‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 7 sur 40 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

La Vie de saint Eutrope, évêque d'Orange, a été écrite par Verus, son successeur sur le siège épiscopal de cette ville. Un fragment de cette Vie a été donné par les BoUandistes. Le nom d'Eutrope se retrouve dans la correspondance des papes, et dans celle de Sidoine Apollinaire ; il a été présent à deux conciles, et a pris part aux luttes religieuses de son époque. De ces éléments, M. le chanoine Magnan a tiré tout le parti possible, pour écrire une histoire de saint Eutrope, qui a paru en i856.

Eutrope naquit à. Marseille dans les premières années du V siècle. La Provence était encore romaine ; mais les liens qui l'attachaient à l'Empire s'affaiblissaient de jour en jour. Les tyrans y établissaient le siège de leur puissance, les Vandales la menaçaient , les Visigoths la traversaient, et tentaient en 412 d'enlever Marseille par un coup de main ; puis ils revenaient d'Espagne vers elle, et luttaient pour sa possession avec les derniers grands hommes et les dernières armées que Rome pût leur opposer.

Et si politiquement la situation de la Provence était

déplorable, moralement c'était bien pis encore. Salvien nous a tracé un portrait affreux des mœurs publiques de son temps : les magistrats pressurant le peuple ; la Préfecture du Prétoire devenue un brigandage (de Gubern, Dei. 1. 4, c. 4) ; les riches et les grands avides et absorbant les biens des pauvres ; les paysans obligés de se vendre pour vivre, ou prenant les armes et pillant les campagnes. Les mœurs privées étaient dégradées et avilies, la religion était abandonnée, Thérésie se glissait dans le clergé et les monastères.

Et cependant ce siècle, comme toutes les époques de lutte, a engendré des grands hommes, que la Providence suscitait pour le triomphe de l'Eglise. Eutrope a été un de ces hommes; et ce que nous savons de son histoire suffit pour nous révéler le rôle qu'il a joué dans la restauration de la Provence.

D'une naissance illustre, d'un esprit hardi et entreprenant, riche de tous les biens de la terre, Eutrope se laissa d'abord entraîner par la corruption générale. Il se livra à tous les désordres de la jeunesse. Mais son cœur était bon, et quand, arrivé à l'âge d'homme, il eut épousé une femme chrétienne, il sut comprendre la vertu, et mit un frein à ses passions ; il rompit avec le péché, et se rapprocha du Dieu qu'il avait trop oublié. Il vivait encore dans le monde, mais ses mœurs n'étaient plus celles du monde. Et pour quitter ainsi les compagnons de sa jeunesse, il lui fallut un courage peu commun. Salvien nous dit de quels sarcasmes étaient poursuivis, dans cette société viciée, les hommes riches qui renonçaient à leurs habitudes licencieuses : « Les grands, dit-il, s'ils retournent à Dieu, perdent leur noblesse ; la religion est une igno-*tninie ; celui qui veut devenir meilleur est foulé aux

pieds;... s'il était honoré, il devient méprisable, s'il était illustre, il devient vil;.... les bons sont estimés mauvais, et les mauvais sont estimés bons » (de Guh Dei. 1. 4, c. 7).

Quel que fût le changement opéré dans l'âme d'Eutrope, Dieu cependant l'appelait à une vie meilleure encore. Il se perfectionna à l'école du malheur. Ayant perdu sa femme, il ne chercha de consolation que dans une pratique constante des vertus chrétiennes ; il multiplia ses bonnes œuvres, ses aumônes et ses prières ; il concentra toutes ses affections en Dieu.

Une piété si vraie ne pouvait rester cachée, et elle attira les regards d'Eustasius, évêque de Marseille. Eustasius résolut d'arracher Eutrope au monde et de l'attacher à l'autel. La vertu était chose si rare dans ce milieu corrompu, qu'elle semblait ne pouvoir y vivre ; et d'ailleurs l'Eglise avait besoin de réunir les forces de tous ses enfants fidèles pour lutter contre le mal, et poursuivre son grand travail de réformation.

Eutrope se refusa sans doute aux propositions de l'évêque et ne se crut pas digne du saint ministère, car Eustasius, pour forcer son humilité, eut recours à un moyen, qui n'était pas sans précédent, mais que nous ne pouvons plus comprendre aujourd'hui. Par son ordre, on saisit Eutrope et on l'amena en sa présence. Le saint résistait, il se débattait, il luttait énergiquement contre ceux qui le tenaient. L'historien de sa vie le compare à un loup furieux. Les paroles de l'évêque peu à peu le calment et l'adoucissent, mais il refuse cependant d'obéir et cherche toujours à s'enfuir. Eustasius, sans se laisser toucher par ses prières, lui fait couper les cheveux. A ce moment, l'agitation d'Eutrope tombe ; il devient doux comme un agneau ;

l'esprit de Dieu le remplit; il se donne et se dévoue tout entier.

On était alors au milieu du V siècle, car l'évêque Eustasius succéda à Venerius sur le trône épiscopal vers l'an 452.

Ordonné diacre, notre saint augmenta encore ses jeûnes et ses prières, ses veilles et ses aumônes; il n'avait qu'un désir au cœur, expier sa vie passée, et se rendre capable de remplir la charge qui lui avait été imposée. Le souvenir des fautes de sa jeunesse était toujours devant ses yeux, et la pensée des jugements de Dieu le remplissait de terreur ; il n'acquit le repos de la conscience qu'à la suite d'une vision, qui fut pour lui le gage assuré du pardon.

Une nuit , après avoir longtemps prié , il s'était endormi. Dans son sommeil, il lui sembla qu'il voyait sortir de son corps une grande quantité d'oiseaux noirs, qui montaient vers le ciel et formaient comme une colonne ténébreuse. Alors une flamme divine tomba sur cette colonne, et dévora tous les oiseaux, sans qu'il en restât un seul. Eutrope effrayé craignait que ce rêve ne fût le signe de la colère de Dieu prête à le consumer, et il redoublait ses prières et ses austérités. Mais voilà qu'une autre nuit il vit un nuage de mouches s'échapper de sa poitrine ; elles s'élevaient, s'élevaient toujours, jusque dans les nuages, quand un feu descendit du ciel et les détruisit entièrement. Cette nouvelle vision, si semblable à la première, augmenta le trouble du saint pénitent. Ne pouvant endurer cette cruelle incertitude, il alla consulter un pieux abbé, non pas, comme on l'a dit, Cassien fondateur du monastère de Saint-Victor, car il était mort depuis l'an 440 environ, mais sans doute son successeur;

il lui raconta son rêve, et lui exposa toutes les angoisses de son âme. Le serviteur de Dieu rassura Eutrope. Il interpréta la vision, et lui expliqua que les oiseaux noirs, qu'il avait vus d'abord, étaient les péchés de sa jeunesse, qui s'élevaient contre le ciel, mais le feu de la miséricorde divine les avait dévorés et détruits jusqu'aux derniers. Quant aux mouches, sorties de sa poitrine, elles représentaient les imperfections, les fautes vénielles, les pensées coupables qu'il avait pu commettre depuis sa conversion ; Dieu les avaient anéanties comme ses crimes, et maintenant il était pur de tout péché. Ces paroles rendirent la paix à notre saint, mais ne l'arrêtèrent pas dans la voie de la pénitence et de l'expiation.

Sur ces entrefaites, Just, évêque d'Orange, étant mort, son Eglise, comme c'était l'usage à cette époque, eut à lui choisir elle-même un successeur. On envoya des notaires dans tous les lieux voisins, à la recherche du plus digne ; divers candidats furent proposés ; mais l'accord ne se faisait sur aucun, et les opinions se partageaient sans pouvoir se fixer. La lassitude et le découragement s'emparaient des esprits, quand enfin les suffrages de tous se portèrent sur Eutrope. Il fut sacré évêque et conduit dans sa ville épiscopale.

La ville d'Orange était alors à moitié détruite et inhabitée ; ses campagnes longtemps abandonnées étaient sans culture ; les champs étaient envahis par les épines et les buissons. Depuis un demi-siècle, en effet, les Barbares ravageaient la vallée du Rhône. Les Vandales avaient paru les premiers dans les Gaules, où ils avaient pénétré le dernier décembre 406. Nous ne connaissons pas exactement leur marche, et peut-être bien s'étaient-ils tenus sur la rive droite du Rhône ;

mais en 41 3 las Alains, après la défaite du tyran Jovin créé par eux, s'étaient enfermés dans Valence, et y avaient été écrasés par les Visigoths. Les débris de leur armée restèrent dans le pays, et y vécurent de pillage. En 440, Aétius leur abandonna la région de Valence, qu'ils avaient rendue presque déserte; ils s'y établirent violemment, et en chassèrent les derniers habitants. Il est certain qu'on peut leur attribuer la dévastation de la vallée du Rhône jusqu'à Orange. Vinrent ensuite les Bourguignons. En 443, ils s'établirent dans le pays des Allobroges ; et en 456, ils étendirent plus loin encore leur domination, descendant peu à peu vers la vallée de la Durance. Ils étaient alliés du peuple romain, mais leurs mœurs étaient celles des Barbares.

Toutes ces hordes farouches avaient tellement foulé et ravagé le pays, Orange était dans un tel état de désolation, qu'Eutrope effrayé ne se sentit pas la force de porter le fardeau qu'on lui imposait. Il prépara secrètement son départ, et s'enfuit à l'improviste. Mais ce découragement, qui n'avait d'autre cause que sa grande humilité, ne dura qu'un moment. ITse confia à un homme de bien, nommé Aper, disciple de saint Augustin, qui est peut-être cet Ape*r auquel Sidoine Apollinaire adressa plusieurs lettres. C'était un homme considérable par ses richesses, mais plus encore par son mérite et sa piété. Eduen par son père, Arverne par sa lïière, il avait été élevé en Auvergne et y avait fait ses études ; mais il en vivait éloigné, et, semblet-il, dans une retraite que Sidoine lui reproche. Aper reprit vivement Eutrope de sa faiblesse ; il ranima son courage, et l'exhorta à entreprendre la tâche que la Providence lui avait assignée.

Eutrope rentra'donc à Orange, e se mit généreusement à l'œuvre. A sa voix les habitants revinrent dans leurs foyers, et les paysans reprirent la culture de leurs terres en friche. Le saint évêque lui-même les encourageait par son exemple. Il se faisait laboureur et aiguillonnait les bœufs; il attaquait les forêts avec la hache, coupait les buissons et arrachait les épines qui avaient envahi les champs ; et souvent, relevant la bêche que le vigneron fatigué laissait échapper, il fécondait de sa sueur les vignobles longtemps abandonnés."

En 463, saint Mamert, évêque de Vienne, revendiquant les droits de métropolitain sur l'Eglise de Die, se rendit dans cette ville et donna un successeur à l'évêque qui venait de mourir. Cependant le Pape saint Léon-le-Grand avait mis ce diocèse sous la dépendance des évêques d'Arles. Cette usurpation de pouvoir ayant été dénoncée au pape saint Hilaire, il ordonna que Mamert fût jugé dans un concile présidé par Léonce, évêque d'Arles. Le concile eut lieu, et Eutrope y figura, comme il conste par la lettre que le Pape écrivit aux Pères qui y avaient siégé.

Die à ce moment appartenait aux Bourguignons, comme nous l'avons dit ; et les Bourguignons étaient catholiques, puisque le Pape appelle le roi Gundeucus a notre' fils» [Patrol, t. 58). Mais l'hérésie ne tarda pas à envahir ce royaume. Des quatre fils de Gundeucus, qui régnèrent simultanément, Chilpéric seul résista [à l'Arianisme. Il fut père de sainte Clotilde, épouse de Clovis. Eutrope eut le bonheur de vivre sous la dépendance de ce prince, dont les états s'étendaient en 474 jusqu'à Vaison (Sid. Apollin, 1. 5, ép. 6).

Orange avait donc gardé en face des Ariens l'intégrité

de la* foi catholique ; il fut aussi préservé par son saint évêque des erreur^ qui troublèrent alors l'Eglise de Provence. Le semipelagianisme, hérésie née à Marseille dans le monastère de Saint- Victor, exagérait l'action de la volonté humaine dans la recherche du salut, et sous prétexte de défendre le Libre Arbitre, attaquait la doctrine de saint Augustin sur la Grâce. Le prêtre Lucidus entreprit de la défendre ; mais outrepassant les leçons du grand évêque d'Hippone, il tomba dans le fatalisme. Faust de Riez lui écrivit pour le ramener à la vérité. Eutrope et plusieurs autres évêques contresignèrent sa lettre. Mais cette lettre n'ayant pas produit l'effet attendu, un concile s'assembla à Arles en 475, et condamna Lucidus qui se rétracta. Eutrope fut un des trente évêques qui siégèrent dans ce concile et eurent la joie d'arrêter cette nouvelle, invasion de l'erreur.

Eutrope était vers cette époque en relations avec Sidoine Apollinaire, le grand évêque d'Auvergne, qui l'avait peut-être connu par l'intermédiaire d'Aper, leur ami commun, ou l'avait rencontré quand il vint visiter Faust à Riez. Sidoine a écrit à Eutrope une lettre, que nous avons encore ; cette lettre, pleine de sentiments affectueux, est un simple billet envoyé à l'évêque d'Orange pour avoir de ses nouvelles et lui demander quelques paroles de piété. (L. 6, ép. 6).

La suite de la vie d'Eutrope nous est inconnue ; nous ne savons ni les autres actes de son épiscopat, ni la date de sa mort, qui dût arriver dans les dernières années de ce V" siècle.

On a attribué à notre Eutrope deux lettres adressées à des vierges, que leur père, Géronce, avait déshéritées en haine de leur vocation religieuse. Le biographe

marseillais, Gennade, dit en effet que ces lettres furent écrites par Eutrope, mais il le désigne par ces mots : a Eutrope, prêtre », qualification qui ne peut convenir à un évêque. Cela seul devrait suffire pour convaincre qu'elles ne sont pas de notre saint. Mais il y a plus. Ces lettres ont été sûrement écrites avant 43 1 , puisque celle qui est arrivée jusqu'à nous parle clairement de saint Paulin de Noie comme encore vivant, et Paulin de Noie est mort en cette année. Comment Eutrope aurait-il, à cette date, écrit des lettres de direction spirituelle, pleines de citations des Saintes-Ecritures, et qui ne peuvent certainement être l'œuvre que d'un prêtre ? En 431, il était sans doute encore plongé dans les désordres de la jeunesse ; et nous savons positivement qu'il ne fut ordonné diacre qu'après 452.

Il faut donc renoncer à le regarder comme l'auteur de ces traités, et telle est l'opinion des meilleurs écrivains ecclésiastiques.

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