IV. —- LES DOUBLETS DE CHAPELLES COTIÈRES
Il a déjà été fait allusion, plus haut, au développement très curieux dé certains cultes sur le littoral de l'Océan, dans le Vannetais et en Cornouaille, L'on se rappelle en particulier les nombreux Loqueltas, anciens prieurés constitués tout le long de la côte par l’abbaye de Saint-Gildasde-Rhuis. Ces établissements sont bien différents de ceux qui nous occupent ici. D'abord, la côte sauvage de Domnonée n'aurait pas permis un rayonnement monastique par mer aussi facile * ; ensuile il ne semble pas y avoir eu d’abbaye importante dans le Tréguier”. Enfin, ces établissements, postérieurs aux ravages des Normands, sont d'une toute autre époque.
Cependant, bien que dans des conditions et à une époque différentes, des groupes monastiques beaucoup moins importants auraient pu rayonner de façon semblable, et précisément en ce qui concerne les doublets de chapelles côtières, ii faut se demander si ces doublets ne seraient pas dûs à des transports de culte : l’on se rappelle les exemples déjà cités : saint Kirio a une fontaine en bordure de mer en Trédrez, et une chapelle non loin du rivage en Ploujean, contre un seul établissement terrien en Plounérin. Saint Garan, qui a son établissement terrien à Cavan, à une chapelle côtière en Plestin, sur le bord du Douron, el une autre chapelle côtière à 80 kilomètres de là en Plouguerneau. Saint Guirec a trois établissements côtiers, Saint-Guireu en Plévenon, Perros-Guirec et Locquirec.
Parmi ces chapelles côtières, lorsque le culte à des chances d’être ancien, l’une peut marquer l'emplacement où le saint aurail débarqué venant de l’île, comme il Pa élé dit pour les saints qui n’ont qu'une seule chapelle côtière ; mais comment faut-il interpréter l’autre ? Nos anciens auteurs de vies latines, s'ils avaient su la présence de ces chapelles, + ils étaient trop confinés dans leurs seules connaissances locales, — n'auraient pas été gênés, ils auraient supposé des iraversées successives du saint, chaque chapelle côtière rappelant le point de débarquement. Sans aller jusque là
38. Cf. mon article La topographie du culte de saint Gildas, p. 16. 39. Cf. F. LoT, Mél. d’hist. bret., p. 85, n. 4 de la page précédente. RL: 11
on peut éuellre l'hypothèse qu'elles rappellent des voyages du saint, le long de la côte, et les ermitages où il a séjourné dans la suite.
Et d’abord il faut se rappeler, ce qui a été dit pius haut, que nos saints ont aimé ces ermitages côtiers. Ils ont pu, après avoir résidé au lieu même de leur atterrissage, gagner l’'arrière-pays, voyager, constituer une paroisse, ou se choisir une retraite dans les montagnes boisées ; puis ils ont quillé ces lieux parce qu'ils y avaient une renommée qui les importunait, ou que la nostalgie de la mer les à ramenés vers le rivage. Nos vies latines regorgent de faits semblables, qui reflètent très certainement une part de vérité.
Il ne faut pas oublier aussi que l’apostolat de nos saints s’est exercé par la côte, non seulement si l'on considére la venue par mer des saints insulaires, mais encore si l'on considère l’action, le rayonnement de nos sainis dans l’Armorique elle-même, après leur arrivée. Ceci vient expliquer le nombre relativement considérable de chapelles côtières. C’est en effet par la côte que nos saints ont réalisé leur apostolat ; comme eux, dix siècles plus tard, Michel Le Nobletz et le P. Maunoir ont organisé, par la côte, leur mission. Non pas que ces derniers voyageaient par mer et que l’on puisse dire que la mer était la seule route possible, au contraire, c'est par terre qu’ils voyageaient, n'empruntant la voie de mer que lorsqu'ils y étaient forcés ; mais ils étaient attirés par la côte, parce que c'est Ià seulement qu'il y avait une population assez dense pour justifier leurs efforts, et parce que la côte était la seule voie d'expansion pou# une mission. Michel Le Nobletz était de Plouguerneau, il a résidé longtemps à Douarnenez, il & visité les îles d’Ouessant, de Molêne, de Batz, de Sein, Saint-Mathieu, Le Conquet, Audierne, Pont-l'Abbé, Concarneau, Ploumodierne : le P. Maunoir à visité les mêmes îles et en outre l’île Bréhat, il a suivi toute la côte de Cornouaille, Plogoft, Plovan, Plouhinec, Audierne, Bennodet, Trégunc, Plounévez-Porzay, Daoulas, Plougastel, Logonna ; dans le Tréguier, il est venu au Yéodet en Ploulec’h et à Pleumeur-Bodou. Ces deux missionnaires infatigables ne se sont occupés que du littoral; leur action à l’intérieur est insigniliante, Nos vieux saints missionnaires des vi‘ et vir siècles avaient fait comme eux ; le litloral seul les avait intéressés ; l’intérieur était trop peu peuplé pour les attirer, et ainsi s'explique le nombre consi-
GRAPITRE VIIL + LE CULTE DES SAINTS 16)
dérable de chapelles et d'églises qui rappellent leur roie sur le littoral *.
Il est probable qu'une partie de ces établissements rappellent le passage du saint lui-même : les autres sont dûs à des transports de culte ; il semble impossible de décider pour chaque saint en particulier ; trop d'éléments font défaut pour oser conclure. La tradition en ce qui Concerne saint Guirec, raconte qu’il aurait abordé sur la côle de Perros-Guirec, et que le rocher sur lequel est bâti son oratoire aurait été son premier ermilage après lui avoir servi d’embarcation, qu’ensuite il serait allé se fixer à Locquirec ; cela n’explique pas l'établissement en Ploubezre, ni l’autre établissement côtier en Plévenon, et rien ne permet de décider ; mais il semble assez que cette région, où le culte du saint est représenté par quatre établissements, soit bien le lieu primitif du culte, la chapelle côtière isolée en Plévenon étant comme une graine que le vent a envolée *. On pourrait en dire de même de saint Garan ; la chapelle côtière à Lanharan en Plestin, la paroisse de Cavan, établissement ancien puisque c'est une paroisse ancienne et que le saint en est l’éponyme, semblent bien indiquer que cette région est le centre de son culte ; c’est là que très certainement il a vécu. La chapelle isolée en Plouguerneau peut rappeler le souvenir du saint, mais elle peut aussi provenir d’un transport du culte.
40. Sur la comparaison, Ÿ. supra là note 14, au châäp. VIi — L'intérieur était à peine peuplé et c'est ce qui fait que l'hagio-toponymié añciefñne de l'intérieur de la Bretagne est beaucoup moins riche que celle de la côte.
&1. En ce qui concerne saint Guirec, comme il l'a été dit supra, au chapitre V dans l’article sur ce saint, il y a la difficulté de savoir si c'est bien ie même personnage que saint Guévroc ; ce dernier a toute une zone de éüulle dans la région de Ploudaniel avéc ün établissement côtier en Tréflez. Si lés difficultés n'arrêlaient pas, of pourrait se représenter ce personnage évangélisant la côte, descendant à Plévenon, puis à Perros-Guirec, d'où il aurait voyagé en Ploubezre, pour venir ensuite à Locquirec ; de là partant pour Tréflez, où il voyage à nouveau Yers Ploüdaniel ; les hagiographes du moyen âge ignoraient la topoñyiiie dé flos saints ; ils ne connaissaient que les traditions qui éXxistaient dans les localités qu'ils avaient parcourues, et c’est pour cette raison que leurs Saints voyagent relativement peu (la vie latine dé saint Güirec utilisée par Albert Le Grand ignorait Perros-Guirec). — V.-supra au chap. V, p. 102, la carte du culte de saint Güévroc.
L'examen de la situation des chapelles côtières isolées lointaines, par rapport à la situation des chapelles côtières dédiées aux mêmes saints et qui commandent un établissement dans le haut pays, ne permet aucune conciusion concernant une direction soit dans les voyages des saints, si l'on admet que ces établissements rappellent leur passage, soit dans le transport des cultes. La /* vita Tuduali représente saint Tudual voyageant de l’ouest vers l’est*, son cas peut être isolé, l'hagiographe d’ailleurs lui fait traverser toute la Domnonée pour l'envoyer en France ; les exemples reievés ici, et qui sont plus sûrs, indiquent autant cette direction que la direction opposée *.
Une solution qui pourrait résoudre toutes les difficultés consisterait à déclarer qu'aucun de ces saints n’a vécu en Armorique, que ces saints étaient honorés par les Bretons de l’île avant leur émigration en Armorique, et que les Bretons ont apporté ces cultes en passant sur le continent. Les émigrants installèrent d’abord les cultes sur le rivage même où ils prirent terre, ce qui constitua la châpelle côtière. Plus tard, ils s’enfoncèrent à l’intérieur du pays et y installèrent les cultes qu'ils avaient déjà installés sur la côte. Au cours de la traversée, il s’est trouvé que des barques venant des mêmes régions ont abordé en divers points de la côte et implanté ainsi en plusieurs points et simultanément le culte des mêmes saints. De là proviendraient les doublets de chapelles côtières.
Cette explication ne saurait être retenue. D'abord, rien
42. À supposer que la prima vila Tuduali soit véridique, et tout semble indiquer que ce n’est pas une vita ; selon ce document, Tudual voyage par voie de terre.
43. Sur la prétendue direction dans les mouvements des émigrants en Armorique, v. J. Lorn, NS., p. 145. — Comme plus haut, en ce qui concerne la montée dans le haut pays, aucune règle, aucun sens d2 direction. Il faut le constater, et c'est bien regrettable pour l'historien, car s’il y avail eu une règle ou un sens de direction, on aurait vu les missionnaires étendant progressivement leur action ; or, il n’y a aucun sens de direction ; les saints ont débarqué à peu près partout et se sont répandus à peu près partout à la même époque.