LA VIE DU STYLITE CLXIX
exagérations 1. C’étaient souvent de pieux chrétiens des environs qui se chargeaient de nourrir les solitaires. Les stylites dont la renommée attirait un grand concours de peuple, ou qui se tenaient à proximité d’un grand centre de population étaient assurés de ne pas manquer du nécessaire ; mais, dans les endroits peu fréquentés, leur isolement les exposait à mourir de faim dès qu’un empêchement quelconque retenait leur protecteur. S. Paul du Latros était bravement monté sur sa colonne naturelle, perdue dans la montagne, sans se soucier de sa subsistance. Par bonheur, il fut aperçu par un pâtre nommé Léon, qui s’empressa de lui apporter de la nourriture et quelques objets de première nécessité, une lampe, de l’huile et un briquet. Tout alla bien tant que Léon demeura aux environs de la colonme. Mais l'été vint, et il dut aller à Milet faire la moisson. Pendant plusieurs jours le saint se passa de nourriture, et bientôt il tomba d’inanition. Heureusement, il lui resta assez de force pour se traîner jusqu’à sa lampe ; un peu d’huile le ranima, en attendant qu'un solitaire de ses amis se fût souvenu de lui et vînt le tirer de sa détresse 2. Rappelons S. Lazare, qui fut bien près de mourir de soif 8.
Nous comprenons difficilement que ces hommes pieux aient pu agir de la sorte sans tenter la Providence. La simplicité est leur grande excuse.
Il s’en faut de beaucoup que tous les stylites fussent réduits à un dénuement aussi extrême. Leurs disciples, quand ils en avaient, vcillaient sur eux ; souvent, un ou deux privilégiés se dévouaient spécialement à leur service. L'usage général qui mettait le moine novice au service d’un ancien, apparaît dans les Vies de plusieurs de nos héros 3. Un stylite anonyme fit inviter S. Luc le Jeune, du Péloponnèse, à venir se fixer auprès de lui et à l’aider de ses services. Le saint ac-
1 Plus haut, p Lxx. Du grand Syméon, Théodoret (η. 20)affirme qu'il mangeait une fois par semaine, et il explique par là qu'il ait pu faire de si profondes inclinations : ἅπαξ γὰρ τῆς ἑβδομάδος τροφὴν ñ 'γαστὴρ ὑποδεχομένη καὶ ταύτην βραχεῖαν, εὐπετῶς ἐπικάμπτεαφβαι τῷ ‘poto naθσχωρεῖ.
2 Vita S. Pauli iun., c. 19.
3 Vita S. Lazari, c. 55.
4 Vita S. Danielis, ο. 57.
cepta et demeura dix ans à ce poste de dévouement. Et voici les offices qu’il avait à remplir : porter le bois et l’eau, faire la cuisine, avoir soin de la table, raccommoder les filets, aller à la pêche 1. Il est à présumer que ce stylite se soumettait. à une abstinence moins dure que la plupart de ceux que nous connaissons. Un hérétique ne trouva pas de meilleur moyen de nuire à la réputation de S. Daniel que de montrer un beau poisson qu'il prétendait avoir ramassé au pied de la colonne ?.
Une des plus rudes pénitences que certains stylites s’imposaient était la privation de sommeil. Syméon l’ancien s’en passait entièrement ou peu s’enfaut, si l’on en croit Théodoret ὃ, et consacrait les nuits à la prière. Syméon ως Jeune aurait bien voulu suivre au début un pareil modèle 4 mais son maître, Jean, l’engagea à ménager ses forces et il se résigna à prendre un léger sommeil, après avoir en vain demandé à Dieu la grâce d’être délivré de ce besoin ; toutefois il en arriva, dit son biographe, à appeler le sommeil à son service, comme un esclave 5.
Ce court repos, les stylites le prenaient sans doute appuyés contre la balustrade. Les Vies des plus anciens et des plus austères d’entre eux ne renferment aucun indice permettant de conclure qu'ils se soient jamais couchés. Lazare prenait un peu de repos sur un petit siège : καθισµάτιον 8. Un texte attribué à S. Nicéphore donne à entendre que quelques-uns d’entre eux prenaient leur sommeil sur une pauvre couchette 7.
La journée des stylites était généralement partagée entre la contemplation et l'exercice de la charité. Voici comment Syméon l’ancien distribuait ses heures. La nuit entière et le jour jusqu’à la neuvième heure étaient donnés à la prière. Après cette longue oraison, il entretenait la foule de sujets spirituels, recevait les suppliques et arrangeait les différends. Vers le coucher du soleil, il reprenait sa prière 8. Nous avons
! Vita S. Lucae iunioris, n. 36, Act. SS., Febr. t. IL, p. 91. 3 Vita S. Danielis, ο. 59.
* Vita S. Symeonis iun., ο. 37.
5 Vita 5. Symeonis iun., cc. 17, 38
5 Vita S. Lazari, ο. 35, cf. ο. 165.
* Plus haut, p. CxL.