Deux cents deniers valaient quatre à cinq cents francs
— . Voyez cependant ce que vous avez ici, reprit Jésus.
— Nous avons cinq pains et deux poissons, direntils après s'être renseignés.
Il leur commanda de faire asseoir tout le monde, par groupes de convives, sur l'herbe verdoyante.
Cette multitude prit place sur le gazon : ici, cent personnes ; là, cinquante.
Jésus ayant reçu lest cinq pains et les deux poissons, leva son regard vers le Ciel et les bénit. Puis il rompit les pains, et les rendit à ses Disciples pour qu'ils les servissent à la multitude. Il partagea de môme, entre tous, les deux poissons.
Tous mangèrent, tous furent rassasiés. Et, des divers restes de pain et de poissons, on remporta douze corbeilles pleines.
Or, ceux qui avaient été nourris ainsi étaient au nombre de cinq mille hommes.
Il donna aussitôt à ses Disciples l'ordre de remon^ ter à bord du bateau, de prendre les devants, et de se rendre de l'autre côté du Lac, à Bethsaïde, tandis qu'il demeurerait lui-môme à terre et congédierait le peuple.
Lorsqu'il eut renvoyé la foule, il gravit la montagne, pour y prier.
La soirée était venue. Au milieu du Lac était la barque : à terre, Jésus, demeuré seul.
Vers la dernière veille de la nuit [entre trois heures et six heures du matin]*, ses regards se portèrent sur les Disciples qui naviguaient à force de rames, car le vent leur était contraire. Il se dirigea alors vers eux, en marchant sur la surface du Lac. Et il était sur le point de les dépasser, lorsqu'ils l'aperçurent, cheminant ainsi sur les eaux. Ils crurent que c'était un fantôme et poussèrent des cris d'effroi. Tous, en effet, le voyaient, et tous étaient bouleversés.
Sa voix aussitôt se fit entendre :
— Confiance! leur dit-il : c'est Moi.... Gardezvous d'avoir peur !
Il monta avec eux dans la barque et le vent cessa tout d'un coup.
Leur stupeur allait grandissant. Car leur cœur était tellement aveugle qu'ils n'avaient pas encore compris, môme après le prodige des pains.
La traversée achevée , ils jetèrent l'ancre au , pays de Génésareth. Dès qu'ils furent sortis de la barque, on les reconnut.
1. Les Juifs, comme les Romains, partageaient alors la nuit en quatre veilles, de six heures du soir à six heures du matin; la quatrième s'étendait de trois à six heures.
200 SAINT MARC, VI ; 56 Vil, 1-5.
Ce fut aussitôt un grand mouvement dans toute la contrée, les gens du pays s'empressant de placer les malades sur des civières et de les lui apporter, aux divers endroits ou Ton i^ignalait sa présence. Dans les bourgs, dans les villages, dans les cités, partout où il entrait, on déposait les malades sur quelque place publique et on le suppliait de vouloir bien leur accorder, ne fût-ce que de toucher la frange de ses vêtements. Et, à ce contact, chacun était guéri.
Des Pharisiens et certains Scribes qui arrivaient de Jérusalem s'approchèrent de Jésus.
Remarquant que quelques-uns de ses Disciples mangeaient du pain avec des mains « impures», c'est-à-dire non purifiées par des ablutions, ils commencèrent par les en reprendre aigrement. Les Pharisiens, et les Juifs en général, ne se mettent jamais à table, en effet, sans avoir auparavant fait sur leurs mains de minutieuses ablutions, conformément au traditionnalisme des Anciens. Et, lorsqu'ils reviennent du marché, ils ne mangent absolument rien sans s'être purifiés par des ablutions. Ils ont également une foule d'autres pratiques dont ce traditionnalisme leur prescrit l'observance : purification des coupes, purification des cruches et des vases de
métal, purification des divans où s'étendent les convives*.
Ces Pharisiens et ces Scribes finirent par interpeller Jésus lui-môme :
— Pourquoi vos Disciples à vous, lui demandèrent-ils, se permettent-ils de dévier de la tradition des Anciens et de manger le pain avec des mains impures?
— 0 hypocrites I leur répondit-il, comme le Prophète Isaïe vous a bien caractérisés à l'avance, lorsqu'il a écrit ces paroles : « Ce peuple m'honore « du bout des lèvres, mais son cœur est loin de « Moi : érigeant en dogmes des doctrines et des « ordonnances humaines, ils me rendent un culte ce vide ». Car vous laissez de côté le Commandement exprès de Dieu pour vous attacher à une « Tradition » qui est l'œuvre des hommes : purification des cruches d'airain, purification des coupes où l'on boit, et autres semblables pratiques.
Ah ! comme vous savez, au profit de votre « Tradition », frapper de stérilité la Loi même du Seigneur !
Ainsi, Moïse a écrit : « Viens finalement en aide <e à ton père et à ta mère », et encore : « Qu'il meure « de mort celui qui fait injure à père ou à mère!... »
Mais votre enseignement à vous, le voici : « Le
1. Les observances rabbiniques touchant les purifications remplissent de leurs détails puérils une grande partie des six Seder du Talmud intitulées Taharoth, les Purifications. Nulle part ailleurs, dans cette vaste compilation^ le ridicule des prescriptions pharisaïques ne se montre plus à découvert. (L'abbé Fouard.)
a fils n'aura qu'à dire à son père ou 4 sa mère : ce Je vais faire pour vous et à votre profit des offrandes « au Temple », — moyennant quoi vous le déclarez dispensé désormais de toute obligation envers ses parents. Et voilà comment, par votre « Tradition », qui émane de vous seuls, vous réduisez à néant le Commandement édicté par Dieu môme. Et combien de choses pareilles ne faites-vous pas*? De nouveau il appela la multitude :
— Écoutez-moi tous et comprenez! s'écria-t-il. Il n'est rien d'extérieur à l'homme qui, entrant en lui, le puisse souiller ; c'est au contraire ce qui procède de l'homme lui-même qui constitue pour lui une souillure. S'il en est quelqu'un ici qui ait des oreilles pour entendre, qu'il entende!
Lorsque, rentré au logis, il fut hors de la foule, ses Disciples lui demandèrent de leur expliquer l'allusion qu'il venait de faire.
— Eh quoi ! leur répondit-il, ôtes-vous donc, vous aussi, dénués de toute sagesse? Ne comprenez-vous point que rien de ce qui est extérieur ne peut, en pénétrant dans l'homme, lui occasionner la moindre
1. C'était la première fois que Jésus flétrissait ainsi les PharisienS; qu'il les traitait d'hypocrites, et s'en prenait au fond même de leur doctrine. Il s'était tu jusqu'alors sur leur prétention de donner à l'enseignement des rabbis la môme autorité qu'aux préceptes divins ; il n'avait pas dissuadé le peuple de croire que ces observances vinssent de Moïse et formassent une seconde Loi. C'était l'heure de montrer que les Pharisiens n'établissaient leurs traditions que sur les ruines des Commandements. Jésus le fit avec une autorité si imposante, il porta dans les esprits une telle conviction, que ses ennemis se retirèrent confondus. (L'abbé Fouard.)
souillure, puisque cela n'entre pas dans son cœur, mais bien dans son ventre, y laissant tout ce qui est nutritif et s'en allant ensuite en quelque lieu secret. La souillure de l'homme, c'est justement ce qui provient de Thomme lui-même. De l'intime de son cœur surgissent, en effet, et les pensées mauvaises, et les coupables desseins.... Adultères, fornications, homicides, attentats au bien d'autrui, avarices, méchancetés, tromperies, impudicités, malveillances, blasphèmes, orgueil et démence, tous ces maux procèdent du dedans : et ce sont ces maux qui font que Thomme est impur.
De là, Jésus s'était rendu vers les frontières de Tyr et de Sidon.
Bien que, dans la maison où il descendit, il eût exprimé la volonté de garder un incognito absolu, il lui fut impossible de demeurer caché.
Dès qu'elle sut sa présence, une femme, dont la fîUe était possédée d'un Esprit immonde, accourut à l'habitation où il se trouvait et se jeta à ses pieds. Cette femme, syro-phénicienne de naissance, était païenne. Elle le suppliade chasser de sa fille le Démon.
— Laisse d'abord se rassassier les fils de la famille, lui dit-il. Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens.
— Sans doute, répondit-elle; mais les chiens toutefois peuvent manger, au-dessous de la table, les miettes qui tombent de la portion des enfants.
— Va ! s'écria Jésus : à cause de cette parole, le Démon vient de sortir de ta fille.
Dès que cette femme fut arrivée chez elle, elle trouva en effet sa fille, reposant sur un lit et délivrée de TEsprit immonde.
Jésus reprit sa route, et quitta les environs de Tyr. 11 avait dépassé Sidon, et se dirigeait vers le lac de Galilée à travers les régions de la Décapole*, lorsqu'on lui amena un sourd-muet en le priant d'étendre la main sur lui.
Il le conduisit hors de la foule, à l'écart, introduisit les doigts dans ses oreilles et toucha sa langue avec de la salive. Puis, levant les yeux au Ciel, il poussa un gémissement :
— « Ephpheta! » dit-iP.
1. La Décapole où Jésus portait ses pas était située à l'est de la mer de Tibériade et s'étendait au nord, vers Damas, au midi, jusqu'au torrent de Jabbok. Elle formait, comme l'indique son nom, une confédération de dix villes libres et demi-païennes que les Juifs, au retour de la captivité, n'avaient pu soumettre. Jésus n'était pas un inconnu pour ces cités grecques, car les possédés de Gergésa y avaient proclamé la puissance de leur Sauveur; aussi, à peine sa venue fut-elle divulguée^ qu'on lui amena un homme sourd et muet. (L'abbé Fouard.)
2. Il est remarquable que Jésus, bien- qu'il fût alors au milieu de colons originedres de la Grèce, et parlant la langue de cette contrée, employa le mot araméen > Ephpheta » : riDDDK. De ce fait
SAINT MARC, VII, 34-37; viii, 1-3. 205
Ce mot signiQe : « Ouvre-toi ».
Et sur-le-champ les oreilles du sourd-muet furent ouvertes : sa langue se délia, et il parla sans difficulté*.
Il recommanda aux assistants de n'en rien dire à personne. Mais plus il insistait sur cette défense et plus ils le criaient partout, plus aussi ils s'abandonnaient à leur admiration, qu'ils formulaient en ces termes :
— Toutes ses œuvres sont des œuvres parfaites !... Les sourds, il les fait entendre ! Les muets, il les fait parler !
Il advint encore une fois, vers cette époque, que la foule, étant très-nombreuse, n'avait pas de quoi manger.
Jésus appela ses Disciples :
— Je suis ému de pitié pour celte multitude, leur dit-il : car voilà trois jours qu'ils s'épuisent de fatigue à se presser autour de moi, et ils n'ont rien pour se nourrir. Si je les renvoie chez eux
et de quelques autres analogues on a conclu avec vraisemblance qu'il se servait ordinairement de cet idiome, (l/abbé Fouard.)
1. Ce sourd-muet, nous disent les Pères, c'est Tbumanité non régénérée, ne pouvant ni entendre la doctrine du salut, ni publier les louanges de Dieu. Voilà pourquoi TÉglise catholique, dès la plus haute antiquité, regardant ce que fît Jésus à Tégard du sourdmuet comme une action symbolique, a adopté un rit semblable dans les cérémonies du Baptême. (Crampon.)
à jeun, ils vont tomber en défaillance sur le chemin. Plusieurs d'entre eux, en effet, sont venus de loin*
— Où pourrait-on cependant, au milieu de ce désert, lui répondirent-ils, trouver les vivres nécessaires pour rassasier tout ce monde?
— Combien avez- vous de pains? leur demandat-il.
— Sept, dirent les Disciples.
Il ordonna à la foule de s'asseoir par terre. Prenant ensuite les sept pains et rendant grâces, il lès rompit et les donna à ses Disciples pour qu'ils en flssent eux-mêmes la distribution. Ceux-ci les servirent donc aux multitudes.
On avait également quelques petits poissons. 11 les bénit aussi et les lit distribuer au peuple.
La foule mangea, et la faim de tous fut satisfaite. Des restes qui furent laissés, on remporta sept corbeilles.
Ils étaient environ quatre mille hommes, qui furent nourris ainsi.
Cela fait, Jésus les congédia.
Immédiatement après, il monta à bord de la barque, accompagné de ses Disciples, et se rendit dans le pays de Dalmanutha.
Des Pharisiens l'abordèrent, sans autre dessein
que de le contredire, exigeant qu'il fît apparaître quelque signe dans le Ciel, et prétendant le mettre à répreuve.
Quant à lui, il gémissait en son cœur :
— Pourquoi cette race-là demande- t-elle un signe? dit-il..,. En vérité, je vous le déclare, à cette race d'hommes, il n'en sera point donné.
Il les laissa, remonta dans la barque, et se dirigea de l'autre côté du Lac.
Or il se trouva que les Disciples avaient oublié dé se munir de pains, tandis qu'il n'en restait plus qu'un seul à bord du bateau.
Jésus cependant avait pris la parole :
— Soyez bien en éveil, leur recommandaît-il, et préservez-vous du levain des Pharisiens et de celui d'Hérode.
— Eh quoi ! se dirent-ils alors les uns aux autres, nous n'avons pas apporté de pain!...
— Qu'allez-vous songer que vous n'avez point de pains? reprit Jésus, qui connut ce qui se passait en eux. N'avez-vous ni compréhension, ni intelligence, et votre cœur est-il toujours dans l'aveuglement? N'avez-vous des yeux que pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre? Manquez-vous même de mémoire?...
Lorsque j'ai partagé cinq pains entre cinq mille hommes, combien, avec les morceaux et les débris qu'ils ont laissés, avez-vous rempli et emporté de corbeilles?
— Douze, répondirent-ils.
208 SAINT MARC, VIll, 20-26.
— Et avec les restes des sept pains que j'ai partagés entre quatre mille hommes, combien de corbeilles avez-vous remplies?
— Sept.
— Comment donc, reprit-il, ne comprenez-vous pas encore?...
Ils arrivèrent à Bethsaïde. Là, on lui amena un aveugle et on le pria de le toucher.
Conduisant lui-même cet homme, il le fit sortir du bourg. Puis, mouillant avec sa salive les yeux de l'Aveugle, il posa les mains sur lui, et lui demanda s'il commençait à discerner quelque objet.
Celui-ci regarda :
— J'aperçois, comme seraient des arbres, les hommes qui vont et viennent, répondit-il.
Jésus, de nouveau, étendit ses mains sur les yeux de l'Aveugle, lequel alors acheva de voir clair. Il était guéri et distinguait toutes choses avec une entière lucidité.
— Retourne chez toi, lui dit Jésus en le congédiant. Et si tu entres dans le bourg, ne parle de ceci à personne *.
1. II n'accomplit pas ce prodige comme ceux dont la Galilée fut si souvent témoin^ sans eflbrt^ d'un mot ou par un seul mouvement de sa volonté; car l'ordre des secrets divins était qu'il proportionnât les effets de son pouvoir surnaturel à la foi de ceux qui
Accompagné de ses Disciples, il s'en alla dans les faubourgs de la Gésarée de Philippe*. Durant la route, il les interrogeait.
— Qui dit-on que je suis? leur demanda-t-il.
— Ceux-ci supposent que vous êtes Jean-Baptiste, répondirent-ils; — ceux-là, que vous êtes Élie; — d'autres enfin, que vous êtes un personnage analogue aux Prophètes.
— Mais vous, reprit-il, qui dites-vous que je suis ? Pierre fit la réponse :
— Vous êtes LE CHRIST.
Il leur défendit rigoureusement de s'exprimer ainsi sur son compte devant qui que ce fût.
rîmploraient. L'incrédulité des Nazaréens Tavait empêché de faire pour eux aucun miracle ; à Bethsaïde la foi de Taveugle^ faible encore^ ne permit pas de le guérir tout d'un coup; il fallut que Jésus ouvrit par degrés les yeux du corps, à mesure qu'il dissipait les ténèbres de r&me. De là^ les actes extérieurs^ multipliés à dessein pour exciter dans le suppliant le désir du salut; les mains imposées sur ses yeux, et ta salive du Christ les couvrant comme un baume divin. (L'abbé Fouard.)
1. L'ancienne Panéas, ville située près d'une des sources du Jourdain^ qui sort d'une grotte nommée Panéum. Agrandie et ornée d'édifices par le tétrarque Philippe^ fils d'Hérode le Grand; elle fut appelée Gésarée en l'honneur de César, qui était alors Tibère, et Gésarée de Philippe pour la distinguer de la Gésarée de Palestine, b&tte par Hérode au bord de la mer^ et résidence du procureur romain. (Crampon.)
210 SAir^JT MARC, VIU, 31-37.
Ce fut alors qu'il se mit à leur exposer doctrinalement comment il fallait que le Fils de l'Homme passât d'abord par beaucoup de souffrances; — comment il fallait qu'il fût voué à la réprobation par les Anciens, les Grands-Prêtres et les Scribes ; — comment il fallait enfin qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât ensuite trois jours après.
Il précisait tout cela» très clairement, de sorte que Pierre, le tirant à part, commençait à se récrier vivement et à le contredire, lorsque le Maître se retournant et arrêtant son regard sur les Disciples, lui repartit avec sévérité :
— Arrière de moi, Tentateur! car ta sagesse ne comprend pas les choses de Dieu, et elle voit tout au point de vue humain !
Il invita le peuple à s'approcher, ainsi que ses Disciples, et il leur dit ces mots :
— En est-il quelqu'un qui veuille me suivre? Eh bien ! qu'il mette en pratique l'abnégation de soimême, qu'il prenne sa croix et qu'il marche à ma suite. Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, tandis que celui qui l'aura sacrifiée, à cause de Moi et pour l'Évangile, la sauvera... Or, si un homme vient à perdre la vie, de quel profit pourrait être pour lui le gain même du monde entier? Avec quoi donc lui serait-il possible de racheter sa vie perdue*?
1 . Celte vie est une tempête ; il faut soulager le vaisseau^ quoi qu'il en coûte; car que sert de tout sauver, si soi-même il faut
SAINT MAHC, VIII, 3")-39; i.\, 1-2. èll
Quiconque cependant, au sein de cette génération adultère et perverse, aura eu honte de Moi et de mes enseignements, le Fils de THomme, à son tour, quand il viendra en la gloire de son Père et avec ses saints Anges, aura honte de lui !
Il leur dit également cette parole :
— En vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici présents, il en est quelques-uns qui ne goûteront point la mort sans avoir vu venir, en puissance, le Royaume de Dieu.
Six jours après, emmenant seulement Pierre, Jacques et Jean, Jésus les conduisit sur une haute montagne, en un lieu retiré *.
Là, il fut transfiguré devant eux.
Ses vêtements devinrent resplendissants, et dune blancheur plus éclatante encore que celle de la neige. Une telle blancheur, nul foulon ici-bas ne saurait la p'roduire.
périr? Voyez ce marchand qui dispute s'il jettera dans la mer ses riches ballots. Aveugle ! tu les vas perdre et te perdre encore toimême par-dessus I (Bossuct.)
1. D'après la tradition, cette montagne est le Thabor, situé au sud-est du lac de Tibériade ou mer de Galilée.
Élie leur apparut. Avec lui était Moïse. Tous deux se mirent à converser avec Jésus.
— Maître, dit alors Pierre à Jésus, qu'il nous est bon d'être ici!... Dressons-y trois tentes... Une sera pour vous, une pour Moïse, une pour Élie.
Il ne savait ce qu'il disait : ils étaient, en effet, tout bouleversés....
Soudain Fombre d'une nuée déroba à leurs yeux Jésus 5 Moïse et Élie ; et, du sein de cette nuée, une Voix se fit entendre :
— Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le!
Quand ils regardèrent aussitôt autour d'eux, ils ne virent plus personne : Jésus seul était avec eux*.
En redescendant de la montagne, il leur intima l'ordre de ne point raconter ce dont ils venaient d'être témoins, si ce n'est lorsque le Fils de l'Homme serait ressuscité d'entre les morts ^
Ils s'inquiétaient en eux-mêmes de ce que pouvaient signifier ces mots : « Lorsqu'il sera ressuscité d'entre les morts ».
1. Moïse et Élie avaient apparu pour adorer la divinité du Christ. En leurs personnes, la Loi et les Prophètes s'inclinaient devant Lui j entrant dans la nuée au temps où la voix du Père commandait d'écouter son Fils, ils avaient proclamé par là que leur mission expirait et qu'ils cédaient la parole au seul Maître. Le Seigneur cependant ne s'attendait pas que les Apôtres comprissent sur l'heure la signification du prodige ; il suffisait à ses desseins qu'ils en gardassent le souvenir, afin d'en témoigner plus tard devant l'Église. Aussi, quand, au lever du jour, il descendit avec eux
— Que prétendent donc les Pharisiens et les Scribes, lui demandèrent-ils, lorsqu'ils enseignent que, avant tout, Élie doit venir?
— Élie, quand il viendra, rétablira d'abord, toutes choses, leur répondit Jésus. Et, de même que cela est prophétisé du Fils de FHomme, il aura, lui aussi, beaucoup à souffrir, et sera repoussé avec mépris.... Vous dirai-je pourtant qu'ÉHe est déjà venu, et que, conformément à ce qui fut écrit de lui, ils Tont traité comme ils Tout voulu?
Ayant rejoint les Disciples, il les trouva entourés d'une foule considérable. Des Scribes discutaient avec eux.
Dès que la multitude aperçut Jésus, elle fut frappée de stupeur *.
On était accouru à lui et on le saluait :
<le la montagne, il ne leur expliqua pas le sens de cette apparition, mais leur commanda a de ne point découvrir ce qu'ils venaient de yoiTj jusqu'à ce que le Fils de Vhomme fut ressuscité des morts ». Alors seulement, éclairés d'en haut, ils devaient expliquer à leurs frères : « Que la majesté de Jésus leur avait été dévoilée; que sous leurs yeux, il avait reçu de Dieu, le Père, tout honneur; et que d'une gloire magnifique une voix était sortie pour le proclamer le Fils du Très-Haut. » (L'abbé Fouard.)
1. a Fut frappée de stupeur.... » Le visage de Jésus conservait sans doute encore un reflet de la gloire de sa Transfiguration. (Me ver.)
— Quel est ce débat que vous avez entre vous? demanda-t-il.
L'un de ceux qui étaient dans la foule prit la parole :
— Maître, dit-il, je vous ai amené mon fils. Un Démon muet le possède et, partout où il s'empare de lui, le renverse brusquement. Alors l'enfant écume, grince des dents et devient raide. J'ai demandé à vos Disciples de le guérir : la chose leur a été impossible.
— 0 génération sans foi! s'écria Jésus, jusques à quand serai-je au milieu de vous? Jusques à quand me ferez-vous souffrir?.... Amenez-moi l'enfant!
On le lui présenta.
Mais à peine le Démon fut-il devant Jésus qu'il se mit à torturer le possédé. Violemment précipité à terre et gisant sur le sol, l'enfant se tordait en écumant.
— Depuis combien de temps est-il en cet état? demanda Jésus, s'adressant au père.
— Depuis sa première enfance, répondit ce dernier. Et souvent le Démon le précipite, tantôt dans le feu et tantôt dans l'eau, pour le faire périr. Si vous avez en cela quelque pouvoir, ayez pitié de nous et venez à notre secours.
— Si tu peux croire, reprit Jésus, tout est possible à celui qui croit.
— Je crois, Seigneur ! s'écria, en versant des larmes, le père de cet enfant; je crois!... Venez en aide à mon incroyance.
Autour de Jésus, la multitude grossissait à. vue d'œil.
Ce fut avec Taccent de la menace qu'il parla à TEsprit immonde :
— Esprit sourd et muet, dit-il, je te Tordonne, sors de cet enfant. Et désormais n'y rentre plus.
Le Démon, poussant un grand cri et agitant Tenfant avec fureur, sortit de son corps, le laissant comme inanimé.
.— Il est mort! dirent un grand nombre à ce spectacle.
Mais Jésus , le prenant par la main , le releva et le ramena à la vie.
Rentrés au logis, les Disciples Tinterrogeaient en particulier :
— Pourquoi, disaient-ils, n'avons-nous pu chasser ce Démon?
— Il est d'une espèce, leur répondit Jésus, qui ne se peut expulser que par la prière et le jeûne.
Partis de là, ils traversèrent la Galilée, sans se faire connaître à qui que ce soit, d'après la volonté de Jésus.
Il continuait d'instruire ses Disciples.
— Entre les mains des hommes sera livré le Fils de l'Homme, leur disait-il. Et ils le mettront à mort. Puis, une fois mis à mort, il ressuscitera le troisième jour.
Mais ils ne comprenaient rien à un tel langage : — et cependant ils avaient une certaine crainte de l'interroger à ce sujet.
Ils arrivèrent ainsi à Capharnaûm.
— De quoi vous entreteniez- vous donc pendant la route? leur demanda-t-il, desquels furent à la maison.
Ils gardèrent le silence. Car ils avaient précisément disputé en chemin sur celui d'entre eux qui était le plus grand....
Jésus s'assit, appela les Douze , et leur dit :
— Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous.
Puis il prit un enfant, le plaça au milieu d'eux et, après l'avoir embrassé, continua en ces termes :
— Quiconque — en mon nom — reçoit un petit enfant tel que celui-ci, me reçoit moi-même. Or, me recevoir, c'est recevoir, non ma personne, mais Celui-là même qui m'a envoyé....
— En votre nom, Maître, dit alors Jean, en votre nom, un individu que nous avons vu, chassait les Démons. Il n'est pas de notre compagnie et nous l'avons empêché.
— Ne l'empêchez point! repartit Jésus : car nul
ne peut, en mon nom, faire des miracles et tout aussitôt mal parler de moi; de sorte que qui n'est pas contre vous est pour vous.
Et môme, je vous le dis en vérité, quiconque, en mon nom et parce que vous êtes au Christ, vous donnera un verre d'eau, ne perdra point sa récom- ])ense. Quant à celui, au contraire, qui sera, pour un seul de ces petits qui ont foi en moi, l'occasion de la chute, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui eût attaclio au cou une de ces meules meunières que tournent les ânes et qu'on l'eût jeté à la mer.
Que si ta main est l'obstacle qui te fait tomber, coupe- la. Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la Vie que de t'en aller, avec tes deux mains, au sein du feu que rien ne peut éteindre, dans la Géhenne, où le ver qui ronge ne meurt jamais, où jamais ne s'éteint la flamme.
Si ton pied est l'obstacle qui te fait tomber, coupe-le. Mieux vaut pour toi entrer avec un membre de moins dans Téternelle Vie que d'être jeté, possesseur de tes deux pieds, dans la Géhenne de l'inextinguible feu, où le ver qui ronge ne meurt jamais, où jamais ne s'éteint la flamme.
Si ton œil est pour toi la pierre d'achoppement, arrache-le. Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le Royaume de Dieu, que d'être précipité, ayant l'usage de tes deux yeux, dans la Géhenne de feu, où le ver qui ronge ne meurt jamais, où janiairi ne s'éteint la flamme, —et où tou.s seront salés par le feu comme toute victime par le sel...
Le sel est bon. Mais si le sel devient insipide, avec quoi Tassaisonnerez-vous?... En vous-même, ayez le sel, et, de Tun à Tautre, la paix *.
Jésus, reprenant sa marche, se rendit vers les confins de la Judée, de l'autre côté du Jourdain.
De nouveau, les multitudes se rassemblèrent autour de Lui. De nouveau, suivant sa coutume, il leur fit entendre ses enseignements.
Survinrent des Pharisiens, qui lui posèrent cette question :
— Est-il licite à un mari de renvoyer sa femme?
— Que vous a commandé Moïse? leur demandat-il à son lour.
— Moïse a permis de libeller un acte de répudiation et de la renvoyer, répondirent les Pharisiens.
— C'est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse a écrit pour vous ce texte de Loi, leur dit alors Jésus. Mais à l'origine de l'être humain, Dieu le fit homme et femme. « Et à cause de cela, « l'époux quittera son père et sa mère, pour s'at-
1. Il s'agit ici du sel ardent de la Sagesse dont doit être tout plein le cœur du Prêtre chrétien^ à tel point qu'il devient lai-même <L le sel du monde i> comme le déclare ailleurs le Seigneur, c Qu'en VOUS; à mes Disciples^ le sel de ma Religion garde sa saveur 1 Si^ par votre faitj elle devenait insipide^ qu'en serait-il du monde^ et qu'en serait-il de vous ? Le monde tomberait en pourriture et vous seriez, comme le sel affadi, foulé aux pieds par les multitudes »
« tacher à l'épouse, et tous deux ne seront plus « qu'une seule chair*. » Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Ce que Dieu lui-même a uni, que les hommes donc ne le séparent point 1
Dans la maison, ses Disciples l'interrogèrent encore sur le même sujet.
— Quiconque, leur dit-il, renvoie sa femme et en prend une autre, commet un adultère avec cette dernière. De même, si une femme renvoie son mari et en épouse un autre , elle commet un adultère.
Gomme on lui amenait des enfants pour que sur eux il étendît la main, le groupe des Disciples s'interposa, faisant reproche à ceux qui les conduisaient ainsi au Seigneur.
Jésus le vit et s'en indigna :
— Laissez, dit-il, laissez les petits enfants venir à moi et gardez-vous bien de les repousser : car le Royaume de Dieu est composé de ceux qui leur ressemblent.
Et en vérité, je vous le déclare, qui ne croira pas, comme un enfant, au Royaume de Dieu, n'y entrera point.
Là-dessus, il les embrassa, posa les mains sur leur tête et les bénit.
Puis il poursuivit son chemin.