LA VIE DU STYLITE . CXLV
passèrent sur leur colonne, l’un vingt-neuf ans, l’autre cinquante !. Ces cas de longévité sont bien remarquables, et ils rendent plus nécessaire la solution d’une foule de questions qui se posent tout naturellement à l'esprit.
Il faudrait, pour satisfaire notre curiosité, tracer un tableau d'ensemble de la vie des stylites. Mais une pareille synthèse est-elle possible? On serait porté à répondre que non. En effet, la profession de stylite eut beau devenir celle d’un certain nombre de solitaires, elle n’en resta pas moins, par sa nature même, un état extraordinaire dont les conditions idéales n'étaient pas facilement réalisables. Il était plus aisé de trouver une caverne, une cabane ou une cellule pour s’enfermer qu’une colonne assez bien conditionnée et assez heureusement située pour qu’il fût possible de s’y établir et d'y vivre. Il dut arriver, par exemple, que des solitaires, désireux d’imiter le grand Syméon, eussent à se contenter d’une colonne ne ressemblant que de très loin à celle de leur modèle. De plus, la séparation matérielle et complète d'avec le monde les astreig-
nait à des conditions d’existence si spéciales, qu’elles durent
se modifier souvent selon le milieu et les circonstances. Il est donc bien des faits précis qu’il y a moyen de constater dans un cas particulier, mais qu'il serait imprudent de généraliser. Tel détail pourra convenir aux stylites d’une province sans s'appliquer à ceux d’un autre pays. En prenant des précautions contre la tendance à étendre trop loin ses conclusions, en se rappelant toujours la provenance et la portée de chaque document, on peut arriver à composer, avec les détails épars dans les écrits énumérés plus haut, une mosaïque assez in-
téressante. Le tableau répondra à la réalité pourvu qu'on ne
néglige pas les effets de perspective. Comme la vie de S. Syméon l’ancien est assez connue, nous puiserons de préférence aux autres sources qui ont été moins exploitées.
Mais il faut commencer par se faire une idée exacte de l'habitation du stylite. Qu'étaient-ce donc que ces colonnes et comment ont-elles pu sortir du sol assez nombreuses pour satisfaire la dévotion de tant de solitaires ?
Si nous étions certains que ces piliers qui ont servi de refuge
1 VAN Douwen-Lanp, t.c.,p. 30 ; plus haut, Pp. CXXI, CXXXVI.
à un ascétisme exalté n’ont pas tous disparu, c’est à ces restes du passé qu'il faudrait donner toute son attention. La base de la colonne de Syméon l’ancien est un monument vénérable 1, mais insuffisant pour nous renseigner Sur une foule de détails que nous avons besoin de savoir. On prétend posséder également la base de la colonne de S. Syméon le Jeune ?. La même remarque s’y appliquerait.
Il existe près d’Eneghil, en Cappadoce, une colonne de de mètres, qui a perdu son chapiteau et peut-être la partie supérieure du fût. Des cigognes Υ ont établi leur nid. Les voyageurs l’ont regardée comme un débris de l’antiquité classique ?. Récemment, un AE n’a pas hésité à y reconnaître une colonne de stylite 4, pour cette seule raison que l’on a trouvé dans les environs une église de Saint-Pacôme et les restes d’un monastère. Si du moins on apercevait le moindre lien entre le monument et l’établissement monastique. Comme on n’en découvre point, ilfaudra provisoirement renoncer à l’idée de posséder un original de l'espèce. On doit en dire autant d’une seconde colonne 5, que Texier a vue à Urgrub près de Césarée, et qu’il a décrite comme un monument sépulcral 6. Aujourd’hui elle a disparu.
Tout le monde connaît la colonne dite de Pompée, qui a de tout temps attiré l’attention des voyageurs qui visitent Alexandrie. Un acrobate y était monté. « On sut par lui que le chapiteau était creux, soit qu’il eût été fouillé d’abord pour recevoir la base d’une statue, soit que, plus tard, on y eût ménagé une chambre, recouverte d’une petite coupole, pour servir d'asile à quelque stylite. L’'Égypte est en effet la patrie des premiers ermites ?. » Qu'un érudit, confiné dans sa bibliothèque, se soit arrêté à l’idée que cette colonne a dû être - habitée par un ermite, cela peut se concevoir. Qu’à la vue du monument il y ait persisté, c’est ce quise comprend moins. Au-
1 Plus loin, p. CXLIX.
2 H. LAMMENS, Promenades dans l’Amanus et dans la région d’Antioche (Bruxelles, 1905), p. 53.
8 Représenté dans H. ἨοτΗ, Kleinasiatische Denkmäler (Leipzig, 1908), p. 118.
4 TaierscH, Pharos (Leipzig 1909), p. 154,
5 THIERSCH, t. C., p. 155.
6 Description de l'Asie Mineure, t. 11, p. 78, pl. 92-98.
7 CH. BLANC, Voyage de la Haute Égypte (Paris, 1876), p. 15.