‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 16 sur 33 · LE TAILLEUR DE PIERRES · texte numérisé non relu

LE TAILLEUR DE PIERRES

Le sable est chaud, aucun flot ne le mouille : Autour de moi qu'on s"ctende au soleil ! Filles, quittez l'amour et la quenouille ; Quittez, garçons, la pèche et le sommeil. Je vais vous faire un conte sans pareil, Mais, avant tout, que chacun s'agenouille ! Bon saint Janvier, donne à ces gens la foi, Le pain du jour et quelques sous pour moi.

Peppin était simple tailleur de pierres Et, comme nous, avait l'estomac creux : Quand il voyait des traîneurs de rapières Gruger le pauvre en prenant tout pour eux. El des larrons, laissant les malheureux Sans vermicel, en manger deux soupières, Il se disait : « Tout va mal au pays », Et grignotait tristement du maïs.

« Bon saint Janvier, vous qui vivez en joie, S'écria-t-il, m'aidercz-vous enfin ?

Je n'en peux plus, il faut que je m'assoie Et que je mange aussi, vu que j'ai faim. Ce grand Seigneur qui passe a tant d'or fin Sur son manteau qu'on n'en voit plus la soie... Ce manteau-là comblerait tous mes vœux.

Saint Janvier dit : « Soit fait ce que tu veux. »

Peppîn reçut un manteau de parade ;

Il s'y drapa, prenant l'air éminent,

?Se voulut plus clicz nous de camarade

Et m'eût traité, mol lettré, de manant.

Gomme il allait un jour se pavanant

Et qu'il lançait aux gueux mainte algarade,

Un cavalier par là caracolait

Qui le crotta des talons au collet.

« Bon saint Janvier, dit alors le pauvre homme.

Voici carême après le carnaval :

Je n'ai pas même une bête de somme.

Certes en bonheur je serais sans rival

Si tu pouvais me donner un cheval :

Pour raconter ce bienfait jusqu'à Rome

Au grand galop j'irais sans dévier.,.

— Ce que tu veux soit fait », dit saint Janvier.

Voilà Peppln cavalier : « Quel homme est-ce? «

Se disait-on quand, trottant et piaffant.

Il s'en allait à cheval à la messe.

Même au marché, superbe et triomphant ;

Mais après tout c'était un bon enfant :

Donc à cheval, pour tenir sa promesse,

11 galopa vers le pays romain.

Or, il eut chaud, tout le long du chemin.

Peppin fondait en eau comme Artémise Vu que la route était chauffée à blanc ; Il dut changer quatre fois de chemise Et son cheval se coucha sur le flanc.

« Affreux soleil ! cria-t-il en soufflant ; Qu'une prière encore me soit permise !

Bon saint Janvier qui n'a pas ton pareil, Que je voudrais devenir le soleil ! »

Saint Janvier dit : « Ton souhait me dérange. Mais tu le veux, ce que tu veux soit fait. » Dieu sait comment, car la chose est étrange, Peppin devint le soleil en effet.

De l'aube au soir, il chauffait, surchauffait L'herbe, la feuille, et la fleur, et l'orange ; Chaque ravon flambait comme un éclair Et les oiseaux étaient rôtis dans l'air.

LES SAl.NTS SUCCJESSEIJRS DES DIEUX

Saint Janvier seul, riait à pleine gorge Et se roulait dans le lir manient bleu ; Peppin grillait le blé, l'avoine et l'orge : Quelle chaleur, quelle chaleur, bon Dieu ! Une fournaise où la neige eût pris l'eu. Le fer aussi, plus vite qu'à la forge... On vit fies morts descendre sans regrets Jusqu'en enfer et s'y trouver au frais.

Plus de fontaine où le peuple s'abreuve !

Les pauvres gens criaient à plein gosier ;

« Nous avoiis soif! Oh 1 qu'il pleuve, qu'il pleuve ! »

La terre était un immense brasier.

Peppin buvait sans se rassasier :

il but d'un trait la source, il but le fleuve ;

Si le breuvage eût été moins amer.

Avant le soir il aurait bu la mer '.

Mais tout à coup, sur la voûte éternelle,

Un si léger nuage, qu'un oiseau

L'eût dissipé du vent frais de son aile.

Passa devant Peppin comme un rideau.

Puis descendit sur nous en gouttes d'eau :

La fleur des champs se releva plus belle.

M Quoi ! ce brouillard, dit Peppin plein d'ennui.

M'a pu cacher ? Je voudrais être lui I »

Et saint Janvier toujours plus débonnaire : M Ce que tu veux soit fait ». Alors Peppin Devint nuage et, chargé de tonnerre.

S'amoncela sur un sommet alpin, Puis, en crevant, s'abattit sor vm pin. Déracina la foret centenaire.

Puis, en croulant du haut des monts, voilà Que dans la plaine en tumulte il roula :

11 envahit les terres inondées,

11 emporta tes toits et les gros murs.

Gonfla la mer aux vagues débordées.

Mit en morceaux les phares les plus durs;

A coups de grêle il hacha les blés mûrs,

A coups de feu, les cités bombardées :

Il couvrit tout de ses flots déNoranls,

Et les clochers roulaient dans les torrents.

Mais un rocher de bonne et vieille lave

Laissa passer l'orage et, planté là

Sur le volcan, restait tranquille et grave ;

Grêle ni foudre en rien ne l'ébranla.

« Bon saint Janvier, qu'est-ce donc que cela !*

Ce vil caillou me résiste et me brave ?

Si j'étais lui, je serais satisfait...»

Et saint Janvier : « Ce que tu veux soit fait. »

Pcppin devint rocher. La bonne vie !

On est tranquille, on n'a besoin de rien, A nul amour l'àme n'est asservie, On ne peut faire aucun mal, aucun bien : On ne doit pas travailler comme un chien Pour le manger dont on n'a nulle envie ; On voit tomber les fleurs, les amoureux Mourir et l'on survit. Rochers heureux !

Mais tout bonheur est mouvant comme Tonde.

Un jour Peppin vit en bas un garçon

Qui lui faisait une entaille profonde

Et du marteau le frappait sans façon.

« Hé quoi ! je suis battu par im maçon?

Si j'étais lui, cria Peppin, le monde

N'aurait plus rien que je pusse envier...

— Ce que tu veux soit fait j), dit saint Janvier.

Peppin reprit la scie — et voilà comme,

Après avoir été de son vivant

Soleil, nuage et rocher, le pauvre homme

Revint tailleur de pierre comme avant.

Mais j'ai pris soif à parler en plein vent ;

Si vous avez sur vous la moindre somme.

Cent sous, vingt sous, dix sous, deux sous, eh bien !

Donnez-les-moi ; sinon, je ne veux rien (i).

Certes, cette fable n'a jamais été insérée dans les Actes de saint Janvier. Mais il était instructif de montrer comment le peuple procédait à ces sortes d'adaptations. Ce sont des traditions analogues qui servirent en effet de point de départ à

(i) Marc Monnier, Contes populaires en Italie, P. 1880, p. 365-371.

maintes rédactions hagiographiques. On ne saurait exagérer la facilité avec laquelle la légende chrétienne absorba les éléments moraux : mystiques ou mythiques qui flottent dans ji son atmosphère.

La Parabole du mauvais riche : Qui ne se souvient de la parabole évangélique dite du mauvais riche? h' Evangile selon saint Luc nous le montre banquetant somptueusement chaque jour, tandis c[u'à sa porte Lazare, rongé d'ulcères, se consumait en vain du désir de manger les miettes qui tombaient de sa table. « Or, il arriva que le mendiant étant mort fut emporté au ciel par les anges et que le riche mourut aussi et fut enterré pompeusement ; au milieu des tortures de l'enfer, il leva les yeux et il aperçut très loin Lazare en paix dans le sein d'Abraham (i), »

Il est évident qu'un tel tableau suppose implicitement une sorte de jugement du mort analogue au jugement des âmes chez les Egyptiens. Les Perses et les Babyloniens parlèrent bien avant l'Evangile d'un jugement universel, mais c'est à peine si l'on voyait poindre chez eux l'idée d'un jugement immédiat. On a donc le droit de se demander s'il n'y a point là un reflet des idées de l'Egypte.

Or voici ce que nous lisons au début du second roman égyptien de Satni-Khamoïs (2).

« Il arrive un jour que Satnl se lavait pour la fête sur la terrasse de ses appartements et que le petit garçon Sénosiris se lavait devant lui pour aller, lui aussi, à la fête, à cette heure-là, Satni entendit une voix de lamentation qui s'élevait très forte ; il regarda delà terrasse de ses appartements et voici, il vit un riche qu'on menait ensevelir dans la montagne à force lamentations et plantée d'honneurs. Il regarda une seconde fols à ses pieds et voici, Il aperçut un pauvre qu'on menait hors de Mcmphis, roulé

(i) Luc, ivi et ss.

(a) Maspéro, Les contes populaires de l'Egypte ancienne, Paris, s. d., in-S», p, XI et XII.

lans une natte, seul et sans homme au monde qui marchât lerrière lui.

Satni dit : a Par la vue d'Osiris, le seigneur de l'Amentit, >uisse m'être fait dans l'Amentit comme à ces riches qui ont (rande lamentation et non comme à ces pauvres qu'on porte à a montagne sans pompe et sans honneurs. Sénosiris son petit nifant lui dit : « Te soit (ait dans l'Amentit ce qu'on fait à ce lauvre homme dans l'Amentit et ne te soit pas fait dans l'Amenit ce qu'on fait à ce riche dans l'Amentit. ^)

Lorsque Satni entendit les paroles que Sénosiris, son petit enant, lui avait dites, son cœur s'en affligea extrêmement et il dit : < Ce que j'entends est-ce bien la voix d'un fds qui aime son )ère ? » Sénosiris son petit enfant lui dit : « S'il te plait.je te montrerai chacun en sa place, le pauvre qu'on ne pleui'e pas et le riche sur lequel on se lamente. » Satni demanda : « Et comment pourras-tu faire cela, mon fds Sénosiris? » etaprès cela Sénosiris le petit enfant récita ses grimoires

Satni aperçut l'image d'Osiris le dieu grand, assis sur un trône d'or fin, et couronné du diadème aux deux plumes. Anubis le dieu grand à sa gaucho, le dieu grand ïhot à sa droite, la balance dressée au milieu d'eux, où ils pesaient les méfaits contre les mérites, tandis que ïhot le dieu grand, remplissait le rôle d'écrivain et qu'Anubis leur adressait la parole.

Lors Satni aperçut un personnage de distinction revêtu d'étoffe de lin lin et qui était proche l'endroit où Osiris se tenait dans un rang très relevé. Tandis que Satni s'émerveillait de ce qu'il voyait dans l'Amentit, Sénosiris se mit devant lui en disant : « Mon père Satni ne vois-tu pas ce haut personnage revêtu de vêtements de fin lin et qui est près de l'endroit où Osiris se tient ? Ce pauvre homme que tu vis emmener hors de Memphis, sans que personne l'accompagnât et qui était roulé dans une natte, c'est lui ! On le conduisit à l'Hadès, on pesa ses méfaits contre ses mérites... Donné qu'au temps de vie que Thot inscrivit à son compte ne correspondit pas une somme de bonheur suffisante tandis qu'il était sur ten-e, on ordonna par devant Osiris de transférer les honneurs funèbres de ce riche que tu vis emmener hors de Memphis avec force honneurs à ce pauvre homme que voici, puis de le mettre parmi les mânes vénérables féaux de Sokaosiris proche l'endroit où Osiris se tient. Ce riche que tu vis on le conduisit à l'Hadès, on pesa ses méfaits contre ses mérites, on lui trouva ses méfaits nombreux plus que ses mé-

rites, on ordonna de le rétribuer dans l'Amentit et c'est là que tu as \u le pivot de la porte d'Amentit planté sur son œil droit et roulant sur cet œil soit qu'on ferme soit qu'on ouvre, tandis que sa bouche pousse de grands cris. Par la vue d'Osiris le dieu grand, maître de l'Amenlit, si je t'ai dit sur terre : « Te soit fait ainsi que sera fait à ce pauvre homme, mais ne te soit point fait ainsi qu'il est fait à ce riche ! » c'est que je savais ce qui allait arriver à celui-ci. Satni dit : « Mon fils Sénosiris nombreuses sont les merveilles que j'ai vues dans l'Amentit (i) ».

Etant donné la prolixité do la parabole égyptienne, on pourrait être tenté de la faire dériver du t^xte de saint Luc, d autant que la rédaction que nous en connaissons ne semble remonter qu'au milieu du deuxième siècle de l'ère chrétienne (2). Il est plus vraisemblable de supposer que les deux paraboles sortent d'un même fonds de traditions populaires dont on ne saurait nier l'inspiration et le caractère éminemment égyptiens.

Les hagiographcs (et les récits évangéliques ne sont que des bagiograpliies ) n'hésitaient donc point à introduire des fables dans les pieuses légendes écrites à l'usage des dévots. Ne restaient-ils pas ainsi fidèles à l'esprit du genre? et qu'avait-on à leur reprocher? Une chose était essentielle, les belles moralités destinées à frapper les intelligences et à séduire les cœurs. Il ne leur semblait d'aucune importance qu'elles fussent empruntées à quelque légende hindoue ou à quelque fable égyptienne (3).

Cette conception qui nous cause aujourd hui une sorte de malaise leur semblait sainte et apostolique. La fable ainsi

(i) G. Maspéro, Loc cit., p. iSS-iSy.

V2) G. Maspéro, /(/em, p. i3o.

(3) « Les moines qui les ont éeritos (les légendes) se proposaient avant tout d'édi&er et d'instruire : ne songèrent-ils Jamais à autre chose ? Ce qui est certain, c'est que le miracle, le roman et la poésie, prennent dans leurs récits une grande place. » Tachet de Barneval, ^/ist. Icyendab-e de rirlande, i856, ln-8°, p. 2.

A propos d'additions légendaires, dues h saint Bonavenlure. M. P. Sabatier écrit avec plus d'autorité : « l'our rester justes avec les auteurs des légendes, nous devrions tàcLer de nous mettre à leur point de vue, de comprendre les

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sanctifiée et le fulMe qui la lisait ne pouvaient que gagner à cet alliage édifiant.

La Christianisation des fables païennes eut d'ailleurs un avantage qu'il ne faudrait point méconnaître, sous prétexte quelles contribuèrent à dénaturer l'histoire des saints. Elles servirent à greffer sur le tronc chrétien les plus belles fleurs et les fruits les plus suaves de la morale antique.

La tradition des primitives églises palestiniennes qui connurent une sorte de communisme et tinrent pour peu de chose les biens d'ici-bas, auprès du Royaume de Dieu, se trouva singulièrement prolongée par l'adaptation pieuse de la vie du Bouddha.

Les traditions persanes et égyptiennes contribuèrent à implanter l'idée d'une loi souveraine impénétrable mais bonne dont le secret, si nous pouvions le pénétrer, justifierait tout le mal qui désole le monde : les crimes et les succès des méchants, l'inégalité des conditions humaines, la pauvreté et la misère. L'enseignement de Sénosiris complète celui de Job et confirme les Béatitudes Evangéliques.

Sur le sol de la Bonne Nouvelle des âmes merveilleuse^ sont nées. Tous nos pères ont connu les Fleurs des Saints. Ces légendes sont les rameaux de la légende du Christ. Toutes sont aujourd'hui canonisées par le peuple chrétien, et avec elles, dans une certaine mesure, les fables païennes. On peut même affirmer que sur l'arbre chrétien d'aucunes comptent jiarmi les fleurs les plus mystiques et qu'elles laissent émaner des parfums qui embaument les âmes les plus saintes.

U'ansformations qu'ils faisaient subir à leurs soui'ces. Les critiques qui accuseraient ici saint Bonavcnture de mensonge seraient tout aussi mal inspires que ceux qui veulent absolument qu'il ait dit l'exacte vérité. Ce n'est pas ;v la réalité des faits qu'il pense. C'est à la leçon qui s'en dégage pour les frères Mineurs. Il s'agit de leur inculquer la persuasion que la divine providence prendra soin d'eux. C'est de vérité religieuse qu'il est préoccupé et non de vérité matérielle. » De l'cvoialion des légendes à propos de la oisile de Jacqueline de Setl-JsoU à saial François, Pérouse, igoô, gd in-S", p. 3, note i.

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