CHAPITRE VII. — LES SAINTS LOCAUX
Enfin, l’on cherche en vain comment le culte de nos saints se serait transporté aux époques anciennes de l'Eglise celtique. Certes, ces époques nous sont quasi inconnues ; nous ne Savons presque rien de l’histoire de la Bretagne antérieurement aux Normands, et les invasions normandes ont révolutionné le pays, ruiné les monastères et les églises, et cependant les documents anciens qui subsistent pourraient fournir quelques traces de transport de cuites. Il n’y en à aucune ; au contraire, l’on peut dire que toute l’hagiographie celtique est formelle pour indiquer qu'il y a sur ce point une tradition invariable dans l'Eglise celtique ancienne. Jamais aucun de nos saints ne paraît avoir voué un culte à un saint antérieur. Dans leurs prières, ils ne font pas appel à l’intercession de tel autre saint ; on ne les voit pas vantant les vertus d'un de leurs prédécesseurs, étendant son renom, érigeant des chapelles ou des autels sous son nom. Saint Guennolé est représenté une fois comme voulant aller en Irlande vénérer les reliques de saint Patrice, c’est la seule fois où l’on trouve une allusion à une dévotion pour un autre saint ; et encore l'hagiographe insiste, ce fut pendant une nuit, le cœur de saint Guennolé fut brûlé du désir irrésistible d’aller vénérer les reliques de saint Patrice, ce n'’esl pas une dévotion constante, habituelle *. Qui plus est, l’on peut constater que saint Patrice n’est l’objet d'aucun culte en Bretagne ; lui, l’apôtre de l'Irlande, est inconnu dans un pays qui a reçu un nombre considérable de moines irlandais *. Si bien, on peut l’assurer, il n’y a aucune trace, dans les documents écrits, d’un transport du culte d’un saint aux époques primitives de l'Eglise celtique.
49. Vita Winwaloëi, I, ce. 19. — L'intervention de saint Patrice dans la Vita n’est qu'un procédé littéraire pour amener le songe de Guennoié recevant les instructions de saint Patrice.
20. Le culte de ce saint ne paraît pas ancien en Bretagne, il y a un village de Saint-Patrice (C.E.-M.), à la limite de Lannion et de Ploulec’h (C.-du-N.), en Mégrit (C.-du-N.), zone française, un rocher porte le nom de Pierre de Saint-Patrice, et l'on raconte que le saint y aurait vécu (SÉBILLOT, Petite légende dorée, p. 49). DoM GouGAUD, Les saints irlandais dans les traditions populaires des pays continentaux, in Rev. celt., XXXIX, 1922, p. 201 et n. 3, n'a relevé, en Armorique, qu'une seule trace du culte de saint Patrice, c'est un dicton, d'après lequel celui qui tue de son doigt un perce-oreille, a la bénédiction de
Généralement, les transports de culte sont consécutifs à un transport de reliques *. L’on chercherait encore en vain un transport de reliques. On ne trouve aucun indice d’un culte des reliques pour nos saints celtiques aux époques anciennes. M. Czarnowski a remarqué à juste titre que, dans l’ancienne hagiographie celtique, les reliques corporeiles des saints tiennent très peu de place, le peuple vénère plutôt le bâton ou la sonnette qui ont servi au saint*. Pour qu'il y ait transport de reliques et diffusion du culte, il faut que l’on accepte de partager le corps saint ; or, aux époques primilives, on ne pense pas à pratiquer un tel partage qui semblerait sacrilège ; les corps saints sont un tout indivisible, au même titre que le corps des héros laïcs. Les Grecs anciens n'auraient jamais songé à faire des parts du corps de Thésée pour en doter plusieurs colonies ; il en
ce saint. — De même ie cu:!e de sainte Brigitte en Bretagne n'est pas ancien ; il est de l'époque des Lok-, puisque la sainte est éponyme de Loperhet, il n'a donc pas été transporté en Bretagne par les saints. — Il faut remarquer en ouire que certains des grands saints gallois, saint Dubric par exemple, sont complètement ignorés en
Armorique. — A noter cependant un fait curieux : M. J. LoTH, Rev. celt., XXIX, 1908, p. 69, examinant le nom d'un certain Guoscadoc, témoin dans une charle de Redon en 837, écrit « comme il s'agit
vraisemblablement d'un moine, el que le contrat a lieu in plebe Catoc (Pleucadeuc, M.), il ne paraît guère douteux que Guos-cadoc ne signifie servileur de Catoc » ; on aurait donc là un exemple de moine dévoué au culte d’un saint ; mais nous sommes au 1x° siècle.
21. Inutile de rappeler l'exemple bien connu de la translation des corps saints hors de Bretagne au moment des invasions normandes, qui a déterminé l'extension dans toute la France du culte des saints Samson, Magloire, Salomon, Maudez, Guennolé, ete. — Dans la période moderne, le contraire parfois se produit : la présence du culte appelle les reliques ; ainsi Tréduder, qui honore saint Théodore, a demandé et obtenu des reliques de ce saint ; la chapelle Saint-Efflam en Kervignac (M.) a demandé et obtenu des reliques de saint Efflam ; l'église de Plestin possède des reliques avec authentique de saint Honorat, probablement parce que dans la paroisse on vénère sainte Enora (ou sainte Honorée), épouse de saint Efflam. — BULLIOT, au sujet du culte de saint Martin, s'était aussi posé la question des reliques (art, cité, in Mem. Soc. éduenne, XNI, p. 90).
. 22, Saint Patrick, héros nalional de l'Irlande, et le culte des héros Paris, 1919, in-8°, p. 224. phoe