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CHAPITRE II

Deuxième source de documents

L" interprétation des imar/cs

Les textes, inscriplions et monuments, ne sont pas les seuls documents qui fuient mis à contribution par les hagiographes. Dès les origines du christianisme on illustra de symboles et d'images les pierres funéraires, les chapelles cimetérales telles que les cryptes romaines, par exemple. L'usage | s'établit rapidement d'orner les églises de peintures et de ' sculptures. Au Moyen Age cette manière de peindre aux )eux les gestes de .lésns, des Martyrs et des Saints prit une telle extension qu'on a pu appeler cet ensemble iconographique la Bible des Pauvres.

Certaines représentations demeurèrent aussi claires, aussi compréhensibles après dix siècles qu'aux premiers jours. Il n'en fut pas toujours de même. Lorsqu'elles rappelaient lesactions de quelque personnage local ou constituaient un symboUsme un peu singulier, elles cessaient très vite d'être comprises. On les interprétait cependant et de là naquirent des légendes qui méritent toute notre attention.

$ T". — Des épisodes légendaires dont on orna certaines vies de saints en s'appuyant sur des documents figurés.

Les sninls ccphalophores. — <' Dès le xvii" siècle, Montfaucon expliquait la légende de saint Denis portant sa tête. par les statues ou le saint était représenté sa tête à la main (emblème du martyre subi) (i). »

LesBollandistes,lepape Benoît XIY,le Père Cahier i) professèrent une opinion analogue sur l'origine des légendes dessaints céphalophores. Le Père de Smedt, le directeur actuel deh Actes (les Saints, l'a résumée ainsi à l'usage des historiens confessionnels.

(( Ces légendes se ressemblent presque toutes d'une manièi-e frappante, hnmédiatement après le supplice, le corps du saint se dresse sur ses pieds au grand ébahissement des bourreaux, prend entre ses mains sa tète tombée sous la hache et, l'élevant à la hauteur de sa poitrine.se met en marche, soit vers sa demeure, soit le plus souvent vers le lieu où il veut être honoré et va se coucher là, pour ne plus se relever. La première source de ces légendes, ainsi que les Bollandistes l'ont indiqué plus d'une lois, se trouve probablement dans ce texte de saint Jean Cbrysostome. (( Comme des soldats s'adressent avec confiance à leur roi lorsqu'ils peuvent lui montrer des blessures reçues à son service, de même ces saints martvrs, se présentant devant le Roi du Ciel avec leur tète entre les mains, obtiennent de lui tout ce qu'ils désirent » (3 . Quelque naïf v»iO(/(V/- du Moven Age aura traduit ce texte en sculpture et de là est résulté un tvpe caractéristique de décapités. Malbeureusement, la signification de ce type se perd aux siècles suivants, et le goût du merveilleux aidant, ainsi que

(i) S. Reinach, Cultes, Mythes et Belifjions, II, 1906, in-8°, p. 166. note i. Je n'ai d'ailleurs pas retrouvé le p;issage de Montfaucon auquel le savant auteur fait allusion.

(a) R. P. Cahier, Les Caractéristiques des Saints, I ; 766-767.

(3) Homél. XL in SS Juventinum et Maximianum, P. G., t. XLIX-L,. ol. 576.

la'l LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

1 émulation pour la irloirc des patrons du lieu, on vit bientôt apparaître de tous côtés, particulièrement en France, cette foule de traditions qui consacrèrent une interprétation nouvelle et dramatique. Le Père Cahier, dans ses Caractcrislujues des Saints, a pu dresser une liste denviron quatre-vingts martyrs ou groupes de martvrs céphalophores : la plupart ont eu même temps, dans la tradition populaire, une légende de la forme mentionnée plus Iiaut. Encore cette liste, au témoignage du Père Cahier lui-même, est-elle loin d'être complète (i). »

Les Saints desfriicleurs de serpents et tueurs de dra(jons. — Le serpent et le dragon servaient à symboliser le démon et ■son empire, aussi représentai t-on parfois les saints écrasant un monstre ou le frappant du bàlon pastoral ou encore le traînant avec une étole. Le peuple y vit le souvenir des luttes de ces saints personnages avec des dragons réels et de véritables serpents. De là naquirent une infinité d'épisodes légendaires qui transformèrent des apôtres triomphants de l'idolâtrie, des saints vainqueurs de leurs passions en saints thaumaturges et en pontifes magiciens (2).

« Depuis longtemps déjà des hommes graves et pieux, les Bollandistes (3), Baronius. Marangoni (4), ont compris que cela ne devait pas être interprété comme signe historique dans sa forme naturelle (5). »

Premiers travaux des critiques : Alfred Maury, dans un livre sur les légendes du Moyen Age, dont la première édition parut en i843 (6), consacrait à cette question un de ses

(i) De Smedt, S. J. Principes de criti(jue liislorique, p. igi-iga.

(a) P. Catlier, Les Caraclèrisliques des Sainls, ^° Dragon, p. 3l5*3aa ; V» Serpent, p. 7^0-702 et Maury, Croyances et légendes au M. A., p. 216a'io.

(3) A. SS. Mart. II, 118. April III, 105-106-765 ; .lun.I, fjo, V, 482,483; Sept, \", 1 16-1 17.

(4) De Bastard, (.rosses dans Bulletin des Comités, t. IV, p, 877.

(5) R. P. Cahier, J-es Caractéristiques des Saints, p, 3i5.

(6) Cet ouvrage a été réimpriiné avec les Fées du Moyen Age par les soins de ^ MM. A. Longnon et G. Bonnet-Maury sous ce titre : Croyances et légendes du Moyen Age, Paris, 1896, in-S".

LES SAINTS SUCCESSEURS UKS DIEUX I aS'

chapitres les plus loulVus : Lccjcndes inrcnfccs pour expliquer les symboles figurés dont le sens est oublié.

« Le peuple jugeant par les yeux, disait-Il, a suppose les faits d'après les images, et créé des légendes pour expliquer celles qu'il ne comprenait pas. De plus, loin d'être combattues par le clergé, les erreurs populaires étaient entretenues par lui avec ardeur; il y voyait un moven de récliauirer la dévotion publique. L'emploi fréquent des images fut donc incontestablement une source féconde de superstitions et d'idolâtrie pour le vulgaire, et c'est avec raison qu'il faut aller puiser, dans les représentations figurées, l'explication d'une foule de légendes qui leur doivent leur existence et leur célébrité (i). »

Le cardinal Pitra, représentant de la vieille école critique, fut profondément affligé de cette prise d'armes contre les légendes. Parlant du volume des Actes des Saints, qui venait de paraître alors, il écrivait : « N'est-ce point trancher au vif que de renvoyer aux fables sans exception tous les saints céphalophores (2) expression nouvelle dans les Acta et qu'il faut laisser à nos savants mythographes (3). »

Nos savants mylhograjîhes est ime expression qui ne vise pas à être un éloge, bien qu'elle s'applique aux BoUandistes. Quant au livre de Maury, il l'exaspérait tout à fait.

a Parmi les faits les mieux constatés de la vie de sainte Thérèse, il en est un que la sainte elle-même a raconté, qu'une fête publique a consacré : la transfixion de son cœur, lequel subsiste encore, vivant et permanent témoignage. Des témoins par milliers l'ont vu, le voient encore ; un pi-ocès-verbal en fut dressé ea 1726 et le pape Benoit Xlll institua en commémoration une fête motivée sur le rapport d'un promoteur de la foi, nommé alors Lambertini, plus tard Benoît XlW II n'importe : on a été dupe d'un jeu d'enfant. Cent ans après sainte Thérèse, Alphonse Cano s'avisa de peindre son cœur percé d'une llèche avec cette mvstique légende : Oiioniam srujitlx lax infixx sunt mihi. Là est,

(i) A. Maury, Loc. cit., p. 3o3.

(2) Acta SS-, 16 octobre, p. 8i(j.

(3) Pitra, Elmle sur la colleclion des Actes des Saints, i8ôo, in-8°, p. i46.

tout le secret, cl celle découverte avec beaucoup iVaiilref; a été affichée a la porte de l'fnstilut, avec un étalage d'érudition où l'au- *teur épuise tout le catalogue de sa bibliothèque (i). »

Dom Pitra traduisait ainsi le mécontentement de quelques âmes pieuses. Il s'était empressé de rectifier Maury en éta blissant que le tableau d' \lphonse Cano n'était pas le point

de départ de la légende qui se rattachait ainsi que la

peinture elle-même, à une vision de la Sainte. Mais il oubliait de discuter les innombrables exemples d'images créatrices de légende que Maury avait accumulés dans son livre.

Nous ne saurions résumer ici celte étude qu'il fout lire •dans le volume du savant archéologue. Nous- nous contenterons de signaler quelques-unes des interprétations qui sont •aujourd'hui adoptées par les hagiographes.

Le Père Cahier, qui est le maître des maîtres lorsqu'il •s'agit d'images chrétiennes, semble avoir suivi Maury dans un certain nombre d'explications de son grand ouvrage : Les Caractéristiques des Saints dans l'Art populaire (1867). Il l'a fait d'ailleurs discrètement, avec finesse et critique. On saisit facilement les motifs qui l'ont empêché de citer un person- •nage aussi compromettant.

Thème du cerf au crucifix : Tout le monde connaît la •légende de saint Hubert, le patron des chasseurs. Rappelons-en le trait essentiel.

« Le vendredi saint, Hubert se trouvant engagé dans une partic de chasse, dans la iorôt dcBrabant, près deceMe des Ardennes, fut poussé par l'ardeur qu'il mettait à poursuivre le gibier, dans ■ la partie la plus épaisse de la foret, laissant sa suite derrière lui. Un cerf d'une taille plus élevée que ne l'est ordinairement celle de ces animaux, lui apparut tout à coup et, au lieu de (uir, s'avança vers lui. Hubert, étonné de ce prodige, s'arrêta stupéfait, considéra le cerf et vit quil portait entre ses bois l'image de Jésus crucifié, •ce qui l'elVraya tellement cjuc tous ses sens devinrent interdits; mais aussitôt la grâce toute puissante le fortifiant il se jette de

(t) Pitra, Etude sur les Actes des Saints^ p. i5y.

LES SAINTS SUCGESSlIUnS DES DIEUX

dessus son cheval et adore à genoux cette image miraculeuse. A peine eut-il achevé sa prière que le cerf lui adressa ces paroles : « 0 Iluhert.IIubert.jusqu'à quand poursuivrez-vous les bètes des forêts? Si vous ne vous convertissez promptement à Dieu en prenant une resolution d'embrasser une vie meilleure, vous serez sans remise précipité dans les enfers. » A ces paroles, Hubert, imitant l'exemple de saint Paul, se convertit et s'écria : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? — « Allez, lui dit le cerf en disparaissant, trouver à Maestricht mon serviteur Lambert qui vous dira ce qu'il faut faire (i). n

« Ce qui doit nous frapper d'abord, écrivait ÏNIaurv, c'est la présence de ce crucifix entre les bois de l'animal. Il me semble que l'explication est donnée par une simple observation... c'e.st que les premiers chrétiens s'imaginaient voir sur le front du cerf la marque du Tliaii, le signe de la Croix...

«On comprend aisément maintenant l'origine de ce crucifix placé entre les bois du cerf... C'est l'empreinte mystérieuse de l'instrument de la passion qui aura été {ransformé en un crucifix réel (2) »...

Le Père Cahier, sans adopter cette explication a fort bien compris que la légende devait avoir sa source dans une image mal expliquée.

(( A voir tant de récits dont l'aspect général est le même et dont plusieurs se ressemblent tout à fait par la moindre circonstance (car cette légende se répète à propos de bon nombre de saints) on a peine à se défendre de conclure que leur point de départ aura été bien des fois un symbole (3). »

Puis, modestement, il propose une hypothèse qui complète heureusement celle de Maury.

i' Le cerf ou la biche pourrait bien être en plusieurs cas l'indication de l'époque où la chasse de cet animal est ouverte, comme

(i) Histoire abrégée de la vie de saint Hubert, priiue du sanrj de France, Paris, 1678, in-i3, p. 24.

(2) A, Maury. Cro\ances et Légendes, p. 2.59-260.

(3) R. P. Cahier, Caractéristiques des saints, p. 182.

laS LES SAI^TS SUCCESSEUHS DES DIEUX

on dit aujourd'hui. Je n'ii;noro pas, ajoule-l-il, que \a cenaison et l'hiver ne coïncident point du tout, mais il s'agit de la grande saison de chasse à la bètc fauve, laquelle s'arrange assez avec la saint Hubert (i). »

La saint Euslache tombe en effet le i'^'" novembre, la saint Hubert le 3 du même mois et la saint Baudelier le lo.

Les loups de saint Ignace : \u reste, le Père Cahier sait marcher seul et n'a pas besoin d'être guidé par ^laury. Il nous dit que saint Ignace de Loyola est honoré dans la vallée de Lanzo pour avoir défendu ce pays contre les loups. Ce miracle, selon lui, serait même certain « comme datant pour le moins de trois siècles (2) ». Il eût été impie en découronnant de cette gloire le fondateur de son ordre, il remarque toutefois que les loups dont on orne son image en Piémont (( pouvaient avoir été primitivement une allusion au blason des seigneurs de Loyola, dont l'écusson porte deux loups surveillant le contenu d'une chaudière comme qui dirait Lobos y olla, en façon d'armes parlantes ».

A propos de loup légendaire, je rappellerai encore une hypothèse du même savant.

Thème du loup auquel on arrache sa proie. — Selon quelquesuns, ccrit-il, saint Yat d'Avras expulsa un loup d'une chapelle abandonnée où cet animal avait pris son gîte ; selon d'autres;, il fit lâcher par cet animal vorace l'oie qu'il venait de dérober à de pauvres gens. Ailleurs, c'est un ours f[ue le saint chasse d'une vieille église d'Ai'ras ruinée par les Huns d'Attila. Ces dilîérentes formes de la légende prêteraient à croire qu'on ne s'accordait que sur le fond, et ce fond même ne liendrail-il pas à une représentation syndiolupie qui aura été plus lard interprétée dans ur^ pensée différente '■)

« On sait (jue saint Vat catéchisa Clovis au retour delà campagne qui se termina par sa grande victoire sur les Allemands. OrJ si le prince franc et les siens se montrèrent encore passableme

(1) R. P. Cahier, Les caracU'rislir/ues des Saints, p. l83.

(2) R. P. Cahier, Les caraclérisliques des Sainls, II, 532.

barbares après leur conversion, il est permis de croire que les anciens cbrctiens de la Gaule furent plus justes envers leurs conquérants que ne l'est maint historien d'aujourd'hui. Ils comprirent sans doute que, malgré bien des traits de ruse et de brutalité germaniques, l'envahisseur avait beaucoup gagné à devenir chrétien. Saint Vat ayant donc été l'instrument de cette transformation, si peu rapide qu'elle fût, les peuples lui en auront su gré à cause des faits de prépotence que cela leur épargnait. Le loup ravisseur s'était quelque peu apprivoisé, autant de pris sur l'ennemi ! et nous sommes aujourd'hui mal placés pour critiquer ce dont les souffre-douleur du v® siècle se trouvèrent trop heureux (i). »

D'autrefois, selon le même auteur, le loup des légendes n'est qu'une image du démon qui, par la suite, fut interprétée dans un sens trop littéral.

Enfant rapporté par un loup sur la prière d'un saint. — On représente saint Simpert, évêque d'Augsbourg, « faisant rendre à une iemme son enfant qu'avait emporté un loup. La pauvre mère, qui faisait profession d'une dévotion spéciale au saint évêque et avait plusieurs fois été en pèlerinage à son tombeau dans l'église de Saint Afre d'Augsbourg, ayant eu son enfant emporté par un loup, s'adressa dans sa douleur à l'intercession de Simpert. A quelques heures de là l'enfant fut rapporté sain et sauf par la bête, au lieu où elle s'en était saisie.

« Je ne saurais dire précisément quel saint a été figuré dans une sculpture ancienne qui se voit encore aujourd'hui à Saint-Thomas de Strasbourg, où elle est encastrée dans le mur extérieur. On y voit un saint évêque (ou abbé) faisant rapporter à une pauvre femme le mouton qui lui a été dérobé. Cela montre du moins que la légende avec le symbole qu'elle voilait peut-être n'était pas rare au Moyen Age (2). »

Même légende en effet dans les vies de saint Renan, évêque jen Bretagne, de saint Gudwal, abbé, puis évêque d'Aleth ? de

(l) R. P. Cahier, Les Caractéristiques des saints, II, 528.

■(a) R, P. Cahier, Les Caractéristiques des Saints, II, p. SaS-Sag.

l3o LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

saint Robert de Molèmc, fondateur de Citeaiix, de saint Torello de Poppi, du diocèse d' Arrezo (i).

Un traU de la légende de sainte Genevit've. — Le Père Cahier nous explique tort bien comment on fit de sainte Geneviève une gardeusc de moutons.

« Une ancienne estampe voulut faire entendre que la sainte avait rassuré les Parisiens contre la frayeur que répandait Attila et les avait enipccliés d'aller se livrer aux Huns en abandonnant la ville; sainte Geneviève priait Dieu sur les murailles de Paris transformé en une sorte de bercail qui entoure et protège des brebis. Au dehors, la fureur de l'invasion barbare est représentée par une bande de loups qui brûlent de forcer l'enceinte. Cette invention, pour être quelque peu recherchée, ne manquait pas d'une certaine poésie ; mais la bergère lileuse qu'on en a fait sortir n'est plus ni claire ni suffisamment svmbolique (2). »

Depuis le Père Cahier on ne s'effarouche plus de ces recherches qui faisaient gémir le cardinal Pitia. J'en donnerai pour preuve la savante étude que je vais résumer.

Les Vierges trouvées dans un buisson d'épines : En i884, on mit au bréviaire et au missel de Chàlons sur-Marne la fête de l'apparition de la Yicrge dans un buisson d'épines. L'abbé Missel, dans une étude spirituelle et décisive (o) pleinement approuvée par les Bollandistcs (4), a savamment exposé la genèse de ce miracle légendaire.

« Cette apparition, écrit-il, ne repose que sur des on-dit postérieurs de 5oo ans à l'époque où elle aurait eu lieu. Eh bien, j'estime que dans ces conditions l'honnêteté de l'historien, la sagesse des clirétiens doivent chercher ailleurs. Elles doivent chercher dans le monde, trop peu connu, hélas ! de la théologie et de la liturgie du Moyen Age. Elles y trouveront que l'origine de

(i) R. P. Cahier, Les Caractéristiques des Saints, p. 528-53i.

(3) R. P. Cahier, Les Caratérisliques des Saints, p 36 .

(3) E Misset, Une église de Viclorins en Champagne, Notre-Dame de l'Epine près Châlon:i-snr-Marne, La légende, l'histoire, le monument et le pclerinage, Paris,. 190a, gd in-go.

{'4) Analecta Bollondiana, igoS, t. \\I[, p. 48'i-485.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l3l

l'Epine ne se rattache pas à un miracle inutile et sans preuves mais à un symbole très simple, compris de tous aux \ii% xin'-' siècles : le ruhm ardens incomhiislus, le nibas qiiem viderai Moyses, ce qu'on nommait alors liturgiquement un buisson ardent, un espinéi ou simplement une épine (i). »

L'abbé Missel a cherché lui-même et établit :

(( I' Qu'au début du xiii^^siècleje curé de l'Epine Melctte était un chanoine régulier de Saint-Augustin réformé de Saint-Victor. f( 2° Que l'une des dévotions qu'il y maintint comme chanoine victorin était la dévotion à la perpétuelle virginité de Marie avant, pendant et après la naissance du Sauveur. Cette dévotion chez les Victorins s'exprimait iconographiquement par un buisson de Moïse, par un espinéi symbolique d'où émergeait la vierge ;

«3° Qu'en réalité le buisson de l'Epine fut considéré comme un buisson symbolique aux xin%xiv%xv°et xvi*" siècles et qu'il ne devint une Invention de la Vierge dans un buisson qu'à la suite dun contre sens commis par le curé de l'Epine, Samuel Ilauquin, vers 1624-1629 (2). »

L'image victorine est ainsi conçue : dans un espinéi qui flambe se trouve une vierge et son fils. Eu haut, un Agneau monte vers l'espinéi et semble conduire Moïse. En bas, Moïse git renversé par la lumière de l'espinéi et sous cette image on lit ces vers.

Agnus pandit ilcr : sub spina falgil imago Virginis huinana non opéra la manu.

Samuel Haiiquin, docteur en Sorbonne, traduisit :

L'agneau montre au berger de la vierge l'image Sous le feuillage épais d'un buisson épineux,

Ipuls fit inscrire sur l'image : Invention de Notre-Dame de l'épine près Ghùlons-sur-Marne(o).

(i) Misset, loc. cit., p. 20. '

(a) Misset, loc cil., p. 21.

(3) Misset, loc. cit., p. 48.

iSa LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

Le savant chanoine conclut ainsi :

« La légende vlctorine de l'Epine se retrouve non pas dans un endroit mais dans cent endroits en France. Les >y.-D. miraculeuses qui se réclament de cette légende sont en effet innombrables. Partout nous trouvons un agneau, nous trouvons un buisson, nous trouvons un berger qui, lui, trouve une statue de la Vierge. Cela fait vraiment trop d'inventions, trop de statues, trop de bergers, trop d'agneaux, trop de buissons. Cette multiplicité de légendes identiques' est précisément ce qui doit nous mettre en défiance, si nous avons un peu de sens critique, contre chaque légende en particulier... Je n'ai ni le temps ni le goût d'étudier chaque cas. Mais l'étude que je viens de faire, tout en se rapportant exclusivement à la plus célèbre de ces légendes, à celle de N.-D. de l'Epine, près Châlons-sur-Marne, éveillera,j'en suis sûr, la perspicacité de plus d'un érudit local et lui fera découvrir un symbole souvent victorin là où la naïveté ignorante des foules (ajoutons et du docteur en Sorbonne) voit une invention miraculeuse (i). »

Saint Mcrciirialis de Forll : Le cas de « San Mercuriale, vescovo di Forli nella legenda e nella storia » (2), a été étudié par M. Fr. Lanzoni.

« La plus ancienne légende est due à un amateur étranger, qui arrivé au tombeau de saint Mercurialis fut fâché de ne trouver aucun renseignement, ni écrit, ni oral, sur le personnage ; mais il y avait des images peintes sur les murs de la basilique : Ibi eius inquirentes actiones, nil ah illius accolis loci iialaimus indagare prœler qaasdam nimiwn teneras nctionutn illius depiclas imagines ; sed, ut rettulerunt, a multis temporum spatiis cmensis (ms. : pactismensis) illius acla prœsulis ablata Jaerunl ab eis. Dès lors le pèlerin se décide a tirer des peintures le récit des miracles du saint comme avait fait Prudence pour saint Cassien : Prudentius enim, uir erudilissiinus, dum ad mausoleuni vencrabilis Cassiani procumbebat,.., a uisis imaginihus — eius palefecit mariyriam.

(( Voilà donc une légende dont l'origine est avouée...

« M. Lanzoni croit que ces peintures n'avaient aucun rapport

(i) Mjsset, loc. cit., p. 94-95. Il

(a) Kivista shrico-crltica dtlle science 'leologiche, t. I, igoS, p. 126-139 et 463-5oi.

avec le saint. Exécutées peut-être au iv" ou au v" siècle, elles avaient pour sujet la mort d'Arius... » (i)

L'apparition de la Vierge à saint Antoine de Padoiie. — On connaît l'épisode (tout à fait moderne et sans aucune base documentaire même apocryphe) de la sainte Vierge apparaissant à Antoine pour le louer de sa dévotion à l'Assomption cl lui confirmer la vérité de son propre triomphe en corps et en àme (2).

« Qui sait, écrit M. de Kerval, si certains tableaux fantaisistenient synthétiques, par exemple la mosaïque du chœur des chanoines à Saint-Pierre de Rome, mosaïque cjui repi'ésen te, audessous de la sainte Vierge portée sur des nuages, saint Jean Chrysostome, saint François et saint Antoine, n'aurait pas inspiré cette narration si tardive (3) ? »

En l'absence de tout document littéraire l'hypothèse est en clîet vraisemblable. En tout cas, il est avéré aujourd'hui que les critiques catholiques ne répugnent point à ce genre d'ex- ]ilication des traits légendaires.

On ne sera donc pas étonné que nous essayons nousniême d'en proposer d'analogues.

Les martyrs caressés par les Jaiives du cirque. — Les lions que l'on peint aux pieds des martyrs symbolisent la force morale, le courage à subir les supplices (i) et le plus souvent indiquent tout simplement la mort dans l'amphithéâtre (ô). Ces sortes de représentations semblent bien être l'origine de ces légendes miraculeuses où l'on nous conte que les fauves venaient se coucher aux pieds des chrétiens condamnés à être

(i) Abbé Lejay, Ancienne Philologie chrétienne clans Revue d'Hlst. et de Lin. ReUrj.. 1906, p. 267-269. — Le R. P. Delahaye, croit que cette ingtnieuse explication pourrait bien être vraie ; mais qu'elle n'est point absolument démontrée. Analecla Bollandiana, 1906, p 300-201.

'2) L de Kerval- L'Evolation et le développement du merveilleux dans les léfjendes de saint Antoine de Padouc, Paris, 1906, in-8°, p. 2^4.

i3) L. de Kerval, loc cit., p 27^, note 4.

(4 1 Cahier. Caractéristiques des Sainis, II, 5 12. (5) Cahier, Caractéristiques des Saints, II, 5i3.

l34 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

dévorés. Cela pourrait bien être le cas de saint Ponlien (i). Les saints qui furent prote'ges contre le soleil par un aigle aux ailes éployées. — Comme l'empereur Marcitn était encore simple officier, il devint prisonnier de Cénéiir après la bataille qui livra l'Afrique romaine presque entière aux Vandales. Le roi barbare avant appris que, durant son ' sommeil, un aigle planait au-dessus de lui pour le tenir à l'ombre, lui fit rendre sa liberté. L'Eglise grecque honore à bon droit, dit le Père Cahier (2), ce saint monarque avec sainte Pulchérie qui le fit monter sur le trône. Mais les légendaires n'auraient-ils pas déduit ce trait miraculeux de quelque image, pierre gravée ou monnaie, 011 cet empereur apparaissait accompagné d'un aigle éplové.'*

Plus tard on retrouve le même trait dans la vie de saint Servais, évèque de Alaestricht, de saint Médard, évéque de Noyon, de saint Bertulf, abbé de Renty (3). Dans la vie de saint Basin, évêque de Trêves, la même chose arrive à son neveu Lut^vin et le saint pontife y voit un ordre de saint Denis qui désire un monastère en ce lieu (\).

Des Episodes où l'on retrouve une clef ou un anneau dans le ventre d'un poisson. — La légende de saint Arnulf de Metz (6 1^-6 16; racontait que le saint ayant jeté son anneau dans la Moselle (5), celui-ci fut retrouvé comme celui de Polycrate dans le ventre d'un poisson (6). Le Père Delehaye n'hésite pas à reconnaître la parenté des deux légendes (7). Il ne serait d'ailleurs pas impossible que ce trait de la vie de l'évêque messin ait été emprunté à l'Egypte par l'intermédiaire d'une légende copte : l'Histoire du roi Arménios (8).

(l) Hajioloj. italic , 1, p. ^2 et sq.

(a) R. P. Cahier, Caractéristiqaes des Saints, I, 24. •

(3 R. P. Cahier, Caractérisliqaes des Saints, I, 2^-25.

(ir A. SS.. .Vart., t. I, p. Sîg. >

(■)) Baillet. Les Vies des Saints, t. VIII, p. 507. /

(C) Hérodote. 1. III, ch. xl-xlii. i

(~ I H. Delehaye, Léijendes hagiographiques, p. 38.

(8) E. Amfeliaeau, Contes et Légendes de l'Egypte chrétienne, Paris, 1888,

LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX l35

Jean, fils J'Aiménios, roi de Tarse, avait, clans un moment d'ivresse, violenté sa sœur. Elle mit au monde un fils qui lut abandonné au courant d'un fleuve, comme jadis Moïse. Elevé par un pécheur, cet enfant devenu homme part à la recherche d'aventures glorieuses. Il rencontre une ville assiégée, il apprend qu'elle était gouvernée par une femme, prend le parti de celle-ci et met en fuite l'armée ennemie. La reine qui était sa mère ne le reconnut point et lui ofTrit sa main. Il accepta ; mais un jour, instruit du lien qui les imissait, fou de douleur, il s'enfuit. Puis il s'attache les pieds avec une chaîne à serrure et se fait transporter dans une île déserte après avoir jeté la clef dans la mer. Longtemps après, comme des envoyés du roi parcouraient les monastères pour trouver un digne successeur au patriarche défunt, ils s'arrè tent chez le pécheur qui avait transporté le nouvel Œdipe dans sa solitude. Ayant jeté ses filets pour leur offrir quelque nourriture, il retire un gros poisson dans le ventre duquel sa femme trouve et reconnaît la clef des chaînes du roi cénobite. Elle en parle à son mari qui lui répond que ce malheureux devait être devenu comme les bêtes sauvages. Les envoyés royaux qui avaient entendu ce dialogue, se firent conduire vers le solitaire, détachèrent ses chaînes et l'amenèrent au roi qui le fit consacrer patriarche.

Mais comment expliquer que le légendaire ait eu l'idée d'attribuer ce trait à saint Arnulf? Ne serait-ce pas la bague conservée dans le trésor de la cathédrale de Metz, et attribuée il Saint-Arnulf, qui en aurait été l'occasion.

« Cette bague, dit M. Babelon, a au chaton une intaillo qui paraît bien être des temps mérovingiens, le sujet dans tous les cas.en est chrétien. C'est une agate blonde sur laquelle est gra-

in-iG, p 165-189 et spéc, iSS-iSy. — Ce trait se retrouve dans la légende d'un saint Bennon, évèque de ^lelssen, dans la Misnie que l'on représente assez souvent tenant un gros poisson, de la tète duquel pend une clef. A. SS- Junii. m, i5o. Ce saint Bennon a pu être confondu avec un autre saint Bennon, êvè- •que de Metz gaâ-gio) mais ce dernier n'a pu inlluer sur saint Arnulf.

\ée une nasse où s'engage un poisson ; deux autres poissons, à droite et à gauche, se dirigeant du côté de l'instrument de pèche qui svmbolise l'Eglise chrétienne (i). Le travail est si grossier et les poissons sont dessinés avec tant d'inexpérience que certains auteurs ont prétendu v voir trois langoustes ou même trois pommes de pin (2) ».

\oiis pouvons donc admettre que cette bague remonte à l'époque de saint Arnoul. D'autre part, le miracle de la bague rapportée par le poisson ne se trouve pas dans les actes du saint, qui ne sont point postérieurs à 676 (3). Iln'apparait qu'avec le Livre des évêques de Metz (4) dont l'auteur, Paul Diacre, dirigea les écoles messines vers la fm du vm* siècle (il mourut en 800) et connut certainement toutes les pièces conservées dans le trésor de la cathédrale. >i'a-t-on point le droit de supposer, en conséquence, que ce fut cette bague symbolique qui induisit Paul Diacre à introduire dans la vie de saint Arnulf la légende fort connue alors d'une bague jetée a l'eau et retrouvée dans un ]ioisson '5) ?

(l) Ch. Abel dans les ^/émoires lus à la Sorbonne en i865, arch. p. 289 et i-uiv., 393-2^17 : Ed- Le Blant, Les inscriptions chrëliennes de la Gaule, t. I, p. 420-Î122 M. Deloche. A'/urfe sur les anneaux sigillaires, p. 8Ô-87.

(a) E. Babelon. Histoire de la gravure sur gemme en France, Paris, 1902. n-4% P- 7.

(3) E. Dony, L'auteur uni'jue des vies des saints Amat, Bomaric, Adelphe, Arnulf, Lic-go, 1888, in-S", p. 6.

(4) E. Dony, toc. cit., p. 20.

(o) M. Houtin a déjà noté que cette histoire « après avoir un peu serri

Les apparitions de Jés-iis dans la Sainte Hostie. — « Pour exprimer la présence réelle sous les espèces sacramentelles, écrit Grimouard de Saint-Laurent, l'art chrétien s'eslv olontiers servi d'une douce figure d'enfant représentée au sein de l'hostie. Et il en donne pour exemple une miniature du manuscrit de la bibliothèque nationale connu sous le nom iVEmblemata bihlica » (^i). Serait-ce téméraire de voir dans cette représentation la source des légendes eucharistiques qui représentent Jésus apparaissant dans l'Hostie pom- récompenser la foi de certains de ses serviteurs, tels saint Hugues, évèque de Lincoln, et le bienheureux A^ allen (2) ?

La sainte Ampoule. — La légende de la sainte Ampoule a été racontée pour la première fois par Hincmar, archevêque de Reims (806-S82), environ 4oo ans après l'événement (4i6)> Dans la vie qu'il nous a laissée de saint Rémi (3), il prétend qu'une colombe plus blanche que la neige, aurait apporté une ampoule d'huile sainte pour baptiser et sacrer Clovis. Après lui on retrouve la même légende dans Aimon, moine de l'Abbaye de Fleury-sur-Loire(/i), qui affame que la sainte Ampoule fut apportée par le Saint-Esprit lui-même sous forme de colombe et dans Flodoart (5) qui reproduit à peu de chose près les propres termes d'Hincmar. Pour conclure,

pour saint Arnulf. de Metz, fut fixée par des biographes en quête de gloire locale, à Cahors (saint Anihroise) et plus tard à Angers (saint René), ici au prolit d'un saint apocryphe, là au profit d'un saint problématique », Les origines de l'Eglise d'Angers et la légende de saint Benè, Laval, IQOi, p. 54, — On la retrouve encore dans la vie de saint Kenligern ; dans celle de saint Magloire et dans celle de saint Attilin. évèque de Zaraoran. Saint Augustin contait déjà ce trait de saint Florentin. De Civitate Dei, 1. X\II, ch. vut. — On 1& retrouve encore parmi les prodiges posthumes attribués à saint Antoine de Padoue. Li. de Kerval, L'évolution dn merveilledx dans les légendes de saint Antoine de Padoue, p. igoG, p. 364-2G5. C'est un thème de la littérature populaire : Cf. La belle Ostessina dans M. Monnier, Les contes populaires en Italie, Paris, 1S811, p. S/ig.

(l) Grimouard de Saint-Laurent, Manuel de l'Art chrétien, Paris,. 18781 gd in-8", p. 170.

(3) Cahier, Les Caractéristiques des Saints, I, 56.

(3) Chenii, H. Franc, t. I, p. 5a4.

(h) Uistoria,! I, ch. xvi.

(5j Hist. Ecries. Bhen.,\. 1, ch. xni.

■l38 L3S SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

ils prétendent avinr tiré celte liistoiie d'un ancien manus- -crit et de quelques épîtres qui sont demeurés introuvables.

Personne ne doute aujourd'hui que cette histoire ne soit •une invention d'Iïincmar au même titre que la huile que le 1 pape llormisdas aurait envoyée à saint Rémi du vivant de 'Clovis. Ce monarque mourut en elTetenoii et Hormisdas 1 ne fut élu au siège de Pierre qu'en 5i4.

Au reste, si quelqu'un conservait des doules en faveur de la sainte Ampoule, il leur faudra expliquer que saintAvit cjui a écrit à Clovis au sujet de son baptême n'en parle point ( i) Grégoire de Tours si amoureux de miracles a parlé longue ment du baptême de Clovis (2) et cependant il omet de parler de cette démarche du Saint-Esprit, rsicétius, évêque de Trêves, qui écrivit à Chlodovig au sujet du baptême de son grand-père, n'en a point connaissance (3).

Doit-on cependant rejeter absolument le témoignage d'Hincmar? Je laisse la paroleà l'abbé de Yertot, savant historien du xAiii® siècle.

J'avoue que si quelque chose pouvait me faire douter d'un miracle aussi éclatant que celui de la Sainte Ampoule et si honorable pour la nation et si plein de gloire et si prééminent pour

nos rois, ce serait moins l'argument négatif que l'histoire

même de Ilincmar où ce miracle est rapporté et dans laquelle on trouve plusieurs faits supposi'-s et la fahle jointe à tous moments avec la vérité. Ilincmar y entasse prodige sur prodige, en sorte qu'il semble l'avoir voulu emporter sur l'archevêque Turpln, le plus fabuleux et le plus détcrniiné de nos vieux romanciers...

Comme saint Rémi est le principal héros de son histoire, tout devient prodige en faveur de ce saint prélat. Fil Iota J'abula cœ- ■lum.

Est-il question de catéchiser Clovis, la nuit, veille de son ])ap-

(i) Duch. Episl.Avil ad Chlod.. l. I.

(2) Hisl. Franc, II, ch, xxxi.

<.3) Ffiist. Aie. adCItlodov., tl;iiis Chenil, t. I, [). 855,

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUV iSg

tènic, le ciel, dit nolic historien, lépaïul une lumière éclatante <iui fait de cette nuit le plus beau jour du monde.

Mais que dirons-nous de ce flacon merveilleux rempli d'un \in excellent, et dont Ilincmar prétend que saint Rémi lit présent à Clovis pour lui servir dans ses expéditions miraculeuses. Le vin dont cet admirable flacon était rempli, nouvel espèce de baromètre, baissait si le succès des armes ne devait pas répondre aux desseins du prince ; et, au contraire, ce flacon avait le rare privilège de ne jamais tarir quand le ciel approuvait ses projets, quoique Clovis, la famille royale et même toute son armée en but abondamment (i).

On peut dire que de pareils contes, tels que les rapporte Hincmar.sont Ijlen indignes du nom de miracles et de la gravité de l'histoire. Clovis était un assez grand roi et saint Rémi un assez grand saint pour n'avoir pas besoin de rehausser leur gloire par de semblables prestiges inconnus à tous les historiens de ce temps-là et si peu vraisemblables qu'aucun historien des siècles suivants n'a osé les adopter ni en léindre de pai-eils, si j'en excepte l'auteur du roman de îluon de Bordeaux qui donne au roi Oberon un hanap merveilleux qui se trouve toujours plein d'un vin admirable pour ceux qui étaient en état de grâce mais qui demeurait vide et sec quand on se présentait pour en boire étant en péché mortel.

Certainement rien ne serait plus capable de faire douter des miracles de la Sainte Ampoule que la mauvaise compagnie, s'il est permis de parler ainsi, que lui a donnée Hincmar et que les fables qu'il a jointes a un si grand événement qui, heureusement, est parvenu jusqu'à nous par le dépôt fidèle de la tradition (2).

Nous ne sommes pas obligés aux ménagements de l'al^bé de Yertot et nous pouvons conclure en toute assurance que la sainte Ampoule a été inventée par Ilincmar. Nous pouvons même essayer d'indiquer le document sur lequel Hincmar échafauda ce conte absurde et malhonnête.

(3) Duch, t. I, p. 02']. De rébus pregeslis reg. Franc.

(2) De Vertot, Dissertation au sujet de la sainte Ampoule conservée à Rheims pour le sacre de nos rois dans Mémoires de littérature tirez des registres de VAcad. des I et B. L. 1717, t. Il, p. 678-681.

LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX

« On oonscrvc au musée d'Amiens une Icuillc de diptyque en ivoire provenant du cabinet de M. Rigollot. Elle est divisée en trois compartiments. Le premier représente la résurrection qu'opéra saint Rémi d'une jeune fdle de Toulouse. Dans le second figure un miracle raconté par Hincmar. Saint Rémi allait baptiser un malade cjuand il s'aperçut qu'il n'avait pas de chrême ni d'huile de catéchumènes ; il ordonne alors de poser deux ampoules vides sur l'autel et se met en prières ; bientôt les deux vases furent miraculeusement remplis. Le baptême de Clovis reproduit ci-contre est le sujet du troisième compartiment (i). »

Le Saint-Esprit représenté par une colombe qui tient une ampoule dans son bec émerge du demi-cintre qui surplombe les fonts.

L'idée de l'imagier était d'un symbolisme non-seulement transparent mais qui s'expliquait parfaitement par la tradition iconographique antérieure. Sur un fragment de verre trouvé dans les Catacombes, la colombe, un rameau d'olivier au bec, descend près de la tète du néophyte tandis que l'eau s'échappe d'un vase suspendu dans un nuage (sj.

(l) Abbé Corblet, Uisl. dofjm. liUinj. et archéol. du sarremenl de Baptême, F'aris. 1882, II, :,-;o-:,-i.

(a) De Rossi, liullet., 1870, pi. i et Martigny, Dict. des Am. chrét. V- Baptême .

L'artislc n'a eu qu'à grouper ces deux symboles ; mais Ilincmar, adoptant peut-être une interprétation populaire matérialisa cette allégorie dans le conte de la sainte Arapoule (i ).

Les trois scènes de ce dyptique représentent toutes des scènes de la vie de saint Rémi telle qu'elle nous a été contée par Ilincmar, mais peuvent s'expliquer sans miracle, comme trois allégories baptismales. Il faut donc admettre que cette sculpture a inspiré le pieux inventeur ou qu'elle a été exécutée d'après son récit.

J. M. Rigollot, l'ancien possesseur de ce bijou ancien, auteur d'un bon livre sur l'Histoire des arts du dessin, sans vouloir fixer l'âge de ce petit monument, pensait qu'il remontait à une époque assez voisine du baptême de Clovis (2). L'abbé Corblet inclinait également à cette opinion, donnant pour raison que saint Rémi y est représenté sans mitre ni crosse ni pallium et qu'il est chaussé des caligae que portaient les soldats romains et l'armée de Clovis.

Je ne donne d'ailleurs cette hypothèse sur l'origine iconographique de la sainte Ampoule que pour une hypothèse ; laissant aux spécialistes le soin de dater définitivement ce curieux ivoire.

§11. — Des corps saints qui ont été « inventés » par suite d'une fausse interprétation des figures d'une ttiarra funéraire ou d'un sarconhasre

pierre funéraire ou d'un sarcophage

Sainte Madeleine en Provence. — « Au Moyen Age, écrit M. l'abbé Houtin, on concluait aisément d'un riche

(1) Ch. Lenormand, Questions d' Histoire, I\-IX, s. Paris, i854, IF, 3oi, ne veut pas le croire capable d'avoir tout inventé bien qu'il nous en trace un portrait qui fait songer aux pires bandits de la politique.

(2 - J.-M Rigollot, -Vo/ice sur une feuille du dyptique d'ivoire représentant le baptême de Clovis, Amiens, i83a, in-S" ; manque malheureusement à la Nationale.

l42 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

tombeau à crinsigncs reliques... Un sarcophage où l'on crevait discerner la scène du repas dans lequel cette sainte, identifiée à Marie de Béthanie, parfuma les pieds du Sauveur servit de base aux légendes provençales (i). »

Saint Jacques à Angers. — L'un des plus érudits Angevins du xvri'' siècle, Claude Ménard, fit imprimer en i6io un livre où il prouvait que le corps de l'apôtre Jacques le ^lajeur reposait dans un ancien tombeau de la crypte de l'Eglise collégiale de Saint-AIaurille d'Angers. La première de ses plus fortes preuves était qu'on voyait sur le tombeau la représentation de saint Jacques en équipage de pèlerin et qu'il était reproduit de même manière aux chaires du chœur et au pignon de l'église. « Les Espagnols, raconte P. Ilanaeard, prirent l'alarme comme si la chose en eut valu la ])eine et firent brûler le livre de Ménard à Compostelle. Les Français n'en firent que rire (2). » La trouvaille venait trop tard pour réussir (3) .

Sainte Marthe à Tarascon. — L'abbé Faillon, dans son zèle à défendre les légendes provençales si glorieuses pour sa patrie, crut reconnaître la tarasque sur le sarcophage dit de sainte Marthe {\). ^lais si l'on se reporte à la gravure qu'en a donnée Le Blant (5), il faut bien reconnaître que cette fabuleuse bête n'est tout bonnement que le coq de saint Pierre dans la scène du reniement (G).

Saint Eatrope à Vhjneron. — « On voyait dans l'église de Vigneron, au diocèse de Poitiers, à une époque que nous ne pouvons préciser, mais qui est probablement fort éloignée, on vovait, disons-nous, un tombeau sur lequel était couchée l'effigie du défunt. C'était un homme de guerre vêtu d'une tunique

(i) Loc. cit., [). 5-. Cf. L. Duchesne, Les Fistes Episcopaux, I, 3if) et Faillon, Monuments inédils. II, [). 435, '\!^5, 45i, /pa.

(2) P. Rangeard, Discours, p. viii-ix.

(3i A. Houtia, Les Origines de l'ê^)lisc d'Angers, Laval, 1901, gd in-S",. p. 56.

(4) Faillon, Monuments de l'Eglhe Sainte-Marthe, p. 3o.

(5) Le Blant, Les sarcoi'hajes cttrélicns de la Gaule, p. 00, pi. IX, 3. (G) Li. Duchesne, Les Fastes Episcopaux, I, 82 (i, note i.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l/|3

pHsséc descendant jusqu'aux genoux, portant à son côté une large épéc sur.pendue à un ceinturon, et, ù son bras gauche, un bouclier au milieu duqvicl se Aboyait une petite rosace h cinq branches. Ce monument qui gênait sans doute, fut enlevé et comme alors peut-être on réparait l'église, que la pierre tumulaire était longue et large, d'un grain à résister longtemps au rude contact des sabots i'errés des fidèles, on l'utilisa en la retournant ; la statue fut placée en dessous, au grand dommage de son nez et de ses pieds, puis on l'oublia. Mais \int le moment ou il fut nécessaire de remanier le dallage ; on leva donc la pierre pour la retailler. Qui fut étonné '* le maçon qui ne s'attendait guère à pareille découverte. Bientôt le bruit se répand que l'on a trouvé un saint en pavant l'église ; tout le monde v court ; la foule s'y porte et s'y presse ; on se consulte, et, après maintes hypothèses émises et rejelées, l'assemblée tombe unanimement d'accord que ce ne peut être que saint Eutrope. Pourquoi saint Eutrope?... c'est ce que nous ignorons. On eut beau leur dire que cette statue représentait l'effigie d'un guerrier, et que saint Eutrope était un évèque ; personne n'en voulut démordre. Mais le malheureux chevalier fut loin de gagner au change et il dut amèrement regretter la tranquillité dont il jouissait alors qu'il n'était qu'un simple pavé, car le zèle de ses fidèles et leur confiance illimitée dans ses vertus lui devinrent funestes. En elTet, y avait-il un malade dans la contrée, aussitôt ses parents s'empressaient de visiter saint Eutrope et de gratter avec un couteau la partie de la statue correspondant à celle où le patient éprouvait de la douleur, afin de lui faire prendre de cette poudre en infusion. Pour les enfants, c'était aux pieds qu'on s'adressait, et l'on mettait dans leurs bas et chaussures la poussière que l'on avait recueillie, persuadé que cela devait les faire marcher plus promptement. Nous avons calculé, dit un touriste qui écrivait en i835, que si l'état sanitaire du pays ne change, les paroissiens en auront pour une quarantaine d'années ; mais si les maladies deviennent fréquentes, si le choléra, par exemple, pénètre dans le pays, le pauvre chevalier sera certainement dévoré en huit ou dix ans.

« M. le Curé y a mis bon ordre, et pour faire cesser cet usage aussi superstitieux que ridicule, il a fait enlever la statue qui y donnait lieu (i). »

(i) BeaUChet-Filleau, Notes sur quelques pèlerinages dans le diocèse de Poitiers dans Mémoires lus à la Sorbonnc en i8(J3, p. 52 1-023.

Ce curé eut vraiment bien pu tolérer ce culte à titre d'exemple de canonisation populaire. Jamais, sans doute, le même pasteur n'eut osé enlever la statue de sainte Marguerite et il eut peut-être introduit un saint Expédit de bon rapport. Et pourtant qui voudrait mettre la main au feu pour attester que saint Expédit vit jamais le jour autrement qu'en peinture (i). Mais ne nous livrons pas à la médisance. On n'v verrait ajuste titre que de méchants propos d'archéologue frustré contre un curé qui fit cette fois bravement son devoir (2).

Ces exemples pourraient être multipliés. Ce serait, je crois, inutile. Il vaut mieux passer à une catégorie de créations plus intéressantes. Il ne s'agit plus de baptiser un squelette ou une tombe anonyme s ur la foi d'une image plus ou moins grossièrement sculptée, mais de saints entièrement pris de l'esprit inventif des exégètes hagiographes.

§ III. — Des saints personnages qui ont été inventés sur la foi de certaines images.

Sainte Liberata. — u Certains saints imaginaires doivent leur origine à quelque singularité iconographique, telle la célèbre sainte Liberata ou ^^ ilgeforlis que Ion représente comme une femme à barbe attachée à la croix et dont la légende fut inspirée par un de ces crucifix en tunique dont le Volto Santo de Lucques offre l'exemple le plus connu (3). »

(i) Cf. Les deux notes publiées par le Père Delehaye dans les Analecla Bollandiana, t. \XV (igo6j, p. (10-98 et p 232.

(a) Vers la tia de igoâ on avait fait courir le bruit que Pie X. avait donné ordre d'enlever des églises d'Italie les statues de saint Expédit. En réalité, il n'y a jamais songé. Voir Civilla Catlolica, 2 décembre ii)o5.

3) R. P. D.elehaye, Leg. hag., p. ia4. — Acta SS.. Jul., t. V. 60-70. — A. Lutolf. !iancl Kummerniss und die Kummernisse der Schweizer dans GeschichlS' freand, t. XIX, i8ti3, p. i8a-2o5. — G. Schnûrer, Die Kummernisbilder ait kopien des Vollo Santo von Lucca dans Jahresbericht der GOrres-Gesellschaft, 1901,

LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX 1^5

Sainte Couronne. — ^'est-ce pas d'une analogue inlcrprélatlon que sera sorlie sainte Couionne!' Aous la coiinaissons seulement ])ar les actes de saint Victor qui ne sont qu'un vulgaire plagiat. Son histoire tient d'ailleurs en quelques lignes. Le juge Sébastien faisait souffrir d'horribles tortures au glorieux saint ^ ictor. Sainte Couronne se trouvant parmi les témoins de son martyre le proclama publiquement bienheureux à cause de sa constance. Aussitôt elle vit descendre (lu ciel deux couronnes, l'une pour \ ictor, l'autre pour elle. Lorsqu'elle eut certifié le fait à ceux qui se trouvaient là, elle fut aussitôt démembrée par ordre du même juge (i).

Sainte Couronne ne serait-elle pas une victoire païenne donneuse de couronne et surmontée elle-même par une couronne comme cela se voyait aussi bien sur les sépultures païennes que sur les tombeaux chrétiens ? L'bypothèse n'est pas invraisemblable (2). La rencontre des noms de ces martyrs dans les mêmes actes \ ictor et Corona réunis habituellement dans l'expression classique Victoriœ Corona ou ]'ictoris Corona peuvent même faire supposer que l'interprète de l'image s'aida de quelques débris d'inscription. Le cas. nous le savons, ne serait pas unique.

Saint lUarius, sainte Marthe, saint Audifax et saint Abachuni. — Dans le Bréviaire et le Missel romain au 19 janvier, on fait mémoire de saint Marins ; de sainte Marthe, sa femme, de saint Audifax et de saint Abachum, ses enfants.

43-50 — Id Der Kultus des Volto Sanlo und der heiligen Wilgeforiis in Freiburg dans Freiburger Gesckichls blaetler, t. IX (1902), p. 74-lo5. — Cf. Analecta Bollandiana, t. XXII, p. /182, t. XXIII, p. 128. Voir encore E. Wuscher Buchi, Der Crucifîj:us im der Tunica manicata dans Romische Qunrlatschrift, t. XV looi, p. 2oi-2i5 consacré ù l'étude du Santo \ olto conservé à Emmerich.

(1) Abbô Petin, Dicl. Hagiog., I, 663 au i4 mai.

(2) La Passlo sanctorum Victoris et Coronœ a été publiée par M. Bouriant dans les Ânalecta Bollandiana, II, 29 1-99. M. Galtier et le P. Peeters admettent qu'elle dérive d'un original grec qui pourrait bien être le texte imprimé parmi les œuvres de Siméon Métaphraste. P. G., CXV, 207-268. Cf. Analecla Bollandiana, 190G, XXV, 342.

(( Ces maii\rs ont paru fort suspects aux plus clairvoyants (i). Baronius a cependant fait son possible pour en tirer quelque chose de vraisemblable. Voici la note qu'il a insérée dans son niartvrologe : « A Rome, via Cornélia, les saints martyrs Marius et Marthe, époux, et leurs fils Audlfax et Abachuni, nobles Perses, qui étaient venus à Rome pour prier du temps de l'empereur Claude. Après avoir enduré les coups, les chevalets, le feu, les crocs de fer, après les mains coupées, Marthe fut mise à mort in Xympha (2), les autres furent décapités et leurs corps brûlés (3). ))

Dans un manuscrit de la bibliothèque ^ alicane, on lit (/j) : (( Le même jour, il ordonna de les décapiter ; arrivés A ia Cornélia, à la treizième pierre milliaire, près des nymphes de Catabassus, Marins, Audifax et Abachum y furent décapités sous Arenarius, Marthe fut mise à mort in Nympha. Ordre fut donné de les brûler pour qu'ils n'eussent point de sépulture. Mais une dame, du nom de Félicité, enleva leurs corps et les enterra dans sa propriété ; après avoir -retiré Marthe du puits, elle la joignit aux autres corps le i^® jour avant les calendes de février. »

Montfaucon dans son Antiquité expliquée (5) nous donne un beau dessin de l'arc de triom])lic d'Orange sur lequel on voyait représenté, outre Marius le général romain qui battit à Vix-en-Provence les Ambrons et les Teutons, Marthe, la prophctesse syrienne qui avait vaticiné sa victoire, et Teulobochus, le roi Teuton qu'il avait eu Theureuse fortune de faire

(i) Baillet, Vies des Saints, t. I. p. uii, s'exprime ainsi : « Leurs actes que TîoHandus croit clignes de foi sont très suspects aux plus clairvoyants ; Doni Thierry-Ruinart n'a pas jugé à propos de les insérer dans son recueil mais aux circonstances près on ne croit pas que le fond de leur histoire soit aljsolument faux. »

(2 Le même lieu sera bientôt appelé ati nytnphas Calhabani ou Calabassi ; cf. P. Aringhi, lUma Subi., 1. II, ch. XVI, S 7 et 1. IV, cli. xx, S5 2 et 3.

(3) A. Pagi, O. F., Critica Annalium Baronii à l'an 268, n" 6 et 7, et à l'an 20(|, n" a, avait déjà signale l'incertitude de toutes les circonstances de ces ' actes.

(4) Bosio, Homa Subter, 1. II, cb. xiv, p. i(jr et Arringhi Roma Sub., 1. II, cil XVI, S 7.

(5) UAnliquilé expliquée, T. l\ , ii"e pari, p 170.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l/jy

prisonnier; Marllic est représentée sur la gauche du monument, les cheveux épars, dans la tenue et la pose qu'on prête ordinairement aux prophétesses. Chacun connaît ce qu'en a écrit Plutarque (i).

Joseph Pisa?us dans son Histoire d'Orange (iOSq) raconte à propos de l'arc de Marins que l'un des prisonniers qui était sur la face occidentale, où sont les trophées et les captifs, étant tomhé depuis déjà longtemps, la pierre qui était audessous et portait le nom de Teutohochus tomba à son tour quelques quarante ans avant qu'il écrivît son livre. Florus a d'ailleurs gardé le souvenir de cet illustre captif. « Le roi Teutohochus, écrit-il, dont on se saisit dans un bois tout proche, fut l'ornement principal du triomphe, tant sa haute iaille dominait ses propres trophées (2). »

c Mais à quoi tend cette digression sur l'arc de triomphe d'Orange et la victoire de Marins ? A montrer que dans l'histoire de Marlus et de ses exploits contre les Cimbres, ainsi que dans les moniiments en mémoire de cette guerre menée avec un tel succès, on a accoutumé de faire mention simultanément de Marlus, de Mai'the et de Teutohochus, tout comme dans les actes de nos saints on lit associés le nom de Marius, de Marthe et d'Abachum. Déjà sans que j'en dise plus long, continue Jablonski, on devine mon opinion concernant Abachum. Je soupçonne que, du mot Teut OBOCIILM, lu dans une inscription ■corrompue et mutilée qu'on aura trouvée quelque part, on aura fait le nom corrompu ABACIIUiVI, à cause de la similitude de ces syllabes avec le nom d'un prophète de l'Ancien Testament connu de tous (3). »

Cette hypothèse de Jahlonski est assez vraisemblable. On peut d'ailleurs la compléter dans une certaine mesure. Il existait, certes, d'autres monuments du triomphe de Marius, on en montrait encore deux à Rome, dont l'un d'eux repré-

(i) Les Hommes Illustres : Marius, XVIII, (2) L. III, ch. III.

,(3i Jablonski, Opuscula, t. III.

ï48 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

scntail encore le roi Teuton (i). On peut supposer que des chrétiens en découvrirent encore quelque autre avec des fragments dinscription sur la Via Cornélia ad Aymphas Cathabassi à laquelle Ihisloire rattachait des souvenirs relatifs à

^îarius le oénéral romain.

Le martvroloiic de Baionius écrit de nos martyrs : ils furent décapités et leurs corps furent hriilés. Le Codex ^aticanus dit seidement quil en avait été ordonné ainsi. Baillet qui ne croit pas à l'authenticité de ces actes en donne cependant cette autre version : « Ils furent éprouvés par divers supplices, après quoi l'on coupa la tête à Marins, à Au- . difaxet à Ahachmn et on noya Marthe dans une mare d'eau, à qui cet événement a fait donner le nom de Sancta Xympha dans la suite des temps (2). »

L'ordre de hrùler les os des martyrs est assez étrange ; d'ordinaire, les bourreaux ne refusaient point les cadavres des martyrs à leurs amis ou à leurs proches. En revanche, nous savons par Pline (3),Cicéron (^) et ^alère Maxime (5), que Cornélius Scylla, farouche ennemi de Marias, ne put souffrir que Marins jouit des privilèges sacrés de la sépulture Il fit déterrer ses ossements pour les jeter dans le fleuve voisin^ l'Anio.

Or, admettons la vérité de l'hypothèse de Jablonski, tout s'explique. Sur l'inscription fragmentaire que l'on retrouve ^ ia Cornélia, les noms de Marthe et de ^larius étaient conservés entiers et celui de Teut OBOCHLS était mutilé. Audifax pouvait être quelque qualilicatif défiguré et méconnaissable se rapportant à l'un de ces trois personnages. Marthe la Syrienne y était probablement qualifiée de Persane, de là l'origine perse de tous ces martyrs (G). Et, sans doute,

(i) MontfauCOn, Diario llalico, p. lo8, I0(j et 170. (a) Bail'et, La vie des Sainls, I, Si. (3) Phne, Ilist. Naiur., 1. Vil, cl., uv. {fit Ciceron. De LeifAus, II, cL. sxti. (5) Valère Maxime, I\, tli. u.

tjj M. Duiourcq (jui admet que Marius est un déguisement du nom persan

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l/|f)

r inscription lapidaire laissait cnlendre que les ossements de Aiarius avaient été brûlés et jetés ad \}mphas, c'est-à-dire dans l'Anio.

Sainte Eiiséhie. — Youlez-vous une antre histoire inventée par siiile d'une mauvaise interprétation ;*

« Une inscription actuellement au musée de ^larseille, mentionne une certaine Eusébie, abijessc de Saint-Quiricus. Hic requiescit in pace Eusehia religiosa inœjna ancilla Dei, etc., sans aucune indication qui puisse faire conclure à l'existence d'un culte rendu à cette vertueuse femme, Mais son corps avait été dépose dans un sarcophage plus ancien, orné de l'image du défunt pour lequel il avait été sculpté. C'était un buste d'homme imberbe, qui, par la suite des temps, fut endommagé et mutilé. C'en fut assez pour donner naissance à une légende. Sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et ses quarante compagnes se coupèrent le nez pour échapper à la brutalité des Sarrazins. « Quam tradifionem confirmât gencrosie ilke hcroïna^ effigies, dimidla facic et naso pr;eciso supra tumuluin posita eu m épigraphe », dit un bénédictin cité par M. Le Blant (i). »

Saijit Pastor. — L'étude comparative des actes des martyrs romain et des données topo-iconographiques que fournissent les monuments de la Ville éternelle pomrait encore fournir maints exemples.

Saint Pastor ne nous est connu que par les actes des saintes Potentienne et Praxède (2).

« La situation du tombeau de Potentienne placé près de celui de Praxède, autre martyre dont riiistoirc était inconnue, l'emplacement de l'église pudentienne au \'icus Patricm sur le ^ iminal.non loin de l'église de Salnte-Praxède sur l'Esquilin, eurent pour conséquence l'association des deux saintes.

Maris, croit cependant que celte légende est calquée sur celle d'Abdon et Scnen. Les Gesla martvnim romains, p. 2.^(j. Cette dernière hypothèse complète heureusement celle d'une inscription mal interprétée.

(i) liucnplion* chrêliennes de la Gaule, n» 545, et du même Calaloçjae des monuments chréUens da musée de Marseille, Paris, 189't, p. 42 et 69 Pour la bibliographie relative à cette inscription, cf. D. Cabrol, Dict. d'Arch. Y» Ama, col. iSai et i333, notes.

(a) Codex Valicqnus, Ô!i0~, p. 8î.

l5o LES SAINTS SUCCESSEURS DKS DIEUX

Ainsi iorniL-e, la léi^endc a subi une niodillcalion nouvelle dans une petite chapelle annexée à la basiliqvie et détruite en lôaô. On V voyait sur une mosaïque un personnage assis, nimbé, prêchant la divine parole aux brebis qui l'écoutcnt ; en étudiant le dessin qui nous l'a conservée, on se convainc sans peine que ce personnage n'est autre que le Bon Pasteur ; hvpothèse que conlirme la haute antiquité de la construction. Lorsque les idées chrétiennes se furent modifiées et que le culte du Bon Pasteur eut disparu, le nom resta à l'oratoire où peut-être il était inscrit : la valeur en fut transformée et }e Bon Pasleur devint saint Pastor (i) ».

Je me souviens d'avoir visité dans une excursion en Bourgogne une église placée sous le patronage d'un saint Sauveur '^Saint-Sauveur, Côte-d'or) (2 qae l'on considérait conime-l un saint fait de notre commune étoffe, et qui n'était autre en réalité que le Sauveur Jésus. La statue du soi-disant saint, sur le socle de laquelle on lisait en effet Saint Sauveur, représentait, à n'en pas douter, le Sauveur du monde tenant en sa main le globe terrestre surmonté d'une croix.

Ce n'est pas ici le lieu de parler longuement de la puissance créatrice des images. Il ne s'agissait pour nous que de- 1 montrer de quelle façon pariois les hagiograplies les a^ aient lait témoigner en faveur des saints et des martvrs.

Qu'il s'agisse d'inscriptions, qu'il s'agisse d'images ornant les églises ou les sarcophages chrétiens, il est certain qu'on les. 1 a souvent interprétées sans critique, voire sans honnêteté 3,. Ces conclusions sont affligeantes sans doute mais il s'agit ici 1 de science et non d'apologétique.

(1) L. Dufourcq, Etude sur les fjesla martyrum Romains, Paris, igoo, in-S»^ p. 129-180.

(2) J'ai égalemenl renconlrc la même chose en Bresse. i3) Mgr Faloci-Pulignnni annonçait récemment dans le Giornale cTIlalia qu'i

avait découvcrl à Gubbio une fresque de la fin du xiv^ sit'cle qui aurait représenté la translation de la sainte maison de Lorelte. C'était la ruine de la thèse critique. Etait ce manque de critique ou précipitation ]... Quoiqu'il en soit le Giornale dlnlia du 3o novembre 1906 nous apprenait sous la signature dvtti D"" Lapponi que ladite fresque représente Saint-François conduit à la Portion-»! cule par les anges.

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