SAINT VICTOR
ET SES COMPAGNONS Martyrs
L'antiquité et le moyen-âge nous ont légué plusieurs Actes du martyre de saint Victor, écrits tantôt en prose modeste, tantôt en vers emphatiques. De tous ces récits, deux sont plus anciens, et ont servi de base à ceux qui sont venus après. Ces deux récits même n'en font qu'un ; car bien que l'un soit sobre et court, et l'autre beaucoup plus développé et riche en ornement de style, ils sont évidemment calqués l'un sur l'autre. Les mêmes expressions, des phrases identiques se trouvent dans les deux ; en sorte que sûrement le plus court est un abrégé du plus long, ou celui-ci une amplification du premier. Les critiques les plus érudits ne peuvent définir lequel des deux est antérieur à l'autre, mais ils affirment que les grands Actes portent tous les caractères d'une époque de bonne latinité, et ont probablement été composés au V siècle. Nous les suivrons en les dégageant de certaines longueurs, en supprimant des discours qu'on ne peut considérer comme les propres paroles du saint, et en y ajoutant quelques éclairci^sçjnçnts historiques.
Marseille, ville ancienne, riche et magnifique, située dans la meilleure région des Gaules, étendant au loin par terre et par mer ses relations commerciales, était en occident le siège principal de la puissance romaine. Passionnément attachée aux erreurs du paganisme, elle défendit cruellement le culte des Idoles, et sévit contre les chrétiens avec la dernière inhumanité, n'épargnant même pas ses propres enfants. Si un empereur venait dans ses murs, alors, redoublant de rage contre les fidèles de Jésus-Christ, elle les poursuivait, les emprisonnait, les accablait de maux, et faisait de leurs tourments un triomphe pour ses dieux.
Parmi ces illustres victimes d'une haine farouche, brille Victor. Il est célèbre pour la noblesse de son origine, sa science religieuse, sa ferveur, et surtout pour la victoire qu'il remporta sur l'empereur Maximien.
Maximien, couvert du sang de la légion Thébéenne, qu'il avait massacrée dans le défilé d'Agaune, était arrivé à Marseille. Il venait mettre le comble à ses forfaits, et aussi finir misérablement sa vi« criminelle. Il déclara aussitôt la guerre aux chrétiens, ne leur laissant que le choix entre l'apostasie ou la mort. Les fidèles étaient dans l'épouvante et la consternation. Victor seul, intrépide, rafiEermissait les courages ébranlés; toutes les nuits il visitait les assemblées des saints, et il allait de maison en maison, prêchant partout le mépris de cette vie périssable et le désir des biens éternels.
Surpris dans l'exercice de ces œuvres de piété, Victor est saisi et traîné devant les préfets.
Les Actes ne nomment qu'un de ces préfets, Asterius ; Adon nomme le second, Eutychius. D'après ce dernier autçur, Asterius étsiit tribun dç la lé^on dç Victpry et
Eutychius était préfet ; mais il est plus probable que c'étaient simplement deux magistrats chargés de rendre la justice, et employés à poursuivre les chrétiens, comme le dit le Propre de l'abbaye de Saint-Victor. En effet les Actes leur donnent ailleurs le nom de présidents, et les montrent sur le pied d'une égalité parfaite entre eux, puisqu'il fallut, comme nous le verrons, tirer au sort à qui appartiendrait le privilège de torturer le saint martyr ; et cela n'aurait pu arriver si Eutychius avait été préfet du Prétoire.
Les préfets parlent d'abord avec douceur à Victor ; ils lui reprochent de mépriser les dieux, de refuser le service militaire, et de repousser l'amitié de César. Maïs Victor, rempli de l'Esprit-Saint, leur répond que leurs divinités sont des monstres de vice indignes de tout culte, qu'il est soldat du Christ avant d'être soldat de l'Empire, et qu'il ne peut préférer la faveur de César à celle du roi des Cieux. D'une voix ferme, avec un visage assuré, il leur prêche Jésus-Christ, le Verbe, fils unique de Dieu, venu sur la terre pour racheter les hommes , qui a souffert , est mort, est ressuscité le troisième jour, et qui maintenant est assis dans la gloire de son Père. A ces paroles le peuple jetn; d'affreuses clameurs. Les préfets, quelque grande que soit leur irritation, n'osent pas cependant prononcer la sentence capitale contre un homme d'un rang aussi illustre, et décident d'en référer à l'empereur lui-même.
Maximien fait aussitôt conduire Victor en sa présence. Il lui parle avec bonté, et le presse de sacrifier aux dieux de Rome; puis le voyant inébranlable, il se livre à une furieuse colère, et menace le saint confesseur des plus terribles tortures. Mais lui, calme et sans crainte, résiste à tous les efforts ; élevant la voix, il
confond les faux dieux et annonce à désar lui-même le règne de Jésus-Christ. Pour toute réponse, Maximien ordonne que Victor, les bras et les pieds liés, soit traîné dans la ville. Aussitôt, attaché, dit une tradition populaire, à la queue d'un cheval sauvage, il est emporté par les places et les rues, au milieu d'un peuple en délire qui l'accable de coups et de malédictions.
Déchiré et sanglant, le martyr fut ramené au tribunal des préfets. Les promesses, les menaces furent encore une fois mises en œuvre pour ébranler sa constance ; mais rien ne pouvait le troubler ni le séduire. Il protestait de son dévouement à l'Empire et à César ; tous les jours, disait-il, il sacrifiait pour leur salut des hosties spirituelles ; mais au-dessus de César il y a Dieu ; et quelle folie que de préférer les honneurs de ce monde à la gloire éternelle. Les dieux autorisent le mal et personnifient tous les vices ; ce sont des dieux impurs et cruels, qui aiment le sang et la mort ; le Dieu des chrétiens est un Dieu saint et bon, il nous a aimés le premier, il a droit à tout notre amour. Les dieux des nations sont les démons ; mais notre Dieu a fait le ciel et la terre, et son pouvoir est infini comme sa bonté.
Les préfets dominés par sa parole ne savaient que lui répondre : « Victor, lui dirent-ils, tu ne finiras donc pas de philosopher? Choisis ou d'apaiser les dieux ou de mourir misérablement. » Mais lui : « mon choix est fait ; je méprise les idoles, et je confesse Jésus-Christ. »
Les préfets, jaloux de le tourmenter, se disputèrent alors le plaisir de présider à son supplice ; ils tirèrent au sort ce privilège et le sort favorisa Asterius. Celuici joyeux fit aussitôt attacher le saint au chevalet, et l'accabla des plus cruels tourments. Victor, levant les
yeux au ciel, demandait à Dieu la patience et la fofice qui ne peuvent venir que de lui ; et voilà que Notre- Seigneur lui apparut, portant en ses mains la croix qui est le signe de la victoire. « La paix soit avec toi, lui dit-il, c'est moi qui souffre dans mes saints. Aie courage ; je t'assisterai dans les combats , et je serai ta récompense dans mon royaume. » A la voix du Sauveur toute douleur cessa; les tortures les plus cruelles étaient inutiles ; le martyr ne les sentait plus, et, triomphant, il rendait grâce à son aimable consolateur.
Les licteurs se fatiguaient en vain; le président fait détacher Victor, et ordonne qu'il soit jeté dans la plus obscure prison. Mais pendant la nuit les anges descendent dans le cachot ; les portes s'ouvrent ; les ténèbres sont dissipées ; une lumière plus éclatante que celle du jour inonde la sombre demeure ; et Victor, conversant doucement avec les esprits bienheureux , chante de concert avec eux les louanges de son Seigneur Jésus. Les soldats qui le gardent, Alexandre, Longin et Félicien, frappés de stupeur et ravis à ce spectacle, tombent à ses pieds, demandent leur pardon et sollicitent la grâce du Baptême. Le saint les instruit autant que les circonstances le permettent, il les mène cette nuit même au bord de la mer, appelle des prêtres pour les baptiser, et leur sert lui-même de parrain.
La tradition ne nous dit pas où était le cachot de notre saint ; mais c'est avec toute apparence de raison que M. l'abbé Bayle, dans sa Vie de saint Victor, le confond avec celui connu à Marseille pour être la prison de saint Lazare. Sous les constructions de l^abbaye de Saint-Sauveur étaient des salles voûtées qui ont été, croit-on, des casernes et des prisons. Elles ont été démolies, il n'y a pas longtemps, quand on a
éievé la grande maison qui se voit aujourd'hui entre la rue Radeau et la rue des Martégales. C'est dans ces salles souterraines qu'a été décapité le premier évêque de Marseille. Cet édifice, bâti sur la déclivité de la colline qui descend au port, était accolé aux substructions du forum, sityé là où est maintenant la place de Lenche. M. Bayle rappelle l'usage romain déplacer les prisons devant le forum , et remarque combien les termes des Actes de Saint- Victor indiquent clairement la situation demi-souterraine de la prison marseillaise. Il y est dit en effet que, quand les licteurs vinrent prendre Victor et ses compagnons, ils les firent monter sur le forum « ad forum superius rapiunt, »
De la prison à la mer la distance est petite, soit que l'on descende vers le vieux port phocéen, soit que l'on marche vers le couchant. C'est sans doute dans cette dernière direction que notre saint conduisit les trois soldats pour les baptiser, car cet endroit était sûrement plus solitaire.
Donc le lendemain de cette nuit merveilleuse, pendant laquelle les visions du ciel avaient réjoui les murs sombres de la prison, la nouvelle du baptême des trois soldats se répandit au dehors et enflamma la colère de Maximien. Les appariteurs vinrent prendre Victor et ses conipagnons, et les entraînèrent en haut sur le forum. Le peuple s'y précipitait déjà,et le tumulte croissait d'instant en instant. Les injures et les malédictions des païens furieux accueillirent les martyrs ; mais il n'y avait pas là des ennemis seulement ; les fidèles aussi étaient venus pour contempler le généreux combat des athlètes de Jésus-Christ. Les juges demandèrent compte à Victor de la conversion de ses gardiens. Ils voulaient obtenir de lui qu'il leur persuadât
de retourner au culte des idoles; mais îl répondît simplement : « ce que j'ai fait, je ne puis le détruire. » Alexandre, Longin et Félicien furent interrogés; ils persévérèrent dans la foi, et aussitôt par ordre de l'empereur ils furent frappés du glaive.
Pendant qu'on les faisait mourir, Victor priait Dieu avec larmes de lui accorder cette même grâce du martyre. Mais l'heure de son triomphe n'était pas encore venue; il fallait qu'il souffrît de nouvelles tortures pour mériter une palme plus belle. On se jette sur lui, on le frappe, on le suspend au chevalet, on déchire son corps à coups de nerfs de bœuf; mais c'est en vain; les bourreaux doivent s'avouer vaincus une seconde fois, et on le ramène en prison.
Victor resta trois jours dans son cachot, attendant dans la prière le moment du combat décisif. Maximien s'était réservé pour être son dernier et son plus cruel bourreau. Enfin il fait comparaître le saint martyr ; il le menace et le torture de nouveau ; puis il commande qu'on apporte un aujtel de Jupiter, et que le prêtre s'approche avec la statue du dieu. « Offre l'encens à Jupiter, dit l'empereur, apaise sa colère, et tu seras mon ami. »
Tous les esprits sont en suspens. Victor s'avance comme pour sacrifier; mais soudain d'un coup de pied il renverse la statue et l'autel.
Une clameur immense s'élève; le peuple furieux demande vengeance. Maximien appelle le bourreau, et fait à l'instant couper le pied qui a profané les mystères du roi des dieux.
La sentence est enfin prononcée : l'empereur condamne Victor à être écrasé sous la pierre d'un moulin. On l'entraîne, et lui marche joyeux ; il court comme
s'il n'avait rien souffert. Les licteurs retendent sous la meule, et le moulin est mis en mouvement. Ses os craquent, ses chairs tombent en lambeaux ; il est broyé comme un pur froment de Jésus-Christ. Et cependant tout n'est pas encore fini ; avant qu'il ait rendu le dernier soupir, la machine se brise miraculeusement. Alors le bourreau tranche la tête du martyr ; et en ce moment une voix s'entend dans le ciel, qui dit : « Tu as vaincu, Victor, tu as vaincu. »
Maximien ne voulut pas que la sépulture fut accordée à Victor et à ses compagnons ; il ordonna de jeter leurs corps dans le bras de mer qui entoure la ville, au midi, pour être dévorés par les poissons. Mais Dieu, qui les réservait pour être un jour les patrons de la cité marseillaise, envoya ses anges qui les soutinrent sur les eaux et les poussèrent avec une promptitude merveilleuse vers le rivage opposé. Les chrétiens les recueillirent, et les déposèrent dans une crypte creusée dans le roc vif.
« Dieu, disent en finissant les grands Actes de saint Victor, se plut à honorer les saintes reliques par de glorieux miracles, et aujourd'hui encore le bienheureux martyr obtient à ceux qui l'invoquent dévotement -d'innombrables bienfaits, par la grâce de Notre- Seigneur Jésus-Christ à qui appartient tout honneur et toute gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »
Les petits Actes de saint Victor , dont nous avons parlé, mettent son martyre au 8 des Ides de mai, c'està-dire au huitième jour de ce mois ; mais c'est là une erreur manifeste , tous les martyrologes s'accordant pour le placer au 21 juillet. Confusion a été faite avec un soldat du même nom, qui fut martyrisé ce jour-là à Milan par le même empereur.
Quant à l'année où souffrit notre saint patron, bien qu'elle ne soit pas connue, nous croyons qu'on peut s'arrêter à la date de 809 ou 3 10.
En effet Maximien était à Marseille, et prononça luimême la sentence capitale. Or cet empereur ne paraît pas être venu plus de deux fois dans notre ville. Il y passa probablement en 289. Il allait alors à Milan, où l'appelait Dioclétien, et nous savons qu'il s'y rendit en visitant les villes des Gaules, et qu'il entra en Italie par Monaco (Claude Mam. 2* panégyr. c. 4). Mais la convocation qui l'amenait à Milan n'était que pour janvier 290 ; il ne dut arriver à Marseille qu'à la fin de 289, et il ne pouvait y être dès le mois de juillet. Ce n'est donc pas dans cette occasion qu'il fit périr la saint confesseur. D'ailleurs le refus de Victor de toucher la solde des légionnaires prouve que ce ne fut qu'après le décret de Dioclétien qui interdit le service militaire aux chrétiens, c'est-à-dire après 298. Jusque là les armées romaines étaient pleines de disciples de Jésus-Christ ; à partir de ce moment seulement, porter les armes sembla renier la foi.
En 3o5, Dioclétien abdiqua et obligea Maximien à l'imiter. Mais celui-ci ne quitta la pourpre qu'à regret, et s'efforça bientôt de la reprendre. En 309, selon d'autres en 3 10, il engagea son gendre Constantin-le-Grand dans une guerre téméraire contre les Francs, et profitant de son absence, il fit courir le bruit de sa mort, déclara l'empire vacant, et se proclama Auguste. A cette nouvelle , Constantin abandonna son expédition, et revint en toute hâte vers Arles où son beau-père s'était enfermé. Maximien effrayé de ce prompt retour avait quitté Arles et s'était réfugié à Marseille. Fait prisonnier dans Marseille, puis réconcilié en apparence avec
son gendre, il ne tarda pas à essayer une dernière tentative contre lui, et voulut l'assassiner ; mais pris sur le fait, il fut condamné à périr, et s'étrangla de ses propres mains.
Nous croyons que c'est pendant ce règne éphémère de Maximien, et pendant son séjour à Marseille, qu'il fit mourir saint Victor. Les grands Actes, en effet, nous disent que le triste empereur était venu à Marseille pour y mettre le comble à ses crimes et y finir sa coupable existence. Le martyrologe de Raban confirme cette opinion, et dit que Maximien s'étrangla après le meurtre de saint Victor.
Saint Victor est un des martyrs dont le culte a été le plus universellement et le plus anciennement répandu. Les plus vieux martyrologes mentionnent sa passion ; mais tous ne s'accordent pas sur certains faits, même sur la personne du saint. Ainsi, tandis qu'Usuard et Adon reconnaissent qu'il était soldat, Raban le dit évêque de Marseille,
Que saint Victor fût soldat, c'est indiscutable. Les petits Actes de son martyre commencent par ces mots : « Sous Maximien, souffrit à Marseille le soldat Victor. » Nous avons vu en outre dans les grands Actes que les préfets, lors du premier interrogatoire qu'ils lui firent subir, lui reprochèrent de refuser la solde militaire, et que Victor leur répondit que, soldat du Christ, il ne pouvait accepter la solde pour servir contre son roi. Enfin le bréviaire de l'abbaye de Saint-Victor nous montre le préfet Asterius qui accuse le saint au tribunal de Maximien , en ces termes : a Ce soldat Victor ne veut pas recevoir sa paie. »
Pour appuyer l'opinion de Raban, on a allégué ce que le saint dit aux préfets, que tous les jours il
sacrifie à Dieu des hosties spirituelles. Mais cette parole peut aussi bien s'entendre de la prière que du sacrifice de la messe.
Un meilleur argument pourrait être tiré du texte des Actes, si, comme quelques-uns l'ont cru, Victor avait baptisé lui-même les gardiens de la prison, bien que les prêtres eussent été appelés. On ne comprendrait guère, en effet, qu'un soldat eût administré un sacrement, quand les ministres de l'Eglise étaient présents. Mais Victor fut simplement parrain de trois légionnaires. Les Actes disent : « Bapti:{atos propriis manibus de fonte levavit^ » ce qui signifie : « Quand ils eurent été baptisés, il les sortit de l'eau de ses propres mains. » Levare de fonte est l'expression consacrée pour indiquer non l'acte du prêtre qui baptise, mais l'acte du parrain qui reçoit son filleul baptisé. (Ducange, Verbis: Patrinus, Levare). Que l'Eglise eût déjà au IV* siècle exigé la présence d'un parrain, c'est incontestable, puisque mention en est faite par le pape Hygin, qui siégeait dans la première moitié du second siècle. Ce pape permet qu'en cas de nécessité un même parrain reçoive plusieurs baptisés, bien que l'usage de l'Eglise romaine soit que chaque baptisé ait son parrain.
M. l'abbé Bayle, pour tout concilier, semble disposé à admettre que Victor, après avoir été soldat, avait été sacré évêque de Marseille. Nous n'accepterons même pas ce moyen terme, car il est impossible que les Actes ne lui eussent pas donné cette qualité, si elle lui avait appartenu, et ne nous eussent pas appris ce qui était un titre de gloire pour notre Eglise.
Devenue chrétienne, Marseille s'honora d'avoir été arrosée du sang généreux de Victor. Elle le prit pour son patron; plus tard elle mit son image dans ses
armes, et les premiers sceaux que Ton trouve appendus aux an(îiennes chartes portent, au revers, un cavalier armé du bouclier et de l'épée, avec cette inscription : a Massiliam vere, Victor, civesque tuere. » C'est-àdire : a Victor, protège Marseille et ses citoyens. » L'avers représente une place forte avec ces mots : a Actibus immensis urbs fulget Massiliensis, » « Marseille brille par ses grandes actions. » (RufS^ t. 2, p. 329).
La fête de saint Victor était célébrée autrefois avec magnificence, et attirait à Marseille"un concours considérable de toutes les villes de Provence. C'était une fête moitié religieuse, moitié municipale. Ruffi en a parlé. Marchetti dans ses Coutumes des Marseillais nous en fait une description fidèle.
Dès la veille au soir, un cortège historique parcourait les rues. C'étaient d'abord les quatre compagnies des quatre quartiers de la ville, commandées par leurs capitaines. Derrière cette milice venait une troupe de gentilshommes de Provence , richement habillés et montés sur de superbes chevaux. Chaque cavalier était accompagné de deux pages, portant ses couleurs, qui tenaient des flambeaux de cire blanche.
, Le chef de ce brillant cortège était connu sous le nom de Cavalier de Saint-Victor. Il marchait à la tête des autres, escorté par six pages avec des flambeaux. Le caparaçon de son. cheval, qui pendait jusqu'à terre, était de damas blanc semé de croix de taffetas bleu, avec le blason de l'abbaye. Ce cavalier, armé de toutes pièces, portait sa lance sur la cuisse, et au fer de la lance flottait la bannière de saint Victor, c'est-à-dire un panonceau rouge cramoisi , coupé en pointe à double queue. Ce panonceau est appelé, dans un titre
de l'an i527, Vestendar de la doutât de Marseilho. (Marchetti, p. 149).
Dès les temps les plus anciens, l'abbaye de Saint- Victor avait sa bannière ; il en est parlé dans les titres du XI* siècle, et on la voit à '^ette époque confiée aux Vicomtes de Marseille eux-mêmes. Aux environs de l'an 1020, les moines réclamant la terre de Carvilian, qui avait été soustraite à l'abbaye, vinrent s'établir devant la ville avec la châsse qui contenait les saintes reliques. Le vicomte Foulque était alors absent, mais, dit la charte de revendication qui nous a été conservée, le vicomte Guillaume était là, portant, en son propre nom et au nom de son frère, la bannière de Saint-' Victor (Cart. de Saint-Victor, c. 27).
Dans la suite, et au jour de la fête du saint, cette bannière fut toujours aux mains des gentilshommes du plus haut rang. Parmi ceux qui l'ont portée, nous voyons les Vivaux, les Vento, les d'Albertas, les Altovitis, les Montolieu, les Boniface. Et il en fut ainsi jusqu'au commencement du XVI !• siècle, où ces usages tombèrent en désuétude, et la fête se borna à une cavalcade, que faisait par la ville un valet des consuls costumé en cavalier. (Ruffi, t. 2, p. 399).
Mais antérieurement à cette époque, au matin de la fête, dès 7 heures, le cavalier de Saint-Victor montait à cheval, et se rendait à la chapelle de Saint-Ferréol, d'où il partait à bride abattue, et courait jusqu'à la chapelle Sainte-Catherine, là où depuis a été creusé le canal. De Sainte-Catherine, il allait au petit pas jusqu'à la rue des Nobles, où il faisait une seconde course, et s'arrêtait au couvent des Frères Prêcheurs. Puis il entrait dans la Grand'rue magnifiquement pavoisée, et courait jusqu'à la chapelle de Saint-
Victor aux Quatrc-Coins. Enfin il allait fournir carrière une dernière fois dans la rue de la Loge, où était THÔtel-de- Ville. De là il gagnait le fort Saint-Jean
au pas.
Au fort Saint-Jean, les prud'hommes pêcheurs avaient fait construire un pont de bateaux, qui joignait la ville avec l'autre côté du port, vers la pointe Saint-Nicolas. Ce pont était couvert de tapis de Turquie et de riches étoffes. Le cavalier le traversait, et allait se reposer à Saint-Victor.
A 10 heures la procession sortait de l'abbaye.
Les moines marchaient les premiers, deux à deux et en chape. Derrière eux était le cavalier de Saint- Victor, tenant de la main droite sa lance appuyée sur la cuisse, avec la bannière du saint qui flottait au vent. Puis venaient les reliques dans un buste d'or rehaussé de pierreries; elles étaient portées sur un brancard, par douze diacres en aube et dalmatique, couronnés de fleurs et s'appuyant sur des palmes. Les consuls en robe rouge suivaient la châsse, et avec eux une foule immense d'hommes et de femmes.
Dès que le reliquaire paraissait à la porte de l'église, la ville entière, l'apercevant, l'accueillait par des acclamations, des fanfares de trompettes, des batteries de tambours et coups de canons. Il descendait sur le quai, où les prud'hommes pêcheurs, en grand costume, le saluaient avec leurs longues et larges épées, et le recevaient sur le pont. Au milieu du pont avait été dressé un trône où les reliques étaient déposées pendant quelques moments ; et alors tous les navires, toutes les galères qui étaient dans le port envoyaient de longues salves d'artillerie. Après ce salut, la procession continuait sa marche, entrait en ville, et parcourait les
rues au milieu d'une foule énorme. Le sol était jonché de verdure ; et des fenêtres les dames inondaient le reliquaire de fleurs.
La procession sortait de la ville par la porte Royale, qui était à peu près là où se trouve aujourd'hui la place Marone, et elle retournait à l'abbaye par la chapelle Sainte-Catherine. Les cérémonies se terminaient par un grand banquet, que les moines offraient aux consuls et aux principaux personnages de leur suite.
C'est ainsi qu'autrefois se célébrait à Marseille la fête de saint Victor. Depuis longtemps toutes manifestations municipales ont cessé ; mais le peuple est resté dévot au glorieux martyr, qui est toujours dans le ciel le patron de notre cité.