LES STYLITES ΕΤ L'INSTITUTION MONASTIQUE CLXXX V
tour à tour aux larges ondées, à la gelée, à l'ardeur du soleil. Limnaeus l’imite, ὑπαίθριον βίον ζηλώσας 1, et il y en a beaucoup d’autres qui, pouvant s’abriter sous une tente, dans une caverne, dans une cellule, s’exposent à l'air libre : γυμνῷ τῷ ἀέρι τὰ σφέτερα σώματα δεδωκότες 2. ο
Toutes ces privations et ces tortures à la fois se réunissent dans la pénitence de Syméon. Ce qu’il y ajoute, c’est de monter sur un piédestal, dans la pensée de se préserver de certaines importunités, et de se dérober à des marques de respect qui lui semblaient intolérables. Il s’isole sans changer de place. Avec la persévérance qui caractérise tous ces virtuoses de l’ascétisme, il reste fidèle à sa détermination, et il ne quitte son pilier que pour monter sur un autre plus élevé. Syméon donc a combiné diverses austérités qui se pratiquaient alors, et il n’a transformé la vie pénitente des grands ascètes qu’ en y ajoutant un accessoire, lequel, frappant par son étrangeté les yeux de la foule, finit par devenir le principal. |
Il n’est donc guère d'institution dont les origines soient plus claires que celle des stylites, et d'influence qui lui soit plus étrangère que le culte de la déesse syrienne. Il n’y a point d’emprunt ; il y a adaptation originale, due à des circonstances fortuites, des pratiques ascétiques en vigueur. Il nous paraît superflu d’y insister davantage. Mais ne nous arrêtons pas à cette simple constatation, et cherchons à pénétrer plus profondément dans le milieu où de telles excentricités
- pouvaient se produire, où de pareils exemples devenaient con-
tagieux.
Nous sommes à l’époque où la vie monastique se développe avec une intensité remarquable dans toutes les parties du monde chrétien. On distingue aisément les grands centres de rayonnement : l'Égypte, la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, l'Asie Mineure, sans parler de l'Occident, la Gaule spé-
- cialement et l'Afrique du Nord ὃ. Dans chacun de ces pays
le monachisme revêt une forme propre et manifeste des tendances particulières. Ici le cénobitisme prend le pas sur la vie
1 Ibid., ο. ΧΣΙΙ, p. 1254.
2 Jbid., ec. xxvir, p. 1284.
SC Burzer, The Lausiac History of Palladius, t. T, p. 240.
érémitique ; la discipline règne, avec le contrôle incessant des chefs sur la communauté. Là c’est l'isolement, le particularisme, presque l'indépendance. L’ascétisme est loin d’être compris partout de la même manière, et les austérités, la prière, la contemplation sont mêlées à doses différentes. L'Égypte d’une part, la Syrie avec la Mésopotamie de l’autre sont aux extrêmes, et le contraste entre les deux conceptions de la vie religieuse est nettement, je dirais violemment accusé. Le moine égyptien s’adonne surtout à la contemplation, et pour mâter son corps, il s’adonne aux pénitences que l’on pourait appeler naturelles : le jeûne, les veilles prolongées, la séparation d’avec le reste du monde 1. Mais ses exercices sont réglés par un certain esprit de mesure ; ceux qui mettent de la recherche à se tourmenter sont des exceptions, et les σιδηροφορίαι ne sont guère approuvées. Le contemplatif cherche une diversion nécessaire dans le travail manuel et son isolement n’a pas le caractère farouche qu’il revêt ailleurs. La tendance au cénobitisme est fortement accusée.
. I n’en est pas de même en Syrie. Les monastères n’y Mmanquent pas, et c'est de l’un d’eux que sortit le grand Syméon. Mais ce ne sont pas ces groupements qui donnent au monachisme syrien sa physionomie spéciale. On est frappé surtout du grand nombre d’ermites et de solitaires qui vivent dans les déserts et dans la montagne, sans règle, sans direction, sans
- dépendance vis-à-vis d'aucun chef. Chacun d’eux, dirait-on,
se livre à ses aspirations et donne à ses exercices le tour particulier qui convient à son caractère ou que déterminent les circonstances.
Et il s’y livre avec toute la fougue d’une imagination ardente et d’une ferveur sans frein. Le tempérament de cette race portée aux extrêmes s’accuse dans l’histoire monastique avec un relief singulier. Ces solitaires s’astreignent à des pénitences terribles. Eusèbe, s'étant oublié à regarder des laboureurs dans le champ voisin, s’impose de ne plus jeter les yeux ni sur ce champ, ni sur le ciel étoilé et de ne plus mettre le pied dans un autre chemin que le sentier étroit d’une palme qui conduit à l’ératoire, et il reste fidèle à sa résolution durant quarante ans ?. Le régime alimentaire redoutable auquel ils se
? BUTLER, t. c., p. 241.
3 THÉODORET, Hist. relig., ς.1ν, p. 1154.