‹ Les saints stylitesChapitre 13 sur 161 · SYMÉON STYLITE L'ANCIEN XXV · texte numérisé non relu

SYMÉON STYLITE L'ANCIEN XXV

Un jour que la neige avait tenu le troupeau renfermé à l'étable,. Syméon accompagna ses parents à l’église et entendit lire les paroles de l'Évangile qui proclament bienheureux ceux qui pleurent, ceux qui ont le cœur pur, et d’autres semblables. Il se les fit expliquer, et on lui dit que la vie monastique était la meilleure voie pour atteindre cette félicité promise par l'Évangile 1, Il s’en alla prier dans une chapelle voisine, et eut un rêve, où il se voyait creusant des fondements, tandis qu'une voix l’encourageait à creuser da- Vantage puis à bâtir?. Il se joignit à quelques ascètes du voisinage, et resta deux ans en leur compagnie 5.

Le désir d’une plus haute. perfection le conduisit à Téléda, au monastère fondé par Eusebonas et Abibion 4 qui eurent pour successeur Héliodore, entré au couvent à l’âge de trois ans δ. Presque à son arrivée, Syméon reçut la bénédiction de l’évêque Mara de Gabala 5. Il passa une di- Zaine d’années dans ce monastère, se livrant à des austérités effrayantes. Tandis que les autres moines — ils étaient au nombre de quatre-vingts — mangeaient tous les deux jours, Syméon jeûnait toute la semaine. Les supérieurs n'approuvaient guère ces singularités, mais essayaient en vain de les modérer *. Un jour il s’avisa de prendre une corde de palmier, qu’il serra très fort autour de sa taille sous ses vêtements. La plaie que produisit cette rude ceinture s’envenima, et il en découla du sang. Après dix jours, le secret fut découvert. Le jeune religieux fut dénoncé et réprimandé. On le débarrassa de l'instrument de torture, sans réussir à lui faire appliquer un remède sur l’ulcère. Après quelques entreprises du même genre, il fallut le congédier, pour éviter qu'il ne devint un fàächeux exemple pour ceux qui seraient tentés de présumer de leurs forces ὃ.

En quittant le couvent, Syméon s'enfonça dans les solitudes des montagnes, où il trouva une .cilerne desséchée.

4 C'était une colonie du couvent de Téléda, fondation d'Ammon εἰ d’Eusèbe, dont Théodoret a parlé dans list. rel., IV,

6 Vie syr., ο. 13. Cf. LIETZMANN, p. 239, note 6.

Ἡ y descendit comme dans un ermitage. Mais cinq jours après son départ, les chefs du monastère regrettant de l'avoir renvoyé, le firent rechercher dans les environs. Sur les indications des pâtres, sa retraite fut découverte, et on eut beaucoup de peine à le retirer de ‘là. C’est ainsi qu'il rentra au monastère pour quelque temps

Lorsqu'il quitta définitivement Téléda, il se rendit à Telanisos ou Tellneëin, à quelques lieues d’Antioche, et s'y retira dans une cellule. C'était au commencement du carëme. Syméon demanda au périodeute Bassus de vouloir l’emmurer pour quarante jours, sans aucune sorte de provisions. Bassus ne voulut point se prêter à ce qu’il considérait comme une tentative de suicide. « Mettez ici, dit alors SYméon, dix pains et une cruche d’eau ; si je m'aperçois que le corps réclame de la nourriture, j'en prendrai.» À ces conditions Bassus consentit à murer la porte. Α la fin du carême, il vint la rouvrir. Les provisions étaient intactes, mais Syméon gisait à terre, respirant à peine, sans voix et sans mouvement. On lui humecta les lèvres avec une éponge, et Bassus lui donna l’Eucharistie. Syméon reprit ses forces, se redressa et prit quelque légère nourriture ?. Quand Thécdoret écrivait sa Φιλόθεος ἱστορία, Syméon avait renouvelé vingt-huit fois ce terrible jeûne, que le temps et l'exercice finirent par lui rendre moins pénible. Les premiers jours il se tenait debout, passant les heures à louer Dieu. Lorsqu'il sentait ses forces diminuer, il s’asseyait ; les derniers jours il se couchait. Quand il fut sur la colonne, il trouva moyen de se passer de ces adoucissements. En se faisant lier à un poteau il réussit à rester debout les quarante jours. Ἡ finit même par renoncer entièrement à tout appui 5. ;

Après trois ans passés dans la cellule, au témoignage réitéré de Théodoret , il gagna la hauteur voisine, et dans un enclos circulaire qu'il fit construire, il se fit mettre au pied une chaîne de vingt coudées attachée par l’autre bout - à une grosse pierre, pour ne point franchir le rayon qu'il s'était tracé, et c’est ainsi qu’il se livrait à la contempla-

ώ 5. SYMÉON STYLITE L'ANCIEN XXVII

tion des choses célestes. Mélèce, chorévêque d’Antioche, lui fit remarquer qu'il était plus raisonnable de se lier par la volonté que par une attache matérielle. Syméon se rendit à cette observation et fit venir un forgeron pour détacher la chaîne. On trouva dans la bande de peau qu’entourait le cercle de fer vingt grandes punaises qu’il n’avait eu garde de tuer, et qui par leurs morsures aggravaient singulièrement son supplice !,

. La renommée du saint pénitent ne tarda pas à se répandre au loin. Les pèlerins affluèrent de toutes parts. On lui amenait des paralytiques et toutes sortes de malades, on se recommandait à lui lorsque le fruit du mariage se faisait trop attendre. Ceux qui avaient obtenu les faveurs désirées revenaient et proclamaient partout ses bienfaits. Le flot des visiteurs ne cessait de s’accroître. Tout le monde voulait toucher le saint et emporter comme reli-

que quelque parcelle de sa tunique de cuir. Ces témoigna-

ges de vénération lui parurent déplacés et l’importunité des foules lui devint tellement à charge qu’il imagina, dit Théodoret, de monter sur une colonne. « Il fit d’abord tailler une colonne de six coudées, puis une autre de douze, une autre encore de vingt-deux. Celle qu’il occupe maintenant

en a trente-six ?. » L’historien ne dit point combien de

temps il passa sur chacune de ces colonnes.

La progression est indiquée un peu différemment dans la Vie syriaque. Ce fut d’abord une pierre de deux coudées ὃ sur laquelle il se tint pendant cinq ans “ De là il passa

successivement sur des colonnes de dimensions restreintes,

de onze, dix-sept, vingt-deux coudées, et y demeura sept ans durant. Enfin ilen fit dresser une de quarante coudées, et y vécut trente ans ÿ.

Dans la Vie d’Antoine les hauteurs sont respectivement de quatre, trente et quarante coudées, auxquelles correspondent des durées de séjour de sept, quinze et vingt et un ans ‘. :

8 Vie Syr., ο. 90. ’ 4 Vie Syr., ο. 92.

5 Vie syr., €. 116.

ο Vila a. Antonio, ο. 12, 17, 28.

S’il faut encore en croire la: Vie syriaque, la, colonne de trente coudées n’exista qu'en projet. Les ouvriers ne la réussirent pas, et c’est alors, qu'à la suite d’une révéla-

tion, Syméon ordonna de construire celle de quarañte Cou-

dées, composéé de trois tambours, en l'honneur de la Sainte Trinité 3. À

On pourrait arriver, moyennant des combinaisons où l’on tiendrait compte de la base, par exemple, à faire concorder tous ces chiffres. On l’a essayé ?, mais je ne sais si les données comportent une pareille précision. Les diverses colonnes n’ont pas coexisté et la tradition orale livrée à ellemême est sujette à varier surtout en matière de nombres. La grande colonne a été vue par tous les témoins. Théodoret l’estimait à trente-six coudées ; la tradition du monastère aura arrondi le chiffre jusqu’à quarante. On saït que la base de la colonne est encore debout. D’après les calculs établis sur ses proportions, on arrive à un résultat qui ne contredirait point la moyenne des mesures indiquées pe mais non à une précision suffisante pour décider entre Théodoret et les autres’ biographes. La colonne de Syméon n’était point üne œuvre d’art exécutée d’après un canon.

Sur cette colonne, Syméon se tenait debout, sans abri 3, exposé à toutes les rigueurs d’un climat redoutable 5. Tout au plus avait-il pour se garantir le bonnet qui lui couvrait la tête. Toujours exposé aux regards, il apparaissait aux yeux des foules comme un modèle surhumain de force d’àme et de constance. Il se tenait droit ; mais on le voyait, durant la prière, se courber avec respect. Les assistants dénombraient ses inclinations. Un jour, un des conseillers de Théodoret alla jusqu’à douze cent quarante-quatre, et renonça à compter le reste. Il s’inclinait si profondément que son front touchait presque le bout de ses pieds.

La station prolongée avait fini par provoquer des plaies

1 Vie syr., ο. 119-21.

. ΣΕ. URLEMANN, dans. Zeitschrift für historische Theologie, 1845, Heft 3, p. 40.

; DE VoGué, Syrie Centrale, architecture civile et religieuse, t. 1 (Paris, 1865), p. 148-49.

4 Vita S. Danielis, ο. 54.

5 Vie syr., ο. 85.

ν \ ν ο 6. SYMÉON STYLITE L'ANCIEN XXIX

douloureuses 1, notamment un ulcère au pied d’où le pus découlait sans cesse ?. Un étranger venu de Ravenne fut un jour invité à constater la péniblé réalité. « Tout le monde m'assure, dit-il au saint, que vous ne mangez ni ne dormez. Êtes-vous ‘un homme ou un ange ? Syméon fit apporter une échelle et lui dit de monter. Et tout d’abord le pieux visiteur palpa les mains du stylite, qui lui permit aussi de passer la main sous sa tunique de peau, et de Voir l’horrible ulcère. Et Syméon lui assura qu'il prenait de la nourriture ®. Il ne lui dit point sans doute que l'éclat du soleil provoquait chez lui des ophthalmies périodiques. On constata qu’à certains moments, quoiqu'il eût les yeux largement ouverts, il était complètement aveugle 4,

Dans les grandes solennités, depuis le coucher du soleil jusqu’à l'aurore, il demeurait les mains levées au ciel sans se laisser vaincre par la chaleur ou la fatigue 5. Deux fois Par jour, il faisait une allocution au peuple, lui apprenant

… à se détacher de la terre, à mépriser les choses périssablés, à craindre les châtiments du péché. Son enseignement paraît avoir fréquemment revêtu un caractère pratique. Ainsi, parmi les recommandations qu’on lui attribue, il y a celle, aux prêteurs d’argent, de se contenter de l’intérét du centième ?, en d’autres termes, de cinq dixièmes par mois soit six pour cent par an. Il engage aussj ses auditeurs à ne point mentir et à ne pas jurer. « Si vous avez besoin .de jurer, dit-il, jurez par votre serviteur. C’est un grand péché et une chose redoutable de, jurer par Dieu 8. Il s’occupait de rendre la justice et l’on admirait l’équité de ses sentences. Tout cela se faisait après l’heure de none. Car

1 Vie syr., ο. 86. 3 THÉODORET, 20.

8 THÉODORET, 21. 4 Vie syr., ο. 84, 20.

7? Dans LIETZMANN, pp. 183, 186; Vie syr., ο. 57. ;

8 Vita a. Antonio, 13. Le texte grec complet est curieux: κατ ἐμοῦ τοῦ ταπεινοῦ ὄμνυε, εἴτι μετ’ ἀληθείας εἴτε μετὰ ψεύδους. µεγάλη γὰρ ἆμαρτέα ἐστὶν καὶ φοβερὸν τὸ ὁὀμνύειν eis τὸν Θεόν. Certains théologiens s’en étaient scandalisés. Les anciens bollandistes, Act. SS., Ian. t. I, p.263, n. 18, les avaient dûment rassurés. Évidemment Syméon ne veut point dire que dans ces conditions il est indifférent de dire ou non la vérité, mais qu’en cas de parjure la faute est diminuée. ;

la nuit et la grande partie des heures du jour étaient réservées à la prière. Lorsqu'elle était terminée, il se mettait à la disposition de la foule, donnait des avis, écoutait les demandes, guérissait les malades, accomodait les différends. Et de nouveau, au coucher du soleil, recommençait son

colloque avec Dieu !.

Les témoins qui l'ont vu exercer son apostolat vantent

son humilité, sa simplicité, sa modestie, l’aisance et la douceur de son accueil. Il se faisait tout à tous et répondait à quiconque s’adressait à lui: ouvriers, mendiants ou paysans. Ce solitaire a le don de la parole ? et la séduction de ses discours ajoute encore à la profonde impression produite par le spectacle de sa vie héroïque et la réputation de thaumaturge et de prophète qu'il s’est partout acquise.

Cette renommée de sainteté ne s’établit point sans contradiction. On a vu que les moines d'Égypte commencèrent par lui infliger un blâme formel, sous forme de libelle d’excommunication 3, et que l’opposition ne désarma que devant les preuves irrécusables de sa vertu et du bon esprit qui l’animait.

Un trait de la vie de Daniel le stylite “ peint bien l’impression fâcheuse produite dans les milieux monastiques par une forme d’ascétisme jusque là sans exemple. L’évêque d’Antioéhe avait convoqué tous les archimandrites d’Orient. Au retour plusieurs s’arrêtèrent au monastère de Tellneëin, où naturellement on ne parla que de Syméon et de sa colonne. Les archimandrites se gardèrent bien de donner leur approbation à cette nouveauté. Il y avait des moyens de plaire à Dieu sans sortir des voies ordinaires. On pria les censeurs d'aller voir de leurs yeux. Lorsqu'ils se ren-

dirent compte des souffrances héroïquement supportées par

le saint et qu’ils eurent senti le charme de son accueil af-

fable et plein de charité, leur défiance fit place à l’admira-

tion.

Ce qui montre mieux encore la défaveur qui s’attacha à l'initiative de Syméon, c'est que le besoin se fit sentir de recueillir des raisons pour la justifier. Théodoret inter-

> Plus haut, p.xvit. # Vita S. Danielis, ο. 7.

SLA.

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