LA VIE DE S. SYMÉON STYLITE LE JEUNE LXIII
Parmi les traditions recueillies, y en a-t-il qui auraient été consignées par écrit ? On a cru pouvoir le conclure des lignes suivantes : Οὐδενὸς ἐπὶ τοσοῦτον φιλοπονήσαντος ἢ τοσαύτην ἀραδοξαμένου σπουδὴν γραφῇ παραδοῦναι πᾶσαν αὐτοῦ τὴν ἀγγελικὴν πολιτείαν. Le raisonnement est le suivant. Dire que personne jusqu'ici n’a fait un récit complet de la Vie du stylite, c'est donner à entendre qu’il existait des mémoires s’étendant à une partie de sa carrière. La conséquence n’est pas absolument rigoureuse. La phrase resterait exacte alors même qu'il n'aurait existé de source écrite d'aucune sorte. Il est vrai qu'on a souligné dans le chapitre I une incidente difficile à expliquer sous la plume d’un auteur qui n’a commencé à écrire qu'après la mort de Syméon. Parlant de Jean d’Édesse, qui devait être un jour le père du saint, il se sert de l’expression : ἐν τοῖς μικρὸν ἔμπροσθεν χρόνοις ἀνήρ τις τοὔνομα ᾽]ωάν-. νης. Le biographe, écrivant trois quarts de siècle plus tard, ne pouvait s’exprimer ainsi. Il doit avoir emprunté cette phrase à un écrit antérieur.
Pas nécessairement. Des évaluations vagues comme cellelà n’ont qu’une valeur relative, et laissent beaucoup de latitude à l'appréciation. Nous ne voulons pas nier absolument l’utilisation d’une source écrite ; mais on ne saurait en démontrer l’existence, encore moins isoler le document dont il a été fait usage. Il est plus intéressant de remarquer qu’à partir du chapitre LXX, le narrateur, qui a parlé jusque-là des disciples ou des frères à la troisième personne, commence à employer la première : ἐν μιᾷ τῶν ἡμερῶν ὃ τοῦ Θεοῦ δοῦλος καλέσας ἡμᾶς. Il fait appel à ses souvenir personnels et se met au rang des disciples du saint. Arcadius aurait donc été moine du Mont Admirable, avant d’être évêque de Constantia en Chypre.
Il n’est pas aisé de concilier, avec ce que nous savons d’Arcadius et la chronologie reçue, certaines données de la Vie de Syméon.. Arcadius mourut à une date indéterminée entre 626 et 642. Il vit encore lorsqu’en 626 Cyrus,archevêque de Phasis, écrit à Sergius de Constantinople 2; en 642 c’est un autre
1 Jbid., 3 NIANSr, Concilia, L. ΧΙ, p. 560.
Sergius qui occupe le siège de Constantia. Nous avons de lui
une lettre au pape Théodore 1. D’autre part, le biographe parle en témoin oculaire de la mort du patriarche d’Antioche Éphrem, arrivée en 545 ?. A supposer que lui-même n’ait vécu que jusqu’en 626, il se serait passé alors au moins 81 ans à partir du jour où il se plaça sous la direction de Syméon. C’est un cas de longévité qui mériterait d’être confirmé par quelque témoignage, et on est en droit de se demander si S. Jean Damascène était bien renseigné. Nous tiendrons provisoirement, avec les manuscrits, pour l’auteur anonyme.
Il est assez naturel de se demander si l'entrée un peu brusque, au soixante-dixième chapitre, du témoin oculaire, dans un récit jusque-là impersonnel ne serait pas un artifice littéraire. Rien ne l'indique. Cette intervention de ἡμεῖς, pour être un peu inattendue, n’est pas le moins du monde affectée, et elle n’est pas assez continue pour être artificielle. On peut donc sans arrière-pensée prêter l'oreille aux confidences d’un disciple bien placé pour savoir la vérité. Faut-il, par le fait, ajouter foi à tout ce qu'il raconte ? Une rapide analyse de la Vie de 8. Syméon du Mont Admirable rendra plus aisée la réponse à cette question.
6 2. La vie de S. Syméon.
Le père de Syméon, nommé Jean, était venu d’Édesse à An-
tioche, avec ses parents. Il s’y maria avec une pieuse fille nommée Marthe. C’est grâce aux prières persévérantes de cel-
le-ci que leur union fut féconde. La naissance et le nom de Sy-
méon lui furent révélés par S. Jean Baptiste. On remarqua que l'enfant refusait de prendre le sein droit de sa mère ; aucune explication naturelle ne fut donnée de ce fait. Il fut baptisé à l’âge de deux ans. Dès lors, il parla, et durant sept jours on l’entendit répéter : « J’ai un père et je n’en ai point ; j’ai une mère et je n’en ai point.» A l’âge de cinq ans, il perdit son père, qui périt dans un tremblement de terre. L'enfant eut dès lors plusieurs visions, et un jour, invité par une apparition vêtue de blanc, il se rendit dans la montagne, à un endroit
1Cf. LEQUIEN, Oriens christianus, t. 11, p. 1049. 3 LEQUIEN, Oriens christianus, t. 11, p. 734.