CHAPITRE IV
Quatrième source de documents.
Les fables et paraboles dans la rie des saints. — Les doublets hagiographiques .
L'esprit clérical auquel nous devons les légendes pieuses ne s'est jamais soucié de critique ni d'exactitude historique (i) ; ses préoccupations étaient tout autres. Sur la couverture des passionnaires, des homiliaires, des légendiers, des sommes des prédicateurs où se côtoyaient sermons et panégvriques, on eût pu écrire cette devise : « Edif.er c'est moraliser ». Tout butin leur était bon pourvu qu'ils pussent l'utiliser à bon exemple.
Les fables et les sermons. — Max MuUer a retrouvé « La laitière et le Pot au lait » (2), dans deux recueils chrétiens, l'un du xTu" siècle et l'autre du x'^^ Le premier attribué à Nicolas de Pergame est intitulé Dyalogues des créactures mo-
(1) A propos de N.-D. de Lorelte, ^I. le elianoine Ulysse Chevalier a longuement insisté sur cette « mentalité d'un trop i;rand nombre d'écrivains religieux sur un sujet légendaire », loc. cit., p. 129. Ils <-. ne se sont imposé ni efforts ni vecberches pour connaître la vérité. Jamais ils n'indiquent la source de leurs dires. On affirme des choses dont il n'cïiste nulle part le moindre vestige. Où a-t-on trouvé par exemple la mention d'un pèlerinage de saint Paul à Nazareth •? Ni l'écriture ni la tradition n'en parlent. On a recueilli sur place des racontars inventés par les gens du pays « pour amuser la crédulité des Occiden taux » comme celui qui concerne des briques, conformes à celle de Lorette, poséei par saint Joseph pour soutenir un petit coin delà grotte, etc., etc. », loc. cit., p. i3o,
(2) La Fontaine, Fables, Vil, lo.
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ralisées (i). Il in ail pour but d'enseigner les principes de la morale chrétienne au moyen d'exemples tirés des anciennes fables... L'autre, donl le titre indique suffisamment la destination : Directoire de la vie humaine, n'est guère qu'une traduction lalinc du Pantcba Tanlra (2).
Les recueils de ce genre sont nombreux au ^loyen Age. Du vil* au xv*" siècle on pourrait en citer un grand nombre et tous ont largement emprunte aux traditions orientales. Le Directoire de la vie humaine fut peut-être le plus étudié en raison même de la dilTusion de son original. Mais le Roman de Sendadar, qui se retrouve dans ]cs Mille et une nuits, a fourni deux recueils non moins curieux et non moins utilisés par les moralistes chrétiens : Le Roman des sept sa<jcs et le Dolopathos .
(( La littérature de l'Inde antique n'est pas la seule où nous devions chercher de pareilles sources et je puis indiquer, pour ma part, écrit Ed. Le Blant, un livre grec da yi" siècle, où se retrouve la donnée de l'un des contes traduits par Galland.
« Je veux parler d'un traité écrit par le moine Jean Moschus et intitulé le Pré Spirituel. De nombreux traits de piété, de renoncement, des conversions, des punitions célestes y enseignent l'éloignerncnt pour le mal et la pratique de la vertu. C'est sous la forme anecdotique que l'on y recommande aussi le plus souvent l'horreur de l'apostasie, de l'idolâtrie, de l'avarice, du luxe et de l'orgueil, la chasteté, la charité, le respect des saints, celui des tombes et l'aniour du travail ; c'est par de pieux exemples qu'on arme le fidèle contre les tentations qui l'assiègent, qu'on lui montre la toute-puissance du secours d'en haut pour qui se sent faiblir, et la vertu de la pénitence.
(1) Dialogus Crealurarum moralisatas, j48o. La premic-re traduction française parut à Gouda en 1/182. Il contient plusieurs fables d'Esope, cf : Ed. du Méril, flisl. de la fable ésopique, Paris, i8.5/|, p. i52.
(2) Le Pantclia-Tanlra ou les Cinq chapitres , est le chef d'oeuvre des Hindous, ces rois des conteurs. On n'en connaît point l'auteur. Cf. V. Henry, Les lillératurcs de l'Inde, Paris, ir)oi, in- 12, p. 262 et suiv. Sur les contes et paraboles bouddhiques en général ; voir le même livre p. 96 et suiv. Max Mullér, loc. cit., p. AiS, a dressé un tableau des routes littéraires que les fables orientales ont suivies pour venir en Europe.
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« Dans ce recueil, comme dans les contes orientaux, même forme et parfois même donnée. Plus d'une narration émane ainsi de personnages qu'un hasard vient de réunir ; de même que, dans les Mille et une ^uils, les ti'ois Calenders, fils de rois, racontent comment chacun d'eux est devenu borgne, trois aveugles mis en scène par Moschus se disent les uns aux autres comment ils ont perdu la vue.
n Certes entre les fables de l'Orient et les récils du moine erec la dilTérence est grande : les musulmans ne parlent que pour récréer, le chrétien veut enseigner de saintes pratiques ; mais la forme, je le répète, et parfois même l'histoire sont semblables. Il me suffira pour le montrer de rappeler un épisode d'un conte inséré par Galland dans son Recueil et que nous avons tous lu, celui de Cogia Hassan Alhabbal. 11 s'agit là d'un poisson dans les entrailles duquel on trouve un diamant magnifique. L'heureux possesseur de ce trésor est un pauvre homme, cordier de son état, et qui croit n'avoir entre ses mains qu'un gros morceau de verre. L'ne juive, femme d'un riche joaillier, apprend la trouvaille, se fait montrer la pierre et demande si on veut la lui vendre. Tout d'abord elle en offre vingt pièces d'or, et Cogia Hassan, surpris ne répond rien ; cette femme croit qu'on en veut un plus haut prix : elle propose cinquante pièces d'or, puis cent, puis cinquante mille et obtient enfin, pour le double de cette somme, la pierre précieuse.
» C'est à Bagdad que se passe la scène ; or, à >iisibe, dans la même contrée, et aujourd'hui dans le même pachalick, l'auteur chrétien dont je viens de parler, Jean Moschus. avait, au vi° siècle, placé de même l'histoire d'un diamant trouvé dans les entrailles d'un poisson et enrichissant une pauvre famille (i). Dans celte histoire, paraphrase animée de l'adage biblique : Qui donne aux malheureux prête au Seigneur, nous retrouvons les principaux traits du récit de Cogia Hassan...
» C'est, je le répète, dans la même province que le conteur arabe et le chrétien ont placé le lieu de la scène. Si, comme j'inhne à le penser, Moschus n'a fait ici que recueillir et joindre à tant d'autres, dans son livre, quelque vieille tradition courante dans le pavs, il est remarquable de voir un chrétien et un musulman puiser à une source commune (2). »
{l) Pralum spiriiaale c. l85 [Bibliotheca Te/crum Palrum], édition de Paris, iome II, p. u3i).
(2) Ed. Le BlaUt, Sur l'origine antique d'un récit inséré dans le conte arabe
LES SAINTS SUCCESSErr.S DES DIEUX
^ incent do Beauvais, lecteur tic saint Louis et précepteur de ses enfants, nous apprend qu'en son temps, l'on citait souvent des fables dans les sermons pour dissiper un peu l'ennui des auditeurs et pour utiliser les moralités édifiantes dont elles étaient accompagnées (i) ou dont on savait ingénieusement les agrémenter. Lui-même, dans son Miroir Hisforial. nous montre une fable d'Esope intercalée au beau milieu dun sermon.
Saint ^ incent Ferrier prêchant sur le devoir conjugal a cité une fable (dois-je dire une fable ou un fabliau^ qui a une grande parenté avec le Calendrier des vieillards et qui, pour se retrouver dans les Contes de La Fontaine, n'en comporte pas moins une moralité 2).
Saint Bernardin de Sienne (i^aÔ), dans un sermon sur te mépris du monde commente ainsi la fable du Meunier, son I^ils et rAne : « Sache c[ue quiconque est dans le monde en faisant tout le bien qu'il peut et en s'ingéniant à bien faire, ne peut empêcher cpi'on parle mal de lui. Toi donc, mon fils, méprise le monde et éloigne-t'en, car qui le fréquente y perd toujours, et on n'y trouve que malheur et [)éché » (3). C'est le mot de Y Imitation : Qnoties inter honiines fui, min homo redii : chaque lois que j'ai été parmi les hommes, j'ei suis revenu moins homme.
Le dominicain John Hérolt qui publia, vers la fm xv^ siècle, un Recueil (magasin ou dépôt) d'exemples po composer les sermons, nous apprend dans sa préface qi
de Cofjia Hassan Alhabhal, Paris, 1870. Lu clans la séance annuelle des cind académies. On peut rapprocher ce conte de celui de La perle dans le poisson. récit est du x* siècle. La scène se passe à Aden. Cf. Les Merveilles de l'Inde, M. Devic, Paris, 1878, in-! 6, récit ig. p. 82-84.
(l) Propter audienlium tœdica relevanda el propter argumenta subjuncta qa aliquid xdificationis habere videnlur ; cité par Nisard dans la notice du Phèdl de sa collection des classiques latins, t. X, p. 6r)S.
(î) La Monnaie. -Viri Borguitjnon, cinquième édition, ai Dioni, 177*3, in-l5 ■Glossaire au mot liraime, p. i33-l55.
(3) G. Paris, La poésie da Moyen-Aje, I, 9|.
saint Dominique dans ses Discours usa abondamment de ces sortes d'embellissements.
Le sermon et la lé<jende des saints : Jusqu'au xvi« siècle, la distinction entre le sermon et la légende des saints était assez mal définie. Le moraliste clérical s'exerçait assez indifféremment dans la rédaction des vies de saints ou dans les sermons paraboliques : tel cet Odo de Cériton, moine de Citeaux, auteur à la fois d'un recueil de Paraboles et d'un volume cV Homélies sur les saints (i).
Le Violier des Histoires romaines contient des vies de saints, telles celles de saint Alexis ou de saint Julien (2) ; en revanche, la Somme des Prêcheurs (i/i85) de JohnBromyard, les Sermons dominicaux (i43i) de l'abbé Felton, les Belles moralités à rasage des Prédicateurs (iSgG) du dominicain Robert Holkot, utilisent souvent et citent presque littéralement l'original latin de notre Violier, l'ancien recueil des Gesta Romanorum. A cette époque, nous trouvons des tables jusque dans les sculptures des chapitaux de nos églises (3).
Qu'avons-nous à faire de tous ces prédicateurs et accapareurs de fables ? Il ne faut que patience ; il s'agit de définir une mentalité. Peu inventifs de leur naturel, les sermonnaires li:igiographes du Moyen Age n'étaient guère capables de transformer une fable en récit hagiographique. Je n'en connais point d'exemples pour ma part ; mais supposez que de pareils esprits rencontrent quelque légende à forme d'apologue ou quelque apologue à forme de légende où la fable fasse corps avec un personnage plus ou moins historique,
(i) Hugues ou Odon de Cériton vivait en Angleterre dans le premier quart du xuie siècle cf P. Meyer, Notice sur une version française des fables dans Romanm. 'juillet, 8 octobre i885. Ses Paraboix sont restées en partie manuscrites mais son recueil d'Homilix de Sanclis, parut à Paris, en i5ao. Sur ce personnage et ses écrits, voir Hervieux, Les Fabaliites latins, l, 654.
12) Le Violier des Histoires romaines, éd. G. Brunet, Paris, i858, p. 4o-48 ; p. 58-62.
(3) Mgr Crosnier, Iconographie chrétienne, p. 2G6. — R. P. Cahier Nouv.
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fOus pouvez être assuré qu'ils n'hésiteront pas à emprunter et la fable et le personnage ; mai? du coup l'emprunteur se Iransforrae en hagiographe.
Saint Barlaam et saint Josaphai : La vie des saints Bar— laam et Josaphat, attribuée jadis à saint Jean Damascène, constitue l'exemple le ])lus complet et le plus extraordinaire de ce genre d'appropriation (i).
« Abonner, roi de l'Inde, est ennemi et persécuteur des chré- (iens. 11 lui naît un fils merveilleusement beau qui reçoit le nom de Joasapb. Un astrologue révèle au roi que l'enfant deviendra glorieux, mais dans un autre royaume que le sien, dans un royaume d'un ordre supérieur : il s'attacbera un jour à la reliç^ion persécutée par son père.
» Le roi, très aflligé, lait bâtir pour son bis un palais magnifique, dans une ville écartée ; il entoure Joasapb uniquement de beaux jeunes gens, pleins de foi'ce et de santé, auxquels il défend de parler jamais à l'enfant des misères de cette vie : de la mort, de la vieillesse, de la maladie, de la pauvreté ; ils doivent ne l'entretenir que d'objets agréables alin ([uil ne tourne jamais son esprit vers les cboses de l'avenir ; naturellement il leur est défendu de dire le moindre mot du cbristianisme.
» Joasapb, devenu jeune bomme, demande à son père qui
IHel. d'archéol. Curiosités mystérieuses, Paris iSyi, in-4°, p. 222-227 *^' P- 3'^i-2-9. Parfois même ces sortes de sculptures servaient à docnmenter les historiens. Un espagnol auteur d'une Histoire monumentale des Asturies a vu p;ir exemple dans l'église de Leces près de Rivadesella la Table du loup et de l'agneau. A ses yeux c'est le calife cherchant des prétextas pour mettre la main sur le royaume de Pelage et prétendant que toute l'Espagne lui revient par droit de conquête. R. P. Cahier, loc. cit. p. 223. Les imagiers ou sculpteurs du Moyen Age avaient parfois des albums résurrrés d'un tour d'Europe qui (toutes proportions gardées; purent jouer le rôle des recueils littéraires que nous avons cités.
(i) Cette histoire fut très populaire au Moyen Age. Un auteur anonyme du xii^ siècle écrivit un Barlaam en vers. Le commencement se trouve dans un manuscrit du Vatican ('728) ; il est reproduit dans l'Histoire Littéraire de la France, t. XX, p. /184. Au xm* siècle, Lorens, de l'ordre des frères prêcheurs, traduisit cette histoire en provençal. Au xiv^ siècle le trouvère Guy de Caiidjrai en donna une version en vers Cf: A. Dinauz, Trouvères jontj!' et ménestrels du. nord de la France, t. I, p. 187. H y a encore deux autres v par Chardry et Hcrhers ainsi qu'un poème sur ce sujet {)ar Rodolphe (k- Uonforl publié par kœpke en 18 18.
n'ose le lui icCiiser, de lairc des excursions hors du palais. Un jour, sur son chemin, il aperçoit deux hommes, l'un lépreux, l'autre aveugle. 11 demande aux hommes de sa suite d'où vient à ces hommes leur aspect repoussant. On lui répond que ce sont là des maladies qui frappent les hommes quand leurs humeurs sont corrompues. Le prince, continuant ses questions, finit par apprendre que tout homme peut être atteint de maux serahlahles. Alors il cesse d'interroger mais il change de visage et son cœur est déchiré au souvenir de ce qu'il a vu.
)) Peu de temps après, Joasaph étant de nouveau sorti de son palais, rencontre un vieillard tout courbé, les jambes vacillantes, "e visage ridé, les cheveux tout blancs, la bouche dégarnie de dents, la voix balbutiante. Effrayé à ce spectacle, le jeune prince demande à ses serviteurs l'explication de ce qu'il voit. Cet homme, lui répondent-ils, est très âgé, et, comme sa force s'est peu à peu amoindrie, et que ses membres se sont affaiblis, il est enfin arrivé au triste état dans lequel tu le vois. — Et quelle fin l'attend ? — demande le prince. — Pas d'autre que la mort, répondirent les gens de sa suite. — Est-ce que ce destin est réservé à tous les hommes, dit le prince, ou quelques-uns seulement y sont-ils exposés ? — Les serviteurs lui expliquent que la mort est inévitable, et que tôt ou tard elle frappe tous les hommes. Alors Joasaph pousse un profond soupir et dit : S'il on est ainsi, celte vie est bien amère et pleine de chagrins et de Iculeurs. Comment l'homme pourrait-il être exempt de soucis quand la mort n'est pas seulement inévitable, mais qu'elle peut, comme vous le dites, fondre sur lui à chaque instant ! A partir de ce jour, le prince reste plongé dans une profonde tristesse et il se dit : Il viendra une heure où la mort s'emparera de moi aussi, et qui alors se souviendra de moi ? Et quand je mourrai,
erai-je englouti dans le néant, ou bien y a-t-il une autre vie et un autre monde ?
)) L'ermite Barlaam parvient à pénétrer, sous un déiruisement,
uprès de Joasaph, lui expose, dans une suite d'entretiens, toute la doctrine chrétienne et le convertit. Après le départ de Barlaam Joasaph cherche à mener dans son palais, autant qu'il le peut, la vie d'un ascète.
» Le roi emploie tous les moyens pour détourner Joasaph de la foi que celui-ci vient d'embrasser et pour le ramener à l'idolâtrie ; mais tous ses efforts sont inutiles.
» Après la mort du roi, que son fils a converti, Joasaph fait
onnaitre à ses sujets sa résolution de renoncer au trône et de se
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consacrer tout entier à Dieu. Le peuple et les magistrats protestent à grands cris qu'ils ne le laisseront point partir. Joasaph feint de céder à leurs instances, puis il appelle un de ses dignitaires, nommé Barachias et lui dit que son intention est de lui conférer la couronne. Barachias le supplie de ne pas le charger de ce fardeau. Alors Joasaph cesse de le presser ; mais pendant la nuit, il écrit une lettre adressée à son peuple et dans laquelle il lui ordonne de prendre Barachias pour roi, et il séchappe du palais.
» Le lendemain ses sujets se mettent à sa poursuite et le ramènent dans la ville, mais voyant que sa résolution est inébranlable, ils se résignent à sa retraite.
» Suit le récit des austérités de Joasaph et des combats qu'il doit soutenir contre le démon dans le désert. 11 sort victorieux de cette épreuve, comme déjà du vivant de son père il avait triomphé du magicien ïheudas qui avait cherché à le séduire par les attraits de la volupté (i). »
Cette émouvante histoire, écrit Gaston Paris, ces paraboles saisissantes, que toutes les nations européennes se sont redites pendant de longs siècles, est-ce l'auteur grec qui les a inventées (car il est aisé de voir, malgré le martyrologe romain et les menées grecques, que nous avons affaire à un roman et non à une biographie authentique) ? On se l'est demandé pendant longtemps ; on avait peine à croire qu'un moine byzantin eut pu concevoir des fictions aussi fortes et destinées à avoir autant de prise sur l'imagination des hommes. Mais, voilà qu'en 18Ô9, dans le n" du :>6 juillet du Journal des Débals, — je précise, car c'est vraiment une date importante, — Edouard Laboulayc ouvrit sur cette question les horizons les plus vastes et les plus inattendus. Il avait, en effet, reconnu que tout le cadre de l'histoire de Joasaph était j simplement celui de l'histoire du Bouddha. Les révélations! successives qui troublent le fds d' \benner ne sont autres que] les « trois rencontres » du fils de Souddhodana avec un ma-J lade, un vieillard et un mort, rencontres qui amenèrent lel
(i) Cosquin, Conies populaires de lorraine, I, p. 5 1-62.
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jeune hérilicr des Càkyù au\ médilations d'où sortit sa doctrine, et qui depuis Aingt-cinq siècles sont célébrées dans les livres sacrés du bouddhisme. Ainsi, dans l'esprit d'un savant et d'un philosophe qui aimait les contes autant que les idées, et qui par un hasard assez rare, avait lu à la fois Barlaam, et Joasaph etleLalitavistara, la chaîne qui, depuisdes siècles, partant de l'Inde, se déroulait parle monde, s'était refermée, et une étincelle lumineuse avait jailli, rejoignant le point d'arrivée au point de départ. Le saint Joasaph des Grecs, le saint Josaphatdes catholiques, n'était autre que leBouddha lui-même, et l'histoire de l'imagination humaine comptait un ironique exemple de plus de ces « malentendus féconds » qui marquent chacun de ses pas (i).
En 1860, M. Liebrecht soumit les deux récits à une minutieuse et concluante comparaison. Il établissait que plusieurs épisodes du roman n'étaient pas moins bouddhiques que le cadre.
« Dira-t-on que la légende du Bouddha a fort bien pu être calquée sur l'histoire de Joasaph ? Un ou deux faits suffisent pour réfuter cette objection. Le Lalita vistdra était rédigé dès avant l'an 76 de notre ère. De plus, le souvenir des rencontres attribuées par la légende au Bouddha avec le malade, le vieillard, etc., a été consacré dès la fin du w' siècle avant notre ère par Açoka, roi de Magadha.Ce roi, dont le règne commença vers l'an 325 avant Jésus-Christ, fit élever, aux endroits où la tradition disait que ces rencontres avaient eu lieu, des stovpas et des vihdras (monuments commémoratlfs). Ces monuments existaient encore au commencement du v*' siècle de notre ère, quand le voyageur chinois Fa-IIian visita l'Inde.
» Mais il y a plus encore : le nom même du héros de la légende démontre son origine bouddhique. Le nom de Joasaph Iwajao , en effet, est identique à celui de Yoiiasaf, qui, chez les Arabes, désisinait le Bouddha.
(i) G. Paris, Poèmes et Légendes du Moyen Age, Tp. 186-187. Notons cependant que Reiffenberg avait déjà signalé l'origine orientale de cette histoire. Bulletin de l'académie royale de Bruxelles, t. X, n°' 9 et 10.
» Î\I. Théodore Bonfey a fait remarquer qu'un autre nom qui ligure dans Barlaam et Josapliat se retrouve dans la légende bouddhique. Le nom du magicien Thendas qui cherche à séduire Joasaph est, en elTet, philologiquement identique à celui de Devadalta l'un des principaux adversaires de Bouddha. Theu- -dat = Dev (a) dalt (a) (i). »
Après M. Laboulaye et M. Liebrecht, M. Zolenberg poursuivant cette curieuse étude avait démontré que le livre grec. attribué à saint Jean Daniascènc avait été composé près d'un ; siècle avant lui, ccst-à-dire dans la première moitié du vir siècle, au couvent de Sainl-Saba, près de Jérusalem.
M. Kuhn vint à son tour établir que le roman grec n'était qu'un arrangement d'une version syriaque du livre pelilvi qui a servi de base à une rédaction arabe :
« Vers le vi° siècle, la partie de l'empire Sassanide (^) voisine de l'Inde, l'ancienne Bactrianc, l'Afghanistan actuel olTrait à une production de ce genre un terrain tout préparé. Au-dessou» du Zoroaslrisme dominant, le Bouddhisme et le Christianisme y faisaient de nombreux prosélytes et s'y disputaient l'inlluence,. en attendant que l'Islamisme vînt tout submerger sous son flot envahisseur. Bouddhistes et chrétiens employaient pour leur prcH pagande la langue littéraire du pavs. Les bouddhistes avaient composé en pehlvi un « livre de liouddha », im « livTC de Y»dâsaf (Bodhisattva) ». Un chrétien eut l'idée de tirer à sa religion l'émouvante histoire de Yùdàsaf et les paraboles qui doo*naient tant de charme à la prédication bouddhique. Mais le Yùdàsaf chrétien ne pouvait, comme le Bodhisattva, parvenir de lui-même à la connaissance de la vérité. » II fallut donner à Barlaam qui remplace le Bikshoii dxi récit indien un rôle de catéchiste qui le rend à peu près méconnaissable. Le livre de
(l) E. COSquin, Contes populaires ih Lorraine, Paris. ?. cl. in-8», I,. p. .S3-54.
(a) L'empire Sassanide ûtail l'empire des Partlies. Les PurlLe.s, ou bannis, d'oïlgine scytliique, furent tour à tour soumis aux Perses, à Alexandre, aux Séleucides. Leur principale religion était le zoroastrisme, depuis leur soumission aux Perses. Mais ils avaient adopté une infinité de superstitions étrangères et lon comptait chez eux 70 sec!cs différentes. Il n'est pas étonnant que, quand MS Sassanides furent renversés par les Aralies (G36-Gii), des légendes indiennes aient Qeuri chez eux.
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Yiïdâsaf el Dalauhar, où l'auteur avait inséré, au milieu des apologues indiens, la belle comparaison évangélique du semeur, eut tout de suite un grand succès. Il lut jjientôt traduit en syriaque ; mais dans cette traduction il subit des modifications et perdit toute sa seconde moitié qui fut remplacée par un récit plvis banal et plus éloigné de la source bouddhique. C'est cette version syriaque qnl a servi de base à la version géorgienne, généralement fidèle, et au remaniement grec de Jean de Saini- Saba...
.' Ainsi revêtue dune forme nouvelle, Ihistoire édifiante pénétra du monde grec dans le monde slave, dans le monde latin et dans le monde germanique, fut traduite dans toutes les langues de l'Europe, et imposa ses héros dont l'un était le fondateur même du bouddhisme à l'admiration des chrétiens et à la vénération des Eglises. D'autre part, le livre peblvi, traduit ca arabe, séduisit les musulmans et les juifs, et les uns et les autres l'adaptèrent à leurs crovances, en faisant enseigner par Balauliar à Yùdàsaf, non la doctrine cbrétienne, mais leurs religions respectives. Ainsi ce livre, écrit au vi° siècle par un inconna dans un coin de l'Afghanistan, en une langue qui est morte depuis mille ans, s'est répandu, en se transformant plus ou moins, chez tous les peuples civilisés, et les récits qu'il renferme ont enchanté, — après les bouddhistes. — les chrétiens, les musulmans et les juifs, c'est-à-dire la presque totalité de l'humanité pensante (i). »
Il n'importe guère que l'on dise avec M. Rhys David, que sous le nom de saint .losaphat, c'est le Bouddha qui est encore honoré sur les autels chrétiens, ou que l'on fasse remarquer avec M. Cosquin (2) que le martyrologe n'est pas une autorité iniaillihle, un seul point nous intéresse et semble de quelque portée, c'est la différence morale que l'on peut signaler entre le récit indien et le récit chrétien. L'adaptation de Jean de Sainl-Saba laisse à peine poindre le fatalisme hindou ; elle en laisse percer juste ce qu'il faut pour enseigner la résignation devant les inéluctables nécessités, enfin le renoncement s'y accompagne de plus de luttes et de plus
(l) G. Paris, Poèmes el Lé'jendes dn ^^oyen Age. p. I92-T9i. (a) Loc. cil,, p. ô'i.
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de libellé cl par i^uile la couleur morale s'y trouve rehaussée d'un lustre nouveau. C'est le même dessin mais relevé d'un trait d'or (i).
L'adaptation du Lalita vistàra que nous devons à Jean de Saint-Saba date du milieu du vu" siècle. Avant d'être moine et d'occuper son zèle à christianiser le Bouddha, la tradition aiVirme que Jean de Saint-Saba aurait été conseiller t\ la cour du Calife Almanzor. Or, c'est pour ce même souverain qu'aurait été exécutée la traduction arabe deCalila etDimna, d'après une traduction pehlvie du Pantcha-Tantra. Ces gens sans doute aimaient les fables. Le Lalita vistàra, dira-t-on, n'était pas un recueil de fables. Certes, c'était une légende ; mais il contenait nombre d'apologues qu'on y avait plus ou moins habilement enchâssés (2). Le beau récit des trois rencontres lui-même est-il autre chose qu'un apologue !* La vie de saint Josaphat, outre celui-là, en a d'ailleurs serti chrétiennement plusieurs autres (3).
(i) Cf. Laboulaye Edouard) in Journal des Débats, 2 1 et 26 juillet, 1869. Liebrecht Die Quellen der Barlaam und Josaphal In Jahrbuch fur roman and engl. Littératur, 1860, t. II, 3i4 et ss. Littré, dans Journal des Savants, i865, p. 367 ; ou bien Etudes sur les barbares et le Moyen Age. Max Muller, On migration of fables dans la Contemporari/ Revievc de juillet, 1870, reproduit dans Essais sur la mythologie comparée ; Les traditions et, les coutumes, Paris, 1878, p. !^Qt^. E. Cosquin, La vie des saints Barlaam et Josaphal et la légende du Bouddha, in Revue des Questions historiques d'octobre 1880, ou reproduit dans Contes populaires de Lorraine comparés, t. I, p. 37-56. Zotenberg, .\otice sur le livre de Barlaam et Joasaph, Paris, Imp. Nation. 1886. E. K.uhll Barlaam und Joasaph Eine bibliographis-h literargeschichl liche Studie, Munich, 1893, in-4°. J. JaCObs. Barlaam and Josaphat English Vives of Budah edited and induced, London, 1896, in-ia. S. J. ^^^arren, D^ Grieksch christeligke roman Barlaam en Joasaf in zijne parabels, Rotterdam, 1899, m-li°, p. 50. GastOtl Paris, Saint Josaphat dans Poèmes et Légendes du Moyen Age, Paris, 1900, in 8°, p. 181-21/t. Analecta Bollandiana, Sur le culte des saints Barlaam et Josaphat, année 1903, t. XXII, p. i3i.
^2) Senart, Journal asiatique, août, septembre 1873, p. ii4. Lassen, Alterlhumshunde, I, p. 454. A. Barth, Bulletin des religions île l'Inde, dans Revue de l'histoire des Religions, IV (1881), p. 83 seq.
(3j Max Muller, Loc cit , p. 455, signale l'histoire des trois cassettes bien connue par le drame de Shakespeare ; Le Marchand de Venise. Voir. S. J. W^arr n. De Grieksch christelijke roman Barlaam en Joasaf in :ijne parabels, Rotter dam, 1899, in-4°. R. P. Delehaye. Lég. hag., p. 3.
\iitres saints d'origine bouddhique : D'après M. Wirth, le même livre indien qui a fourni Barlaam et Josaphat aurait également enrichi la littérature chrétienne des vies de sainte Barbe, sainte Irène, sainte Christine de Bolsène, sainte Christine l'admirable, saint Alexis, saint Thomas et sainte Yenera (i).
Après cela lisez M. AA irth et voyez ce que pensent les Bollandistes de ces assimilations (2). Soyez d'ailleurs persuadés qu'on en admettra plusieurs tôt ou tard. Un voleur en liberté s'est rarement contenté d'un seul larcin. Voici ce qu'écrit M. Bruno Krusch des hagiographes occidentaux de l'époque de Jean de Saint-Saba (3).
« Derrière leur piété se cache souvent le mensonge... leur but n'est que de tromper et c'est pour cela qu'ils se prétendent témoins oculaires. Ils veulent tromper et falsifier l'histoire en l'honneur des saints et tous ont atteint leur but. Toutes ces vies de saints ont été utilisées par les historiens les plus estimés des temps modernes, comme des sources antiques et authentiques. Sous Pépin, on écrit audacieusement des histoires que l'on a d'abord inventées soi-même, et l'on munit cette marchandise du sceau de l'authenticité contemporaine (4)- «
Les Plagiats hagiographiques : L'histoire des travaux des apôtres, attribuée à Abdias (5 , premier évêque de Babylone, date probablement de la fm du viu" siècle (6). Elle n'est, d'après Cave, qu'un recueil de traditions orien-
(1) Danse in C^irislUchen Legenden, 1892, gd. ia-S".
(2) Analeda Bollandiana, XII, p. 870.
(3) Voir aussi A. H. WTilde, Décadence of learning in Gaule in the seventh mdeigth centuries as viewed on iheUfeof the saints dans The American Journal of Theologv, igoS, p. li!i3-!iôo. et sur cette étude, Analecta Bollandiana, 1904, p. 498.'
(i) Bruno Krusch, Les falsifications des vies des saints burgondes in Mélanges, Julien Havet, Paris, iBgô, in-S", p. Sg-Ao et 56.
(5^ Historia cerlaminis Apostol. Faliricius Cod. Pseud. .Y. T. t. I, p. 892 et eq. et Migne Dict. des Apocryphes, Paris, i858, t. 11, p. 12 et seq.
(6) Le Pseudo Abdias cite un passage d'Hégésippe d'après la version qu'a faite Rufin de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe.
l86 LES SAINTS SlCCEsSEURS DES DIEUX
laies (i). Parmi les douze biof^raphies d'apôtres qu'elle contient, celle de saint Baitliéleiny se t'ait remarquer, selon l'expression de lab])»' Douliaire, par une exubérance de labiés brahmaniques (2), celle de saint Jean entremêle les apologues évangéliques et les fables grecques (3).
Dans une savante étude sur les recueils de légendes apostoliques., Mgr Duchesne se montre non moins sévère que M. Bruno iCruscli.
(( Quand on constitua les livres de chœur, vers le vii^ et le VIII- siècle, il n'y avait plus de critique, plus de discernement littéraire, plus d'éducation. Les cardinaux d'Etienne II ou d'Hadrien, pour ne rien dire de ces papes eux-mêmes, étaient au niveau intellectuel des bas clercs des temps de Léon et de Gélase. il eût fallu une intervention spéciale du Ciel pour les mettre à même d'opérer un triage des livres édifiants. Ils les acceptèrent pêle-mêle. Des livres d'offices, toute cette littérature tomba plus tard dans la poésie populaire. A la longue, les légendes devmrent à peu près catholiques sans cesser d'être fabuleuses (4). »
Est-ce à dire que ce procédé de plagiaire ait été le fait exclusif des clercs d'un temps malheureux ; que seuls les hagiographes du \iif sièlc en aient été coupables ? On voudrait le penser : on ne le saurait après avoir lu le Père Delehaye :
(( Les naïfs hagiographes du Moyen Age, obhgés de suppléer,
(1) llist. lilt. iiript. ecclea , I, 7,
(2) Abbé Douhaire, Cours sur ritisloirc <te la i>oésic chrétienne, première leçon, Cycle des Apocryphes dans Dniversité CalhoUqae, 1887, t. IV.
(3) Le philosophe Crafiis dont parle le Pseudo Ahdias rappelle Cratès qui jeta ïon argent en disant : « l'oris afin de ne pas me perdre. » Dicl, des Apocryphes, If, 3:'ii-342. Voir Agnès Smith Le'Wis. TTor.-e semilkae Acla mylhohfjica\ apostolorum. The mylhological Acls cf Ihe Apostels, London, Clay, 190/4, 2 vol in—S", et Brahmanislic parallels in Ihe apocryphal nev. Testament dans The Ameri tan Journal of Theolofjy, njoa, p. 3o8-3i3. qni étudie surtout les textes apocryphes à tendances cschatologiques : tels les actes de saint .lean et l'apocalypse de^ saint Pierre.
('i; Mgr Duchesne, Les anciens recueils de légendes apostoliques âams Compte* rendu du 5" congrès scient, des Calhol., 5^ section. Se. hist. Bruxelles, »8(j5,in-8 p. ''7-79 et spéc. p. -o.
LES SAINTS SUCCESSECnS DES DIEUX 1 87
par des emprunts plus ou moins légitimes, à l'insuffisance de la source primitive, ne nous mettent guère en présence de cas embarrassants. Leurs méthodes sont, en général, peu compliquées et ils laissent facilement surprendre leur secret.
)) Voici, par exemple, comment s'y est pris un biographe de saint Vincent, Madelgaire, pour honorer son patron par un morceau de littérature d'une longueur suffisante (i).
)) Dans la préface il commence par transcrire le prologue de ^ la vie de saint Ermin auquel il ajoute une phrase de Sulpicc Sévère ; suit une seconde introduction qui est mot pour mot la préface de Grégoire de Tours à la \ie de saint Patrocle. Pour raconter la naissance et les premières années du saint, il accumule les réminiscences de la xie de saint Ermin sans parler de celles des parents de Vincent, sainte ^^ audru et sainte Aldegonde. L'histoire de son mariage est littéralement extraite de la Vila Leobardi de Grégoire de Tours. Ce dernier lui fournit encore la partie principale d'une vision qui remplit nn des chapitres de la Vie de saint Léobard. Saint ^ incent entre en religion et forme des disciples : tiré des T ies de saint Martius et de saint Quintianus, de Grégoire de Tours. Il se li^re à la mortification, à la prière et pratique toutes les vertus religieuses : tiré de la Vie de saint Bavon. Se sentant près de mourir, il confie ses enfants spirituels à son fils Landric : tiré de la ] le de saint Ursmer. Il est enseveli dans son monastère, où il fait sentir son pouvoir aux fidèles qui l'invoquent : tiré de la Vie de saint Bavon. Un clerc aveugle recouvre la vue sur son tombeau : ce miracle est tout entier emprunté à Grégoire de Tours qui le raconte de saint Martin.
)) Les vies des saints remplies d'extraits d'autres vies de saints sont très nombreuses et il en est qui ne sont guère autre chose qu'un centon hagiographique (2). 0
jSe fallut-il pas. durant tout le Moyen Age, satisfaire au concile de Francfort (79^) q^^i défendait d'honorer les saints * dont on ignorait la vie et les actes (3).
(i) Cette vie a été Tobjet d'une étude approfondie du P. A. Poncelet, dans les Analecta Bollandiana. t. XII, p. 422-^0.
(2) R. P. H. Delehaye. Loc. cit., p. ii4-iiî.
(3) « Ut nulli novi sancti eolantur aut invocentur, nec memorièe eorum per vias erigantur ; sed hi soli in Ecclesia Acneiandi sunt, qui es autoritate passionnm et vitœ merito electi sunt. » Sirmond, Conçil Galliœ, t. II. p. 200. Concil Francoford, can. -'(2.
l88 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
Le plagiai invétéré fvil on elTet usité avec un sans-géne, une ardeur, une inconscience que nous ne saurions, de nos jours, imaginer. Beaucoup de légendes sont des emprunts de pièces entières, des adaptations grossières oii l'on s'est contenté de modifier les noms propres. La liste de tous les cas de réduplication, ou de doublets hagiographiques ; i), formerait un important catalogue (2).
L'histoire de saint Rcmacle est littéralement calquée sur celle de saint Lambert (3). Les actes de saint Jean, martyr.
(i) Baillet écrivait : c I-.es cerveaux des légendaires n'étaient pas assez féconds pour produire des vies nouvelles. C'est ce qui les obligeait souvent plutôt que d'avouer leur disette, à recourir à quelque original qui avait déjà servi à d'autres saints. Cet original était déjà faux pour l'ordinaire dans sa source . Ces entreprises auraient pu passer pour des crimes en des siècles plus éclairés et plus sévères, et ne seraient pas demeurées impunies devant les tribunaux établis pour faire le procès aux plagiaires et aux faussaires.
Il nous reste encore diverses marchandises que ce trafic d'échanges et d'emprunts de vies de saints a produites dans l'église : Nous voyons par ces moyens que les vierges sainte Prisque, sainte Martine et sainte Tatienne n'ont eu qu'une vie à trois; non plus que saint Piat de Toarnay, saint Lucien de Beauvais, et saint Yon de Châtres, à quelques changements près... L'histoire de sainte Honorine de Conflans n'est autre que celle de sainte Dorothée. La vie de saint Alexis doit beaucoup à celle de saint Jean Calybite. Celle de saint Bouchard est toute copiée de celle de saint Dié : celle de saint Désiré de Bourges est prise de celle de saint Ouen de Bouen, etc., etc., etc.». Les Vies des Saints, p. 28-80. On y verra, si l'on veut s'y reporter plus de vingt autres exemples.
(a) En attendant celui que nous a promis le Père Delehaye, loc. cit , p. iiG, on peut consulter son ouvrage Lég. hag., p. ii5 à 118 ; les listes fournies par VHisloirc littéraire de la France, t. IV, p. 90, t. VIT, p. igS, t. XIV. p. 267 et Analecta Bollandiana, t. XVI, p. 496, voir aussi Aug. Molinier. Les Sources de l'histoire de France, Paris, 1902, I, 96. — E. Rupin, fioc-Amadour, P. 190^, in-^". 62-63 et notes.
Nous sommes loin aujounl'hui de l'époque pourtiint récente, où le cardinal Pitra parlant des doublets des Saints Eman et Baudry à Chartres et à Corbigny, des saints Symphorien et Sairvan à Autun et au moulier d'Ahun croyait devoir noter : « On ne cite que trois exemples analogueb : Les actes des SS. MM. Ephyse et ses compagnons, i5 janvier, de saint .lean au 19 mai, de saint Procopc au 8 juillet. » Loc. cit., p. 129. — D'une génération déjà plus récente, Mgr Freppel écrivait, mélancoliquement : « Les légendaires pour donner plus d'éclat à leur héros ont attribué à plusieurs saints le fait d'un seul. Il faut bien l'avouer, cette liberté avec laquelle ils traitent l'histoire diminue sensiblement la valeur de leur production. » Saint Irénée ou l'éloquence chrétienne en Gaule pendant les deux premiers siècles, IV* leçon, p. 71.
(3) G. Kurth, yotiee sur les plus anciennes biographies de saint liemacle dans Bulletins delà Coinm. royale d'Histoire, Bruxelles, 4*sér. t. 111(1876 , p. 36l-368.
LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX 189
reproduisent servilement ceux de saint Procopc, voire dans SCS détails les phis fabuleux (i .
« La passion do saint Laurent est, juscpie dans les détails, empruntée à celle du martyre de Phrygie, rapportée par Socrate et So/omènc ; celle de saint Cassien n'est point dillérente de celle de saint Marc d'Arélhuse. J^e martyre de saint Eutychius, tel que le rapporte le pape Damase, est tout simplement une reproduction de celui de saint Lucien et la version samanéenne de la passion de sainte Agnès a d'incontestables ressemblances avec celle de sainte Eulalie (2). »■
Le Père Bonaventure de saint Vmable a démontré que les actes de saint Sylvain d'Ahun (Acitodunum) n'existent pas et que ceux que l'on en possède ne sont que la reproduction de ceux de saint Symphorien d'Aulun (Augustodunum) (3).
Saint Béat, disciple de saint Barnabe, apôtre de la Suisse et évèquc de Windisch (9 mai) (^1), semble avoir dépouillé de sa légende saint Béat (9 mai?) apntre du Yendômois (5).
De saint Trophime, patron d'Arles en Provence, nous ne savons à peu près rien (6), cela permit tout d'abord de l'identifier avec le disciple de saint Paul dont nous ne savons guère davantage (7). Tout cela était trop peu. Au x" siècle,
(i) Acta SS., mart., t. IV, p. 3o6-3o5 et Delehaye, Légendes hag., p. i(J3-i04.
(2; Delehaye, t^eg. hag., p. 117. — Sur les emprunts de la vie de saint Cassien à celle de saint Lambert et de celle de saint Loup à la même. Cf. Analecla BoUandiana, 1906, p. lao-iai.
(3) Duval, Esquisses marchoises, p. lOf). — La confusion d'Acilodunum avec Augustodunum a valu à saint Sylvain l'attribution des actes de saint Symphorien, l'identification d'Augustodunum avec Augustodurum (Bayeux) a fait naturaliser bourguignon un certain saint Flocel qui ne vint jamais en Bourgogne : abbé Ph. Voillery, Eludes lu st. el crit., sur les actes de saint Flocel, Dijon, 188G, in-8°, p. 27. La fuite de ses reliques devant les Normands rend compte d'ailleurs de son culte à N.-D. de Beaune.
(4) L. Burgener, Helvetia Sancta, Einsielden, 1860, t. I, p. 74-77. — Théod. Scherer, Helden... der Chrisllichen Glaubens, p. 6-i3.
(5) A, SS. Mai, II, 364-368 et P. Cahier, Caractéristiques des Saints, P 319.
(6 Nous n'avons que la lettre du pape Zozlme et celle des Evêques de Gaule à saint Léon, citées par Grégoire de Tours, L, Duchesne, Les Fastes Episcopaux, Paris 1894, in-S», I, loi et ss.
(7) Epist. Pauli, II, Timothée, IV, a, et Acta Apost., sx, 4, m, 39.
igo
un scholaslique ou c-haiicelicr de léj^lise d' Viles a '}ngé à propos de le doler d'une légende. Il appliqua au saint tout ce (ju'Uéric, auteur d'une Vie de saint dermaia d'Auxerre, avait emprunté à Conslance, autre biographe du patron des Auxerrois.
Saint ( iermain est allé à Ravenne, ]mis en \ngleterre. il a tenu lè(e à Eocaric. roi des Vlains. Pour ranon\me d'Arles et ses copistes, c'est saint Tro})liinic qui a lait lout cela. Héric s'adressait ainsi à la \ille d'Auxcrre : Milita pro te tulit Gcrmaniciis... Pro sainte taa pnncipibiis se opposait, pro pace tua bar bar is caput objecit.
L'anonvnie parle littéralement de même à la ville d'Arles ; seidenieut Ciermanus devient Trophimus.
La légende de Mar Benjamin éditée par le P. Sclieil (i) est pour ainsi dire identique à celle de Mar Mikha éditée par le père Bedjan (2).
Le Père Rabaud de l'Oratoire, dans une thèse remarquable sur Le culte des saints dans l'Afrique chrétienne 3), reconnaît que la passion de sainte Salsa rappelle l'histoire de saint \incent.
D'après Dom Leclercq k Le rédacteur des Actes de saint Tatien Dulas a suivi le récit des Actes des saints Tarachus, Probus et Andronicus, pièce recommandable qui a inspiré en outre l'auteur des Actes de saint Calliope (4).
(( Je fatiguerais le lecteur, dit Edmond Le Blant, à lui montrer par le détail d'autres traits communs que je relève dans les textes hagiographiques, le dénouement merveilleux des actes apocryphes de sainte Thècle, introduit dans l'histoire de sainte Marie, quêtant d'autres particularités recommandent; un même paragraphe de l'interrogatoire inséré dans les Ada S. Nestorii et
(i) V. Scheil, La vie de Mar Benjamin dans Zeilsclirift fiir Assyriologie XII (1897), P- 62-y6.
(2) Ada Marlyruin et Sanctonim, t. III, p. 5i3-32.
(i) G. Rabaud, Le culte des saints dans l' Afrique chrétienne, Paris, i(jo3, in-8°, p. l)h.
(U) Dom Leclercq, Jans D. Cabrol, D. A. L., v° Actes des martyrs, col. 389.
LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX
lans le Marlyriam S. Thcudori tyroni.s, entre les Acles grecs de saint Herniias et ceux des saints Victor et Gorana (i). n
Il était inévitable qn'avec un tel souci de la vérité liislf»liquc, la vie des saints contint d'innombrables traits d'oiiifine profane. Mais la cliose est trop importante pour ipi*; nous n'essayions point de la faire touclier du doigt.
L'Ange et l'Ermite. Jastificalion de la Providence ou Apologue apologélic/iie.
Dieu fait bien ce qu'il fait,
Sans en clierclier la preuve
Dans tout cet univers et t'aller parcourant,
Dans la citrouille je la treuve.
Chacun se rappelle la fable de notre La Fontaine, elle a un pendant bien curieux dans VAnge et V Emilie de notre Moyen Age. Cet apologue est destiné à établir que les biens^ (;t les maux dont Dieu afflige les hommes s'expliquent par des raisons, qui pour nous échapper tout d'abord, n'en sont pas moins parfaitement justes et raisonnables.
Tous les amateurs de notre ancienne littérature la con-
(6) E. Le Blant, Les actes des martyrs, Paris, in-S", p. 28-38. — Les lecteurs habituels des Analecta Bollandiana, en connaissent vingt autres exemples : Vovc;; à propos des doublets saint Azazaïl et saint Pancrace, Anal. Boll., 190/1, p. 94. — Au sujet de la triplette Sainte Martine, sainte Prisca, sainte Taliana le même recueil, 190A, p. 340. — Sur les emprunts de !a vie de saint Malo, id , 1905, p. 483. — L'oratorien Baillet en avait déjà signalé un bon nombre. « L'histoire de sainte Reiue, dit-il, ne passe que pour une tiction. Elle parait avoir été tirée de celle de sainte Marguerite ». Lev Vies des Saints, t. IX., p. ïii. — Sur les deux légendes des trois jumeaux, les uns cappadociens les autres langrois, cf. L. Duchesne, Fastes Episcopaux, I, 5o. Dans le même ouvrage voyez ce que dit l'éminent savant sur la vie de saint Avit, copiée sur celle de saint AppoUinaire, loc. cit., I, 167 : sur celle de saint Front, empruntée à saint Fronton, loc. cit., Il, i33. — Rappelons enfin ce que les lieliandistes écrivaient récemment sur les rapports des vies de saint Mommelin et de saint Riquier, Analecta Bollandiana, 1906, xx^, 370.
naissent et chacun peut la trouver et en suivre l'évolution dans la belle leçon que G. Paris lui consacra jadis auCoUèj^c de France.
« De Voltaire qui l'a utilisée dans son Zadig et l'avait empruntée à VErmite de Pavnell, paru quelques années avant le voyage de notre grand railleur en Angleterre, on peut remonter jusqu'au Moyen Age. Fréron qui signala cet emprunt u s'Imaginait que Parnell avait inventé VErmite ; il eût été bien surpris d'apprendre que l'histoire merveilleuse de l'anachorète et de son guide avait été racontée, tant elle frappait depuis longtemps les esprits philosophiques ou religieux les plus divers, en anglais, par le moraliste sir Percy Herbert (i) et le théologien platonicien, Henry More (2j ; en français par la visionnah'e Antoinette Bourignon ; et en allemand, longtemps auparavant, par Luther lui-même.
» Tous l'avaient puisée, plus ou moins directement, dans les écrits du Moyen Age, où elle figure sous des formes très différentes. Les principales sont celles qu'on lit dans les Sermons de l'archevêque de Tyr : Jacques de \ itri (mort en 12/io), dans la Seala Caeli du dominicain Jean le Jeune, qui écrivait au commencement du XIV* siècle, dans la grande compilation connue sous le nom d'Histoire des Romains (Gesta Romanorum), rédigée sans doute en Angleterre vers la fin du xiii*^ siècle et enfin dans un conte français en vers, qu'on peut attribuer au règne de saint Louis (3). ))
» Toutes les versions du Moyen Age paraissent avoir leur source plus ou moins directe dans un texte plus ancien, qui nous présente l'histoire sous une forme plus brève et plus simple
(i) Conceptions... direction to liis son, London, i654, p. aao, sous ce tilre ; « Histoire presque complète, bien qu'allégorique, pour montrer que les toutespuissantes voies de Dieu et ses décrets insondables ne peuvent être compris des imaginations humaines »
(2) Dialogues of the Platonic theologisl, London, 1668, t. I, p. 32 1.
(3) G. Paris, La Poésie du Moyen Age, i^e série, 1895, in-12, p. i53-l54.
Ce conte publié en 182 3, par Méon, se trouve dans divers manuscrits où il est adjoint à un grand recueil de légendes pieuses qui porte le titre général de
Vies des Pères. 11 avait été déjà publié par Le Grand d'AuSSy, Fabliaux ou Conlei des xii" et xiii* siècles, Paris, 1779, in-8'^. H, i-i3. On trouve une histoire semblable en français, dès i6o.'t, Bluet d'Arbères, Œuvres, i6o4, 1. io5. — Parmi les versions du Movcn Age, il faut signaler celle du dominicains allemand, Jean Herolt, dans ses Sermones de Tempore et Sanctis cum exemploram oromptuario de miraculis B. Virginis, etc., Bâle, cire. 1470.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX Iû3
et ce qui est fort important intimement liée au cycle immense de pieux récits qui concernent la vie érémiliqiie des Pères du Désert. D'abord écrits en grec, peut-être aussi en copte ou dans d'autres langues, ces récits furent traduits en latin à des époques diverses mais, en général, à ce qu'il semble, antérieurement au viii'' siècle (i). »
(( Les versions orientales ^ car il y en a) sont indépendantes, La plus ancienne comme forme et la plus connue est celle que Mahomet a insérée dans le Koran (xviii, 64-81)... L'épisode des Vitœ Patrum et les versets du Roran paraissent bien avoir une source commune... C'est évidemment du même cercle d'idées, du même milieu qu'est sortie la parabole musulmane et chrétienne et ces considérations suffisent à lui assigner une orig:ine hébraïque ; mais nous pouvons heureusement indiquer, sinon la source même où a puisé Mahomet, du moins un récit juif étroitement apparenté à celui du Koran.
(( Rabbi Josué ben Lévi désirait ardemment voir le prophète Elie, qui parcourt incessamment la terre, et savoir ce qu'il fait dans ses voyages. Son vœu fut exaucé : il rencontra le prophète et lui demanda de l'accompagner. « Je te le permets, dit celuici ; mais tu ne resteras pas longtemps avec moi, parce que tu verras des choses que tu ne pourras supporter. » Ils se mirent en route et furent reçus à la fin du premier jour chez des gens très pauvres, qui n'avaient pour tout bien qu'une vache, mais qui les hébergèrent aussi bien qu'ils le purent et leur firent beaucoup d'honneur. Dans la nuit, Elie se releva et lua la vache. — Le lendemain ils demandèrent asile à un riche qui ne les regarda même pas, ne leur donna ni à boire, ni à manger et leur accorda à peine un gîte. Ce riche faisait travailler aux fondations d'une maison qu'il construisait. Au milieu de la nuit, Elie se leva, entoura d'une corde le terrain en construction et sous ses mains un palais magnifique sortit de terre. — Le jour d'après ils arrivèrent dans une grande ville, dont les habitants les reçurent fort mal. a Je souhaite que tous vos fils deviennent chefs », leur dit Elie en les quittant. — Dans la ville qu'ils atteignirent le lendemain, ils trouvèrent des citoyens honnêtes et bons qui les accueillirent aussi bien que possible. Le prophète, en prenant congé d'eux le matin, leur dit : « Je souhaite que de tous vos fils un seul devienne chef. » — Rabbi Josué qui murmurait depuis longtemps ne put se contenir : « Est-ce bien Elie, l'envové
(i) G. Paris, Loc. cit., p. i65.
ig4 î-^S SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX
de Dieu, que j'accompagne ? s'écria-t-il; il égorge la vache de pauvres gens pleins de charité ; il construit un palais pour un riche inhospitalier ; il souhaite la plus haute fortune aux hahitants d'une ville qui nous accueille avec dureté, le malheur à celle où nous sommes bien reçus ! — Je t'avais dit, répondit Je prophète, que tu ne pourrais longtemps rester avec moi. Je te quitte : mais je vais d'abord t'expliquer ces actions qui te surprennent et qui me sont commandées par Dieu. Le pauAre liomme du premier jour aime sa femme par-dessus tout : elle devait périr cette nuit même, et je la lui ai conservée en prenant en échange la vie de sa vache. En creusant ses fondations, le riche aurait mis au jour un immense trésor ; j'ai élevé un château qui s'écroulera un de ces matins et qui l'empêchera de trouver des richesses dont il aurait fait mauvais emploi. J'ai souhaité à ces mauvaises gens d'être tous chefs parce que dans une cité où il y a beaucoup de chefs, rien ne va bien ; j'ai souhaité un seul chef aux autres parce qu'il n'y a d'ordre et de bon gouvernement qu'avec un seul chef. » Il disparut alors et Rabbi Josué comprit son œuvre et les mystérieux jugements de Dieu (i). »
Il est facile après la savante étude de G. Paris de comprendre comment cette parabole juive fut appropriée au christianisme en Egypte, (( où, avant l'invasion musulmane,, juifs, chrétiens et païens de toutes sortes vivaient les uns à côté des autres (2) ».
En conservant pour personnages des ermites de la ïhébaïde, la légende du Moyen Age latin semble encore attester son origine.
On peut d'ailleurs se convaincre de la solidité de cette hypothèse en parcourant la vie de saint Phoibamon ou Bi-j famoun selon l'arabe. On y retrouve un moine accompagné d'un ange et l'interrogeant au sujet de la vie du saint copte : (( Pourquoi, demande le moine, le Seigneur permet-il à ce méchant (le diable sous l'aspect d'un ]iorril)lccl gigantesque
(i; G. Paris. LaPohic au Moyen Aije, ii'e série, Paris, 1895, in-12, p. 168- (2) G. Paris, Loc. cit , p. i8i.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX flUp
Ethiopien) de lenter ce saint;* » — Viens voir, répondit l'ange qui le conduisit à l'est de la ville. Là le rnoino vil rm nia^'-nificpie château hâli de pierre et de marbre ; dans une fi^rande salle, il y avait des sièges incrustés de pierreries et sur ces sièges des couronnes. « Qu'est cela ;* dit le moitte. — Ce sont, dil 1* Vnge. les vertus de ce saint : la Modestie, la Virginité, la Prière, la Patience, la Charité, la Douceur et la Bonté. » Le moine fut bien heureux de cette vision et eut ua grand respect pour Bifamoun » (i).
La source est la même ; mais le Copte qui rédigea cette passion, par un prodige moral, s'était élevé d'un coup d'aile jusqu'à ce redoutable problème du pourquoi de la tentation. Pourquoi, en cfTct, Dieu ne nous a-t-il pas tous, comme la Nierge, exemptés du péché, dispensés de la concaapiscence, privés de la liberté de faire le mal? ]N'a-t-elle pas accumulé plus de mérites qu'aucun autre saint ?
Du bonheur de chaque condition. — Passons à une fable plus gaie et que chacun y apprenne à se contenter de son sort.
H L'année 1878, écrit Marc Monnier, par une belle soirée l'automne, nous étions réunis à quelques lieues de Florence dans la ville d'Antella, sur une terrasse illuminée, entourée d'un irque de collines, avec une cinquantaine de Toscans et d'étrangers (M. Benfey était du nombre) que M™*^ Peruzzi, la plus accorte et la plus alerte des Florentines, abreuvait de paroles courtoises et d'un vin muscat supérieur au frontignan. L'avocat ïommasoni, de Padoue — un avocat qui ne plaide jamais et qui n'est jamais à Padoue, mais qui avait fait plusieurs fois le tour du monde et qui en a rapporté des trésors, — nous racontait avec une verve et un talent admirables le conte japonais du tailleur de pierres qui produisit sur tout l'auditoire une vive et forte impression. M. Benfey, qui sait toutes les légendes de l'Orient, déclara qu'il n'en connaissait pas de plus intéressante.
Quinze jours après, nous étions à iNapIes, sur une terrasse noa
(i) E. Amelineau, Les Actes des martyrs copies, p. 56.
ig6 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
moins belle qui regardait le Vésuve et la mer. Chacun racontait une histoire comme au bon temps de Boccace : quand ce fut notre tour, nous essayâmes de répéter le plus lidèlement possible le conte japonais de l'avocat Tommasoni.
— Hé ! nous connaissons cela, dit im Napolitain qni était des nôtres ; je tiens d'un chante-histoires du môle une légende exactement pareille ; il n'y a de changé que les noms de lieux et un nom de saint.
Et il nous fit en vers improvisés le récit qu'on va lire :