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CHAPITRE Y

Cinquième source de documents.

Les traditions populaires. — Les migrations des contes et l'amour du clocher.

L'étude des migrations des fables et des contes a fait éclore toute une littérature du plus grand intérêt. Huet,lesa-vaut évêque d'Avranches, avait déjà abordé ce sujet en 1670. En analysant les préfaces des principaux recueils de fables et contes, dans son Traité de l'origine des Romans, il avait été conduit à voir, dans l'Inde, la patrie des contes et des fables.

Son livre était bien oublié lorsque les travaux de Sylvestre de Sacy sur le Pantcba Tantra (i), de Loiseleur-Deslongchamps et Le Roux de Lincy sur le livre de Sindbad (2) renouvelèrent la question et préparèrent la théorie de Beniey. ; Le grand orientaliste de Gœttingue de iSôy à 1876 ne cessa de défendre la thèse de l'origine indienne des contes (3;.

(x) Calilah et Dimna ou fables de Bidpai en arabe précédées d'un mémoire sur Vorifjine de ce livre, Paris, 181G.

(a) Loiseleur-Deslongchamps, Essai sur les fables indiennes el sur leur inlroduclion en Europe suivi du roman des Sept Sages de Rome, Paris, i838.

(3i Benfey: Bulletin de l'Académie de Saint Pélersbourg, no du i/i6 septembre 1857. — Ausland, iSôS, n" 'ii à 45. — Gœtlingische Gelehrte Anzeigen, années 1857 et suiv. — Orient und Occident, 1860 à 1866 et dans le volume

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Reinliold Kochlcr en Ulemagne (i), Max Mullcr en Angleterre {•2), hier encore Gaston Paris en France (3) la vulgarisèrent et la défendirent par des arguments savants et ingénieux.

Los éludes spéciales de M. Wagencr (4;, Otto Keller (5) et Ulbezzo (6), sur les migrations des fables, appuyèrent toutes plus (Hi moins la même hypothèse ('j).

M. ('osquin qui s'est fait le champion de la théorie orientaliste, depuis 1873 est revenu maintes fois sur un sujet qui lui est cher (8).

dont il a fait précéder sa traductiou allemande du Pantcha-Tantra : Pankhaantra, Janf Bûcher indischer Fabeln Mârchen und Erzahlûngen ans dem Sanskrit

ifiberset:t, von Theodor Benfey, a vol. iSSy. Voir aussi son introduction à la vieille traduction syriaque du même livre publié par le prof. Bickell, Kalilag und Damnaij, Leipzig, iî']6.

(i) R. Kœhler, ^'eimarer Berlraege zur Lilleralur und Kunst, Weimar, l865, p. 190. — Leber die Earopai'schen Volks-mdrchen dans la Aafsâize ûber Marchen und Volkslieder hgg vonJ. Boite und E. Schmidt, Berlin, iSgS.

(2) M. Muller, Essais sur la Mythologie comparée . les traditions et les coutumes, trad. Paris, 1878, in-8°. Spécialement Contes populaires tirés du ISorrain (1859), p. 263. Contes et traditions populaires (i863j, p. 234. Contes zoulous (1867I, p. 248. Sur la migration des fables (1870), p. 417.

(3) Gaston Paris, Le Petit poucet et la grande Ourse dans les Mémoires àe la Société de linguistique de Paris en 1868 ; publié à part, Paris, in-i8, 1875.

Les contes orientaux dans la littérature française au Moyen Age, leçon faite au Collège de France en 1873 et reproduite dans La poésie du Moyen Age, a' série, Paris, 1895, in-i2, p. 75-108. — Saint Josaphat paru dans la Revue de Paris en 189G et reproduit dans Poèmes et Légendes du Moyen Age, Paris, 1900, in-8", p. l8l-2i4-

(4 A. Wagener, Essai sur les rapports qui existent entre les apologues de l'Inde et les apologues de la Grèce, présenté à la séance du a février 1862 dans les Mémoires des Savants étrangers publiés par l'Académie rovale de Belgique,

t. \xv.

(5) O. Eellsr, Lntersuchungen uber die geschichte de griechischen Fabel^ dans les Jahrbucher fiir clussische. Philologie, Fleckeisen, VP" Supplément band 3"'Heft, 1861-1867.

(6) F. Ribezzo, Xuovi studi suUa origine e la propagazione délie favole indoelleniche comunémente délie esopiche, Napoli, igoi. in-8'.

(7) Cf. La magistrale étude de M. Barth sur le livre de M. Ribezzo, De l origine et de la propagation des fables dans Journal des Savants. 1908, p. 6o3- 6i5 ; 656-665 ; 1904, p. 49,55.

(8) M. COSquin publiait, le 36 juin 1878 dans le Correspondant, un Essai sur Vorigine et la propagation des contes européens qu'il reproduisait plus tard avec des augmentations dans les Contes populaires de Lorraine comparés, Paris, 1888, 3 vol. gd in-8°. Introduction, p. vu à ilv. Depuis il a encore complété cet es-

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En réalité, une semblable tbéorie n'est qn'nn corollaire de cette autre plus générale : les m\lbe? et les légendes, les contes et les fables viennent tous également de l'Inde. Je ne dis pas qu'en l'ait les partisans de la première proposition ont soutenu la seconde ni qu'ils l'auraient nécessairement soutenue s'ils eussent été amenés h se prononcer, mais la lliéoric orientaliste des contes se développa en même temps (jue les travaux philologiques et mythologiques dont Max MuUer fut l'un des chefs écoutés et qui soutint que toutes les langues et toutes les mythologies indo-européennes avaient leur source près de ce Pamir qu'on nommait le Toit du monde ( i .

Malgré la puissance de ce coiu'ant, malgré la science de ses créateurs et de ses propulseurs, il y eut des dissidents. Et tout d'abord chez les tenants de l'orientalisme il y eut des atténuations. Benfey écrivait en i86'i : À

(( il V a eu, à une époque très reculée, dos relalions entre l'Inde et rOccident : nous le savons avec certitude par les expéditions envoyées à Opliir par le roi Salomon. Assurément, ces expédition* ne sont pas les plus anciennes. Longtemps auparavant, les Phéniciens ont certainement été les intermédiaires du commerce entre l'Inde et r(-)ccident. et, de même que très vraiseml)lal)lement ils apportèrent l'écriture dans l'Inde, ils peuvent fort bien — eux, et peut-être les Egyptiens eux-mêmes — y avoir apporté

sai par différents niénioires d'un grand intérêt, //origine des contes pnpulairet européens el les théories de M. Lang, Paris, iSgijgd in-8°. — Quelques observations sur les incidtnts communs aux contes orientaux, Londres, i8f)2, gd in-8". -^ Les contes populaires et leur origine. Dernier état de la question, Bnixcllcs, iSqS, "d. in-S". — Dans un récent article de la Bévue Biblique Internationale, il pnv met encore de reprendre cette itièse sur nouveaux frais Fantaisies BiblicO' mythologiques d'un chef d'école, iS"" janvier ir)O.T, p .S7. — M. A. Lefovre dan» son excellente édition des Contes de Perrault. Paris, sd. in-i6, soutient Ifc même thèse, p. l et suiv.

''l) L'iconographie des églises peut fournir quelques confirmations à la théorie orientaliste. On trouve assez souvent parmi les chapiteaux l'épisode d'Alexandre I s'élcvant vers les cicux dans un véhicule attelé d'aigles ou de griflbns. Or ce trait du lloman d'Alexandre par Lamhert Li Tors f est emprunté au Schah .\ameh. R. P. Cahier. Nouv. Mèl. d'Archêol. Curiosités Mystérieuses. Paris 1874, in A" p. 107170.

LES SAINTS SUCCESSEtrrtS DES DIEUX

et à leur tour en avoir importi; bien d'autres cléments de civilisation (11. »

Ga&ton Paris croyait qu'une |)artie des fables que la Grèce avait pu importer dans l'Inde étaient originaires de l'Egypte, de l'Assvrie ou de l'Asie mineure, telles « ces fables milésiennes dont l'une, la Matrone d'Ephèse, [nous a été conservée ù la fois dans un roman latin écrit il y a dix-huit siècles et dans un livre chinois qui la tirait probablement de l'inde (2) ».

M. Cosquin lui-même qui écrivait au sujet des contes européens : u Pas un détail n'est invente, pas une interpolation, tout cela existait déjà quand on l'a fait entrer plus ou moins ingénieusement dans telle ou telle combinaison (3), » avait également affirmé :

« Jamais je n'ai prétendu qu'il ne se soit pas fait des contes en dehors de l'Inde avec les éléments du fantastique universel : bêles cjui parlent, transformations, objets magiques, etc. Ce que j'ai cru pouvoir affirmer, c'est seulement que les contes qui se sont répandus partout, qui ont été goûtés partout, chez les Portugais comme chez les Annamites, chez les Tartares de Sibérie, comme chez les Grecs modernes ou chez les Kabyles, viennent en général de l'Inde (4). »

D'autres auteurs, qu'on serait assez embarrassé déranger dans une même école, avaient admis divers centres d'origine. Très préoccupé de mythologie, M. H. Husson, dans un livre remarquable à maints égards, La chaîne traditionnelle, écrivait en iS-'i : « L'origine des contes populaires traditionnels loit être attribuée en partie aux anciennes émigrations aryennes qui ont peuplé l'Europe, en partie à des importa-

(i) Orient und Occident, 3^ année, i86i, p. 170.

(2) G. Paris, La Poésie au Moyen Age, Paris. iSgS, I, 89.

(3) Les Contes populaires et leur origine. Dernier état de la question, 1896, . l'i.

l-'i) L'Origine des contes populaires européens, 1891, p. 16.

lions OU des infiltrations indiennes d'époque postérieure, mais elle doit être aussi cherchée dans une certaine mesure parmi les races chamitiques et peut-être une certaine attrihution devra-t elle être faite aux races touraniennes (i) ». Je le quali fierais d'internationaliste, de même M. Lazare Sainéan : (( Il est hors de doute aujourd'hui, dit-il, que les faits traditionnels ont eu plusieurs centres d'élaboration ; mais quels ont été ces foyers de rayonnement ? Par quelles voies se sont propagée^ les étincelles jaillies des quatre coins du monde? \oilà c» qu'il faut nous résigner à ignorer provisoirement (2). »

Quant à MM.Bédier (3) et Brunetière (4) qui vinrent à ces études par l'histoire littéraire, je les appellerais volontiers nihilistes : « Toute recherche de l'origine et de la propagation des contes est vaine », nous disent -ils.

M. Bartli concluait en 1904 : « Je regarde la recherche de l'origine de la fable comme une question oiseuse, et celle de la provenance de telle ou telle fable comme très souvent insoluble. Et si je pense que l'Inde, sous ce rapport, a beaucoup plus donné que reçu c'est pour des raisons toutes générales qui ne sont jamais probantes pour un cas particulier » (5).

Est-ce à dire que l'on serait en train de renoncer à toute théorie qui accordât un privilège de production à tel peuple ou à tel pays? Que non pas. La théorie égyptienne dont M. Salomon Reinach est, je crois, le père, me semble avoir pour elle im très brillant avenir : i

(i) H. HuSSOn, La Chaîne tradilionnelle, Contes et légendes au point de vuci mythique, Paris, 187'!, in-ia, p. 102.

(2) L. Sainéan, L'Etat actuel des choses de Folklore dans Reine de Synthiul historique, t. IV, lijoa, p 167-168.

(3) J. Bédier, Les Fabliaux, Bibliothèque de l'Ecole des Hautes- é tudes, 1 fasc. < 8, Paris, iSgS, p. i5-25o, puljlié ensuite sous ce titre : Les Fabliaax.l Eludes de littérature populaire et d'hist. lut. au Moyen Age, 3« édil., iSgâ et résumé dans Petit de Julleville, Hist. de la litt. française, t. II, p. 66 h io4, 1 publié en 1896.

f4» F. Brunetière, Les fabliaux du Moyen A(je dans Revue des Detucl Mondes, 1" septembre 1898.

(5) A. Barth, Journal dei Savants, 1904, p. 55.

Joy

« Quelque antiquité que l'on soit disposé aujourd'hui à accorder aux civilisations de l'Europe, il est certain que celle de l'Egypte est plus ancienne encore et que nous possédons des contes égyptiens bien antérieurs à ceux de l'Inde brahmanique. D'autre part.nous savons que l'Inde, jusqu'à une époque relativement récente, n'a eu ni marine, ni grand commerce, tandis que l'Egypte, à l'époque ptolémaïque et à l'époque romaine, envoyait en Inde des métaux, des vins, des objets fabriqués et en rapportait des produits du sol. 11 est plus naturel d'attribuer la diflusion des contes aux pays commerçants qu'à ceux où le commerce d'exportation n'existe pas. Tout semble donc indiquer que l'Egypte est la patrie des contes, que les contes indiens sont d'origine égyptienne et qu'il en est de même, au fond, de ces contes arabes, si goûtés encore aujourd'hui, qui composent le recueil des Mille et une nuits (i). »

Mais il est temps de passer aux exemples. Ceux-ci rendront les théories plus claires.

Le Thème de Vintersigne. — (( Dans certain récit de la vie de sainte Elisabeth de Hongrie, écrit M. Cosquin, le duc Louis en partant pour la croisade, aurait remis à sainte Elisabeth, sa femme, une bague dont la pierre avait la propriété de se briser lorsqu'il arrivait malheur à la personne cjui lavait donnée. Dans les documents historiques relatifs à la sainte, il est effectivement question d'un anneau. A son départ, le duc Louis dit à sainte Elisabeth que, s'il lui envoie son anneau, cela voudra direquil lui sera arrivé malheur. Voilà un fait bien simple ; mais l'imagination populaire n'a pas manqué de rattacher à cette mention d'un anneau, un trait merveilleux qui lui était familier. Dans la légende, en efl'et, nous retrouvons l'anneau constellé, du vieux roman de Flores et Blanche fleur, cet anneau dont la pierre doit se ternir si la vie ou la liberté de Blanchefleur sont en péril.

Le même trait, sous une autre de ses formes, s'est glissé aussi

(i) Cultes, mythes el religions, t. I, Paris, igoS.gd in-S», p. /109. — M. Maspéro avait déjà dit : (( Il faut considérer l'Egypte, sinon comme un des pa\s d'origine des contes populaires, au moins comme un de ceux où ils se sont naturalisés le plus anciennement et où ils ont pris une forme vraiment littéraire. Je m'assure que de plus autorisés souscriront à cette conclusion. » G. Maspôro. Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, Paris, 3« éd. in-S", p. ixiii.

2IO LES SAINTS SUCCESSEURS DES UlEUX

dans une légende berrichonne, se rapportant ;\ un saint du pays, saint Honoré de Buzançais (fin du xiii* siècle). Partant en voyage, le saint dit à sa mère que, par le moyen d'un laurier qui a été planté le jour de sa naissance, elle aura à chaque instant de ses nouvelles ; le laurier languira si lui-même est malade, et se desséchera, s'il est mort. Le saint avant été assassiné, le laurier se dessécha à l'instant même(i). »

Le même incident se retrouve dans les traditions relatives à saint Corentin (2V Lequel de saint Honoré ou de saint Corentin arrêta le premier la légende:^ 'Nous inclinerions pour le saint Breton dont les hagiographes rattachent l'apostolat à celui de saint Martin. Mais il est certain que nous sommes ici en présence d'un conte d'origine africaine.

M. René Basset en signale un semblable dans un récit kabyle fort archaïque (3), et voici, d'autre part, le début du conte égvptien des deux frères : Bitiou le cadet, accusé par sa belle-sœur de tentatives d'adultère, s'enfuit, poursuivi par Anoupou, son frère. Il est au moment d'être atteint quand le dieu Râ (le soleil), à sa prière, jette entre eux deux une grande rivière pleine de crocodiles. D'une rive à l'autre les deux frères se parlent. Après s'être justifié, Bitiou prévient Anoupou qu'il va se retirer dans le val de l'Acacia : il dé posera son cœur sur la fleur de cet arbre auquel sa vie sera désormais indissolublement liée. Si l'on coupe l'acacia, la vie de Bitiou sera touchée en même temps. Ce quide>Ta montrer à Anoupou qu'il est arrivé malheur à son frère, c'est s'il voit tout à coup la bière bouillir dans sa cruche (/j).

Or, ce conte fameux qui date du xiv* siècle avant notre ère

(i) E. Cosquin, La légende da Page de sainte Elisabeth, loc. cit., p. 4â.

(2) H. de Charencey, Le Folklore dans les deux mondes, Paris, 1896, in.8*, p. i43-i44, d'après Souvestre, Le Foyer Breton.

C3) R. Basset, Textes berbères dans le dialecte des Beni-Menaces dans Giornale délia Societa Asialica italiana, Rome, 1892, t. iV, p. :!i8 el suiv.

(4) E. Cosquin, Contes populaires de Lorraine, t. I, LVII, LVIII. — Maspéro, Contes populuires de l'Egypte ancienne. Pari-;, 188a, in-iO, p. 5-38; 1905, 3* éd., in-S", p. 3 et ss.

j)araît bien indigène en Egypte et constitue mênie une sérieuse difficulté pour les partisans exclusifs de l'origine in- <liennc des contes ( i .

Ne peut-on pas supposer que ce liait est passé en Europe par l'intermédiaire de la légende copte de saint Schnoudi. Kcoutons plutôt Visa, son biographe :

(( Schnoudi se trouve dans cette caverne du désert où il se rendait en enchantant la vallée afin que personne ne le vît; il y reçoit la visite d'un solitaire de ses amis et au cours de l'entretien celui-ci dit à Schnoudi : « Je te quitte : aujourd'hui le Seigneur vient me rendre visite. C'est la dernière fois que je te parle dans le corps, car l'ange du Seigneur me l'a appris la nuit dernière...» Mon père lui dit : « Comment saurai-je le jour où tu mourras?» Alors Mar Thomas lui dit : a Je l'apprendrai un signe qui l'étonnera. Cette pierre sur laquelle tu t'asseois hors de ta demeure pour voir les péchés de tous les hommes, au moment où mon âme se séparera de mon corps, elle se fendra en deux comme un livre que l'on ouvre ; et celui qui guida Tobie.fds de Tobit, dans le pays étranger, c'est-à-dire l'archange Raphaël, tu le verras marcher devant toi et devant ceux que tu auras choisis jusqu'à ce que tu arrives dans ma demeure sans barque, et faismoi le plaisir pour l'amour du Seigneur d'enterrer mon corps malheureux parce que je suis orphelin et n'ai personne au monde. Alors s'accomplira pour moi ce qui a été écrit : J'augmenterai tes bénédictions. Et j'ai conhance que ton cœur trouvera du repos ainsi que ceux qui viendront avec toi ; le Seigneur vous récompensera de votre charité et vous accordera votre salaire ». Alors mon père admira les douces paroles de iNIar Thomas puis il s'attrista beaucoup de ce que le saint avait dit : « Je ne tarderai pas à mourir », il frappa ses deux mains l'une contre l'autre et dit : « Que la volonté du Seigneur soit faite. » Puis le saint solitaire. Mar Thomas, baisa la main de mon père et lui dit : « A partir d'aujourd'hui je te confie à Dieu, jusqu'à ce que jeté rencontre dans l'assemblée des saints. » Alors mon père le quitta, revint à sa demeure, et se livra à ses adorations. Trois

(i) E. Cosquin, Loc. cit., p. xiïiv. — F. Lenormant, Manusl d'histoire ancienne de l'Orient, 7e édit., 1869, t. III, p. 4i5-ii9. — Laz. Sainéant, L'Etal actuel des études de Folklore dans Revue de synthèse historique, t. IV, 1903, p. i49-i5o.

mois après, alors que mon père ayant fait ses prières, était debout près de la pierre dont nous avons parlé, il s'assit pour se reposer un peu. Aussitôt la pierre se fendit en deux. — Et Schnoudi se mit en marche pour retourner à son monastère prendre quelques frères avec lui et se dirigea vers la montagne où Mar Thomas s'était endormi d'un dernier sommeil. De même un jour que Anoupou, le grand frère de Bitiou, entrait dans sa maison et s'asseyait, ayant lavé ses mains, on lui donna une cruche de bière et elle fit des bouillons, on lui en donna une autre de vin et elle se troubla. 11 prit son bâton avec ses sandales, aussi ses vêlements avec ses outils, il se mita marcher vers le val de l'Accacia, il entre dans la ville de son petit frère et trouve son petit frère étendu sur sa natte, inort (i). »

Le thème de l'inter.sigiic uest pas le seul que le fameux, conte des deux irères ail fourni à la littérature hagiographique. Je signalerai les principaux :

Thème de la mutilation. — (3n sait que Bitiou, accusé par son frère d'avoir séduit sa femme, se mutile en témoignage de son innocence, ce qui ne prouve pas grand'chosc.

Mous retouvons le même trait dans la vie de saint Elie l'Eunuque avec des nuances assez curieuses.

La fille de l'Emir \ acoub s'élant éprise de lui a n'épargne rien pour lui faire partager sa chaleur. Alors il se met à penser en son cœur et à se dire : (( Comment me sauver de celle fille ? » Une pensée lui vint soudain. Il coupa sa virilité, la mit dans une serviette, la porta à la fille de Culain et lui dit : « Tiens, voilà celui de mes membres que tu as désiré, prends-le et laisse-moi partir. » Il partit et tomba malade et resta ainsi des jours et des jours puis il recouvra la santé. (}uant à la fille de Culain, elle se mit dans la plus violente rage et se prit à rugir comme un lion, féroce et dit : « Est-ce ainsi que tu m'as vaincue? Tu verras ce que je te ferai. » Elle fut conune la femme de Putiphar, le cuisinier en chef du Pharaon roi d'Egypte, et comme aussi la femme

(i) Amélineau, MonumciUs ijow semir à l'histoire de l'Egypte chrétienne de^ iv* et v" siècles, Paris. 1888, in-V. p L't*' et lsxii, — On retrouve le thème de l'intersigne dans de nombreux, contes européens, voir tous les faits réunis jm M. Cosqiiin, Loc. cit., l, 10-12. On peut y ajouler un conte italien. Voir Marc Monnier, Les Contes jioyulaLres (le l'Italie, P. i88o, p. ag3 et seq.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 3l3

d'Anoupou, elle accusa Elie de ses propres pensées (i). »

Thème de ta tentation féminine. — Alors même que les Iraditions qui semblent dériver du conte des deux frères n'ont pas reproduit ce prototype de lopération d'Origène et d'Abeilard, celles qui ont reproduit le thème de la vaine tentation de la femme ne sont point rares.

M. de Charencey a voulu voir dans l'histoire biblique de Joseph le modèle de l'une des parties de l'histoire de Bitiou (2). Le contraire est ceitainement plus exact, car le conte égyptien est bien antérieur à la rédaction hébraïque, Joseph comme Bitiou est une sorte d'intendant fermier chargé des troupeaux et des grains. Comme lui, il est l'objet des calomnies d'une épouse inlidèle et court danger de mort avant d'être justifié et élevé à la gloire.

Ce même trait si caractéristique se retrouve encore dans un hors-d'œuvre de la légende copte de sainte Euphémie. Deux associés s'étant jurés de n'avoir rien de caché l'un pour l'autre décidèrent de se séparer, l'un devait faire le commis voyageur et l'autre, l'acheteur et l'expéditeur. Or, celui <|ui reste à la maison ressemble singulièrement à Bitiou.

« Un jour que j'avais acheté des marchandises très chères, dit-il, je les portais moi-même dans la maison de mon associé. Sa femme qui s'y trouvait me saisit et m'invita à une action coupable. Je résistai avec courage, surtout en me rappelant l'engagement passé entre nous et qui avait eu pour témoin Dieu et saint Michel. Aussitôt la très grande miséricorde de Dieu descendit sur moi... et me fit lui dire : u 11 est impossible que je

(i) E. Amélineau, Les Actes des martyrs copies, p. i5r)-i6o. — L'histoire de la mutilation de Bitiou se retrouve d'ailleurs en d'autres légendes païennes. Celle de l'Eschmoun phénicien, citée p;ir Proclus. F. Lenormant, Les Origines de l'Histoire, Paris, 1880, p. 504 et l'histoire de Combabus que

nous a contée Lucien dans son traité sur la Déesse Syrienne, ch. xix Enfin

dans le mythe phrygien Attis dédaigne l'amour de la déesse Cybèle comme Bitiou l'amour de la femme d'Anoupou, comme Elie celui de la fille de Gulain et il se mutile comme Elie avant l'accusation.

(j) Le Folklore dans les deux mondes, Paris, iu-S», p. i4o.

2l4 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

trompe mon associé cl que je manque à mon engagement. » Elle insista d'abord près de moi avec des paroles coupables; puis elle me saisit sans ci'alnte ni bonté de Dieu. Je m'écriai aussitôt : «0 mon maître, Dieu de l'arcbange Micliel, toi qui servis de témoin entre moi et mon ami, sauve-moi de la main de cette femme comme tu as autrefois sauvé le juste Joseph des mains de la femme égyptienne, épouse de Putipbar ! » Cependant cette lemme ne me laissait point partir ; mais elle voulait toujours me faire exécuter son désir ; ce c[ue voyant, je la frappai d'un coup si violent qu'elle tomba à la renverse et mourut sur le champ (i).i)

L'archange, rassurez- vous, ressuscita et convertit heureusement la tentatrice. Le rappel de l'histoire de Joseph, ellemême dérivée de celle des deux frères, n'est-elle point assez, frappante ?

Ce thème eut du reste une extraordinaire fortune. Il se pourrait bien que nous en ayons encore un écho dans la légende des saintes courtisanes qui cherchent à séduire quelque anachorète et sont converties par lui. Celle de sainte Thaïs (2) et

(i) E. Amélineau, Conles el Romans de l'Egypte chrétienne, I, p. 61-62. — « Pour le copte dit M. Al. Gayct. la grande lutte à soutenir est contre la tentation charnelle. Quelle obsession poursuit saint Antoine au fond de sa caverne du désert? La femme. Ouelle cause pousse saint Jean Lycopolis et saint Macaire à se réfugier au désert !• Le besoin de fuir la femme. Quelles apparitions se montrent à Pakhôme aux heures de détresse ? Des femmes nues qui venaient il lui, l'agaraient et s'asseyaient à ses côtés. Quels pièges imaginait Satan pour faire déchoir les frères les plus fameux, tels que Amba Ephrem ? 11 , envoyait sa iille auprès d'eux, car les bons moines n'avaient rien trouvé de mieux pour personnifier la tentation, que de gratifier le diable d'une fille, fort aimable

et fortjolie Dans la littérature copte, l'obsession de la femme est visible...

Deux procédés étaient employés par eux pour rendre ainsi l'histoire édifiante. Quand l'héroïne est une diablesse, la vertu du moine triomphe. Quand la courtisane entre en scène, la sainteté du moine se manifeste, sa grâce la touche, elle se convertit. Dans l'un et l'autre cas ])ourtant, l'amour n'a rien à voir avec la tentation du moine ou celle de la courtisane. Dans le premier, c'est une machination diabolique; dans le second, il n'entre pour rien du tout; et si chez les Coptes le type de la femme de Putiphar ou celle d'Anoupou, du conte des deux frères, est devenu aussi classique que dans l'Egypte antique, il n'en est pas moins vrai que toutes les sensations cérébrales qui font la volupté lui manquaient. » A. Gayet, L'Art Copte, P. 1902, gd in-S", 3i-33.

(2) Les découvertes de M. (iayet à Antinoé ramenèrent l'attention sur l'histoire de Thaïs et Mgr Batiffol, en prit occasion pour rappeler que Thaïs n'était pas un personnage historique. Selon lui, sa légende n'est autre chose qu'une moralité, Cf. La légende de sainte Thais dans le bulletin de littérature ce-

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de sainte Marie l'Egyptienne (i), pour ne rappeler que les plus célèbres, ne sont pas sans analogie avec le conte précédent (2 Jw Saint Eusèbe qui en est le héros s'est fait ermite après coup, il est vrai ; mais c'est un moine aussi et celle qui avait voulu le tenter devient à son tour ime sainte et le récit copte la nomme Toulbal la Pure [?>).

Thème de l' intervention des sept mauvais esprits. — Les sept Hathors qui vouent à une mort violente la compagne de Bitiou nous semblent comme à M. de Charencey quelque peu parente des sept mauvais fils d'Anou (4), qni, dans la mythologie chaldéenne, luttent contre le dieu Sin(lalune).

Ce nombre sept dans les livres sacrés des Juifs et des chrétiens ne devint-il point parfois celui des mauvais esprits? Le livre de Tobie n'en garde-t-il point quelque trace;* Et l'Evangile ne nous parle-t-il pas des sept esprits méchants qui viennent de nouveau envahir l'âme de l'homme réconcilié avec Dieu.

M. Amélineaua signalé d'autres analogies entre l'hagiographie copte et les contes de l'ancienne Egypte. Il rapproche la légende de saint Onophrius du conte du Naufragé (5). Il est possible, en effet, que le Paphnuce qui nous a laissé cette relation ait connu les vieux contes égyptiens ; n'a-t-on pas trouvé le conte de Satni dans le mobilier funéraire d'un

cUsiastiriue, Toulouse, i'jo3, p. 207-317. Le P. Delehaye n'hésite pointa se ranger à cet avis : Analecta Bollandiana, 1900, p. /|OO-/|0i.

(i) M. E. Amélineau remarque : « Le type de la femme de Putiphar et d'Vnoupou était devenu classique en Egypte... Certaines saintes pécheresses et pénitentes comme Thaïs, Marie l'Egyptienne, qui sont entrées dans le calendrier catholique, ne doivent probaldenient leur existence qu'à l'imagination de certains Coptes. 1 Loc. cit., p. i.xxiii.

la) Je signalerai au lecteur curieux un petit volume d'édification qui contient la vie de ces deux saintes et de quelques autres : Les Courtisanes devenues saintes ■par r auteur de l'histoire de saint Vincent de Paul, France et étranger, sd in-ia.

(3) E. Amélineau, Loc. cit., p. 66.

(4) Les Sept Hathors étaient en Egypte les déesses de la fatalité et se comportaient tantôt comme de bonnes, tantôt comme de mauvaises fées Cf. G. Maspéro. Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, p. li. La parenté n'est donc pas éclatante.

(5) E. Amélineau, Contes et Romans de l'Egypte ckrétiennt, I, p. xu, etc.

3l6 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

moine copte (i). Toutefois le voyage de Paphnuce dans le désert d'Onophrius (2) n'a guère, avec l'exil du Naufrage, (ju'une parenté d'inspiration.

Thème de la vierge élevée dans an lieu clos ; tour, chûtenu. — Dans le conte du Prince Prédestiné (3) nous trouvons un des thèmes les plus connus de l'hagiographie chrétienne. Le prince de Naharinna enferma sa fille dans une maison dont les soixante-dix fenêtres étaient éloignées du sol de soixante-dix coudées, puis il se fit amener tous les enfants des premiers du pays de Kharon et il leur dit : « Celui qui atteindra la fenêtre de ma fdle, elle lui sera donnée pour femme (<4 • »

La parenté de ce trait avec la légende d'Aseneth, qui nous a été conservée parmi les apocryphes chrétiens, est des plus frappantes. Le Prince Prédestiné y est remplacé par Joseph ou son représentant saint Michel, qui, lui aussi, arrive par la fenêtre dans la tour 011 Aseneth est enfermée (5).

M . Amélineau a reconnu le même thème dans les légendes de sainte Irène et de sainte Barbe (6). Nous aurons à faire ressortir leurs ressemblances avec l'histoire de l'Aseneth pharaonique.

Mais passons à d'autres contes égyptiens :

Le conte du Trésor. — Les actes de saint Théodote d'Ancyre, héros absolument apocryphe 7:, ne sont qu'une adaptation d'un conte rapporté par Hérodote 8). Mais tandis

(1) E. Amélineau, La Religion des anciens. Copies, p. 4-

(2) Saint (Jnuphie, honoré au 12 juin, n'a très probablement jamais existé. Cf. Baillet, Les vies des saints, i. IV^, p. xxiv, liit que sa vie parait être d'un homme peu scrupuleux sur les fictions. M. Amélineau s'est prononcé catégoriquement pour .sa non existence. Contes et romans de l'Egypte chrétienne, p. 11, note 3.

(3) Gf, G. Maspéro, Les contes populaires de l'Egypte ancienue, 3* éd., Paris, éd. in-8°, 168-179. ^'^ version que nous en fournit le papyrus Harris remonterait à la XX* (Ivnastie, environ le xii' .siècle avant J.-G.

(4) Maspéro, Loc. cit., p. 171.

(5) Voir plus bas.

(6) Les Actes des martyrs coptes, p. 186-189.

(7) Analecla Dollandia'na, t. XXII, p. 3ao-3a8 et t. XXIII, p. It-jS.

(8) A. Schiefner, De quelques versions orientales du conte du trésor de fthamp-

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX Qly

que le récit de l'historien grec n'est que la glorification de la ruse (i), la vie du saint est l'apologie du culte des reliques.

Il suffit de liie ces Actes pour être convaincus que cette belle histoire a été empruntée dans le but de justifier les reliques que l'on prétendait conserver de lui à Mâle près d'Ancvre (2).

La théorie de M. Reinach qui tendrait à dériver de l'Egypte, le pays des plus antiques chronologies, la majorité des contes qui errent par le monde, serait-elle donc plus assurée que la théorie indienne?

On n'oserait point l'affirmer. M. Amélineau rapproche les saintes Barbe et Irène du conte du Prince Prédestiné, et je crois avec raison ; mais on ne saurait oublier l'ingénieux elï'ort de M. Wirth j)Our les retrouver dans les légendes de l'Inde. 11 se pourrait, on l'a déjà dit (3), que ces contes soient empruntés à des pays différents et que l'Inde et l'Egypte aient chacun pour leur part collaboré à la confection de certaines légendes chrétiennes.

Thème du naufragé chez les anthropophages. — 'fel est le cas, je crois, des Actes d' \ndré et de Mathieu dans la cité des anthropophages (4).

« Un des traits les plus curieux de l'histoire d'André et de Mathieu, est celui de ces malheureux qu'un breuvage magique

sinile, Ballfl. de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. XIV, 1869, p. 299.316. Pour les objectiens qui ont été faites à l'origine égyptienne de ce conte, cf. Maspéro, Les contes de l'Egypte ancienne, 3' éd., in-S", p. ïxxix à xm.

(1) Hérodote, L. II, c cxxi.

(a) Baillet, Les Vies des Saints, V, agy-SgS.

(3) M. Amélineau nous a promis d'examiner quelque jour la part de l'Efîyple dans chacune des Passions des martyrs coptes. Cf. Les actes des martyrs coptes, p. 186, note i, nous ne saurions trop souhaiter la réalisation do sa promesse.

(4) DobschiitZ, Deutsche Randchau, avril 1902, p. 87-106, et surtout l'iatéressanle étude de M. Salomon Reinach, Les Apôtres chez les Anthropophages dans fievue d'histoire et de littérature religieuse, t. IX, igoi.p. 3o5-320, et la pénétrante critique de P. Peeters dans Analc.ta Bollandiana, 1906, p. 488- 4q8.

ai8 LES SAINTS SVCCESSKUllS DES DIEUX

pnvo de leur raison et qui, Iranslormés en brutes, restent pendant trente jours à manger de l'herlje. jus(|u'à ce qu'ils soient en état de servir aux repas des anthropophages. Mathias, lui, se garde de manger ce qu'on lui offre. Or, ce trait se rencontre aussi ailleurs : dans le troisième voyage extraordinaire de Sindbad le marin, qui fait partie du recueil arabe des Mille et une nuits (i).

(( Un naufrage jette Sindbad et ses compagnons dans une ile peuplée de sauvages noirs et tout nus. « Sans dire un seul mot, raconte Sindbad. ils s'emparèrent de nous, et nous firent pénétrer dans une grande salle où, siu' un siège élevé, était assis un roi. Le roi nous oi'donna de nous asseoir. On apporta des plateaux remplis de mets que, de notre vie entière, nous n'avions vus ailleurs. Leur vue n'excita guère mon appétit, contrairement à mes compagnons, qui en mangèrent gloutonnement. Quant à moi, mon abstention me sauva la vie. En effet, dès les premières bouchées, une fringale énorme s'empara de mes compagnons, et ils se mirent à avaler, pendant des heures, tout ce qu'on leur présentait avec des gestes de fous et des reniflements, extraordinaires. Pendant (|u'ils étaient en cet état, les hommes noirs apportèrent un vase rempli d'une sorte de pommade dont ils leur enduisirent tout le corps et dont l'effet sur leur ventre fut extraordinaire, il se dilata dans tous les sens jusqu'à devenirplus gros qu'une outre gonflée et leur appétit augmenta en proportion. Je persistai à ne pas toucher aux mets et je refusai de me laisser, enduire de pommade. Et vraiment ma sobriété fut salutaire, car je découvris que ces hommes étaient des mangeurs de chair Immaine et qu'ils employaient ces divers moyens pour engraisser ceux qui tombaient entre leurs mains. Je constatais bientôt une diminution notable de l'intelligence de mes compagnons, au fur et à mesure que leur ventre grossissait. Ils finirent même par s'abrutir complètement à force de manger, et, devenus absolument comme des bêtes d'abattoir, ils furent confiés à la garde d'un berger, qui, tous les jours, l(>s conduisait paître dans une prairie (2). )<

(i) Trad. Marorus, t. VI, p. 137. L'analogie a déjà été signalée par GuUchmid .

(a) S. Reinacb, Loc. cit., p. 317-319, ou dans Con/. au musée Guimet, 190Î- 1906, Paris. 1904. i*"" part, in-ia, p. lo'i-ioS, ou encore, Cu/<« A//<A« «t iïe/igions, Paris, igoS, I, p. 407-408.

LES SAINTS SUCCESSELKS DES UIEI X . 2 I ()

M. S. Reinach veut voir dans ces actes une adaptation d'un ancien conte de navigateurs égyptiens et l'on ne saurait nier que l'hagiographe ait connu l'Egypte : les Sphinx qu'il plante à l'entrée du temple en sont d'indiscutables témoins.

S'il s'agit de déterminer le pays où germa tout d'abord l'idée de ce récit, on peut soutenir si l'on veut que c'est la \ allée du Nil ; mais, comme le remarque le père Peeters, la preuve n'est pas des plus péremptoires. Et « pourquoi, dit-il, les Egyptiens si, dès cette date, ils fréquentaient les ports de Inde ne l'auraient- ils pas rapportée;* De nos jours encore c'est la voie ordinaire de ces sortes d'emprunts » (i).

Dériver le livre de Sindbad de sources purement égyptiennes demeure une hypothèse et, pour ce qui est de la partie qui aurait fourni le thème de nos actes, elle n'est qu'un pastiche de l'épisode de Circé dans VOdyssée. Mais on retrouve d'ailleurs cette même histoire dans un recueil arabe du x" siècle (960 environ) intitulé : Les Merveilles de l'Inde (2). Faut-il voir aussi dans ce livre une anthologie de contes d'origine égyptienne ? Ce pourrait être matière à un beau débat. Pour moi je proposerais de compléter ainsi son titre : Merveille des mers de l'Inde et de l'Egypte.

Sans verser dans le nihilisme de MM. Bédier et Brunetière, sans méconnaître la part de l'Inde non plus que celle de l'Egypte, je serais assez volontiers internationaliste avec MM. Husson et Sainéan. Au reste, j'estime que si la question de la patrie des contes n'est ni vaine, ni oiseuse, elle est tout au moins d'un assez mince intérêt. Le problème des migrations des contes me semble devoir être subordonné à celui de leur climat.

Un conte ne se propage dans sa tenem- primitive que dans-

{i j Analecta BoUandiana, 1900, p. .Vj8.

(a) Les Merveilles de l'Inde, trad. Devic, l'aris, 1878, Jn-i6, Récit ia3*, p. i5a.

3aO LES SAI>TS SUCCESSEURS DES DIEUX

une atmosphère morale semblable à celle dans laquelle il est né et ne fleurit que sur des sols de même nature.

Le problème qui se pose à l'hagiographe comme au fojklorisle est donc tout d'abord de dresser la statistique des légendes qui relèvent d'une même donnée et d'établir la carte des lieux où elles ont vécu. Ce n'est qu'après ce travail pré-. léminaire que les problèmes de migrations et d'origines pourront être sérieusement abordés.

Thème du héros né d'une vierge. — Les contes ne seraientils donc pas unilormément répandus dans le monde entier? Quelques-uns l'ont dit, en réalité personne ne l'admet.

M. de Charencey qui a spécialement étudié les légendes relatives aux héros nés sans le concours d'un père humain (i) a parfaitement constaté qu'elles ne s'étaient propagées que dans certaines limites ethnographiques parfaitement définies.

« La tradition d'un héros puissant et libérateur né sans le concours de l'homme semble avoir été spécial aux Occidentaux; nous n'en trouvons pas trace en efîet ni au \ucatan ni chez les habitants de Guzco. Au contraire, l'on en rencontre davantage partout où l'influence occidentale a été prépondérante, soit dans le nord, soit dans le sud du continent américain. Ajoutons qu'elle se trouvait absolument conforme aux tendances gynécocraliques de la religion mexicaine qui accordait une prééminence incontestable au principe féminin sur le principe masculin (2). »

En revanche, ce thème de la femme ou de la vierge fécondée sans le concours de l'homme a été répété un nombre infini de fois dans la Chine et l'Asie orientale.

v'< Koung-Yung-Tsaï identique à ce Koung-Yung qui florissait 55 1 ans avant Jésus-Christ reconnaissait que les anciens saints n'avaient point de père mais naissaient par l'opération du Tien

(Ciel).

(i) Lucina sine concubita in Le Folklore dans les deax mondes, Paris, 189'» in-8' p. iai-a53.

(ï) Loc. cil , p. aSi, voir aussi p. 7.

LES SAINTS SLCCESSEUKS DES DIEUX :i2I

Le Choaé-} uii... fait les réflexions suivantes, « Les anciens saints et les hommes divins étaient appelés les fils du Ciel parce (jue leurs mères concevaient par la puissance de Tien (CiV/) et en avalent des enfants. C'est pour cela que le caractère Sin</ (saint) est composé de deux autres dont le premier signifie : vierge et le second : enfanter.

« Aussi ne doit-on pas être surpris que partant de cette donnée les auteurs chinois aient iini par en arriver aux idées les plus étranges. D'après eux le ii:rand i « serait sorti par la poitrine de sa mère ; Kir par sou dos ; Ilao- Tsen par le coté gauche ; Ché-Kid (Cakva-Mouni) qui est le morne que Fo ou Boudha par le côté droit ; Héon-tsê par la voie naturelle mais qui resta fermée. Une grande compilation en cent volumes dont parle le Père Cihal (S. J.) consacrée aux faits historiques les plus curieux et les plus intéressants contient un livre entier sur les naissances sainU's. On y voit entre autres choses que la mère de l'empereur Chin- Nounn conçut par la faveur d'un esprit qui lui apparut, celle de f/onn^-T/par la lueur d'un éclair et d'une lumière céleste dont elle fut environnée ; celle de Yao par la clarté d'une étoile qui jaillit sur elle pendant un songe : enfin la mère de Ya par la vertu d'une perle qui tomba dans son sein et qu'elle avala. C'était comme le remarque le Père Cibal, une prétention commune à presque tous les fondateurs de dvnasties chinoises d'être nés d'une vierge (i). »

L'Inde, la Grèce et Rome n'ignorèrent pas le thème de la naissance miraculeuse des héros (2). Nous le retrouvons (Tailleurs dans le conte égyptien des deux frères (3).

(i) H. de Charencey. loc. ,-it.. p. 3oi-2o3.

!a) Chez les Grecs, a Les deuii-dieux étaient des hommes en effet, nés d'une femme, car la naissance est chose visible, mais si grand dans l'imagination des peuples qu'on supposait que leui' mère les avait conçus de l'amour d'un dieu ; cela c'était l'invisible sur lequel on peut tout supposer. C'est ainsi que l'idée d'une incarnation divine, absolument étrangère aux juifs a été préparée par la fable grecque. » E. Havet, Le Christianisme et ses origines, I, p. 52... l*ythagore était réputé né d'une vierge fécondée par Apollon. La Pythie avait annoncé sa venue mvstérieuse. Platon lui-môme était né disait-on des rapjxjrls d'Apollon et d'Amphictyone. Le mari humain Ariston n'avait pu s'approcher de sa femme qu'après la naissance du divin philosophe. Origène, C. Celse,

(3) L'idée des incarnations divines eiiste en Egypte dès la pins haute antiquité. Dans une inscription en l'honneur du grand Ramsés ou Sésostris,

âaa

En revanche, les Sémites méridionaux et les Arabes en particulier semblent être demeurés réfractaires à l'idée d'un semblable prodige (i .

Il y a donc des zones ethnographiques propres à l'éclosion et à la propagation de tel ou tel conte. De même qu'il existe des zones de loliNicr ou un climat de l'oiseau mouche, il existe une zone ou un climat des vierges-mères.

Maisdansleslimit.es de ce climat, quelles sont donc les «^raisons qui fixèrent une légende sur tel ou tel point du sol ?

le (lien suprt-uie. Aiuhioii. parle ainsi : « Je suis ton père, je t'ai engendré en Dieu; tous tes nieuilires siint divins ; c'est moi qui t'ai produit... en possédant ta mère Auguste. » De Rougé, Discours d'ouverture des cours de philologie et d'archéologie égyptiennes, 19 avril i8(Jo. D'après M. Moret la théogamic est traditionelle en Egypte lorsqu'il .s'agit des Pharaons Du caractère religieux de la Royauté Pharaonique. Paris. i()03, in-S», p. Sg et ss. Le Pharaon est d'ailleur.s ordinairement svmholisé par Horus le fils de la Vierge Mère immémoriale, toc. cit., p. 71.

Parfois cette conception so traduit par une représent;ition dans laquelle Amon est figuré par un épervier qui rappelle involontairement la colomlw symbolique du catholicisme. Al. Gayet, L'Art copte, p. 107-108.

Il est fort probable que les grecs ou les coptes, récemment convertis et tout imbus de légendes mvthologiques, matérialisèrent d'analoguo façon la tradition chrétienne qui attribuait la naissance de Jésus au saint Esprit. De là ces représentations où celui-ci apparaît sous forme de faucon ? pratiquant l'acte fécondateur. La figure ci-contre a été tirée d'une église copte chrétienne.

0) Il contredisait trop directement le dogme essentiel do l'unité de Dieu. Cf. L. Menard, Les sources grecques du Christianisme, Paris, 1891, in-S^p. '.» .

LES SAINTS SlCCESSEiaS DES DIEUX 3 23

Les plus apparentes sont linténH et l'orgueil local ; les plus profondes, l'existence ou la sui\ivance eu ce poiut d'uu culte approprié à cette grcll'e tl'uu uouveau genre.

L'Eglise entière, écrivait (niibert de Nogent, connaît un Martin, un Kéml et d'autres grands saints. Mais que dire de ces saints inconnus que les peuples, par une sorte d'émulation contre ces illustres confesseurs, créent chaque jour dans les villes et les campagnes ? ii/i X'oyant certains lieux s'honorer de glorieux patrons, ils ont voulu en avoir de pareils. Enhardis par le silence du rlergé, ils chantent constamment les histoires mensongères de eurs patrons. Malheur à celui qui ose en douter ! il doit s'attendre aux injures et aux coups... Il y a des écrits sur certains saints qui sont pires que des niaiseries (nœnlis) et qui ne devraient même pas être offerts aux oreilles des porchers isubulcorum)... Beaucoup de gens, tout en attribuant à leurs saints une antiquité très reculée, veulent en faire écrire la vie par nos contemporains. On me l'a souvent demandé. Mais moi qui me trompe, dans les choses mêmes qui me tombent sous les yeux, comment pourraiscdire la vérité sur des choses que personne n'a jamais vues ? Si 'avais consenti à écrire ou à prêcher au peuple les fables qu'on ne suggérait, j'aurais mérité ainsi que mes conseillers, d'être narqué d'un fer rouge, en public (i). »

La biographie de ce Martin que toute l'Eglise connaît -t-elle été rédigée dans un esprit moins chauvin ? Les miacles y abondent, énormes et déconcertants. Sulpice Sévère, lîstorien réputé véridique. en achevant son livre éprouve le .)esoin de faire appel à la crédulité du lecteur.

< Si quelqu'un ne veut pas ajouter foi à mes jjaroles, la faute ctombera sur lui. La certitude des faits que j'ai racontés, et amour de Jésus-Christ m'ont seuls porté à écrire ce livre, j'en li la conscience, car je n'ai avancé que des choses vraies et incon- :estable3, et Dieu, je l'espère, prépare une récompense non pour :elui qui lira imispour celui qui croira (2). »

Bien plus, il nous fait entendre qu'il s'agit pour lui de

(i) De pignoribus Sanctorum. P. L. t. CLVI, col. I2a-ia4. (») Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, cb. xxvii, trad. R. Viot, Tour», 1861 , p. 55.

faire briller Martin au-dessus de tous les moines d'Orienl. Les belles bistoires des Pères du Désert étaient des sources d'humiliation et des objets d'envie pour nos hagiographes d'Occident.

« En vérité, dis-je à Postuniianus pendant que j'écoutais depuis i longtemps avec attention le récit des miracles des saints moines » d'Orient, je songeais silencieusement à Martin et je voyais avec raison que tout ce que chacun de ces moines a lait en particulier a été accompli par Martin. Car, quoique leurs miracles soient fort remarquables (qu'il me soit permis de le dire sans les olTenser), 11 n'en est pas un qui ne soit inférieur aux siens. Mais si jo déclare que la vertu de Martin ne peut être comparée à celle des autres hommes, il faut aussi remarquer que l'on ne peut établir de juste comparaison entre Martin et les ermites et les anachorètes. Ceux-ci sans entrave opèrent de très grands miracles et n'ont rien que le ciel et les anges pour témoins : Martin, au contraire, vivant au milieu du monde, avec lequel il est toujours en rapport, parmi des clercs en discorde et des évêques sévères, aflligé souvent par des scandales presque quotidiens, reste inébranlable par sa vertu et opère de plus grands miracles que n'en llrent dans le désert les moines dont tu nous parles. Quand ils en auraient fait de semblables, quel juge serait assez injuste pour ne pas reconnaître que Martin l'emporte sur eux(i) ?»

Jl avoue également par la bouche de l'un de ses interlocuteurs que, de son temps, tout le monde n'acceptait pas allègrement les récits miraculeux dont il a empli la vie du saint apôtre. Voici le propos qu'il hii ])ivte : ^

« C'est avec horreur que je répète ce que j'ai récemment entendu : un malheureux (je ne sais qui c'est) a dit que ton livre <'tait plein de faussetés. Ce propos n'est pas d'un homme mais du diable, et ce n'est pas Martin qu'il contredit en cela, c'est l'évangile (ju'il dément. Car le Seigneur lui-même n'a-t-il pas attesté que tous les fidèles pouvaient opérer les mêmes miracles que lui ? Or, celui qui ne croit pas aux miracles de Martin ne croit pas aux paroles du Christ (2). »

(1) Salpice Sévère, Dialogues, (h. iivi, tracl. II. Viot, p. "J^-TJ .

(2) Sulpice Sévère, -i^ Dialoguf, TV, trad. cii., p. 80.

Il déclare que Ivin des miracles les plus signalés de ce saint s'est produit dans de singulières conditions : « Quoique •e miracle soit arrivé un jour de grande fête et en présence 'une immense foule de peuple, une vierge, un prêtre et trois moines en furent les seuls témoins. Pourquoi les autres ne le virent-ils pasi^ c'est C3 que je ne puis expliquer » (i). iNe serait-ce point pour prévenir les témoignages négatifs? Enfin, piu- deuv fois, il revient encore sur le secret mobile qui l'a poussé à accumuler tant de prodiges :

« Je ne répéterai pas les choses que j'ai dites hier ; ceux qui ne les ont pas entendues les peuvent lire.Postumianus en attend de nouvelles afin de les raconter à TOrient pour que la comparaison avec Martin l'empêche de se préférer à l'Occident (2). »

« Mais le Christ n'a pas non plus abandonné les Gaules à qui il a donné Martin. Lorsque tu seras enfin parvenu en Egvpte, quoique Cette contrée soit fière Je la multitude et des miracles des saints qu'elle ne dédaigne pas d'apprendre que grâce au seul Martin l'Europe ne le cède en rien à l'Asie tout entière (3). 0

L'intérêt du couvent, plus souvent encore l'orgueil paroissial ou monastique, ne put se résigner à l'envolée des légendes; il les arrête au passage et les attache au clocher (4).

L abbé ïhiers écrivait encore au xviii" siècle :

(1) Sulpice Sévère, 2^ Dialogue, II, trad. cil., p. 85.

(2) Sulpice Sévère, S^ Dialogue, II, trad. cit., p. 109. i^^ Sulpice Sévère, S^ Dialogue, IV, trad. cit.. p. 112. Sulpice Sévère fait songer à ce jugement de BaiUet : « C'était le goût du

vie siècle, comme on le voit dans les historiens da temps, surtout chez les (jrecs. dans les deux saints-Grégoire de Rome et de Tours, dans Fortunat qui témoigne qu'il laissait les actions des saints pour s'attacher principalement à leurs miracles. Ce goût s'étant mêlé ensuite ;mec l'amour des fables a toujours i'té en augmentant et a fait prendre un air de prodige et un tour miraculeui aux actions des saints les plus naturelles. — Les Vies des Saints, l, 166.

(4) Nos prédicateurs contemporains ne laissent guère en arrière les historiens

de ces siècles passés : « Un jour, écrit l'abljé Lesètre, j'ai entendu un éloquent

|vicaire raconter l'histoire de saint Martin : Encore soldat et à la veille de se

démettre, le saint se trouvait en face de son général Julien l'Apostat ! qui lui

reprocha de fuir au moment d'une bataille imminente. Le saint répondit : Ap- I prenez. Sire, qu'un soldat français ne recule jamais devant l'ennemi ! — Et il

resta jusqu'à la bataille. — L'auditoire composé de braves bonnes femmes se Ipâma d'admiration. Une autre fois et dans une autre église un bon religieux

prêchait sur saint Denis. D'après lui, le saint, très aréopagite, envoyé à Lutèce

aaC LES S\INTS SUCCESSEURS DES DIEUX

(( Il se rencontre dans nos jours certains dévots pressés d'un zèle destitué de lumière, qui ont assez de témérité pour donner publiquement aux saints des louanges et des éloges qu'ils ne méritent nullement et qui seraient plutôt capables de les couvrir de honte et de confusion.

('. Parce qu'il y a des saints qu'ils affectionnent plus que les autres, soit à cause de la ressemblance de leur nom ; soit pour In considération de leur patrie ou de leur nation, ils en font pour ainsi dire leur idole et tâchent, par toutes sortes de moyens, de faire croire que ceux-là sont plus grands en mérite et en gloire ([ue ceux-ci, en leur imputant des choses qui ne leur sont jamais arrivées et auxquelles ils n'ont jamais pensé eux-mêmes (i). »

a Les hagiographes et chroniqueurs espagnols (Dexter, Maxime, etc.) ayant remarqué que l'on avait laissé beaucoup de saints dans le martyrologe de Barouius, sans leur assigner de lieu, ont cru qu'ils pouvaient les adjuger à l'Espagne, sans craindre que les autres nations s'avisassent de les revendiquer. Ils ont fait plus en faveur de leur pays : ils se sont saisis encore de tous les saints des lieux qui sont d'une dénomination approchante de quelques ville ou bourgade d'Espagne. Tamaïo de Salazar (2) est entré avec plusieurs dans toutes ces acquisitions et leur a donné encore de grands accroissements. Tous les saints qui sont sans position de lieu, comme l'on parle, et tous ceux dont les lieux sont homonymes, équivoques ou corrompus, de telle sorte qu'on peut les tourner en quelque nom de lieu d'Espagne, tous ces saints, dis-je, sont une grande partie des martyrologes de Tamaïo (d). »

Cardoso qui voulut faire pour les saints Portugais ce que Tamaïo avait fait pour les saints Espagnols adopta les mêmes

par le pape Clément, y trouva Julien l'Apostat pour contrecarrer les efforts de son zèle. Je vis dans l'auditoire quelques personnes qui paraissaient trouver que >aint Denis avait mis l)icn du temps, 370 ans, pour venir de Rome à Lutèce. Voir clair el dire Vrai dans lievue du clergé français, i5 novembre ic)o5, p. 57$.

(i) Dissertation sur l'inicription da grand portail da couvent des cordeliers de Reims, dans Le Brua, ftecaeil de pièces pour servir de supplément à l'histoire des pratiques superstitieuses, Paris, 17DI, in-12. t. IV, p. 74-75 et 186-137. "~ De même, BaiUet, Les vies des Saints, 1, p. i44.

(a) Tamaïo, grand vicaire de l'évoque d'Aviia, inquisiteur général en Espagae mourut vers l'an i66î.

(3) BaiUet, Les vies des Saints, I, 117.

LES S.\l!NT9 SUCCESSEURS DES IiIEUX

procédés. « Il a Iju-hé d'altirer fous les saints en Portugal(i)..>

L'aniouf du cloolier ([)ai'oissc nu couvent) (2) lorsqu'il pousse à s'appro|>ri(M- les gloires des autres n'a plus rien de sacré, et l'on ne |)eut ([ue l'aire siennes les sévères paroles du l'ère Delehaye : « Les premiers auteurs des légendes apostoli- <{ues de France ne peuvent, devant le tribunal de l'histoire, exciper de leur bonne loi. On sedélouruc d'eux avec mépris tout ea admirant la sim[)lirité tir leurs dupes » (3).

Et [)Ourtant je voudiais ])laidei- leur cause dans la mesure de la justice. Souvent ils ne liicnl (|ue lépéter d'une façou plus ou moins eonluse d'anticpics traditions. Il y avait eu là une source, un arbre, un roclier \énéré qu'il avait fallu baptiser du nom d'un saint ])oui- en christianiser le culte invétéré. Les dévots pouvaient modilier leurs légendes mais non leurs pèlerinages et leurs pratiques. On greffa sur le vieux culte [)aïen vm nouveau culte chrétien mais la légende du saint se ressentit de ce mélange. Se confondant avec un culte immémorial, ne fallait-il pas (pi(^ le culte nouveau fut daté des plus lointaines origines du christianisme (/j).

(i) Baillât, Les vies des Sainls, I, tïo. Les Français n'ont pas nonplusdé- 'laigné cette méthode. C'est ainsi que d'un saint Grcscentius apud Galatiam, on a fait un Grcscentius apud (ialliam. Cf. L. Duchesnd, Fastes Episcopaux, 1, li4. Saint Genou (Sanctus Genulfus) ayant séjourné dans une civilas Geturnieensis, on en a fait un évoque de QnUoi-s{ Civilas CaJ.urcensis}, L. DuCheSDO, Fastes Ep iscopu ux, H , 1 2 7 .

(2) l'our Mgr Bosquet (Hist. eccles. Gall : prœf.) les moines sont les ïuteurs de la plus grande partie de ces sortes de faux. Il faut convenir avec Baillet, Les Vies des Sainls, I, 199, « qu'une grande partie de la réputation (des monastères) consistait dans la multitude de leurs saints et qu'on y faisait même consister quelquefois leurs intérêts. » Des moines n'avaient pas honte de canoniser une certaine llosimonde, concubine de Henri II, roi d'A.ngleterre, pour avoir fait quelques donations à leur monastère. Ils canonisaient leurs pères pour attirer les dons des fidèles et canonisaient ceux qui donnaient.

(,S) Légendes haijiofiraphifjues, p. 11 4.

(4) Il faut avouer cependant que l'esprit de gloire et du vanité dut avoir une grande part à ce recul des premiers apôtres des églises particulières. On voulait faire remonter leur établissement jusqu'aux origines : certains nobles s'efforcent d'antidater le commencement do leur maison. Baillet dit de ces hagiographes qu'ils se sont fait « je ne sais quels intérêts tl'anliquité » et vraiment l'on no saurait dire mieux. Cf. Les Vies des Saints, I, i'i2-i4.3.

Pour les procédés, comme pour l'esprit «pii créèrent ces gestes cl ces romans d'apotres on ne [)eut mieux les comparer qu'aux jirocédés et à l'état d'esprit ({ui engendrèrent nos chansons de gestes et nos romans épiques. Au cycle d'Arthur et des Chevaliers de la Table ronde on peut opposer le cycle des apôtres langrois (i) et le roman des martyrs parisiens : à la Chanson de Roland et à l'épopée de Charles à la barbe ilcurie, les fables aquitaines et l'épopée burgondoprovençale (2).

Lorsque vinrent au monde tous ces personnages, patrons des villes et des provinces, moururent les derniers génies et les dernières fées. Les saints et les fades se rencontrent encore dans les bois et les cliansons d'alors (3) ; mais les exorcistes chrétiens firent périr les derniers survivants des sylvains et des sulèves. des junones et des parques antiques.

Les Celtes vénéraient les fées comme des déesses et plaçaient sous leur invocation leur seuil, leur cité, leur patrie. Méhisine ou dame Abonde ne sont rien autre que des protectrices de la famille et du foyer. Que de campagnes ou plutôt que de villages et que de bourgs eurent leurs dames blanches, mystérieuses, portant la confiance dans les plis de leurs robes, coidem" de lune ou couleur de soleil ! Chaque ville

(i) Sur le cycle langrois : P. Lejay, Revue d'histoire el de lillèralnre religieuses, t. VII, 1902, p. 71 et sq. Revue critif/ue d'histoire el de lilléraiure t. XXXIX, ioo5,p. 367.

(2) Les légendaires, ces poètes du Vtoyen Age, méritent donc toute notre indulgence ; mais il ne faudrait point pousser la hienveillance jusqu'à la simplicilê. Une fois que l'histoire eut pris conscience d'elle-mènie et de ses devoirs, les écrivains religieux <jui persistèrent dans ces procédés antiques ne furent plus excusables. Mauvais ménestrels ou plutôt méchants historiens ; soit qu'ils jugent bon de nous tromper, soit qu'ils n'osent contredire à une tradition fausse cl mensongère. M. le Ghan. Lî. Chevalier écrit de Vogel qui défendit sciemment j les fausses traditions de N.D. de Lorelte, il a péché par respect humain (loc. <i(.j p. 438). Beaucoup de légendaires sont comme lui [loc. cit., p. 471) et c'csti chose déplorable.

Les ignorants qui défenilonf des traditions invraisemblables méritent nctfAl pitié; mais les dcml-scepliques qui savent ou pressentent l'inanité historique [ de certains contes et les propagent sont inqualifiables.

(3) Les actes de saint Armentaire parlent de la fou Esterelle qui a donné son nom aux montagnes de l'Estcrel.

avait sa fée ou son fjénic. Bibracte sa Dca Jiibracta, Nîmes son Némausus. l^onlcaux sa puissante Tutela, Besançon son '^rnïe Vesontio. Les romans bretons nous ont conservé le souvenir de Viviane dont la baguette magique semblait enchanter tout le peuple de chênes qui bruissall en la forêt de Brocéliandc. iNos antiquaires, de l'avant-dernier siècle, ont reirouvé une inscription : Genio Arvernorum, au Génie de l'Auvergne. Tous ces génies et toutes ces fées succédaient aux Junones, aux Matra*, aux Svlvains et aux Faunes romains, ou plutôt, naquirent de leur union avec les vieilles divinités des eaux el des montagnes de Gaule. Aussi bien, n('s du sol, ils semblaient devoir participer à sa pérennité et conserver leurs autels tant qu'il y aurait des Celtes pour aimer leur patrie.

Dieux et déesses s'en sont allés ; leurs légendes tombées en quenouille se confondent avec les contes de la mère 1 Oye, mais d'autres légendes sont venues qui les ont remplacées et avec elles nos bourgs, nos cités, nos provinces ont retrouvé de nouveaux protecteurs et de nouveaux patrons. Ce sont nos saints apcMres de France (i).

Oncques on ne vit dans les Gaules Marthe l'active ménagère et Madeleine la Repentie, point ne vinrent Lazare le Ucssuscité, Denis d'Athènes, Martial, Sidoine et Zachée, ces miraculés de l'Evangile dont peut-être aujourd'hui encore on retrouverait les pas sur les pierres fatidiques et les dolmens gaulois, mais l'Evangile de leur maître y est venu annonçant une justice nouvelle, un nouveau royaume de Dieu, encore bien lointain hélas ! mais dont la route demeure tout embaumée de tendresse.

(i) Sur les légendes apostoliques je ne saurais ti-op recommander la lecture de rexcellent livre de M. A. Houtin, La controverse de l'ApoitoUcité des Eglises de France, Paris, 1903, in-12.

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