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CHAPITRE III

Troisième source de documents.

Les temps et le mobilier lituvfjiqiies.

Une inscription mal lue, une image mal iuterprélée ne furent pas les seuls mauvais témoignages sur lesquels s'édilièrent les légendes saintes. Tout ce qui recevait un caractère sacré par suite de son usage liturgique ou sa participation ù quelque cérémonie religieuse était susceptible de fournir des documents aux hagiographes ou tout au moins capable de les inciter à écrire.

§ I. — Des formules et des fêtes liturgiques et des personnifications qui en résultent.

Chants et Prières. — La tendance à personnifier les prières ou les chants liturgiques résulte des formules mêmes qu'on leur applique. On parle de la sainte prière, des prières qui vont à Dieu, de la prière qui monte au ciel, des chants qui supplient et des hymnes qui glorifient le Très-Haut. N'est-ce pas les traiter comme des personnes ?

Manéros et Linos : Hérodote rapporte que la mort prématurée de MavEpwr, fils unique du premier roi d'Egypte, au-

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rait été l'occasion des lamenlations solennelles qui portaient son nom (i). Brugsch a établi que le mot Maneros était forme des paroles d'un refrain funèbre consacré à Osiris. Le fils du roi dont parle Hérodote n'est qu'une personnification subséquente.

En Grèce, lecbant de deuil et la légende de Linos sont nés de quelques mots mal compris des lamentations de Tammouz (2).

Les Lites : Le vieil Homère parlait ainsi des Lites ou Prières : « Celui qui respecte les prières et les écoute en reçoit de grands secours ; elles l'écoutent à leur tour dans ses besoins, portent ses vœux au pied du trône de Jupiter ; mais celui qui les refuse et qui les rejette éprouve à son tour leur redoutable courroux ; elles prient leur père d'ordonner à l'Injure de punir ce cœur barbare et intraitable et de venger le refus qu'elles en ont re(:u (3 . »

Alléluia et sainte Patenotre : Dans le christianisme même, certaines cérémonies populaires sont très significatives. A Toul, à ^ erdun, l'on a longtemps pratiqué l'enterrement de V Alléluia dans le temps anté-pascal (4). J'ai ouï conter dans ma jeunesse des miracles de sainte Patenotre.

Fctes et Commémorations. — Pour les simples, une fête ou plutôt des rites, des chants, des cérémonies ne peuvent s'adresser qu'à une ou plusieurs personnes. Encore ne doiventelles pas être trop nombreuses. Ils ne conçoivent point les fêtes commémorant autre chose qu'une mort, une naissance, un baptême ou un martyr.

(i) Hérodote, II. 79.

(a) 7/l'a(ie,X^ m, 56t-vï-2. Maury, Relifj.de la GnVi-, III, 22c. Decharme,

Mythologie de la Grèce Antique, p. 38o, voit ilans Liaos une personnitication Je la végétation mais ceci n'est qu'un aspect emprunté au Dieu ïammouz.

(3) Homère, Iliade, IX, IiqG.

(4, F. Cabrol, Dict. d'Arch. et de Lit. \o Alléluia, col. iai5. « Uojficium elaadendi et sepeliendi Alléluia renferme des puérilités que Moroni condamnait déjà sévèrement et avec raison. » Cf. |Lebeuf|, Particularités sur le mol Alléluia tirés de deux manuscrits, l'un de Toul, l'autre de Sens, dans \'ariétês historiques physiques et littéraires, Paris, 1752, t. III, p. 157-173.

La Toiissainl et la Sainte Trinité : [■'our eux, il s'agit toujours de lèler quelqu'un ; aussi hien la Toussaint est-elle une sainte qui guc'rit de la toux (i) ; et la sainte Trinité une autre sainte apparentée à la sainte mère de Dieu (2).

Les Saints jours : Chez les Slaxes orthodoxes, sainte Srieda {saint mercredi), sainte Petka (saint vendredi), sainte Nediela (saint dimanche), remplacent chrétiennement les dixinilés païennes auxquelles ces jours étaient consacrés (3). Dans le catholicisme, nous avons le même mythe. La rehgiosité du vendredi a engendré en Italie une sainte spéciale, Santa Venei'a (4), qni hit d'ailleurs très souvent substituée à\énus (5).

Les Saints Temps : Le carême, l'épiphanie et la Pentecôte ont donné naissance à de xéritahles personnages mipieux, mi-païens.

Sinte Greef, sainte Tiphaigne et les saintes Rousalia : A Chàlons-sur-Marne, on représente le convoi de Carême prenant, ce survivant des saturnales antiques ;^6). En Belgique, son

(i) La Mothe le Vayei; Hexamer, p. i43, et Collin de Plancy,

Dict. des Belirjiies, III, 2^6.

laj M. Militchevich raconle, dans sa description du royaume de Serbie, une curieuse anecdote : Une église des environs de Nich, est appelée par les paysans la sainte mère de Dieu Rousalia. Un voyageur faisait remarquer à un paysan que la mère de Dieu ne s'appelait pas Rousalia. Alors, répliqua le paysan, ce sera la Sainte Trinité Rousalia.

(3j L. Léger, Etude de mylholo'jie slave. Les divinités inférieures, Paris, 1898, p. lij et suiv. Ues traditions roumaines parlent de sainte Jeudi, sainte samedi et de sainte Dimanche. Cf. S.H. Marion. L'Ornithologie populaire roumaine, l883, t, I. — Il n'est pas rare que les temps soient personnifiés par le peuple. C'est le cas des mois. Cf. Revue des traditions populaires, II, 53 ; III, i3.

1,4' H.Hubert, Compte rendu de l'ouvrage de G. Pitre, Curiositu di usi, popolare dans Année sociologique, VI, 302.

(5) « .\ujourd'liui encore, en Italie, près de chaque source, se trouve une chapelle dédiée à une sainte, qui, suivant le pays, porte les noms de Venera, Venerea, Vénérina. L'étvmologie est claire ; ces chapelles sont d'anciens temples païens et la sainte Venera n'est autre chose que la \ énus païenne. » Schuîzenberger, Conférence sur lesoujre : Bévue des cours scientijiques, 5° année, p. 276. S'il faut en croire Marc Monnier, Venera porterait encore parfois le nom de sainte Vénus et le peuple la ferait naître un vendredi : Les Contes populaires en Italie, Paris, 1880, p. 20G.

(6) Clément, Histoire des fêtes civiles et religieuses de la Flandre, .\.vesnes, i8.'i5, in-8", p. Ai8-4uj.

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(■ontrc-tvpe, le coiulc do ^ii-Carème csl devenu, pour les enfants^ Sinte-Grccf. On célèbre son tiiomplie le i8 mars. Ce personnage légendaire, mi-chrétien, mi-païen, y paraît en personne, accompagné de son épouse et de ses serviteurs (i). Le D'' Coremans veut y voir une substitution au Thor Scandinave (a).

L'Epi])lianic fui personnifiée en France vers le xvi*" siècle, sous le nom de sainte Tiphaigne ou sainte ïhéophanie, mère des trois rois mages (3).

Bcffania ou Befana la toscane, qui vient visiter les enfants la veille des Rois, se confond encore dans l'esprit du peuple avec cette fête même (4).

Chez les Russes, les Roussalka qui se rattachent au culte des eaux, par suite d'une étymologie populaire {ruslo ruisseau) ont été engendrées par la Pentecùtc ou Pâques des Roses. L'étymologie de ce mot vient en effet du mot byzantin, latin, rosaria, rosalia, pasca rosata, pascha rosarum. La fête des Rousalia désigne donc une fête chrélienne mais qui primitivement avait un caractère païen, et les Roussalka, sortes de nymphes des eaux ou de démons femelles maudites par l'Eglise, ont été remplacées dans le peuple par les Rousalia, sortes de saintes dont on ne sait pas grand chose mais qu'il vénère infiniment ^5;.

(1) Reinsberg-DÛringsfeld, Traditions et Uf/endes de la Belgique^ I, 174-175.

En Bretagne nous avons la fée Mi-carcnje qui (■lait censée galoper à cheval vers io milieu du saint temps d'abstinence, distribuant force bonbons aux enfants,, voire même aux jjrandes personnes, pour leuriaire supporter le joug des poissonniers Cf.: Abbe Guiilotin de Cor.-on.r/euj- usages des Pays de château-, briant. Nantes, lyoj, gd. in-8", p. lo. Cet auteur se rappelle encore avoir vu promener la haquence de cette dame à laquelle les petits enfants offraient de légères bottes de foin, loc. cit., p 7.

(2) AunCe de l'ancienne Belgique, Brux.,i844, in-8°, p. 17.

(3) Rabelais, Œuvres, liv. III, ch. xxyui, édil. Waland, in-i'j, p. 289. L Mothe le Vayer, Hexameron, p. i.'io. Ducange, Glossarium ; verbo : Theo—\ phania.

(4) Du Chesnel, Dicl. des Superstitions, Migne, iSjG, in-4° au mot Befana p. II 3.

(5) L. L.eger, La Mythologie Slave, Paris, icoi, in 8% p. 177 178.

LES SAINTS SUCCESSEUUS DES DIELK I JO

Fêles Copies : Lorsque les Copies instiliièrenl une fètc desqiialre animaux: et des vingt-quatre vieillards (i) en souvenir des visions apocalyptiques, ne rendaient-ils pas possible une vie de tous ces personnages sacrés (2).

Sainte Anaslasie : M. E. Burnouf, parlant de la fête de Noël, écrit : « V la messe de l'aurore où l'oilice raconte la légende des bergers, extraite de saint Luc, on l'ait mémoire de sainte Anastasie, d'elle seule, pourquoi? ]N'est-ce point parce que son nom signifie le lever du soleil (4). » Si l'auteur veut insinuer indirectement que sainte Anastasie ne pourrait bien être qu'une sorte de personnification de la résurrection du Sauveur, on ne saurait le suivie sans autres preuves.

Au dire des Actes (3), les Gentils qui entendirent saint Paul prirent Résurrection (Ava3-::«5;3) pour une divinité, saint Jean Chrysostome nous en rend témoignage. « D'autres disaient : il lait l'effet d'un prêcheur de démons étrangers parce qu'il prêchait Jésus et Résurrection. En effet, ils prenaient Résurrection pour une déesse, accoutumé qu'ils étaient à adorer aussi des divinités femelles (6). » Des chrétiens encore tout imbus de paganisme ne purent-ils pas se comporter comme des adorateurs des idoles et commettre la même confusion. L'histoire des premiers sanctuaires de la sainte (i) permet de le supposer :

« Après le martvre, la renommée s'en répandit au loin et notamment à Sirmium, où une noble chrétienne. Apollonia.eut le désir de posséder les restes du coips qu'avaient épargnés les flammes. Cette dame s'adressa à la femme du président Florus

(1) Amelineau, La Beligion des Anciens Coptes, p. 53.

(2) Je ne sache pas d'ailleurs qu'elle ait été écrite.

(3) E. Burnouf, Le Vase sacré, Paris, 1896, in-S», p. I33. (i) Actes, XVII, iS.

(5'j Saint Jean Chrysostome, .YAA7/7° Discours sur les Actes des Apôtres.

(G) La valeur de ses actes est des plus minces. Ils n'ont guère d'autorité, dit Baillet, Les Vies des saints, t. II, p. XL.

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et, par son crédit et à l'aide de beaucoup d'or, elle obtint la réalisation de son désir. Ayant enfin entre les mains les cendres et les ossements de sainte Anastasie, la pieuse matrone les entoura de parfums, les enveloppa dans des étolTes précieuses, prépara dans ses jardins un riclie sépulcre de marbre et les y déposa. Les chrétiens édifièrent un temple au-dessus de cette sépulture et Y célébraient l'anniversaire du martyre, de sorte que Sirmium eut pour ainsi dire les prém-ices du culte, comme le constate le martvrologe de saint Jérôme. Cette première église anastasienne était encore debout du temps de ïliéodose le Jeune. Lorsque les Huns, mêlés à d'autres barbares (/i4i), envahirent rillvi'ie orientale, Sirmium fut en très grande partie ruinée et les fidèles, pour mettre à l'abri les précieuses reliques, les portèrent à Constantinople.

(( Placées d'abord dans un lieu inconnu, elles en furent tirées en Zjôo sous Léon l^"" et le patriarche Gennadius, par un prêtre nommé Marcien (i), et, vers le même temps, transférées dans le célèbre temple Anaslasia. Ce temple qui existait avant Grégoire de Nazianze et qu'on trouve nommé dans ses discours, mérita alors doublement son nom, à cause de la Résurrection, en l'honneur de laquelle on l'avait élevé et en l'honneur de sainte Anastasie dont il recevait les restes au x'^ siècle.

« Sainte Anastasie fut primitivement l'église des Novatiens qui en comptèrent jusqu'à sept à Constantinople. Après sa destruction par les Ariens et la mort de Constance, les Novatiens obtinrent de Julien la permission de la reconstruire dans le même emplacement et ils lui donnèrent ce nom d'Anaslasie qui finit par en être tout à fait titulaire.

« Constantin Porphyrogénète dit positivement qu'elle était dédiée à la Résurrection du Sauveur et à la sainte martyre Anas- ■tasic. 11 parle des ossements qu'on y apporta et du toit de pierre qui remplaç^a l'ancienne char[)enle de bois (2). »

Si nous ne tenons pas compte du sanctuaire de Sirmium dont nous ne savons rien de sûr, nous i)ouvons remarquer

(i) Théod. Le Lecteur, 1, p. a. Tillemont, V. p. 027. Socrate, 1, a, C. 38. Paspaty, lieuses <le Conslanlinople, p. 2/1G.

(a) Ch. Rohault de Fleury, Les saints de la Messe el leurs monuments, tome II, Paris, i8yi, p. 1GG-167.

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que l'Eglise de Constanliiioplc portail le nom d' \naslasie So ans avant qu'on a translV'iàl les reliques de la sainte (i . A Rome, l'église Sainte-Anastasie, qu'on prétend avoir été célèbre dès le IV* siècle (2), est également une ancienne église de la résurrection du Sauveur. On peut, je pense, en croire le P. Grisar et Dom Cabrol (3).

Cette association du culte de sainte Anastasie à celui de la Résurrection du Sauveur est tl'autant plus frappante que la sainte linit par accaparer à elle seule un titre qui d'abord ne fut pas le sien mais celui de la Résurrection du Sauveur.

Cela suffirait-il à nous faire admettre que sainte Anastasie, ou autrement dit sainte Résurrection, n'est qu'une personnification de l'ancien titre ? Cela permet du moins d'\ incliner.

On trouve le nom de notre sainte dès le v" siècle dans le canon de la messe (4). Sa fête, marquée au 20 décembre dans le plus ancien martyrologe, concorde avec celle de la naissance du Christ qui est vme résurrection annuelle (5). M'est-ce pas à cette date que le soleil recommence à croître? L'idée de résurrection domine tout l'office de Noël et « il semble, dit Baillet, que la seconde messe de cette grande fête ait été c[uelquefois toute de sainte Anastasie ; au moins voiton que son oraison était mise la première, et que la Contestation ou Préface de la messe était sur son sujet (6) ». Chose plus frappante encore, on en faisait mémoire le jour de l'Epiphanie (7), ce qui paraît inexplicable si ce ne fut pas là

(1,1 Baillet, Les l'ies des saints, XII, 6i5.

(2) Baillet, Les ^-^les des saints, XII, 6l6.

(3) Dom Cabrol, -Les origines lilurgicjues, p. 1S7.

(4. Mçr L. Duchesne. dans Mélanges d'Archèol. et d'Hisl., iSS-j, p. 4o5.

(à Cette coïncidence des deux fêtes avait d'ailleurs été soigneusement soulignée par les légendaires. « On ne s'était pas fait faute de raconter que la sainte avait assisté à la naissance du Christ, et d'une martyre du temps de Dioclétien l'imagination populaire avait fait, sauf respect, la sage-femme de la vierge. > Analecta BoUandiana, igo6, t. XXV, p 36o. N'était-ce point là une allusion au symbolisme de la sainte? N'est-il pas naturel que Résurrection ou Renaissance soît accoucheuse ?

(6) Baillet, Les Vies des saints, XII, 61O.

{-,) Baillet, loc. cit.

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tout d'abord une mémoire de celte résurrection du Christ qui est sa naissance en ce jour i).

Bien qu'il faille se défier de ces sortes d'hypothèses, n'estil pas probable que sainte Anastasie n'est qu'une personnification de r Vnastasis ou Résurrection du Christ?

§ II. — Des objets rituels transformés en reliques et provoquant la création de légendes saintes.

Tout le mobilier rituel des anciens Egyptiens fut transformé en un cénacle de divinités. Le verrou du naos (sanctuaire) ("2) était un dieu, l'encensoir (3), la résine (4), le parfum de la résine (5), le fard et les huiles pour les onctions saintes (6) étaient autant de divinités. Le collier (7), le voile et la couronne (8) avaient été divinisés. On rendait un culte à la déesse Bandelette (blanche) (9) et à la déesse Tait (10 qui n'était autre que la bandelette verte qui servait à emmailloter la statue du dieu.

Tout ce qui touchait au dieu était divin ot l'offrande ellemême était un dieu (i i). Cette tendance fut universelle. Adonis avait reçu le nom de Gin^ras du nom de la flûte phénicienne qui servait aux lamentations des Adonies et celui d\A bobas en Pamphylie, qui était également le nom de la flûte en ce pays 12 . C'était pour cet instrument une étape sur le chemin de la divinisation.

Les objets rituels ont souvent été considérés par le peuple

(i) A Jérusalem, le culte de sainte Anastasie est associé au jour des Rameaux et par suite à la résurrection pascale. D. Cabrol, Les origiaei lilurfti'jnes, Paris. 1906, p. 180.

2) A. Moret, Le rite du culte divin journalier en Eijyple, Varis, 1902, in-8", p ';3. — f3i /oc. cit.. p. 16. — (4) loc. cit., p. 79. et 116 — (h) loc. cit., p. j iiti-120. — (0) loc. cit., p. 198-200. — (7) loc. cit., p. 2ii. — (8) loc. cil., p. 338. — (9) loc. cit., p. 180-185. — (10) loc. cit., 189.

(nj A. Moret, /oc. cit., p. io5 et 222. •

(12) Vellay, Le culte et les fêles d^ Adonis Thammouz. Paris, 1901, gd.in-S", )| ;p. 22,

;ommc de véritables personnages. Les Grecs dans les fêtes les Bouplionies qui avaient lieu le i4 Skirophorion (juin, ntcntaient un procès à la hache du sacrifice ( i ,. Promélice qui donna le feu aux hommes n'est rien autre chose [u'une personnification du pramantha indou, c'est-à-dire de 'instrument de bois au moyen duquel on obtenait le feu l'une façon rituelle.

Le voyage des Cloches : 11 n'y a point de pays catholique lans notre Occident où l'on ne conte aux: petits enfants que es Cloches, ces chrétiennes (ne sont-elles point baptisées ? l'en vont à Rome, rendre visite au Pape, pendant le temps où ailes ne sonnent plus. Qui n'a pas rencontré de déUcieux bambins les ayant vues revenir rij?

Santic Arrod et San Ta pc da : Deux saints bretons, Santic Arrod et San Tu pe du. ne sont que des personnifications chrétiennes de la roue divinatoire (3).

« Anciennement 11 existait dans plusieurs chapelles ou églises de Basse-Bretagne des roues garnies de clochettes et appcndues à la voûte ou contre un pillicr assez haut. Les pèlerins les faisaient tourner au moyen d'une corde qui en descendait à portée Je la main. A chaque fois ils payaient deux sous pour un saint placé à côté et qu'on appelait santic arrod, (< le saint de la roue ». C'est ainsi du moins que la chose se pratiquait en la chapelle de Confort, en Berhet, canton de la Roche Derrien.

(i) Court de Gébelin, Hlsloire du Calendrier, p. l\hl.

(a) Reinsberg-Duringsfeld, Traditions de la Belgique, I, 2^2. Sur ce thème on peut lire un très intéressant conte breton intitulé : Les Pâques de Loull-Vraz dans A. Le Braz, Contes de la Brame et da Soleil. Paris, 1906, in-u, p. 2i3-26-. Le sacristain sonneur LouUVraz, à cheval sur l'une de ses i'loches,a fait ce périlleux vovage

(3) Sur la représentation des roues de fortune dans les églises voir : Mâle. L'an religieux du xiii^ siècle en France, Paris, l8f)8, ia-lx°. p 117-121, et Mgr Barbier de Montaut, Traité d'Iconographie chrctienne, I, 27.

Sur l'origine des roues rituelles, cf ; Goblet d'Alviella, Un curieu.r problème de transmission symbolique une élude sur les roues liturgiques de l'ancienne Egypte daua Bulletin de l'Acad. Royale de Belgique, 3* série, t. 36, n° 2. Du même. Moulins à prières, Roues magiques et circnmambulations. Etudes de folk-

re européen, \ira\elles, in-S". Extrait de la Revue de l'Université de Bruxelles.

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J'ignore dons quoi but on consultait loraclc. car c'en était un. Quelques personnes m'ont afllrmé que les jeunes filles et jeunes garçons le taisaient pour savoir s'ils se marieraient dans l'année. Mais les gens mariés et les vieillards ? pour savoir s'ils réussiraient dans telle ou telle entreprise, s'ils seraient heureux ou malheureux... Je crois que le vrai Sens de la superstition s'était perdu avec le temps.

« Dans ma jeunesse, des pavsans bretons m'ont affirmé avoir vu ailleurs un triangle inscrit dans la roue, et à chaque angle était un enfant, un jeune homme et un vieillard, avec ces mots inscrits sous leurs pieds : me a vezo (je serai) pour l'enfant, /«e a zo (je suis) pour le jeune homme et me a zo bel {j'ai été) pour le vieillard. On imprimait une secousse à la roue au moyen de la i corde qui en pendait et le présage était plus ou moins heureux, selon que la figiue qui représentait l'âge du consultant se trouvait plus ou moins près du sommet de la roue quand elle s'arrêtait.

<• Enfin dans la commune de Saint-Tliégonnec (je crois), arrondissement de Morlaix. il existe un singulier saint nommé Saint Tu pé du (saint d'un côté ou de l'autre) qui a aussi sa roue (2).

(( C'est une petite chapelle au pays de Léon. Une fois l'an, les crovants (fatalistes chrétiens) s'y rendent en pèlerinage, atin d'obtenir par l'entremise du saint Tu pé du le dénouement fatal de toute affaire nouée, la délivrance d'une maladie ou d'une vache pleine, ou, tout au moins, cjuelques signes de l'avenir tel que c'est écrit là-haut. Puisque cela doit être, autant vaut cjue cela soit tout de suite a d'un coté ou de l'autre ». Tu pé du, l'oracle, fonctionne pendant la grand'messe ; l'officiant fait faire pour chacun un tour à la roulotte de la chance, grand cercle en bois, fixé à la voûte et manœuvré par jne longue corde, que saint Tu pé du tient lui-même dans sa main de granit. La roue garnie de clochettes tourne en carillonnant : son point d'arrêt présage l'arrêt du destin d'un côté ou de l'autre. Et chacun s'en va comme il est venu, quitte à revenir l'an prochain... Tu pé du finit fatalement par avoir son effet ([). »

(i) Gaidoz, Elude de mythologie gauloise, Paris, 188G, p. SS-Sg ; voir aussi j). m. l'indication d'autres roues analogues dans d'autres chapelles bretonnes, et pyrénéennes.

(2; Tristan Corbière. Les Amours Jaunes, p. ai 3.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l6l

Saint Alinanack : Le martyrologe lui-même fut transformé en saint, sous le nom de Sanctum Almanachum. Quelque moine ignorant s'imagina que c'était un grand saint et l'invoqua sous ce nom. Des légendaires lui firent une histoire que nous retrouvons aujourd'hui dans différents recueils, le i"' janvier, au nom de saint Almaque (i). Cette histoire est d'ailleius par elle-même des})lus significatives. Il est déjà remarquable que ce saint Alinanach ait été martyrisé le i*" janvier. Les circonstances de son martyre ne sont guère moins instructives. \enu d'Orient à Rome et s'étant trouvé au spectacle des gladiateurs, il s'écria devant tout le peuple assemblé : « C'est aujourd'hui l'octave du Seigneur, quitte/ ces superstitions, retirez-vous des sacrifices impurs qui se font aux idoles ». Ces paroles qui devaient être adressées, en ce jour des saturnales, aux premiers chrétiens pour les détourner de continuer des offrandes idolâtres, alors qu'ils avaient reçu le baptême du Christ, furent tout naturellement mises dans la bouche de saint Almanach. On s'étonne de voir un savant homme comme Baillet chercher l'origine du nom de ce saint Almaque (a), surtout après avoir ainsi apprécié la valeur de son histoire :

« Si l'on a composé les actes de son martyre, «7s sont ou perdus ou cachés. Ce qui nous est resté de sa connaissance nous vient de Théodoret. Ce fait est le premier des traits historiques de la vie des Saints que l'on trouve insérés dans les martyrologes ; personne ne s'en était avisé avant le vénérable Bède. Encore a-t-on sujet de douter, si ce qui regarde saint Almaque, et ce qu il y a de faits historiques dans ce martyrologe ne sont pas des additions de Florus ou de quelque copiste postérieur (^3). »

(i) Dulaurens le connaît sous le nom de saint Almanach. Bien que cet auteur ait peu d'autorité, il est, dans la circonstance, le témoignage d'une tradition, VArretin moderne, réimp. de i884, t. II, p. io5.

(2) Baillet, Vies des Saints, I, 36 et 07.

(3) Baillet, Vies des Saints, I, isv.

iGa LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

Ne fallait-il [las un portiei- de ranncc pour remplacer Janus ?

Les Peignes liliirr/iqucs : 11 n'est pas rare de rencontrer des instrumenls du culte transformés en reliques. Je n'en citerai que quelques exemples. L'usage des peignes liturgiques s'est maintenu dans l'Eglise orthodo^xe grecque, depuis le xv" siècle il a disparu dans l'Eglise romaine. Comme les sacrificateurs grecs (i), les ministres du culte chrétien antique officiaient tète nue et devaient avoir les cheveux et la harhe propres. De là l'origine des peignes ecclésiastiques (2). Ceux qui furent conservés dans les trésors des églises ne tardèrent pas à être attribués au plus illustre personnage qui s'en était servi ou qui avait pu s'en servir.

Le peigne liturgique de Sens attribué à saint Loup oflre cette particuhrité qu'il est orné de l'arbre sacré chaldéen entre deux lions aflrontés (3). Il se pourrait qu'il soit d'origine païenne.

Le peigne dit de sainte Hildegarde est antique aussi bien parle style que par le choix des sujets qu'on y voit sculptés : d'un côté, trois guerriers armés, de l'autre une course de deux cpadriges (4)-

Reliques liturgiques diverses : Si l'on examinait les aubes de saint Lucien i 5 1 et de saint Dominique d'Osma (6), l'autel des apôtres à la Santa Casa (7), celui de saint Friand (8). les calices de saint Denis, de saint Donat et de saint Goul-

(i) Maury, Reli^jions delà Grèce antique, II, p. 4i4-iiifl.

(a) G. Durand, Rationale divinum officiorum, 1. IV, c. m. — Ducange, Gloss. latin, \° Pecten. — Martigny, Dicl. des antiq. clirél., v° Feignes. — Kraus, Rmlencyd. d. Christl. AUherlh, \° Kamm.

(3) Goblet d'Alviella, Le Peigne liturgique de saint Loup dans Bulletin de l'Acad. Itoy. de Belgique, 1900. Classe des Lettres, n"' g et 10.

{k) G. Lafaye, Pecten dans Daremberg et Saglio, t. IV, p. 364-

(5) Apôtre do Beauvais. On y garde l'aube et les sandales du saint, Dict. des Reliques, II, i33.

(6) Se conservait au couvent des Jacobins de Marseille, Z)('7. des Reliques, \\\t\ aso.

(7) Voir Les ouvrages pieux sur Notre-Dame de Lorotte, ^8) Ribadeneira au 2 août.

vent (i), la chasuble de saint Régnobert (•>), les cioriros de sainte Geneviève (3), la crosse de saint Pierre (.^i), l'élolo de saint Jérôme (5) et tant d'autres relTques analogues, on risquerait, je pense, d'en trouver bon nombre d'apocryphes et quelques-unes sans doute doivent leur canonisation à leur emploi liturgique et à leur séjour dans quelque église ou sur quelque autel consacré au saint.

Sainte- Pointe : On ne saurait douter en tous cas que maints objets ayant servi au culte devinrent à leur tour l'objet d'un culte. De là à les prendre pour témoins de l'existence de quelque saint ou de quelqu'une de ses actions : voyage, miracle, etc., il n'y avait qu'un pas. u Certains saints, disait déjà La Mothe Le Vayer, sont nés de la coutume de qualifier les reliques de saintes. A Carbon Blanc, distant d'une lieue et demie de Bordeaux, l'on chôme la fête de sainte Pointe, prise d'une épine de la couronne de \otre- Seigneur que les simples gens du lieu disent estre une fille de la Pentecôte, parce que cette feste de sainte Pointe arrive le lendemain de la même Pentecôte (6). »

Saint-Fort : Saint Fort serait un saint martyr, qui, institué évècpie par saint Martial, aurait été le premier pasteur de Bordeaux. La critique la plus bienveillante nous apprend qu'on ne possède aucun document sur sa vie ni même

(l) On montrait à l'abbaye de Saint-Denis, près Paris, le bâton épiscopal et les barettes Ju même saint. — Une curieuse histoire nous a été contée au sujet du calice de saint Donat d'Arrezo par Saint Grégoire, Dial., liv. I, chap. viii. — Celui de saint Goulvent serait dû à l'industrie du saint qui convertit dans ce but uue motte de terre en or. Albert, Vies des Saints de Bretagne, le"" juillet.

(a) Elle ébiit conservée à Baveux dans un petit coffret d'ivoire de figure antique avec une serrure d'argent.

(Jn voyait sur cette serrure une inscription arabe, dont voici le sens :

Quelque honneur que nous rendions à Dieu, nous ne pouvons l'honorer autant qu'il le mérite. » C'est une devise mahomélane. I)ict. des Reliijues, Il(, 6.

(3) Nous avons vu au chapitre précédent ce qu'il faut penser du cierge de sainte Geneviève.

(h Se gardait à Paris dans l'Eglise Saint-Etienne des Grés.

(5) Dans l'église de Sainte Marie Majeure. — A-t-il jamais porté l'étole ?

(6) Hexameron Rustique, Vl° journée, voir les curieuses histoires de Sainte Souris et de saint Canivet dans H. Estienne, Apologie, II, p. 376-279.

l64 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

sur son existence. Toutefois, son culte fut très populaire clans plusieurs paroisses du diocèse de Bordeaux. La crypte de saint Seurin, dans la métropole provinciale, garde son tombeau, l'église supérieure, sa chasse. Autrefois, les fonctionnaires publics juraient sur les reliques de saint Fort que « bien et loyalement ils se porteraient en leur office et exercice d'icelui ». Montesquieu a vu plusieurs fois pratiquer cette cérémonie, et Montaigne, en sa qualité de maire de Bordeaux, a prêté serment sur le bras de saint Fort.

Ce saint, encore invoqué aujourd'hui pour fortifier les enfants, aurait perdu son nom véritable et pris par la suite le nom de Fort pour signifier le a martyr premier, le martyr par excellence de la contrée (i) ». Cette version de Broc dej Segange est tout à fait invraisemblable. Cet excellent légen-.' daire ne veut pas que ce saint soit un mythe ; mais un autre»^ légendaire tout dévoué au dit saint nous révèle innocemment sa véritable origine.

Dans une transaction de i332, on parle du serment prêté sur \e fori ou sur la verge de saint Seurin de Bordeaux, &% un peu plus bas sur la verge et le fort de saint Seurin. Ce serment est l'origine de celui que prêtait l'immortel auteur des Essais. C'était jadis la coutume, pour les hommes de guerre, de jurer sur le fort ou la fierté des saints, pour se disculper de désertion, en affirmant par serment n'avoir pas entendu l'appel aux armes (2). Bouen conserve encore quelque chose de la cérémonie séculaire de la fierté ou chasse de saint Bomain.

L'illustre évêque de Bordeaux, pontife et martyr, n'est qu'une personnification de la châsse de saint Seurin (feretrum, fierté, forte) qui se produisit grâce à l'oubli du sens

(1) Broc de Segange, Les saints Patrons, I, 373.

(2) Mgr Cirot de la Ville, Les origines chrétiennes de Bordeaux, Histoire et description de l'Eglise de Saint-Seurin, Bordeaux, 1867, ia-^'>, p. iCS-iG^. Cet ouvrage superbe parfaitement illustré contient d'ailleurs une truculente mono- i graphie du culte de saint Fort, p. lag à i84.

LES SAINTS SUCGESSEUUS DES DIEUX lG5

'primitif du mot forte, et c'est ainsi que l'un des tombeaux anonymes qui avoisinent celui de saint Seurin fut déclaré contenir les reliques de saint Fort.

Dans les processions et autres cérémonies périodiques qui rappelaient les mystères, tant païens que chrétiens, et tenaient autant du spectacle profane que de la religion, on portait des objets symboliques qui, dans la suite des temps, provoquèrent bien des méprises.

Reliques de la passion : Un savant ecclésiastique m'a assuré que le saint escalier (sauta scala) que l'on vénère à ) Rome n'est qu'une antique pièce de mobilier liturgicothéâtral. Il servait jadis aux représentations de la Passion. Nombre des reliques du Christ, de la Yierge et des Apôtres pourraient bien avoir une semblable origine.

Le suaire de Besançon, de l'aveu de tous, n'est qu'un vulgaire accessoire des fêtes de Pâques, fait avec un poncis ou moule (i). L'usage où l'on était de le rafraîchir prouve bien qu'il dut également servir à une ostension liturgique avant d'être transformé en relique.

On conserve à Bénévent le linge avec lequel Jésus-Christ lava les pieds des apôtres. « Ce fragment est en soie, ce qui rend son origine très suspecte. Le fond est blanc : à deux raies noires succède une raie rouge, puis vient un large dessin en or. Il est bien probable que cette étoffe est byzantine {•.i) » et, ajouterai-je, servit d'accessoire dans les cérémonies du jeudi saint.

Le saint âne de Vérone : Chacun connaît l'histoire du culte qui fut rendu à l'àne qui porta le Sauveur, \oici ce qu'en écrivait Misson le i6 décembre 1687 :

(i) F. de Mely, Le Saint Suaire de Turin est-il authentique? Paris, 1904, in-S", p /il. J'incline à attribuer une origine analogue au rameau que Jésus liortait à Pâques fleuries et qui fut longtemps conservé à Saint-Salvador, en Espagne. Calvin, Traité des Reliques, édit. Revillod, p. 20.

(2) Mgr X. Barbier de Montault, Le Trésor de la Cathédrale de Bénévent, Arras, 1879, in-8, p. 10

l66 LES SAINTS SUCCESSliURS DES DIEUX

« Un maicliand fiançais qui demeure à ^ érone depuis plusieurs années (M. ^lontel) m'a tantôt parlé d'une procession qu'il a souvent vue et dont j'ai envie de vous faire la relation, en peu de mots, avant de finir ma lettre. On croit à Vérone qu'après que Jésus-Christ eut fait son entiée à Jérusalem il donna la clef des champs à l'ànesse ou à Tànon qui lui avait servi de monture, voulant que cet animal passât le reste de ses jours en liberté.

(( On ajoute même que l'âne, las d'avoir longtemps rôdé par la Palestine, s'avisa de visiter les pays étrangers et d'entreprendre un voyage par mer. Il n'eut pas besoin de vaisseau ; les vagues s'étant aplanies, le liquide élément s'endurcit comme du cristal. Ayant visité en passant les îles de Chypre, de Rhodes, de Candie, de Malte et de Sicile, il s'avança tout le long du golfe de A enise et s'arrêta quelques jours dans le lieu où cette fameuse \ille a depuis été bâtie. Mais l'air lui avant paru malsain et le pâturage mauvais, dans ces îles salées et marécageuses, Martin continua son voyage et remonta à pied la rivière de l'Adige. Il vint à Vérone et choisit ce lieu-là pour son dernier séjour. Après avoir vécu plusieurs années en âne de bien et d'honneur, il alla enfin de vie à trépas... Tous les honneurs imaginables avant été rendus au benoît défunt, les dévots de ^ érone en conservèrent soigneusement les reliques, les mirent dans le ventre d'un âne artificiel qui fut fait exprès, où on les garde encore aujourd'hui, -à la grande joie et édification des bonnes âmes. Cette sainte statue est conservée dans l'église de Notre-Dame des Orgues et quatre des plus gros moines du couvent, pontificalement hatillés, la portent solennellement en procession deux ou trois fois l'année (i ). »

(n Voyage d'Jlalie, par Maximilieu Misson, Amsterdam, i8i3, 4 vol. in 12, t. I, p l84. — A cette lettre dans la cinquième édition ii'j^'A) que nous citons, on a ajouté en note : « On assure à Vérone que l'Adige s'étant débordé il y a environ deux cents ans, et ayant renversé plusieurs églises, il entraîna avec lui une statue de bois de Nôtre-Seigneur monté sur un âne ; que celte statue fut repêchée à Vérone et mise dans un coin du couvent de la Madona degli organi degli Olivctani, où jamais personne ne s'est avisé de Aiire procession ni de lui rendre aucun culte. »

Celte noie n'est pas de Misson, qui élait mort en 1720, et a sans; doute été dictée par un motif apologétique ou intéressé (peut-être le libraire voulut-il amsi atténuer le côté scandaleux de cette histoire;. Elle est d'ailleurs contredite par le témoignage formel de de Brosses, jiremier président au parlement de Dijon. Il écrit le 30 juillet 1789 : « à Santa Maria in Organo, ^e n'ai pu voir l'jnc qui porta Notre-Seigncur à Jérusalem et dont Misson rapporte l'iiistoirei

Cil. Bataillard qui a longuement recherché les origines de ce culte étrange n'en a trouvé aucun témoignage antérieur à celui de Misson. Il croit, malgré Voltaire, cjui prétendait le l'aire remonter au moins au \i\° siècle (i), qu'il a commencé heaucoup plus tard.

« Les statues d'ânes n'étaient pas rares dans nos églises de France au Moyen Age. Il y a lieu de croire qu'elles n'étaient pas inconnues dans la Haute-Italie, puisque l'une d'elles aurait été apportée à Vérone par un débordement de IWdige vers le milieu du xvi*^ siècle. Celte statue repêchée et portée à Notre-Dame des Orgues aura donné lieu à des bruits superstitieux que les moines auront laissé s'accréditer (2). »

L'explication de M. Bataillard me semble quelque peu compliquée. Pas n'était besoin de ce naufragé. Dans les fameuses fêtes de l'Ane qui avaient lieu sous différents noms à l'approche de l'Epiphanie, cet animal figurait dans le cortège. Parfois, ^Tl son mauvais caractère, il n'y figurait qu'en sculpture. C'est d'un simulacre de ce genre que sera né le culte de la Sainte Anesse. Misson ne nous dit-il pas en effet qu'on le portait en procession ?

Les dernières nouvelles du saint âne datent du i4 novembre 1866. On écrivit ce jour-là de A^éroneau Journal des

les Moines me dirent que depuis plusieurs années, pour ménager les esprits faibles, on ne le montrait plus, ni ne le portait plus en procession comme autrefois, mais qu'on le tenait sous clef dans une armoire. » Lettres familières édites d'Italie, Paris, i858, t- I, p. i4i. Voltaire confirme également ce témoignage : « .le ne l'ai pas vu, écrit-il, mais les voyageurs qui l'ont vu, il y a quarante ou cinquante ans, s'accordent à dire que ces reliques étaient renfermées dans un âne artificiel fait exprès, qu'il était sous la garde de quarante moines du couvent de Notre-Dame des Orgues, à Vérone, et qu'on le portait en procession deux fois l'an. » Questions sur l'Encyclopédie, 1760, et Dict. Philos. ^° Ane.

(1) Essai sur les mœurs des nations, t. XVI, ch. lu, p. 807, de l'édit. Lequien, 1821, Boniface VIII (lagi-iSoS) aurait jalousé les merveilleuses reliques.

(2) Ch. Bataillard, L'âne glorifié. Voie réhabilitée, Paris, 1878, in-12, p. 179-180. — Dom Leclercq qui parle de la sainte ànesse note brièvement : « Elle se relira à Vérone... on y rendait au xvii' siècle un culte à ses os », dans D. Cabrol, D.A.C. et L. Vo Ane, col. 2o6'i. En réalité ce culte se prolongea beaucoup plus tard.

lG8 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

Débats qui inséra celle Icllic en son numéro du 22 novembre :

(( C'est un signe des temps amèrement déploré par les feuilles cléricales d'Italie. Vérone a jeté les hauts cris lorsque les Autrichiens ont fait mine d'emporter les objets d'art et les archives du palais des doges et ^ érone laissa partir, sans paraître même y prendre garde, sa plus ancienne, sa plus merveilleuse relique, son saint âne. Les capucins de A ienne acquièrent aujourd'hui un trésor : l'âne de Vérone vient d'émigrer dans leur couvent. »

Les serpents des Rogations : Le serpent promené aux jours des Rogations, pendant tout le Moyen Age, fut généralement regardé comme la représentation d'un serpent réel, à l'existence duquel on ne craignait pas d'assigner une date certaine.

Le dragon tué par saint Victor et conservé en l'abbaye de Marseille (i) pourrait bien n'être qu'une relique des Rogations ; de même le Serpent de Moïse qui fut longtemps conservé à Saint-Ambroise de Milan (2).

« Chaque paroisse ayant son dragon, l'histoire du monstre varie encore plus que ses formes : l'imagination et la crédulité lui attribuaient des œuvres surnaturelles. De l'effroi on passa même au respect et plus loin encore. Le Dragon de Poitiers ^3) était pieusement surnommé la bonne sainte Vermine, on le priait avec ferveur ; on s'empressait d'y faire toucher des chapelets soit que, monument adoptif, il fût resté ce qu'il avait été jadis, une idole ; soit cju'il le fût devenu peu à peu, au milieu d'une population superstitieuse (l\). »

On peut mainlcnanl, croyons-nous, clore celte longue

(i) Ruffi, Hisl. de Marseille, II, 243. — Salverte. Des Sciences Occultes, 1.329.

(2) Mémoires de la Soc. des Antirjuaires de France, WWl, 188. On pourrait en rapprocher également le bélier d'Abraham conservé à Anchin, loc. cit.

(.'>) Mém. delà Soc. des Antifj. de France, t. I, p. /|64. Mém. de l'Acad. Celi(jue, t. V, p. :,f^-:,:).

(4) E. Salverte, Des dragons et des serpents monstrueux qui fjfjurenl dans u.i fjrand nombre de récits fabuleux ou hislori(juei,dans son Vivre : Des Sciences Occultes. Paris, iSag, t. II, p. 3io-3u.

revue des documents apocryphes fournis aux hagiographes par les inscriptions des tombeaux et des églises, les images, fies sarcophages et des sanctuaires et les symboles liturj^iques. Il serait temps d'examiner la façon dont on a raconté les Actes, ou écrit la vie des saints sur lesquels on n'était renseigné que par des indications de ce genre.

Toutefois, avant de procéder à cet examen, nous pouvons nous demander si les reliques furent souvent la base des légendes hagiographiques.

Tout ce que nous avons dit au sujet des tombeaux et des 3pitaphes le prouverait déjà suflisamment. On serait tout à iait édifié si nous pouvions esquisser même brièvement ''histoire des reliques. Nous n'en rappellerons que quelques traits.

L influence des Reliques : Avec les invasions des Normands, reliques et corps saints, passionaires et légendiers liment prendre la fuite pour échapper à la dévastation.

« Au retour de ces pérégrinations, écrit le timide cardinal Piira, qui durèrent souvent plus de soixante ans, les clercs et les iioines durent rendre aux peuples une légende avec le corps d'un Hilnt patron. Il fallut s'en tenir quelquefois aux meilleures mémoires des pèlerins, aux souvenirs des vieillards. Ces pèlerins

étaient croisés avec d'autres fugitifs, ces vieillards avaient été brités par d'autres fiertés de patrons. II en résulta des légendes uixles, où les noms, les lieux, les époques se confondaient dans la fourré inextricable (i). »

C'est alors, disent les Bénédictins de l'Histoire liltéraire ju'on eut un nouveau motif de travailler aux vies des saints.

es anciennes légendes étant perdues ou péries dans la destruc- !on ou l'incendie des églises et des monastères, on se trouva lans l'obligation de les renouveler ; car on ne pouvait s'accoutuner à honorer les saints et à conserver leurs reliques sans avoir

lelque chose de leur histoire ou cpil passât pour leur histoire. 1 est à remarquer qu'il s'agissait le plus souvent de saints,

(l) Elude sur la collection des Actes des Saints, Paris, i85o, in-S°, LXXXVI. e Père de Smedt développe la même idée : Introduclio generalis ad Historiatn> '^lesiasticam crilice Iractandam, Gand, 1876, in-S", p. 117 et ss.

irO LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

•morts depuis des siècles, et de reliques venues de fort loin. Sur quoi l'on n'avait presque que des traditions orales. De là on préjuge sans peine que ceux qui travaillèrent à ces légendes, se trouvant privés de tous les secours nécessaires, n'ont pu réussir à nous donner des histoires exactes et certaines (i). »

« Les écrivains mis en grande hâte à l'œuvre étaient les derniers disciples des rhéteurs carlovingiens ; ils avaient dû bru:5quer la clôture du triviuin et du quadrivliim à travers champs. 11 leur restait un idéal de belles-lettres mal agencées, où les défauts du maitrc passaient de préférence aux règles (2). n

Ces hagiographes du x^ et du xi'' siècle dont parlent ainsi les Bénédictins et le cardinal Pitra ne concevaient point l'histoire comme un récit exact et certain. Tout ce qui se racontait encore, tout ce qui avait été écrit avant eux, c'était l'histoire (3).

La plupart des légendes du x" et du xi® siècle sont rythmées ou tout au moins en prose rimée que l'on accommodait, ce semble, aux chants et aux récitatifs du chœur. Ainsi trop souvent, au dire des Bénédictins, les rédacteurs d'actes se sont cru permis d'y mêler des mensonges ; ce qu'Iiériger, abbé de Laubes, cjui s'en plaint, exprime en ces termes fort expressifs, yjro pietale men/Z/v*. L' ne seule chose importait, louer et chanter les héros dont on possédait les reliques.

Après avoir lu quelque livre sur la querelle des Iconoclastes (/j) on se demande ce qui pouvait bien rester à By— zance des anticpies reliques extraites de Palestine et d'Egypt avant le viii" siècle. Cependant les Croisades ramenèrent d( Constanlinople de formidables convois de restes sacres, dont'

(1) Hisl. lin., t. VI, p. 60-61.

(2) Pitra, loc. cit., p. 87.

(3) Petit de Jullevïlls, Histoire de la lanrjue et de la littérature français^ Paris, 1896, in 8", l. I, ch. 1, Poésie narrative religieuse, § II, Poésie bibliqui Vies des Saints, p. 19 à 48. « Le Moyen Age n'a jamais dislingiié l'histoire de I légende », p. 19. « Un récit jugé utile au.t unies seiubluit toujours véridique »„ p. 21.

(4/ R. P. MaimbOUrg, Histoire de l'hérésie des Iconoclastes, Paris, l675^'{| in-12, voir Tédit de Constantin Go[)ronyme, t. I, ]>. 197-198, les deslructionaJ de Michel Lacanodragon, t. I, p. 34o 343, voir aussi, L. Bréhier, La querell»\ ■des imarjes, Paris, 1904, in-12, p. 44. — TheophanCS, I'. C GVIII, p. 885

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX l'y!

beaucoup, disait-on, remontaient à cette époque lamentable. Parmi les dépouilles religieuses (i) qui furent rapportées en Occident, bon nombre de reliques incertaines de saints inconnus durent être munies de légendes nouvelles. Clercs et' moines fabriquèrent à l'envi des pièces fausses cliargées de les aullientiquer (2), puis, après avoir regarni les sanctuaires qui avaient été dévastés parla guerre, renouvelèrent les actes, les passionaires et les légendiers (3).

Après les croisades les pèlerinages ne cessèrent de provoquer de semblables phénomènes. Que n'a-t-on pas rapporté de Terre Sainte et quelles invraisemblances eussent pu faire reculer un moine en défaut de légendes. Au reste, Constantinople et la Palestine ne sont que de minimes pourvoyeurs si 1 on songe aux tombereaux d'ossements qui sortirent de Rome et d'Egypte, et aux légendes étranges qui les accompagnèrent. « Ah Dieu, quelles vies ! quelles libelles ! vies dignes de trouver place dans l'index des livres défendus, puisqu'elles ne sont remplies que de faussetés inventées et de vaines conjectures » (4). Ces paroles attristées du grand Mabillon peuvent s'appliquer à une infinité de vies de saints.

Les reliques ne venaient pas toujours de l'étranger, elles n'en étaient pas plus authentiques. Qu'elles sortissent de quelque tombeau enfoui dans une vigne ou bordant le chemin ; du vieux mobilier abandonné des églises ou de tout autre source suspecte, elles suscitaient des cultes et bientôt des légendes. Si nombre de saints nous ont laissé des reliques, ^

(i) Comte Riant. Des dépouilles relifjieuses enlevées à Conslanlinoplc au iii« siècle el des documents historiques nés de leur transport en Occident, dans Mém. ^ delà Soc. des Antiq. de France, t\^ série, t. V, 1875, p. i à 2ii.

la) Comte Riant, Loc. cit., p. 92. Voir aussi A. Luchaire. Le culte des Reliques dans Bévue de Paris, juillet-août 1900, p, 197. « Aus yeux de nos porcs c'était un acte pieux nullement répréhcnsible ».

(3, Comte Riant, Loc. cit., p. ii5-ii6 et p. 126. « Dans certains cas le besoin de raviver des pèlerinages tombés en désuétude, soit naturellement, soit à la suite des malheurs de la guerre a donné naissance à des livres populaires écrits spécialement pour les (idèles invités à retrouver le chemin d'un sanctuaire abandonné », p. 12 5.

(4) Dissertation sur le culte des saints inconnus, Paris, 1705, in-12 p. 73-75.

il est encore plus vrai que nombre de pseudo-reliqnes ont fait naître slnonj|des saints, du moins des légendes (i). Cette floraison inquiétante et superbe, qui le plus souvent s'élevait du sol des tombes, ne contenait guère plus de réalité que les fantômes que l'on y avait vus errer sans bruit, à la brume.

(i) L'un des derniers exemples étudiés est fort instructif : J. ZeiUôr, Saint Domnius de Salone, dans Revue d'Hist. et de Lille': relig. t. XI, Paris igoG, p. 39()-/i07.

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