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LES STYLITES ET L'INSTITUTION MONASTIQUE

La vision du stylite debout sur sa colonne est une des plus étranges qui puissent frapper le regard,et il n’est pas étonnant qu'on en ait cherché des explications aussi extraordinaires que le fait lui-même. Ce qui est moins aisé à comprendre, c'est qu’ au lieu de feuilleter les documents historiques qui étaient à portée de la main, on ait pu construire de toutes pièces une légende des origines dont la lecture attentive des

‘textes suffisait à montrer la fragilité. Un érudit du siècle

passé avait imaginé de ranger parmi les cas de survivance païeune la forme de vie ascétique inaugurée par Syméon Stylite 1. Sauf quelques esprits excentriques, les savants avaient fait à cette paradoxale hypothèse l'accueil qu’elle mérite, et elle était bien oubliée. Tout récemment on a cru opportun de la ressusciter 2. C’est un intéressant exemple des aberrations de la méthode qui se flatte de retrouver, sous n'importe quelle institution chrétienne, les vestiges de quelque usage païen.

C'est M. Toutain qui a exposé la thèse avec le plus de dé- Veloppement. Il commence par noter, d’après ce qu’il appelle «les Actes des saints de l'Église Romaine », que S. Syméon

1 A.N. CLAUSEN, dans MüNTER, Miscellanea Hafniensia (Hafniae, 1824), t. II, 2, p.237.

2 Nous avions autrefois rejeté cette fantaisie, M. ZOECKLER, Askese und Môünchtum, 2 Aufl. (Frankfurt, 1897), p. 266, nous rappelle à la modération, Pour M. K. Hozz, dans Philothesia Paul Kleinert zum L XX. Geburlstag dargebracht (Berlin, 1907), p. 63, l’idée fondamentale du stylitisme se rattache à une ancienne coutume sy-

rienne, c’est-à-dire au rite du temple d’Atargatis. Un travail de

M.J. TouTAIN, dans Revue de l’histoire des religions, t. LXV (1912), p. 171-77, reprend la question en détail. Dans la même revue, M. DEonNA adopte l’opinion de M: Toutain, t. LXX (1914), p. 59. Nous l’avons examinée nous-même dans l’Origine des Stylites, dans Bulletin de l'Académie Royale de Belgique, 1920, p. 67-76.

vécut sur une colonne, en Syrie, à quelque distance d’Antioche vers l’est.

« Or, précisément dans la même région se trouvait la ville sainte d'Hiérapolis, spécialement consacrée au culte de la fameuse déesse syrienne Atargatis ou Derketo, qui fut assimilée par les Grecs tantôt à Héra, tantôt à Aphrodite, qui fut aussi rapprochée de la déesse phrygienne Cybèle. Sur le culte de cette déesse à Hiérapolis sur le temple qui lui était consacré, sur les rites qui s’y célébraient en son honneur, ncus possédons un document précieux : c’est le traité intitulé Sur la déesse syrienne, parfois attribué à Lucien. Que Lucien en soit ou non l’auteur, ce qui est certain, c’est que cet auteur a visité Hiérapolis et le temple qu'il décrit *. »

Nous donnons ici, en nous servant de la traduction de M. Toutain, le passage du pseudo-Lucien, par lequel on prétend expliquer l'épisode qui donna à la vie de Syméon Stylite son orientation spéciale :

« Le portique ? du temple est tourné vers le nord ; son étendue peut avoir à peu près cent orgyes . Sous ce portique sont placés des phallus, élevés, selon la tradition, par Dionysos ; leur hauteur est de trente orgyes 1. Tous les ans, un homme monte au sommet de l’un de ces phallus et y demeure l’espace de sept jours. Voici la raison que l’on donne de cet usage : La multitude est persuadée que cet homme, de cet endroit élevé, converse avec les dieux, leur demande la prospérité de toute la Syrie, et que ceux-ci entendent de plus près sa prière, D’autres personnes pensent que cela se pratique en mémoire de Deucalion et pour perpétuer le souvenir de cet événement funeste, pendant lequel les hommes fuyaient sur les montagnes ‘et montaient sur les arbres, pour se soustraire à l’inondation,

1 TouTAIN, 1. c., p. 174-75.

# Le texte porte προπύλαια. Tout le passage devrait être discuté. Mais nous n’étudions pas ici le traité du pseudo-Lucien ; il s’agit des conclusions qu’on a cru pouvoir en tirer.

3 Environ 175 mètres.

“Environ 52 mètres. C’est bien peu vraisemblable. La hauteur totale de la Colonne Trajane ne dépasse pas 39 mètres. Il est sourtout difficile de s’imaginer des colonnes de cette dimension

placées “sous un portique», comme le veut M. Toutain. Elles s’élevaient sans doute dans la cour des propylées.

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