arles désire avec droit s'incorporer les paroisses de Ceyreste et de Gargier, situées dans son territoire, » (Patrol. t. 20).

Eudes, il est vrai, n'était pas roi ; il était seulement

duc d'Aquitaine. Mais ce titre de roi, que son grandpère Charibert et son oncle Hildéric araient porté, Eudes le regrettait. Prince mérovingien, arrière petitfils de Clotaire II, son origine royale était incontestée^ tandis que Chilpéric avait vécu longtemps simple clerc sous le nom de Daniel, n'avait été couronné par Rainfroid que pour servir de prétexte à la puissance des maires du palais, et n'établissait pas sûrement sa généalogie. Tout puissant dans ses états, il était plus véritablement roi que Chilpéric, qui végétait misérablement sous la tutelle de son ministre. Tout justifiait donc les prétentions du duc d'Aquitaine ; et ces prétentions semblent avoir été agréées plus tard par Chilpéric lui-même , qui pour obtenir son alliance lui envoya en 719, au dire du deuxième continuateur de Frédégaire, regnum et munera^ expression amphibologique qu'on ne peut guère interprêter que par l'octroi de la couronne. Il n'est donc pas étonnant que les Provençaux lui aient donné le titre de roi, et même de roi des Francs.

Passons à la seconde difficulté.

On nous objecte que les Sarrasins n'étaient pas en Provence en 716. Remarquons d'abord que le célèbre écriteau de Saint-Maximin dit seulement que le recel fut fait au temps des Sarrasins et par la peur qu'on en avait, il n'affirme pas leur présence dans le pays. Le recel, pour être utile, devait être accompli avant l'arrivée des ennemis ; et il suffisait pour déterminer les moines que les envahisseurs eussent passé les Pyrénées. Or, quoi qu'on en ait dit, ils passèrent les Pyrénées en 716, et nous en avons pour garant un contemporain, Isidore de Béja lui-même, que l'on cite pour nous prouver qu'ils n'entrèrent en Gothie qu'en l'année 720.

Si nos adversaires avaient mieux lu cet historien, ils y auraient vu: « Du temps de Sakdin, Alahor (gouverneur arabe d'Espagne) employa près de trois années à combattre et à pacifier les esprits ; il marcha sur la Gaule Narbonaise^ et peu après il redescendit dans le sud de l'Espagne pour établir les impôts ».

Saladin monta sur le trône au commencement de 71 5, et il mourut le 3 octobre 717. Il nomma Alahor son lieutenant en Espagne l'an 750 de l'ère espagnole, 97" des arabes, c'est-à-dire dans les quatre derniers mois de 715. Celui-ci commença par guerroyer en Espagne, puis il marcha sur la Narbonaise ; et à la fin de 717, il était à Cordoue (Isid. de Béja). Son expédition au delà des Pyrénées ne peut donc être placée qu'en 716.

Nous ignorons quelle fut l'importance de cette campagne , et nous ne saurions dire jusqu'où s'avança l'armée ennemie ; mais il n'est pas impossible que les rapides cavaliers arabes n'aient poussé fort loin leurs ravages et ne se soient montrés jusque sur les bords du Rhône. C'en était assez pour épouvanter les Provençaux. La conquête de l'Espagne avait été si prompte, qu'ils purent croire que le flot envahisseur avait déjà repris sa marche et allait inonder leur pays. Alors sans doute furent recelées à Tarascon les reliques de sainte Marthe. Les Cassianites de Saint-Maximin imitèrent cet exemple, et cachèrent le corps de sainte Magdeleine. Ils semblent d'ailleurs s'être bornés pour le moment à le transférer de sa tombe d'albâtre dans celle de saint Sidoine ; l'écriteau ne dit pas davantage. La crypte ne fut probablement comblée et dissimulée sous le dallage que plus tard , quand le danger devint pressant et immédiat.

Nous croyons avoir répondu aux objections faites contre l'authenticité de notre inscription.

D'ailleurs connaissant les circonstances dans lesquelles elle a été découverte, comment la supposer apocryphe ? Launoy, le grand adversaire de nos traditions, n'a pas reculé devant la plus odieuse calomnie. Il a écrit que les moines l'avaient fabriquée eux-mêmes, l'avaient enfouie dans la crypte, et avaient eu ensuite l'audace de la faire chercher par le prince. Mais son ignorance a trahi sa mauvaise foi. Les Dominicains qu'il accuse d'avoir hypocritement attiré Charles de Salerne à Saint-Maximin en 1 279 , n'y sont venus eux-mêmes remplacer les Bénédictins qu'en 1 295 ; et des deux religieux qu'il nomme comme auteurs de la fraude, l'un , Guillaume de Tonnenx , était à Rome quand il fut fait prieur du couvent, et il n'y parut jamais, ayant démissionné six mois plus tard ; l'autre, le P. Elle n'était vraisemblement pas né lors de l'invention des reliques. (Le Couvent royal de Saint-Maximin^ p. 52).

Revenons maintenant au récit de ce merveilleux événement.

Charles de Salerne, à peine en possession du trésor qu'il avait tant désiré, fit de nouveau sceller la tombe (Phil. de Cabassol), et convoqua une nombreuse réunion d'évêques et de moines ainsi que la noblesse de la cour , pour faire solennellement l'élévation des saintes reliques. La cérémonie eut lieu le 5 mai 1280. La tombe ayant été ouverte à nouveau, les ossements en furent extraits ; et à ce moment on y trouva une petite tablette de bois enduite de cire, sur laquelle on lut avec peine ces mots : « Hic requiescit corpus Mariœ

Magdalaue » — « Ici repose le corps de Marie-Magde* leine. » (Bernard Gui, chronique des papes).

Les reliques ne purent être déposées de suite dans les châsses que Charles de Salerne faisait exécuter-^ Tannée suivante seulement le saint corps fut mis dans une châsse d'argent. On fit pour les os du bras droit un reliquaire en argent doré, et pour les cheveux un second reliquaire aussi d'argent; enfin, on enferma dans un cylindre de cristal, appelé depuis la Sainte-Ampoule, des pierres et de la terre que Ton dit avoir été teintes sur le Calvaire du sang de N.-S.

Pour le chef, le prince avait commandé un buste magnifique, en or pur, décoré de pierres précieuses^ surmonté de la couronne royale de son père, que Charles I" avait envoyée exprès de Naples. La tête de sainte Magdeleine y fut déposée le lo décembre i283, en l'absence de Charles de Salerne, par Bérenger Gantelmy, sénéchal de Provence (Paillon t. I., p. 908). Un masque de cristal laissait apercevoir les ossements, et l'on pouvait voir sur l'os frontal, du côté gauche, un fragment de chair, connu sous le nom de Noli me tangere, parce que c'est là que s'appuyèrent les doigts du Sauveur, quand, au jour de la résurrection, il repoussa Magdeleine, en lui disant : « Ne me touchez pas ».

Plus tard le prince Charles, alors Charles II, roi de Naples et comte de Provence, porta cette tête à Rome pour la montrer à fioniface VIII. Le pape ayant vu que la mâchoire inférieure faisait défaut, fit aussitôt apporter celle qui était conservée de temps immémorial dans la basilique de Saint-Jean de Latran. Elle s'adapta parfaitement à la tête trouvée à Saint-Maximin ; ce qui corroborait l'authenticité des deux reliques. Le pape

ne voulut plus qu'elles fussent séparées, et les laissa toutes les deux aux mains du comte (Ph. de Cabassol). Charles fit présent de la mâchoire au couvent des Dominicaines d'Aix, où elle resta jusqu'en 1458 ; alors le roi René désira qu'elle fût réunie au chef, et elle fut portée à Saint-Maximin par Nicolas de Brancas,évêque de Marseille.

Mais ce n'était pas assez pour le pieux inventeur des reliques de Magdeleine de les avoir déposées dans l'or et l'argent, et de les avoir enrichies de pierreries, il voulut construire une magnifique basilique qui fût pour toujours le témoignage de sa dévotion envers sa sainte patronne. En même temps, il fondait à Saint-Maximin un couvent de Frères Prêcheurs pour rehausser et propager son culte. Il confia la construction de la basilique à un artiste, dont le nom, resté inconnu jusqu'à nos jours, nous a été enfin dévoilé par M. le chanoine Albanès dans son beau livre du Couvent royal de Sainte Maximin. C'était Jean Baudici, qui venait de réédifier à Aix le palais des Comtes de Provence. Cette église est le plus beau monument gothique de nos contrées ; et ses proportions grandioses, la sobriété et la pureté des ornementations en font un des chefs-d'œuvre de Fart ogival. Commencés sous le priorat de Jean Vigo* rosi, second prieur dominicain de Saint-Maximin, les premiers travaux respectèrent l'ancienne église bénédictine qui renfermait la crypte, afin que le culte ne fût pas interrompu , et les nouveaux piliers vinrent s'accoler à ses vieux murs. Cette première partie fut achevée probablement vers i3i6. Les quatre dernières travées, les plus rapprochées du portail, ne sont que des premières années du XVP siècle (Albanès, loc. cit., p. 73).

Nous ne suivrons pas dans ses détails Thistoire des reliques de sainte Magdeleine. Disons seulement qu'en' i357, lorsque les bandes d'Arnaud de Servole ravagèrent la Provence, elles furent transportées et mises en sûreté à la Sainte-Baume, d'où elles ne revinrent à Saint-Maximin qu'en novembre i36o (Paillon, t. i., p. 965).

Les pèlerinage > se succédaient à son tombeau ; les peuples et les rois s'y pressaient avec la même dévotion. Le 4 février 1 660 , Louis XIV étant venu à Saint-Maximin avec sa mère Anne d'Autriche, on saisit cette occasion pour mettre le corps de sainte Magdeleine dans une urne de porphyre, qui avait été sculptée à Rome aux frais de Dominique de Marinis, des Frères prêcheurs, et qui était à Saint-Maximin depuis plusieurs années déjà. La translation eut lieu le lendemain. On trouva dans la vieille châsse : deux grands os des jambes, le genou, et quelques os de l'épine dorsale. C'était là, avec le chef, les os du bras droit et les cheveux, conservés dans des reliquaires à part, tout ce qui restait à Saint-Maximin des reliques de sainte Magdeleine. Elles furent déposées par Dominique de Marinis, alors archevêque d'Avignon, dans un coffre de plomb, qui le lendemain fut porté en procession de la crypte au maître-autel, et là enfermé dans l'urne de porphyre.

Les premières années du règne de Louis XV, en juin 171 6, la Cour dés Comptes de Provence fit faire l'inventaire des reliques de Saint-Maximin. A cette occasion, des médecins appelés constatèrent l'état du chef, et reconnurent bien nettement le Noli me tangere toujours adhérant au front, et aussi sur le nez un morceau de cartilage avec la peau.

En 1780, la Cour des Comptes renouvela l'inven-

taire. On enleva le cristal qui couvrait le visage pour le nettoyer et lui rendre sa transparence. Malheureusement les secousses de l'opération ébranlèrent le Noli me tangere qui se détacha. Le médecin le reconnut, et déclara même qu'on y remarquait l'empreinte de deux doigts. Le nez avait conservé un petit cartilage. Le Noli me tangere fut mis dans une boîte de cristal, que l'on fixa sur le piédestal de la châsse.

Quelques années après éclatait la Révolution. Paul Barras et Fréron vinrent à Saint-Maximin au commencement de 1793. Sur leur demande, le trésor fut pillé, les châsses furent portées à la Monnaie, et les reliques furent jetées pêle-mêle. L'ancien sacristain laïque du couvent , Joseph Bastide , qui remplissait ses mêmes fonctions auprès du curé intrus, enleva secrètement le chef de sainte Magdeleine, la sainte ampoule, le Noli me tangere^ une partie des cheveux, et les os du bras. Il les garda cachés pendant les mauvais jours, et ne les rendit que lorsque la tourmente fut calmée. M»' de Cicé en fit faire la reconnaissance en l'année i8o3 ; et depuis, ces précieux restes sont honorés à Saint-Ma:icimiii , comme ils l'ont été par nos pères durant de longs siècles.

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