MANUSCRITS OL IMPRIMÉS
Il n'y eut pas que les épitaphes qui furent lues avec cette absence de critique. Il en fut de même pour tous les documents supposés hagiographiques. Nous n'en fournirons d'ailleurs que quelcjues exemples aujourd'hui devenus classiques. On pourrait les diviser en catégories ; vu la place que
(i) Chan. Ulysse Chevalier, Xolre-Dame de Lorette. Elude critique xur rAulhentiaté de la Santa Casa. Paris. 1906. gxl. in-S". pp. '190 5oo.
12) Fastes Episcopaux, I, 824. Voir aussi Dom. G. Morin, Recherches sur plusieurs monuments de la tradition provençale, dans Mém. de ta Société des Anliq. de France t. LVI, iSgS, p. 5o. Sur le chef de saint Lazare venu à Marseille qui ferait double emploi avec celui d'Autun, c'est probablement le chef do quoique Lazare d'Aix retiré à Marseille. Consulter ; Fastes Episcopaux, I, 91 et sur tout 271.
Je pourrais encore citer le cas de Saint-Andéol, voir Millia, Voyage dans les départements du midi de la France, 1807, in-8° 11, 120 128.
Il6 LES SAINTS SLCCIÎSSEUUS DF,S DIEUX
nous leur cousacrons, nous u'tivons pas jugé que cela lui nécessaire. Ce sont lanlol des noms de lieux pris pour des noms d'hommes, tanlol des noms de choses plus ou moins sini^ulicres Iranslormés en noms propres, tanlùt cnim des noms propres débaptisés en noms communs.
Saint Sébastien, xainl Aphrodise et saint Tripos : Les hagiographes du Moyeu-Age. écrit le Père Delehaye, « ont eu entre les mains des exemplaires du martyrologe hiéronymien aussi gâtés cpie les nôtres, et se sont trouvés, pour les comprendre, dans le même embarras inextricable que nous. Ils s'en sont tirés de la manière la plus simple par le procédé naïf que l'instinct suggère quand la critique est absente. Ils ont négligé la partie décidément illisible du document pour s'en tenir aux notices qui présentaient un sens raisonnable. Celles-ci n'étaient point nécessairement meilleures, mais, à défaut d'autres entières, la vraisemblance suffisait. De là un bon nombre de saints qui ne sont ([ue la transformation d'une rubrique topographique, comme le saint Sébastien du 8 février issu de la formule : Sebastic in Armenia Minore, le saint Apbrodisius du 28 avril provenant d'une mention voisine x\phrodisii in Caria, le saint Tripos du 10 juin qui n'est autre qu'une métamorpbose de Tripoli et ainsi de suite, car cette déplorable liste pourrait cire indéllnimcnt allongée (ij».
Sainte .\ynoi'i.s- : Grégoire XIII, en 1080, confia au cardinal Sirleto la charge d'une revision nouvelle, d'une correction et d'une édition du martyrologe romain. Ce savant forma une commission de dix membres qui devait exécuter les travaux préliminaires et les lui remettre (2).
L'un des dix, nous ne saurons probablement jamais lequel (.'^), avait lu dans une homélie de saint .Tean Clirvsostomc (\), le mot grec Xynoris, qui signifie attelarje par couple,.
(1) R. P Delehaye, SainI EjpedU et le marlyrologe hiéronymien dans Anale-Au Bnllandiana; 1906, t. XXV\ p. gi,
(2) S. Baumer, Histmre du bréviaire romain, Paris, igoô, II, p. 2^5.
(3) De Smedt, Inlrodnclio fjeneralis ad historiam ecelesiaslicam critice trarta»dam, Cumd, lî^ytJ, in 8°, p. ifi^-ili'] On sait pourtant que IJaroniiis faisait partie de celle commission et Baillet ne l'absolvait de cette eneiii- que pour l'avoir corrigée Les Vies des Saints, t. I, p. 62, note 18.
[Il) llomilde Lazaro, 1'. G., 1. \LVIll, p. 1007.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX J l -j
ot le prit |)ovir nu nom [troprc. Lo i^iand oialciii- l'avait applique ])ai- iiit'taphore aux martyrs .luvcntinus et Maximus (i). Lo savant correcteur de la commission des dix en lit une saillie. On peut en ell'et lire dans le martyrologe au a/i janvier : A \ntioclie, sainte Xynoris, A ierge et Martyre {Antiochiœ, sanctœ Xynoridis Virginis et Marlyris). Cette erreur du martyrologe de i583 se retrouve dans les éditions de 1584 et iô86.
Il est incontestable que lîaronius mil la main à la dernière, le titre annonce en effet qu'il en est rannotateur et qu'il est l'auteur du traité qui lui serl de prélace (2 .
On ne tarda pas à apprendre, et le cardinal Baronius ne lut pas l'un des derniers à le savoir, que sainte Xynoris avait été mise au monde par un attelage à deux chevaux. On lit détruire l'édition et Baronius envoya ses corrections à Plantin qui, en 1089, mil au jour une édition nouvelle. Mais trois fois hélas ! le nouvel imprimeur, après avoir supprimé la légende malencontreuse dans le corps du livre, oublia de corriger la table alphabétique des noms propres (3). C'est ainsi que nous lisons encore aujourd'iiui dans l'index des
(i) Tfj; f'jvwpîooc Twv àyîojv (jLotpxjpwv.
(2) De Smedt, /oc. cit., ji. 148. Malgré sa science, Baronius a procédé avec quelque simplicité dans cette revision. « Il a introduit dans le martyrologe tous les papes dont il a trouvé quelque éloge, jusqu'à y admettre des anti-papes (comme Félii II) ; il y a établi et canonisé beaucoup de saints qui n'avaient aucun culte, ni autel, ni chapelle, ni autre marque de vénération comme la plupart de ceux dont le pape saint Grégoire a parlé dans ses Dialogues ; ce qui est contraire à l'institution des martyrologes et aux premières intentions de l'Eglise. » Baillet, Les Vies des Saints, I, p. 5l-52. Aussi Th. Hurtado disait que Baronius avait composé le martyrologe comme un vrai corybante « soit qu'il ait voulu dire, remarque Baillet, qu'il était inspiré d'en haut et rempli de l'enthousiasme sacré ; soit qu'il ail eu l'intention de le faire jiasser [lour un fanatique comme d'autres l'ont assuré », id. p. 5i.
(3) De Smedt, loc cit., p. 1/49. On ])eut d'ailleurs consulter aussi sur toute cette histoire le P. Nicéron (barnabite). Mémoires pour servira l'histoire des hommes illustres de la République des Lettres avec le catalogue de leurs ouvrages, Paris, 1727-1745, tome XXVII, p. Soi, ou encore le pape Benoit XIV, />« -Sert). Dei. Beatif et sanctor. ca/ioHi., t. IV, p. 2. CXVil.No 9 ad dieni 25 jan.
Tl8 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
rarissimes e\onii)laires de i3S(): Xynorides mari. Antiochia? 2^ Januarii (i ).
Saint Amijlnbalc : (ieolVioi de MommoiUh vit un nom propre dans le mol \mphibaliim (qui désigne une sorte de (happe ou de manteau), il naquit de là un saint Amplubale^ (le propre frère de sainte Xynoris), disciple de saint Albans et son compagnon de martyre (2).
Par la suite, cette erreur lut consacrée par le culte, et l'église de AVintonie fut dédiée à ce saint personnage (3V
Saint César : Les négligences ne sont pas moindres dans les Menées grecques que dans le martyrologe romain. « La plupart, dit Baillet, ne sont point pardonnables... on y trouve Néron sous le nom de saint César, cette bévue ne vient que d'avoir mal entendu le verset 22 du chapitre I\ de l'épître de saint Paul aux Philippiens (4). ^)
Saintes reliques : Ces procédés hâtifs ont permis d'augmenter non seulement le nombre des saints, mais encore celui des reliques qu'on leur attribue :
c( La fameuse lanterne du Christ, lucerna Christi, dérive d'unancien texte de ïlieodoret qui parlait d'une lance, lancea
(i) Je possède un exemplaire d'une édition de Venise, 1597, 1"' reproduit encore la mention des trois premières éditions, page 4g, art. C : « Xynoridis, alias- Synoridis. De ea scribit Sanctus Joannes Chrysoslomus, Honiilia 4, de Lazare, De alla juniori, etc. »
(2) (( Il me parait aujourd'hui certain, écrit M. J. Loth, que le passage quia, induit Geoffroi en erreur se trouve dans VEpislola Gildœ. On lit, au début à peu près de V Epistola, dans l'imprecatio contre le roi de /)om«onia Constantin, qu'entre autres Ibrfuits, Constantin aurait commis le suivant : « in duarum venerandis matrum sinibus, ecclesiaj carnalisque, sub sancli abbatis Amphibalo, latera regiorum tenerrima puerorum vel prœcordia crudeliler diinrnm inter ipsa sacrosancta allaria nefando ense bastaque pro dentibus, laceravit >:, Geofl'roi aura lu : suly sanclo abbale Amphibalo ; la terminaison, dans le manuscrit qu'il avait sous lesyeux, pouvait être en abrégé. La conjecture se change en certitude, si on se reporte au chapitre IV, Livre IX de son Ilisl : « Et. (Constant inus) prccdictos fdios Modredi ccpi t ; et allenim juvcnem Guentoniœ in ecclesiam sancti Amphibali anle allare trucidavii alternm veri Londoniis in quarundam tratrum ccenobio abs-condiluin, atque tandem juxta altare inventum crudeli morte alTecit.» J. Loth^ Saint Amphibole dans Revue cdlique, 1890, t. XI, p. Sig,
(3; J. Ch. Wail, Slirines of Brilish Saints. London, igo5, in-8°. (4) Baillet, Les Vies des Saints, I, 55, note 19.
Clinsli (i). Le copiste avait mal éclairé sa lanterne. « Ascuiplie nous apprend qu'on voyait à Jérusalem « petram super quam, ut fertur, Steplianus lapidatus est >>. Supprimez su de super il restera : (( petram per quam, ut fertur, Steplianus lapidatus est » et tous les pèlerins se répétant à l'envi écriront bientôt « lapis unde lapidatus est Sanclus Steplianus » pendant que l'iiémo. roisse sous leur plume deviendra « Sancta Mariosa n (2).
Certaines monnaies qui nous sont données comme les deniers de Judas sont des monnaies de Rhodes avec ou sans la légende POAION rodion. N'était-on pas en droit d'y voir des monnaies d'Hérode ? (3)
« Cana est une mesure de liquide. Ln passage comme celui que nous lisons dans Ducange, par exemple : pro una Cana vini presentata lixori Pétri Penllon (iSSy) (4), n'a-t-il pu devenir la mention du (( vin de Cana « ? L'anonyme de ï^laisance, saint A^ illibald, ne nous parle-t-il pas du vin de Cana qu'ils ont bu ? (5)
\ propos non plus de vin mais du vase de Cana conservé à Saint-Florent, M. de Mély écrit: « Ainsi Dom Huynes a écrit « Yase de la Cène « ; Godard Faultrier a lu « vase de Cana » et voilà le vase transformé (6) ». Cet exemple n'est pas unique, c'est aussi le cas du vase conservé au musée de Bourges, jadis en la Sainte Chapelle de la même ville. Le vase de Beauvais a la même origine.
A'. D. de Lorette : Il se pourrait que l'insigne relique de Lorette, la sainte maison portée par les anges à travers les airs, doive son origine miraculeuse à quelque mauvaise lecture :
(l)F. de Mely, Exuviœ saa-x Constantiuopolilaiix,VaT'is, igo/i, in-8°, p. 3o.
la) F. de Mely, Vases de Cana dans Fondation E. Piot. Monuments el Mémoires publiés pax l'Académie des I. et B. L. t. X, Paris igoS in-f», p. i54, note 4.
(3/ F. de Mély, Les Deniers de Judas dans la Revue Numismatique, 4* série, t. lll, iSgg, p. 509.
(4) On peut encore rapprocher cet autre texte. De ojferlis altaris et de vino Cane vel lagene, etc. DucangC. V» C'ina, II, 167.
(5) F. de Mély, Vases de Cana, p. l5.'i.
(6) F. de Mély, Vases de Cana, p. iSa. Ces vases de la cène étaient des soi disant fac-similé du vase qui avait servi à la dernière cène, les pèlerins les rapportaient volontiers de Terre sainte.
« Au xii<= siècle une famille Anges ('^AvyeXo-.), branche (par les femmes) de la maison impériale des Commènes. fonda en Epire une despolie : chassés à la hn du siècle suivant par les Vénitiens, les Anges se rendirent en Italie, vers Ancène et Recanati, et furent les constructeurs ou lesbienfaileursde Loretle. De là l'expression per maims angelorum, c'est-à-dire des Av^eXoi Qu'on ne se récrie pas trop, ajoute le savant chanoine Ulvsse Chevalier : les documents qui ont donné lieu à cette explication pourraient bien, un jour ou lautrc. sortir des carions de leur heureux possesseur (i). I)
A insister davanlage nous linirionspar sortir de notre sujet.
Pour revenir en finissant aux inscriptions funéraires, il resterait à nous demander si les martyrs et les saints dont on ne connaît guère que l'épitaphe sont nombreux ?
La réponse ne laisse pas cjue d'èlrc inquiétante et jetle une grave suspicion sur les premiers mart\rologes. Les archives des églises furent brûlées, dit-on, par ordre deDioclétien. 11 ne restait aux rédacteurs d'actes c|ue la tradition orale et les indications des tombeaux (2). Les noms des martvrs, ceux même des localités où ils avaient souffert, purent être fixés en assez grand nombre ; mais pour leurs actes écrits longtemps après l'événement, sauf cjuelques très rares exceptions, ce ne sont que légendes arrangées après couj) (3).
Saint Augustin parlant de saint Etienne disait : « Sa passion est dans le livre canonique ; mais pour les autres martyrs c'est à peine si nous en avons cpielques actes que nous puissions lire aux jours de leurs fêtes ('1) ». Le poète- Prudence déplorait « l'injiuicux oubli du passé (5). »
(l) U. Chevalier, A'.-û. de Loretle, l'aris, njot), p. ^88.
(a) A. Marignan, La foi chrétienne au iv° siècle. Paris, 1887, p. G7.
(3) Dufourcq. l-'luile sur les Gestu marlyrum romains, Paris, ii)oo.
(4) Saint Augustin, Sermon, gS.
(5) Prudence, Perislephanon I, 74.
O veluslalii silenlis obsolela oblivio ! Invidelur isla nobis, fama et ipsa ejtinguilur Chartulas blasphemus olim nam satellis abstulit J\e lenacibvs libellis eradita sxcula
Ordinem, lempus, modumque passionis proditum
Dulcibus lintjuis per aures posteroruin spargerent.
LES SAI.NTS SUCCESSEUHS DES DIEUX 121
(ircgoirc le Grand écrivait à Eulogius, évcque d'Mcxan- <liie : « En dehors des gestes des saints martyrs qui sont rapportés au livre d'Eusèbc, nous n'en connaissons aucun (nulla) ni dans les archives de notre église ni dans les bibliothèque de la ville de Home, sauf un petit nombre réunis en lui seul vohmie (paiica rjmvdam unius volaminis codice) {i). »
Les tombes et les épitaphes fovunirent aux hagiographes les données qui leur manquaient. Les actes des martyrs, si rares au iv'' siècle, s'étaient siugulièremcnt multipliés au ix" •et l'on pouvait s'écrier alors à l'cncontre de Prudence : « Ce ne sont plus des marbres muets qui recouvTent des tombes silencieuses (2). »
(i) Saint Grégoire, liv. VIII, ep. 29.
(a) Prudence, Perislephanon, XI.
SunI multa tamen iacilas claudenlia tumbas ]\Iarmora qine solum suinijicant numcrnm
Incisas tumulis litulos et singula (jiursis Abomina ? Difficile est ut replicare f/ueam