‹ Les Saints patrons des corporations et protecteurs spécialement invoques dans les maladies et dans les circonstances critique de la vie (volume 2)Chapitre 6 sur 734 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

de Monsieur l’abbé Morel, érudit chanoine de la Cathédrale de Moulins, dont le concours dévoué devait ensuite, hélas ! me devenir nécessaire et précieux quand il fallut propager ce manuscrit resté entre mes mains, comme un legs sacré.

Actuellement, il ne me reste plus qu’à invoquer les saints énoncés dans les pages suivantes ; eux seuls feront fructifier la semence qu’ils ont répandue jadis et que s’est efforcé de recueillir leur humble admirateur Louis du Broc de Segange.

PREFACE

onobstant le dicton populaire, « il vaut rni6ux s adresser à Dieu qu’à ses saints », il est incontestable néanmoins que le culte et l’invocation des saints datent des premiers temps du christianisme, et se sont perpétués jusqu’à nos jours.

Ce culte consistait principalement, comme le dit l’abbé Martigny (1), à implorer leur protection, à visiter les Basiliques sous leur vocable et à célébrer leur Natalia, qui exprimait non pas la naissance suivant la chair, mais la naissance à la vie éternelle. Les premiers autels, en forme de tombeaux, renfermaient les reliques des Martyrs, et sous Constantin, quand l’Eglise put exercer son culte au grand jour, elle établit comme règle de ne célébrer les saints mystères que sur les ossements de ces mêmes Martyrs ; bientôt elle associa à ces mêmes honneurs ceux de ses enfants qui, sans verser leur sang, s’étaient sanctifiés par des vertus plus modestes et elle les désigna sous le nom de confesseurs.

Quant à l’invocation des saints (2), saint Cyprien écrivait en 248 (épist. lvii) « que les hommes vivant encore sur la terre, sont aidés par les prières des saints qui régnent auprès de Dieu ». Cette invocation constante dans la primitive Eglise, est surtout caractérisée par de nombreux monuments épigraphiques pendant la période du moyen-âge, les peintres, les sculpteurs, les mosaïstes, à travers les magnifiques épopées qu’ils retraçaient à l’envi sur les murs et sur les verrières de nos cathédrales, tenaient à honneur d’y introduire les saints en les présentant aux fidèles comme des défenseurs toujours prêts à voler à leur secours. Dès l’âge le plus tendre, l’enfant de la grande famille chrétienne pouvait chaque jour épeler, sur nos monuments religieux, les sublimes pages de l’ancien et du nouveau Testament, la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, celle de sa très sainte Mère et la belle légende de tous ces saints bienheureux, l’élite de la cour céleste. Le peuple qui avait, sans cesse sous

(1) Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, p. 583.

PRÉFACE

les yeux, la représentation des plus beaux traits de courage et de vertu, comme aussi la preuve la plus éclatante de la puissance divine dans les miracles de ses élus, y puisait les inspirations les plus nobles et les convictions les plus fermes.

Ecoutons maintenant le concile de Trente (25° session, ch. 32, parag. 2) (1) : « Le saint concile enjoint à tous les évêques et aux autres qui ont « la charge et la fonction d’enseigner, d’instruire avec soin les fidèles a selon l’usage de l’Eglise catholique et apostolique, reçu dès les pre- « miers temps de la religion chrétienne, le sentiment unanime des « saints Pères et les décrets des saints conciles, de l’invocation et de « l’intercession des saints, de la vénération des Reliques et de l’usage « légitime des images, leur apprenant que les saints qui régnent avec « Jésus-Christ, offrent à Dieu leurs prières pour les hommes et qu’il est « bon et utile de les invoquer humblement et de recourir à leur inter- « cession, secours et assistance, pour obtenir de Dieu des faveurs par « Notre Seigneur Jésus-Christ, son fils, qui est seul notre rédempteur « et notre sauveur ; [leur apprenant également) que ceux qui nient qu’on « doive invoquer les saints qui jouissent au ciel de l’éternelle béatitude, a ou qui soutiennent qu’ils ne prient pas pour les hommes, que c’est ’i une idolâtrie de les invoquer et de réclamer leurs suffrages, que c’est « se mettre en contradiction avec la parole de Dieu et déroger à l’hona neur de Jésus-Christ, le seul médiateur entre Dieu et les hommes, « que c’est une folie de supplier de cœur ou de bouche lesjbienheureux

« du ciel, ceux-là ont des sentiments impies ( impiè sentire ) »

après avoir recommandé expressément la vénération des Reliques des saints et démontré l’utilité dans les églises d’avoir et de conserver les images de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des autres saints (2) pour instruire le peuple et lui graver dans l’esprit les articles de notre foi, il conclut ainsi : « Si quelqu’un enseigne une doctrine ou a des sen- « timents contraires à ces décrets, qu’il soit anathème. »

Ces privilèges extraordinaires accordés aux saints et consacrés par l’Eglise, n’ont rien qui puisse ni étonner ni surprendre, quand on pense qu’ils ont été et sont encore après tout sur cette terre les successeurs et les continuateurs des Apôtres avec leur physionomie propre. Or, Notre Seigneur avait dit à ses apôtres : (3) « Guérissez les malades, ressuscitez a les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. » Et ailleurs : (4) « Ceux qui auront cru, chasseront les démons en mon nom, ils parleront

(1) Traduction du M. l'abbé Guyot, p. 752, 2« vol.

(2) Aliorum sanclorum. Même texte du Concile de Trente. Dans la' iv"?session d’un autre concile, celui de Latran qui eut lieu en 769, cet arrêt est fulminé : « Si quelqu’un refuse de vénérer, selon la doctrine dos Pères, les saintes images de Notre Seigneur Jésus-Christ, de la Vierge Marie, sa mère, et de tous les saints, qu’il soit anathème. »

(3) Si Mathieu, ch. x, v. 8.

(4) St Marc, ch. xvi, v. 17.

PRÉFACE

« des langues nouvelles ; ils prendront les serpents et s’ils boivent « quelque poison mortel, il ne leur nuira point. » Et enfin : (1) « En « vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi, fera aussi les « œuvres que je fais et il en fera de plus grandes encore. »

Jamais plus magnifique programme, confié à la coopération des saints, n’a reçu une plus éclatante solution, non seulement dans les premiers siècles de l’Eglise, mais encore dans les derniers qui viennent de s’écouler, comme le constatait, en 1659, le chanoine Collin dans son naïf langage (2) :

« ...Il est asseuré que, si la nature n’a point de remèdes pour soulager « nos maux, la bonté divine ne manque pas d’industrie pour les guérir, « et que, bien souvent, Dieu nous envoyé une entière et parfaite santé, « par l’entremise de quelques-uns de ses plus intimes amis auxquels il « semble qu’il ait affecté la guérison des maladies les plus incurables. « Leurs intercessions sont les médicamens qui violentent la nature et « nous remettent en santé, lorsque les remèdes humains sont les plus « inutiles ; et de là vient que nous voyons tant et tant de saints invo- « qués avec grand succès en quantité de maux particuliers pour lesquels « la nature n’a point eu de remèdes. »

Les saints ont encore un autre mérite bien précieux à nos yeux : c’est qu’ils ont vécu de la même vie que nous ; aussi parmi toutes les grâces que Dieu nous a faites, nous ne saurions trop le remercier de nous avoir gratifiés d’intermédiaires aussi puissants, d’autant plus accessibles à nos invocations qu’ils ont ressenti toutes nos faiblesses, toutes nos défaillances, toutes nos misères, toutes nos angoisses.

Quand on parcourt les grandes collections hagiologiques, on constate immédiatement que les requêtes, quelles qu’elles soient, présentées avec la simplicité et la foi d'un cœur vraiment pieux, ont toujours été et sont encore accueillies par les saints avec la bienveillance chaleureuse de nos amis les plus dévoués, et tous les précédents, établis par l’exercice séculaire de leur incessante charité, nous autorisent à les invoquer non pas seulement dans les calamités publiques ou les maladies sérieuses, mais encore contre les plus minimes souffrances et toutes les petites contrariétés de la vie.

La lecture de ces pages, à la fois si émouvantes, si variées et surtout si édifiantes, donne lieu à une autre remarque ; c’est qu’à l’instar de la généralité des médecins qui sont consultés indistinctement pour toutes les affections, pour toutes les maladies, la grande majorité des saints apporte également aide et assistance dans toutes les circonstances critiques et opère toutes les guérisons spirituelles et corporelles, quelle que

(t) St-Jean, ch. xiv, v. !2.

(ï) I. Coi. t.ix. chanoine théologal de l’Eglise do St-Junien. Vie des saints du diocèse de Limoges. Préface.

PRÉFACE

soit la variété des maladies ; mais néanmoins, à côté de ces praticiens qui avaient embrassé à la fois toutes les branches de la médecine, ont surgi les médecins spécialistes qui ont étudié particulièrement telle ou telle infirmité, telle ou telle affection et auxquels on s’adresse préférablement, le cas échéant.

Il en est de même parmi les saints. Par des motifs souvent inexpliqués, transmis par la tradition, il est parfaitement établi qu’un assez grand nombre d’entre eux étaient et sont encore invoqués spécialement dans certaines circonstances et dans certaines maladies. Ce qui le prouve surabondamment, c’est que l’on appelait mal de saints (1) les maladies auxquelles la médecine ne pouvait apporter aucun remède ; aussi, les affections pour lesquelles on invoquait ce s saints spécialistes , n’étaient même plus désignées parleur nom, dans le langage populaire, mais bien par le nom du saint guérisseur :

La Goutte s’appelait le mal de saint Maur.

La Fistule — le mal de saint Fiacre et de saint Quirin.

Le Cancer — le mal de saint Gilles.

Le Rhume — le mal de saint Aventin.

L’Ivresse — le mal de saint Martin.

L’Ulcère — le mal de saint Eloy.

L’Erysipèle — le mal de saint Antoine.

La Gale — le mal de saint Méen et de sainte Reine.

La Folie — les tranchées de saint Mathurin et le mal de saint

Nazaire.

La Lèpre — le mal de saint Job.

L'Epilepsie — le mal de saint Jean-Baptiste.

La Pauvreté — le mal de saint François , etc., etc.

Les Convulsions s’appelaient la maladie de saint Barthélemy.

Les Boutons et les maux à la figure s’appelaient le mal de saint Laurent. Les Maladies inflammatoires — le mal de saint Sylvain.

Les Maladies nerveuses — !a danse de saint Guy.

Parmi ces saints spécialistes , il y a lieu de placer également les saints protecteurs et patrons des diverses professions et métiers. On sait qu avant la proclamation des immortels principes de 89, chaque ouvrier était membre d’une corporation ou d’une confrérie. « Les avantages de ces « associations, dit Ch. Ouin Lacroix (2), en rendirent la coutume si « générale, que, depuis les métiers les plus obscurs jusqu aux plus « brillants, il ne s’en vit pas un seul qui ne possédait sa croix, sa bana nière, son chapelain et ses statuts. »

Un des grands bienfaits des corporations était de régler d’une façon

(1) Voir Dictionnaire de Trévoux à ce nom.

(2) Histoire des anciennes corporations et métiers de Rouen, etc. Voir les sources.

PRÉFACE

claire et parfaitement définie, les rapports entre le patron et l’ouvrier, en admettant pour ce dernier la liberté de bien faire et en éloignant pour lui une infinité de causes du mal. Un des premiers articles de chaque confrérie, consacrait rigoureusement, sous peine d’une forte amende, le repos du dimanche et des fêtes « que nous voulons être a employé au service divin, conformément aux constitutions canoni- « ques, » disait le statut des charpentiers de Paris en 1651. Les statuts des tailleurs de Montpellier (1), 1323, contiennent l’engagement de ne jamais travailler, ni le dimanche ni le jour des quatre principales fêtes de la Vierge ou de celles des Apôtres... ; même engagement était pris parles cordonniers et les frippiers de la même ville en 1320 et 1322, et aussi par les meuniers du Lez et de la Mosson en 1323. Il était même interdit aux barbiers de raser le dimanche sous peine d’une amende de 5 sols, comme nous l’apprennent les statuts delà corporation des barbiers d’Amiens (2).

Dans la compagnie des couleuvriniers de cette même ville d’Amiens (lettres patentes de Louis XI, 2 mars 1472), le blasphème du nom du Seigneur, les paroles indécentes, sales et déshonnêtes, l’invocation du malin esprit, étaient autant de délits punis par une amende de cinq sols, jusqu’au recouvrement de laquelle le délinquant était privé de l’entrée du Jardin (3).

Toute coalition d’ouvriers était sévèrement prohibée. Pour être apprenti dans un corps de métier, il fallait être né « de loyal et légitime mariage ». Pour être admis comme ouvrier, il fallait être né ou naturalisé Français. Le postulant était repoussé de la corporation (4) « s’il n’était « homme honeste, de bonne vie et conversation et qu’autrement n’ait « été atteint d’aucun larcin au dit métier, crime, blâme, reproche ou « aucun vilain cas digne de repréhension ».

« Rien n’était plus sage que cette organisation chrétienne du travail, dit M. Arthur Loth (5). Pour l’ouvrier, c’était le travail, le bien-être, l’indépendance et la dignité ; pour le consommateur, la sécurité. On avait de bon et loyal ouvrage contrôlé par la corporation. Il régnait, dans tous les corps de métier, une probité industrielle bien rare de nos jours. Le produit était de bon aloi, toujours fait consciencieusement et avec goût. L’artisan, attaché à son état, avait l’amour-propre de son travail ; il faisait bien. On doit aux corporations cet art général, ce goût dans la fabrication qui fait rechercher aujourd’hui les moindres produits de l’industrie des siècles passés. »

(1) Commune de Montpellier, par M. Germain, ii« vol., p. 257.

(2) Cité par l’abbé Corblet, d’après Augustin Thierry (Mon. du Tiers-Etat), 2 vol., p, 22.

(3) Ate Janvier 1855, Amiens.

(4) Cité par M. Clément Beauclert, ; journal de l’Assemblée nationale du 27 janvier au 7 février 1874, auquel nous empruntons plusieurs autres citations,

(5) Univers , 7 septembre 1875.

PRÉFACE

La base de ces confréries, comme nous venons de le dire, étant essentiellement chrétienne, la plupart des corps de métier faisait imprimer 1 office de leur saint patron, spécialement destiné à leur usage. Nous avons sous les yeux celui de saint Louis , roi de France et confesseur, à l’usage de Messieurs les marchands merciers , grossiers et joaillers de la ville de Paris, en 1749.

En tête du volume se trouve un portrait de saint Louis , revêtu du manteau royal et penché sur un crucifix. Au bas de la gravure on lit ces vers qui sont une grande leçon de théologie politique. Les rois d’aujourd hui devraient bien la méditer et la mettre en pratique, s'ils avaient quelque souci de leur propre salut et de celui de leurs sujets :

Dans la prose de la messe, on lit cette belle strophe adressée à saint Louis :

Qu’on compare maintenant l’ouvrier des corporations priant pour son roi et pour son pays, tel qu’il existait encore il y a un peu plus d’un siècle, avec l’ouvrier de nos jours, tel qu’il est sorti des mains des philosophes, des libéraux, des libres-penseurs et des radicaux, l’ouvrier qui travaille le dimanche, qui exhale chaque jour sa haine contre la société, « qui sait, comme le dit un spirituel romancier (1), que ce n’est pas Dieu qui tonne, qui n’a d’autre fête que l’ivresse morne du lundi », et enfin, qui ne se fait aucun scrupule, dans les rangs de l’Internationale, de livrer sa patrie à l’étranger.

Une des premières préoccupations des membres des confréries ouvrières, était de choisir leur patron. Souvent c’était un saint dont la profession avait quelque analogie avec le corps d’art et métier. C’est ainsi que saint Fiacre était préféré par les jardiniers ; saint Yves , par les avocats ; saints Crèpin et Crèpinien, par les cordonniers ; saint Georges, par les hommes de guerre, etc., etc.

L’analogie néanmoins n’existait pas toujours. La grande renommée d’un certain nombre de saints les fit rechercher et adopter par plusieurs corps d’arts bien différents. Saint Louis entr’autres, qui avait réglementé et approuvé les statuts des premières corporations, était le patron d’une

Roys, Louis est votre modèle.

U régnait : mais du Tout-Puissant Il était le sujet fidèle ;

C’est s’élever en s’ahaissant

Christo conjungas populot Et principes et milites,

In rege figas oculos , Défendus regni limites.

Faites que les grands, les soldats et le peuple, soient toujours unis en Jésus-Christ ; ayez toujours les yeux attachés sur l’héritier de votre couronne; défendez les limites do son état.

(1) Sybile, d’Octavc Feuillet.

PRÉFACE

foule de métiers et de professions très distinctes. Entin, assez souvent, les patrons de ces associations étaient choisis d’après certains faits et gestes tirés de leurs légendes qui avaient fixé plus particulièrement l’attention populaire.

Cette étude est exclusivement réservée aux saints spécialistes tels qu’ils viennent d’être définis. J’ai dû d’abord établir un répertoire par lettres alphabétiques, de toutes les invocations spèciales ainsi que de tous les patronages indiqués dans les hagiographes ou dans d’autres ouvrages depuis St-Grégoire de Tours jusqu’aux auteurs les plus récents de notre époque, et aussi d’après les renseignements fournis par un grand nombre de diocèses. Cette première tâche accomplie sur l’échelle la plus large, il en restait une autre bien autrement considérable à remplir, celle qui consistait à expliquer les motifs de chaque invocation et de chaque patronage. Pour atteindre ce but, j’ai dû avoir recours à toutes les vies des saints, générales et particulières, et surtout à nos vieux Légendaires que le peuple, zélateur passionné du surnaturel, a toujours particulièrement affectionnés ; mais malgré toutes mes recherches, il m’a fallu encore laisser inexpliqué un certain nombre d’invocations et de patronages, pour cette raison surtout que les actes de beaucoup de saints ont été perdus en totalité ou en partie, et que les patronages ont été souvent adoptés, sans autre cause déterminante que celle d’une prédilection spontanée de la part d’un ou plusieurs membres de différentes corporations.

On remarquera d’ailleurs ici qu’en cherchant à expliquer les origines des Invocations spéciales adressées aux saints par le récit de quelquesuns de leurs actes, je n’ai nullement la prétention d’écrire une nouvelle vie des saints. J’aurai soin d’indiquer toutes les sources où j’aurai puisé, et je me fais d’avance un devoir de citer pour les avoir mis plus particulièrement à contribution les Bollandisles et les petits Bollandistes (1) qui, avec leur titre modeste, n’en tiennent pas moins haut et ferme le drapeau de leurs devanciers. J’espère qu’en feuilletant ces pages, l’idée viendra à nos lecteurs de consulter plus amplement les vies de tous ces bienheureux si édifiantes et si palpitantes d’intérêt. De cette façon, j’aurai atteint mon but le plus cher : la plus grande glorification des saints.

Quant aux explications que j’essaierai de donner sur les Invocations spèciales , je ne me dissimule pas qu’elles provoqueront plus d’une fois le sourire des esprits superbes qui n’ont jamais compris la foi du charbonnier (2), et qui ne manqueront pas de crier à la superstition. A ce

(t) 7 • édition.

(2) G’est la foi simple, naïve et bonne, qui croit sans se soucier de comprendre ( journal des curieux). A ce sujet, le Dictionnaire de Trévoux mentionne cette historiette fort en vogue autrefois :

diable voulut un jour tenter un charbonnier. — Que crois-tu ? lui demanda-t-il. — Je crois co que l’Eglise croit. — Et que croit l'Eglise ? — Elle croit co que je crois. Le diable se retira confus.

PRÉFACE

sujet dans le XII» volume d’octobre (1) les Bollandistes font remarquer que dans la dévotion populaire, il y a, entre les saints et les choses pour lesquelles on les invoque, un certain lien de communauté relative qui souvent ne consiste absolument que dans la similitude du nom du saint avec celui de 1 affection dont on implore laguérison. Ils citent entr’autres saint Dodon, abbé de Walers (en latin Dodo ) qui était invoqué pour les maladies du dos et des reins dans la Thiérache en Picardie (21. Gomme il est de l’essence du caractère allemand de ne rien parfaire sans l’intervention du tact qu’ils considèrent comme un signe de confiance et d’affection, il en résulte que les malades appliquent leurs dos contre les objets qui ont appartenu ou sont censés avoir appartenu à saint Dodon (3). « Dans cette coutume, s’écrie notre bollandiste, il n’y a pas plus de « superstition que dans l’action de toucher le bord du vêlement de « Noire-Seigneur Jésus-Christ, de s’appliquer les linges qui ont touché « le corps de saint Paul ou de se placer sous l’ombre de saint Pierre. »

Sur le territoire de Lobbes (4) les habitants appliquent leur dos sur une belle tombe qui se trouve dans la crypte de l’église paroissiale de St-Ursmars et qui représente Guillaume Caulier, abbé de Lobbes. Le peuple s’est persuadé que c’était celle de saint Dodon : « En cela, il se a trompe certainement, poursuit encore notre bollandiste ; mais il ne « se trompe pas en invoquant le secours de saint Dodon. On ne doit « donc pas s’étonner, si souvent Dieu, même dans les temps les plus « modernes, exauce les prières de ces hommes simples, fortifiées .par « l’intercession du saint abbé de Walers. »

Je n’ai en aucune façon l’intention (je le déclare bien franchement) de discuter, et encore moins de garantir l’authenticité et la véracité de chacun de tous ces récits épars dans les vieux manuscrits, et dans les anciens livres de tous les pays. Je m’attends néanmoins au reproche qui me sera fait d’avoir péché contre les règles du goût et de la critique. C’est là l’expression consacrée par les Aristarques étroits et compassés qui veulent tout soumettre à la nécessité d’une démonstration historique rigoureuse sans tenir aucun compte de la tradition. Ces types de rationalisme aimeraient mieux marcher sur un serpent que se trouver face à face avec une légende : cependant le mot légende vient du mot latin legenda et indique par conséquent une chose qui doit être lue : or les choses qui devaient être lues le jour de la fête d’un saint dans les sanctuaires et dans les assemblées religieuses, ne pouvaient être que la biographie et le panégyrique de ce saint, composés avec des documents

(1) Page 623.

(2) Comprise aujourd’hui dans le département de l’Aisne.

(3) • In quo more non plus est super stilionis quam in tactu fimbriœ vestis Christi Domint, oui in applicandis Pauli sudariis et in umbra Pétri excipienda. •

(4) Abbaye de Bénédictins dans l’évôché de Liège, sur la Sambre. à 4 lieues de Charleroi.

PRÉFACE

authentiques, quand il en existait, et aussi avec les souvenirs de la tradition.

Parmi toutes ces légendes qui le plus souvent impriment à chaque saint une physionomie spéciale, et font rayonner autour de lui une auréole à la fois charmante et singulièrement poétique, 1 Eglise avec la sûreté du discernement qui la caractérise, a fait un premier choix dont la constatation la plus marquée est inscrite dans les bréviaires autorisés des divers diocèses. Elle a toléré en outre et abrité, pendant plusieurs siècles sous les voûtes de ses temples, les représentations d’autres légendes que j’appellerai de second choix, telles que celles de saint Christophe, saint Nicolas, saint Georges, etc., qui n’ont pas trouvé place, il est vrai, dans le bréviaire, mais qui néanmoins méritent encore quelque respect pour l’hospitalité qui leur a été donnée dans une foule de sanctuaires. Il n’est pas étonnant que le peuple, les ayant toujours sous les yeux, ne soit venu y puiser des motifs d’invocations spéciales et de divers patronages.

Il y a d’autres légendes beaucoup moins respectables (en petit nombre il est vrai) , comme celle ayant trait au patronage exercé par saint Eloy sur les chevaux et les mulets, qu’il sera néanmoins indispensable de relater pour essayer d’expliquer les pratiques séculaires de la piété générale et privée.

On est donc en quelque sorte obligé d’admettre qu’en l’absence de documents irréfragables, la tradition est un fait matériel qu’on ne saurait négliger, quand il s’agit de remonter aux causes premières d’usages, d’habitudes et d’institutions installés depuis des siècles. Ce qui arriva au savant Baronius le prouverait suffisamment (1) ; il raconte qu’il avait entassé de nombreux et concluants arguments pour démontrer que Félix , successeur de saint Libère, n’avait été ni pape, ni martyr ; lorsqu’au moment où personne ne s’y attendait, on découvrit sous l’autel ^ saint Gosme et saint Damien, à Rome, ses reliques avec cette inscription : a Corpus sancti Felicis papæ et martyris qui damnavit Constantium » (2).

Dans les grands siècles de foi, les faits merveilleux des légendes de nos saints, lors même qu’elles n’étaient pas considérées comme parfaitement authentiques, étaient acceptés dans une certaine mesure comme moyen d’édification, et aussi le célèbre Gerson, au concile de Constance, ne craignait pas de dire (3) : « L’Eglise reçoit toutes ces choses et permet « de les lire, non pas qu’elle détermine qu'il soit de nécessité de salut « de les croire ; mais parce qu’elles sont utiles pour inspirer des senti- « ments de piété et pour édifier les fidèles. »

riiîrçA- Bourassé et Manceau. Histoire des verrières du chœur de l'Eglise métropolitaine de

(3) Reliques de saint Félix, pape et martyr, qui condamna Constance.

; }.Quœ omjl!a suscipit Ecclesia et legi permittü. non quod determinet talia de nccessitate muas esse credenda ; sed quia proficiunt ad commovendos affectus pios fidelium et in œdificationibus ipsorum. tri r

PRÉFACE

Pour terminer dans ce même ordre d’idées, je citerai encoreun passage d’une Notice de M. de Kerdanet, placée en tête de la Vie des saints de la Bretagne Armorique ( 1) par Fr. Albert-le-Grand qui avait été attaqué assez violemment par dom Lobineau, auteur lui-même d’une Vie des saints de Bretagne publiée en 1725. « Enfin, s’écrie-t-il, que n’a-t-on « pas dit encore de notre P. Albert, relativement aux prodiges qu’il « rapporte sur la foi des anciens? Gomme s’il était le seul qui eut rappelé « ces prodiges ; comme si lesbollandistes et tant d’autres savants, comme « si les Pères de l’Eglise eux-mêmes, n’avaient rien fait de semblable. « Saint Athanase n’a-t-il donc pas raconté les merveilles de la vie de '< saint Antoine, et rapporté les prestiges que le démon employait pour « séduire ou effrayer le saint solitaire ? Théodoret a-t-il craint de décrire <l la vie étonnante et presque incroyable de saint Siméon Stylite? Saint « Sulpice Sévère, celle de saint Martin ; saint Jérôme, celle de saint « Paul, ermite, et Rufin, celle des solitaires d’Orient ? Les Œuvres de « St Grégoire de Tours n’offrent-elles pas également une multitude de « faits du même genre, et ce savant évêque en est-il moins regardé « comme le père de notre histoire ? »

Je demande pardon au lecteur d’avoir insisté peut-être trop longuement sur ce dernier point ; mais je suis de ceux qui croient que la plume et la parole nous ont été octroyées par Dieu, afin que nous puissions toujours expliquer, clairement et sans ambage, le but de toutes nos pensées et de toutes nos actions. Je serais bien heureux si ces pages obtenaient le singulier privilège de remettre en honneur quelques-uns de nos saints si fort négligés aujourd’hui, eux que nos pères tenaient en une constante vénération, soit en exposant leur image sur les murs de leurs habitations, soit en lisant le soir à leurs familles les simples et naïfs récits de nos vieux légendaires qui embaumaient toute la maison de leurs pieux arômes.

Maintenant, humblement soumis à la sainte Eglise romaine et au jugement de son chef infaillible, je suis prêt à corriger, en les désavouant hautement, toutes les erreurs doctrinales que j’aurais pu commettre, et même à supprimer entièrement ce travail, dans le cas où il serait jugé contraire à la loi de Dieu et à ses divins enseignements. Je déclare, d’ailleurs, ne donner à mes récits qu’une valeur historique et ne réclamer pour eux qu’une autorité purement humaine.

(1) Réimpression en 1887. Brest. P. Anner et fils, imprimeurs, rue Royale, f>4. Albcrt-le- Grand était religieux et prêtre de l’Ordre des Frères prédicateurs. La première édition avait paru à Nantes de 1634 à 1636.

N.-D — Chaque fois qu’il sera donné en français un passage de l’ancien ou du nouveau Testament, il sera tiré de la traduction de l’abbé J. -B. Glaire.

Les citations énoncées sous le nom général des Bollandistes, comprennent non-seulement les dissertations et les critiques qui appartiennent en propre à ces religieux ; mais aussi tous les documents manuscrits ou imprimés qu’ils ont insérés dans leur grande collection ; documents qu’il eut été trop long de citer avec les noms de leurs auteurs On les retrouvera d’ailleurs facilement au jour indiqué pour la fête do chaque saint dans les Acta tanctorum.

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