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LES STYLITES ET L'INSTITUTION MONASTIQUE CLXXIX

Ces motifs me semblent peu croyables, et il me semble que c'est plutôt pour honorer Dionysos qu'ils agissent ainsi 2. »

L’auteur grec explique ensuite comment se fait l'ascension :

« L'homme passe autour du phallus et de son corps une longue chaîne ; ensuite il s’appuie sur des morceaux de bois attachés au phallus et assez larges pour recevoir l'extrémité du pied. Alors il s’élance et élève en même temps la chaîne des deux côtés, à peu près comme les conducteurs de chars élèvent les rênes. Si quelqu'un n’a jamais vu cela, il aura vu sans doute monter aux palmiers, soit en Arabie, soit en Égypte ou ailleurs, et il comprendra ce que je veux dire. Quand cet homme est parvenu au terme de son ascension, il lâche une autre chaîne, qu'il porte sur lui, et par le moyen de cette chaîne, qui est fort longue, il tire en haut tout ce dont il a besoin, du bois, des vêtements, des vases. Il les emploie, en les liant ensemble, à se construire un siège assez semblable à un nid ; il s’y asseoit et il y demeure tout le temps que j'ai dit. La multitude, qui vient au temple, lui apporte de l'or, de l’argent et du bronze. On dépose ces offrandes devant lui et l’on se retire en disant son nom. Un autre prêtre est là, debout, qui lui répète les noms et, lorsqu'il les a entendus, il fait une prière pour chacun de ceux qui donnent quelque chose 2.»

Aussitôt, M.Toutain attire l’attention sur la relation entre ce rite païen et ce qui se raconte de S.Syméon Stylite. Sans doute, on veut bien le concéder, il y a des différences. Le stylite est un ascète. Il ne quitte pas, sa vie durant, la colonne qui a été édifiée pour lui. « En passant de la religion matérielle et grossière des Syriens dans le christianisme ascétique, la pratique a évidemment changé de physionomie et de caractère ; elle s’est épurée ; mais il ne semble pas qu’elle ait perdu sa signification primitive et profonde. C’est pour être plus près de la divinité que le prêtre païen d’Hiérapolis montait au sommet des phallus et que saint Syméon Stylite s'installa sur sa colonne 3,» Et pour prouver que c’est bien sous cetteanspiration qu'agit le stylite, M. Toutain cite la Vie de saint Syméon par Métaphraste, où cela est dit expressément ".

1 De syria dea, 28.

3 De syria dea, 29.

5 TOoUTAIN, ].ο., p. 178.

4 Touran, 1. &., p. 177,

Au lieu de consulter un auteur du Xe siècle, il fallait, n’estce pas? aller aux sources, et lire les anciennes Vies du saint, depuis longtemps accessibles. Un rapide coup d'œil sur ces documents suffit pour se convaincre de l’invraisemblance des explications que l’on vient de lire. D'abord il est tout à fait probable que le rite en question avait cessé d’être pratiqué dès avant la naissance de Syméon et que la décadence de la ville sainte d’'Hiérapolis, si complète au commencement du VIe siècle, avait commencé à la fin du IVe par l'abandon du culte idolâtrique qui faisait sa fortune !. A supposer qu'il en restât quelque souvenir, on se demande comment un jeune pâtre, élevé dans la plus complète ignorance, comme le fut Syméon, eût pu s’instruire des pratiques d’une religion abhorrée, lui qui connaissait à peine les éléments de la sienne. Dès qu’il fut sorti de l’enfance, il fut employé à garder les troupeaux et ne quitta son village que pour s’enfermer dans un monastère 3, où certes on ne lui parla point des dévots d’Atargatis ni des symboles obscènes qui se dressaient à l'entrée de son temple.

Nous savons aussi très bien quelles furent les impressions des contemporains à la vue du spectacle étrange que leur donnait Syméon. Ce fut aux yeux de tous une grande nouveauté *. Dans les milieux ecclésiastiques, son genre de vie fut d’abord condamné à ce titre 3, et si onle menaça de l’excommunication 5, ce ne fut pas parce qu'on lui reprochaït de s'être approprié un rite de provenance suspecte. Ce qui montre bien que personne alors ne songeait à établir un parallèle qui paraît s’imposer à nos érudits, c’est qu'il n'y est pas fait la moindre allusion dans l’apologie du stylite, composée à l’usage des disciples du saint, au monastère de Tellneëin, et

1 Voir Α. FoRBIGER, Handbuch der alten Geographie (Hamburg, 1877), t Il, p. 645: BENZINGER, dans PauLzy-Wissowa, Realencyclopaedie, i. v. Bambyke. .:

3 ΝΟΙΡΕΚΕ, Orientalische Skizzen, p. 228, avait déjà fait valoir cette raison.

4 Vita S. Danielis, c. 7. ς

5 THÉODORE LE LECTEUR, Hist eccl., 11, 42, P. G., t LXXXVI p. 205. Voir aussi ÉvaGrius, Hist. eccl., I, 18. :

LES STYLÎTES ET L'INSTITUTION MONASTIQUE οἰχχχὶ

dont Théodoret d’une part, la Vie syriaque de l’autre 1, ont conservé les traits essentiels. Un genre de vie aussi extraordinaire avait besoin d'être justifié, et l’on avait réuni pour l'usage courant les arguments les plus propres à désarmer la critique. Or, de même qu’on ne voit pas qu’un spectateur mal disposé traite Syméon de plagiaire des païens, de même on ne songe pas à lui faire un mérite d’avoir sanctifié une pratique inventée par les idolâtres.

La vérité est que c’est une cause fortuite qui a fait naître l’ascèse nouvelle inaugurée par Syméon. Celle-ci n’est qu’une modalité des formes d’austérité qu’il s’était imposées spontanément, sans aucune influence extérieure. En quittant Téléda, où ses pénitences excessives semblaient incompatibles avec la vie commune, il partit pour Tellneëin, à quelque distance d’Antioche, et commença par s’y enfermer dans une cellule. Après trois ans, il gagna la hauteur voisine, traça un enclos circulaire, et se fit attacher à une grosse pierre par une chaîne de vingt coudées. Sur l’avis d’un vénérable ecclésiastique, il supprima la chaîne, mais ne changea rien au mode d’existence adopté, et que son biographe Antoine caractérise ainsi : στήκει µέσον χρόνους τέσσαρας vipôuevos, βρεχόµενος, xavµατούμενος, καὶ πολλοὶ ἀπήρχοντο πρὸς αὐτόν ?. Il s’interdisait donc de se coucher ou de s’asseoir ; de sortir d’un cercle restreint ; de se ménager un abri contre les intempéries. C’est déjà la vie du stylite moins la colonne. Or, aucune de ces mortifications n’était, dans les milieux monastiques, une nouveauté. La première notamment, qui consistait à se tenir debout, était en honneur parmi les ascètes ; il y avait des « sta- tionnaires » perpétuels ou intermittents avant Syméon.

Dans son poème à Helladius, S. Grégoire de Nazianze (t 389) parle d’un solitaire qui resta debout des années entiè-

res, absorbé dans la prière. La légende racontait de lui qu’il était parvenu à se passer de sommeil et qu'un corbeau lui apportait le peu de nourriture dont il avait besoin.

1 THÉODORET, 12; Vie syriaque, ο. 117-18 ; cf. H. LIETZMANN, Das Leben des heiligen Symeon Stylites, pp. 1635-66, 243. Plus haut,

ο ας, : Vita a. Antonio, ο. 12, LIETZMANN, p. 34. Plus haut, p. XXVII.

Il y en avait un autre, à Jérusalem, au mont des Oliviers, qui se tenait debout, exposé à la neige et au vent, malgré toutes les représentations de ses amis. Un jour, ils le trouvèrent inanimé, et lui construisirent un abri, dont on l’obligea, sans doute, à se servir.

Kai τις ἀνὴρ θείοιο κατ οὔρεος, ἔνθεν ἀέρθη Χριστός, ὅτ᾽ ἀνθρώπους λεῖψε πάθος τελέσας, ἔνθα λόγῳ τε νόῳ τε καὶ ἄψεσιν ἀστυφέλικτος, ἑστηὼς νιφετῷ βάλλετο καὶ ἀγνέμοις * :οὐδ' ὑπόεικε λιτῇσι περισταδὸν ἄλλοθεν ἄλλων ἀνδρῶν εὐσεβέων ἀμφὶς ἑλισσομένων, ἀλλ᾽ ἔχετο κρατερῶς Χριστοῦ µεγάλοιο ἄνακτος, ἔνθεν ἀναστήσας ὃν νόον ἐκ µερόπων, μέσφ᾽ ὅτ᾽ ἀποψύχοντι δόµον νέον ἀμφὶς ἔθηκαν, οὐδ' ἐμπαζομένῳ κηδεµόνος παλάμης 3.

On peut se demander si, malgré quelques différences de détail, ce solitaire n’est pas Adolius de Tarse, que Palladius connut à Jérusalem, et qui, précisément, sur le mont des Oliviers, restait debout la nuit, exposé aux rigueurs des saisons : ἔστὼς καὶ ψάλλων καὶ προσευχόµενος διετέλει * καὶ εἴτε ἔνιφεν εἴτε ἔβρεχεν εἴτε ἐπάχνιξεν ἀσάλευτος ἔμενε Σ. Palladius habita quelque temps, près de Jéricho, avec un autre solitaire, Elpidius, originaire de Cappadoce, qui, pendant vingt-cinq ans, observa un jeûne rigoureux, ne mangeant que le samedi et le dimanche, et restait debout toute la nuit : τὰς νύκτας ἑστὼς | καὶ ψάλλων ". Serait-ce à ce compatriote que Grégoire de Nazianze faisait allusion dans les premiers vers cités? Un des disciples d’Elpidius, nommé Sisinnius, s’enferma dans un

. 1P.G., t. XXXVII, p. 1456-57.

RPG Coup Ἱ1ρη.

δ Hist. Lausiaca, 43, BUTLER, p. 130.

“Ibid., 48, BUTLER, p. 149.

Ligier

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