CHAPITRE VII. — LES SAINTS LOCAUX
est de même pour les héros celtiques “ ; c’est toujours le corps tout entier qui constitue le palladium d’une nation ou d’une cité ; on ne penserait pas un seul instant à en distribuer des fragments. La preuve que l’on ne songe pas à partager les saints corps, c’est que l’on retrouve sans cesse le thème de la lutte entre plusieurs provinces ou plusieurs paroisses, qui veulent détenir le corps d’un saint, et le thème de l’élection de sépulture faite par le saint lui-même, qui commande aux bœufs de s'arrêter là où il veut reposer *! Cette élection de sépulture euüt été inutile, si les populations qui se disputent ainsi avaient pu admettre qu'il était possible de donner à chacune une part des saintes reliques. C'est à une époque très tardive que dans l'Eglise celtique on à considéré qu'il n’était pas sacrilège de diviser le corps des saints *. On se rappellera aussi qu’en aucun cas il n'est fait mention d’un transport de reliques partielles d’un saint celtique aux époques anciennes. Pas un de nos saints ne vient avec des reliques ; le culte des reliques de saints celtiques est inconnu dans l’hagiographie ceitique primitive. Les transports de reliques n’ont donc pas pu déterminer des transports de culte.
Enfin, si l’on considère sur la carte l'emplacement des différents lieux où existe le culte d’un saint, l’on voit qu'il est assez difficile de reconnaître l'effet de transporte successifs. L'extension du culte apparaît comme étant maritime, sans toutefois, on le verra plus loin, être due à des transports effectués par les marins. L'on devrait voir les cultes
23. CzarNowsKr, Saint Patrick, pp. 9, 10, 23, 24 ; si pour le héros laïc Conall, son seul crâne suffit à constituer le palladium des Ulattes, c'est parce que le crâne représente le corps tout entier, et il n'est pas question des autres parties du corps, p. 217.
24. CZARNOWSKI, 0p. Cit., pp. 63 et 204 ; cette légende se retrouve pour beaucoup de saints celtiques, Patrice, elc. ; la même répugnance à partager le corps des saints a fait que plusieurs églises prétendaient détenir le corps entier d'un même saint ; il existait ainsi trois corps de saint Téliau (J. Lorx, Les Mabinogion, Paris, 1913, in-8°, Il, p. 282).
25. Par contre, on posséda de bonne heure des parcelles des corps de saints romains. L'Eglise irlandaise détenait des reliques de saint Pierre, saint Laurent, saint Etienne, dès le vin siècle, CzARNOwSKI, 0p. cit, p.. 33 ; le partage des reliques dans l'Eglise romaine est plus ancien. —- Concernant les reliques de saints romains en Bretagne, v. DUINE, Memento, n. 8, p. 7, n° 27, p. 68, n° 220, p. 171.
s'étendre à la façon d’une tache d’huile, ou suivant l'itinéraire des voies naturelles ou des routes anciennes ; au contraire, la plus grande fantaisie règne à ce sujel. L’aristocratie, qui devait être l’artisan de ces extensions du culte, a toujours été en Bretagne une aristocratie terrienne ; l'extension s’est faite par mer. Les cultes existent non poini dans les agglomérations, dans les lieux de marché, sur les routes, mais au contraire en des lieux isolés, souvent même désertiques.
Il y a là des données qui indiquent que de grosses difficultés s'opposent à toute tentative pour expliquer les établissements anciens du culte des saints de la première période comme étant dûs à des transports de culte ; il demeure que ces cultes apparaissent comme ayant leur origine dans l’action du saint lui-même, qui a laissé son souvenir dans les lieux qu’il à honorés de sa présence. Une comparaison avec des cultes qui se sont étendus en Bretagne, à une époque moins ancienne, par suite de transports dus à des abbayes puissantes, permettra de vérifier ce qui à été dit concernant le culte des saints de la première époque, à savoir qu’il ne peut, en aucune façon, avoir été importé et étendu, d'une façon ou d’une autre, après la mort de ces personnages.
Lorsque l’on quitte l’époque primitive, celle des saints éponymes de Plou-, Lan-, Tré-, et que l’on s'occupe des saints éponymes de Lok-, dont le culte s’est développé postérieurement aux ravages des Normands, pour plusieurs de ces saints, il est facile de retrouver la cause originaire du développement. de ces cultes. Les Loqueltas sont des prieurés élevés par l’abbaye de Saint-Gildas-de-Rhuis, après sa restauration au début du xr° siècle ; le relevé de tous ces établissements, que l'on peut dresser sur la carte, reproduit très clairement l'extension de cette abbaye, extension qui s’est produite par la mer, sur tout le rivage du Vannetais et de la Cornouaille *, De même, les Loquénolé du Finistère sont en des points pour lesquels le Cartulaire de Landévennec signale des donations à l’abbaye de Landévennec, el c’est précisément cette abbaye qui a instauré en ces
26. Voyez mon arlicle déjà cité sur La topographie du culte de saint Gldas.
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points le culte de saint Guennolé*, L'extension du culte de saint Tudy s’est produite dans les mêmes conditions, l’abbaye de Saint-Tudy, au bas de la rivière de Quimper, ayant constitué des Loctudy de la mêm' façon que l’abbaye de Saint-Gildas-de-Rhuis constituait des Locquellas *. L'on pourrait facilement réunir d’autres exemples ; ils concernent, en général, des cultes de saints éponymes de Lok-, et ces cultes sont des cultes vannetais ou cornouaillais ; région où les monastères semblent s'être constitués nombreux et immédiatement florissants, dès le début du xr siècle.
Rien de semblable n'existe en Domnonée ; l’on rechercherait vainement des séries d'établissements dûs à l'extension d’une abbaye * ; les établissements du culte des saints y sont dispersés de la façon la plus invraisemblable, sans qu'on puisse reconstituer aucun ordre permettant de saisir l’origine de cette dispersion ; par conséquent, il esi impossible de voir dans ces-cultes, le résultat de l'extension de plusieurs abbayes, qui auraient établi dans leurs dépendances, les cultes de saints qui leur étaient chers.
La même dispersion existe, et celle-là à travers toute la Bretagne, pour les saints éponymes de Plou-, Lan-, Tré-, et cette comparaison permet à nouveau de dire que les cultes de l’époque des noms de lieu en Plou-, Lan-, Tré-, nue doivent pas leur développement à des transports de culte effectués par des abbayes, au fur et à mesure du développement pris par ces institutions monastiques.
Au surplus, il ne semble pas qu'il ait existé d’abbayes dans l’Armorique bretonne des premiers siècles ; certes
NID FD 2011191; 28. Ip., p. 24, n. 32.
29. Les Lok- sont rares en Domnonée, comparés aux très nombreux Lok- du Vannetais ;: cela peut être l'expression d’une variété dialectale, sans qu'il faille nécessairement décider que la rareté de ce terme indique la rareté de la chose; mais les établissements du culte, quels que soient leurs noms, ne présentent jamais en Domnonée ce que nous venons de signaler pour les Loqueltas, Loctudy et Loquénolé. — En réalité, il semble bien qu'il ne s’est pas constitué en Domnonée de monastères semblables à ceux qui se sont élevés en Cornouaille et en Vannetais après le départ des Normands ; cf. F. Lor, Mél. d’hist. bret., p. 84, n. 4, qui constate le fait et l’attribua à la pESrenee des évêchés- -abbayes qui existaient en Domnonée.