CHAPITRE VI
Cinquième source de documents.
Los traditions populaires. — La miyiationdes miracles et l'amour du surnaturel.
Les contes, comme les fables, pénotrcrenldans les vies des saints pour faire partie des dits el des actes du saint, voilà qui est acquis. La gloire de ses fidèles s'a crut intéressée. Le saint devait être grand et comment reùl-il été s'il n'avait fait des miracles et accompli des merveilles. Le saint devait être thaumaturge ; mais inventer des prodiges n'est pas déjà si facile, on fut conduit à les « mendier )) i). C'est la raison Ibndamentale qui lit ouvrir les feiiillofs des légendiers à noml)re de vieux contes millénaires.
Les contes sont consacrés aux fées, aux magiciens, aux héros et, par suite, aux actions miraculeuses, aux gestes
(i) ("est l'expression de Baillet. .Sous celte rubrique, Fails el miracles mendiés, il écrit : (( Conihicn le hàlon do saint Pierre entre les mains de ses dis- I ipies missionnaires a-t-il ressuseilc de leurs comjiai;nons, qui s'étaient laisse mourir sur le cLeniin qui les conduisait de Rome dans les Gaules "? Combien le liàton de saint Grégoire 'iliaumaturge fiché en terre et pienanl racine, n'a-t-il jioinl fait d'arbres h son imitation ! Dans combien de >ies de s;iinls n'a-t-on pas vu multiplier le miracle des faux morts et des faux aveugles devenus ensuite te qu'ils n'avaient voulu que contrefaire; celui des cercueils appesantis durant les convois, celui des gants et des manteaux pendus à des rayons de soleil... tous miracles inconnus aux anciens sauf ceux qui |)araissent lopiés de saint Grégoire le Thaumaturge. » Les lies des Saints, I, 3o-3i.
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merveilleux. Les contes sont tissés de sunialurel. Ln conte pourrait se définir une histoire dans laquelle sont soudés j>lus ou moins habilement une série de thèmes miraculeux que l'on attribue à un mémo héros. Ne peut-on définir de même une légende hagiographique!' Peu importe d'ailleurs que le personnage ait réellement vécu. Chacun sait que les poèmes et les anecdotes embellissent singulièrement la vie des héroshisîoriques. Jongleurs, ménestrels, poètes épiques ou prosateurs héroïques ont accumulé mille et une fables sur leurs tètes. Charlemagne, Roland, Barberousse, Attila, Pierre le Grand, Saladin, Frédéric II, Sixte-Quint, Napoléon même, ont été les sujets de véritables cristallisations légendaires (i). C'est ainsi que dans un cœur épris l'objet aimé se revcl de mille et une qualités fabuleuses.
« On n'emploie plus communément chez nous, comme ressort de roman, les apparitions de divinités, les songes, les transformations de l'homme en bête, les animaux parlants, les opérations magiques ; ceux qui croient fermement aux miracles de ce genre les considèrent éomme un accident des plus rares. Il n'en était pas de même dans l'antique Egypte et ce que nous appelons le surnaturel y était journalier (2). »
Il en fut toujours ainsi chez tous les peuples ignorants de la valeur et de la stabilité des lois de la nature. Ce fut également le cas de la plupart des hagiographes.
»( Les païens, dit Baillet, attribuaient leur bon et leurmauvais succès à la faveur de leurs dieux. On voit par leurs poètes qui sont leurs théologiens, l'inclination qu'ils avaient à mêler de la divinité dans toutes leurs aventures, à recourir en toutes rencontres au ministère de leurs dieux et à les faire sortir, comme
(li Cf. Abbô Bénigni, La déformation populaire de la réalité historique dans Miseellanea di storia et cnltwa ecclesiastica, tome IV (igo6;, p. l et suiv. Ce phénomène est un résultat de ce que l'érudit abbé appelle Symbolosie et Tbaumatosie.
(2) G. MasperO, Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, p. xlv, voir aussi p. Lxvu. Même état d'esprit chez les Grecs du v* siècle av. J. Cb. Havet, Le Christianisme et ses origines, I, 5o.
23a LES SAINTS SUCCESSEUltS DES DIEUX
l'on dit, de la machine pour le dénouement de leurs affaires difl'iciles... c'est ce qui a ouvert le champ à la plupart de leurs fahles, qui ont achevé d'éteindre en eux la connaissance de la vérité.
(( La religion chrétienne au lieu de détruire ces sentiments s'est contentée de les purifier et de les réduire à l'objet de la vérité. Mais le peuple toujours crédule, toujours timide, n'a pu demeurer longtemps sans retourner à son génie. Il s'est figuré les saints d'une espèce différente de la sienne... C'est ce qui lui a fait donner un caractère de miracle à toutes les actions extraordinaires des saints... Cette licence eut été tolérable si elle fût demeurée dans ses bornes ; mais en s'étendant sur les miracles surnaturels elle les a multipliés à l'infini avec le secours de la fiction. D'où est venu que l'histoire des actions véritables des saints s'est obscurcie sous la nuée des fables et des prodiges (i).)) « Le récit même des actions du saint, écrit le Père Delehaye, est comme imprégné de merveilleux. 11 est annoncé dès avant sa naissance et son berceau est entouré des signes visibles de la bienveillance du ciel. Les anges veillent sur ses pas, la nature lui
(i) Baillet, Les Vies des Sainls, I, p. 1GG-167. On peut en voir un exemple dans la vie de saint Antoine de l'adouc. M. L. de Kerval qui l'a étudiée spécialement à ce point de vue l'a parfaitement mis en lumière : L'entrevue du saint avec le préfet Ezzelino devient une transfovmalion miraculeuse de ce personnage, ce qui est contraire à toute vérité. L'évolution el le développement du merveilleux dans les légendes de saint Antoine de Padoue, P. if)oG, in-8°, p. 22/1-237. Une plaisanterie ironique sur la sainteté d'Antoine devient une prophétie, loc. cil., p. 228. — Une prédication qui a ému aux larmes l'archevêque de Bourges el laissait supposer que le saint connaissait la vie de cet important personnage, donne lieu à l'hagiographe d'imaginer qu'il eut une révélation, loc. cit., p. 229. — Le bruit de la mort d'Antoine s'étanl répandu malgré le désir des Frères Mineurs on en fait une autre révélation, loc. cit., p. 23o. — La seule comparaison de la plus ancienne légende avec les autres légendes établit que les traits précédents ne sont que des embellissements. Ailleurs, il est facile de deviner le lait naturel primitif sous le récit miraculeux. Un moine ayant volé un manuscrit .\ ce saint est poursuivi non par le remords, mais par le démon, /. c, p. 281- ■j'i^. — Un sermon qui a touché même ceux qui ne le comprenaient point est décrit avec les termes mêmes qui nous ont exprimé le miracle de la Pentecôte, /. c, p. 282-233. Invité à prêcher à la mort d'un avare, saint Antoine répondit avec véhémence qu'un cœur d'avare n'était point dans son corps mais dans son coffre avec son or. Le coeur du défuijt fut, en effet, trouvé parmi ses écus, /. c, p. 233-23/|. — La délivrance inopinée de Padoue par les troupes pontificales est l'occasion de faire prophétiser le cercueil du saint, /. c, p. 235-236. Tout ceci sans compter les moindres embellissements, /. c., p. 236-247, et les dédoublements du même prodige d'abord situé en deux lieux différents, puis considéré comme s'étant produit deux fois, l. c , p. 2I47-253.
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obéit les animaux les plus sauvages reconnaissent son pouvoir. Dans les dangers pressants, il peut toujours compter sur l'intervention des puissances célestes. Que dis-je ? Dieu semble se prêter m quelque sorte aux caprices de ses amis et sans raison apparente. Le bâton de saint Géry demeure droit sans appui pendant la nrière du saint et la même chose arrive tandis cjuc saint Junianus s'entretient avec le roi Clotaire. Plusieurs saints suspenlaient leur manteau à un rayon de soleil ou ressuscitaient des jiseaux déjà mi? ù la broche. Le bienheureux Marianus Scotus l'a pas besoin de chandelle pour écrire pendant la nuit ; ses loigts répandaient la lumière nécessaire. A la prière de -^aint Sebald, un pavsan obtient le même privilège jusqu'à ce ju'il ait retrouvé ses bœufs égarés (i;. »
M. Dufourcq dans son très bel ouvrage sur les Gcsla marv/'imi romains, note comme une caractéristique de ces récits apocryphes la grande place c|u y lient le miracle :
« Leurs rédacteurs circonviennent l'action de Dieu (ajoutons : et des martyrs) comme intervenant à tout propos en ce monde pour modifier les événements, guider les hommes et les empires : la loi en une cause première (disons en des magiciens chrétiens [uophètes, apôtres, et martyrs), a comme oblitéré l'idée des causes secondes, au point que dans ces gestes, rien n'est plus ordinaire que l'extraordinaire, ni plus naturel au sens usuel du mot que le surnaturel lui-même. J'en donne pour preuve le grand nombre de prodiges dont elles sont parfois remplies et comme bourrées (2). »
En Bretagne, dit Cambry, u le gouvernement théocrali- (i) R. P. Delehaye, Lêg. hag., p. 56-07.
(a) A, Dufourcq, Les Gesta Marlyrum Bomains, Paris, 1900. gd in-S", p. 58. — Notons cependant que l'idée des causes secondes, loin d'avoir été oblitérée chez ces légendaires n'est encore pas née, M. Dufourcq l'a bien senti lorsqu'il ajoute ; « L'explication par le miracle est la plus simple de toutes. Elle dispense de toute analyse, de tout elTort intellectuel ; elle convient à merveille à ces esprits paresseux, indolents et mous qui accablent le paganisme sous un argument étrange et qui paraissent n'avoir jamais été aiguillonnés par le besoin de comprendre le pourquoi des choses. » Ibid. — Voir aussi A. Marignan, La foi chrétienne au iV siècle, Paris, 1887, in-S», p. 89, noie G, dans laquelle il a rassemblé les miracles les plus extraordinaires que l'on rencontre dans les actes des martyrs.
que des druides, les milliers de génies dont ils peuplèrent les éléments, la puissance dos sabres sur la nature, tous les rêves de la féerie ne furcnl pciint détruits par les apôtres du catholicisme. On transporta sur les nouveaux saints les miracles des saints du temps passé. On ne voit dans leurs légendes que solitaires chastes, sobres et vertueux, vivant dans les lorèts, bravant l'inclémence des airs ; ils apaisent les tempêtes, fendent les flots de lOcéan, passent la mer à pied sec, voguent sur luic barque de pierre, métamorphosent en arbres leurs bâtons ; les fontaines naissent sous leurs }'ieds, les maladies se guérissent, l'air s'embaume à leur passage, les morts ressuscitent et l'univers est soumis à leurs 'lois 1) i).
Lorsqu il s'agit d'un héros populaire, sa vie résume les Tiierveilles de tous les contes : tel saint Pol au pays de Léon, (chacun a voulu lui prêter les miracles qu'il connaissait.
Saint Pol commença ainsi sa carrière. Comme il était encore écolier, « des oiseaux ravageaient les champs de son maître saint Hydultus, il les conduit au monastère : le saint abbé indulpent, généreux, les réprimande, leur donne sa bénédiction ; ils s envolent reconnaissants. De ce moment ils respectèrent les graines du saint homme.
La sœur de Pol vivait dans un couvent que baignaient les eaux de la mer; il commande aux [flots de s'éloigner de 4 ooo pas ; ordonne à sa sœur et à ses nonnes de ranger de petits cailloux sur le rivage. Ces cailloux s'élèvent, grandissent ; ils sont bientôt des rochers menaçants, capables d'arrêter la mer et ses fureurs.
Pol, en 617, délaisse sa patrie, et, porté sur les flots, arrive à l'île d'.Eussa (l'île d'Ouessant), il vient à l'île de Balz ; le comte de Guythun en était le gouverneur et demeurait dans un palais dont il ne reste point de ruines. Saint Pol s'amuse, en s'y rendant, à guérir trois aveugles, deux muets, un paralytique, en les touchant de son bâton.
(1) Voyage dans le Finistère, i83(i, in 8° p. 3().
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Le comte en ce moment s'occupait fort d'une clochette que le grand roi Marc d'Angleterre avait la malice de lui refuser. Par ordre de saint Pol, un poisson l'avala et l'apporta à celui qui la désirait. Cette cloche d'argent était dans le trésof de la cathédrale de Léon. Au son de cet instrument, les maladies se guérissaient, beaucoup de morts ressuscitaient.
11 y avait alors lui grand dragon dans l'ilc qui dévorait les hommes et les bêtes du pays. Saint Pol se rend à sa caverne, dans ses habits pontificaux, accompagné d'un jeune gentilhomme de la paroisse de Cléder. Le saint ordonna au dragon de paraître ; il sort en sillonnant la terre de ses écailles, en poussant d'aflVeux silflenients ; mais enchanté par une étole il marche jusqu'à la pointe nord de l'ile, ov'i, d'un coup de bâton, il est préipité dans les gouiTres de l'Océan.
Le comte de Guylhun, enchanté de son hôte, lui donne son palais et se retire dans la cité d'Occismor. Il lui fit présent en partant d'un manuscrit des évangiles, enluminé, copié de sa main ; Guillaume de Rochefort, évèque de Léon, le couvrit de vermeil en iSôa.
De son palais de l'île de Batz, saint Pol fit un beau monastère ; mais comme il manquait d'eau, d'un coup de bâton, il fit jaillir une fontaine.
Las des hommes, il se retire à llle de Bat/, ordonne de lenterrer dans la ville sacrée d'Occismor dont il était évèque ; et meurt à 102 ans, en l'année ôg^. Les habitants de l'île veulent conserver ses dépouilles mortelles, ceux d'Occismor les réclament ; les disputants enfin arrêtent de les placer à moitié sur deux chars, l'un dirigé vers le monastère, l'autre vers le rivage. Le saint n'attendit pas la fin de leur querelle ; il disparait, passe la mer, et se rend par les airs sur le rivage d'Occismor, qui, dès ce moment, fut appelé Saint-Pol-de-Léon (i). )
(i) Canibry, Voyage dans le Finislàc, i836, in-S», p. 80-82. — Sur les Mirabilia empruntés par les légendaires qui se sont occupés de saint Antoine de l'adoue, voir L. de Kerval, L'Evolution el le développemenl du merveilUu.t: dans la Ugende de saint Antoine de Padouc, V. iijo(i. Ses luttes avec le démon sont empruntées à son homonvme «aint Antoine d'Egypte, p. aS/i. Le trait du chapon qu'un mécréant lui sert un vendredi transformé en poisson est tiré de la vie de saint François d'Assise, p. 205, et reproduit plus lard dans la légende de ^aint Conrad de Plaisance, p. 256. L'histoire de la pesée des indulgences et celle du sermon entendu à deux mille de distance sont empruntées toutes deux à la biographie de Trère Berthold qui protesta d'ailleurs contre ces légendes, p. 207-2(11. — Le conte de la confession écrite et miraculeusement effacée est
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Par ce dernier exemple on peiil voir quelle consommalion de miracles faisaient les hagiographes bretons. Les \ies (le saint Joseph de Cupertino. de saint Coemgen (i), de saint Kentigern de Glascovv. du vénérable Joseph de Ancliiela, apôtre du Brésil (2), ne sont pas moins luxuriantes. S'il faut en croire M. Amélineau. les écrivains coptes ne liuent pas des emprunteurs moins avides (3).
11 ne faudrait pas oublier cependant qu'avant de plagier les contes, les rédacteurs dévies saintes pouvaient puiser dans la Bible.
V. Maury, dans son si pénétrant Essai sur les Légendes pieuses, a signalé les innombrables miracles de l'histoire biblique qui y furent introduits par l'assimilation de la vie des saints à celle de Jésus-Christ, des prophètes, des apôtres et de la Vierge Marie (4)-
(( Jetons les yeux, dit Maury, sur la suite vraiment innombrable de miracles opérés par les saints, sur la liste indéfinie de prodiges qui ont signalé leur mission. Là est accumulé tout ce que l'imagination a conçu de plus bizarre et de plus contraire à l'ordre naturel des choses et au milieu de ce chaos de merveilleux les miracles de l'Evangile et de l'Ancien Testament sans cesse reproduits, sans cesse renaissants, avec chaque nouveau saint.
un lieu commun hagiographique, Saint Jean Climaque le contait déjà au vi" siècle. On le retrouve dans la vie de saint ,lean Camons, écrite vers B20. Césaire d'IIesterbacL le coUige à son tour dans son licçueil Je miracles el d'Histoires^ p. -'61-267.. — L'histoire du faux mort envové par le saint ad Paires puis ressuscité se retrouve dans la vie d'un saint Julien confesseur, relatée par la Légende dorée, etc., etc.
. (i) A. SS.,. ./(in., t. II, p. 3io.
(2) Vida de venera lel Padre Josepli de Ancliieta de coinpania de Jesu, taU' malurgo de Aovo Mundo, he provinria de ISrasil, composta pello P. Sirmam de V'ascpncellos, Em. Lishoa, 16-2.
(3) « Dans les Vies des Saints il n'est guère de miracles extraordinaires qui ne soient attribués à tous les grands moines, sans doute atln que dans le ciel il ne put y avoir entre eux ombre de jalousie. » Contes et rcmans de l'Egypte chrétienne, Paris, i888^ in-iG, t. 1. p. lwï. Même chose dans les légendes irlandaises Tachet de Barneval. Ilisi. lêj. de l'Irlande, P. i856, p. 35a. Ph. de FeliCO. L'autre monde cl le purgatoire de saint Patrice, Paris 1906, in-b"^, p. 22-a3.
(4) Croyances et légendes du Moyen Age, Paris, 189C, ia-8, p. 87-134.
Si cette similitude ne portail que sur dos miracles qui appartiennent à des faits habituels de la vie, on pourrait attribuer au hasard ou à la stérilité d invention du légendaire la fréquence de ces coïncidences. Mais quand c'est dans des événennents insolites, extraordinaires, au milieu de circonstances qui n'ont pu s'otlrir que rarement que ces merveilles se représentent toujours, il ne saurait y avoir de doute, il v a eu copie faite à dessein, imitation réelle (i). ))
Le miracle de .losué arrêtant lo soleil est renouvelé pour permettre à saint Ludwin de faire deux ordinations le même jour (•?). De même que l'àiie deBalaam appuyait le propbèt<' de sa voix, un lion, d'après Commodicn, aurait pris la parole pour confirmer la prédication de saint Paul (3). Saint Eloi renouvelle sur un no\er le miracle du figuier desséché ('i). La multiplication des pains a suscité d'analogues merveilles dans les vies d'une vingtaine de saints (5). Certaine vie de saint François d'Assise; n'est-elle pas ime véritable copie de la vie de Jésus ?
(i) Maury./oo. cit., p. ijo-ioo. La vie de saint Bertrand a emprunté à la Bil)le toute une série de miracles, cf. Fiancette d'Agace (L. de . Vie et miracles de sailli Bertrand, saint-(îaudens ]Si')'i. in- 12. Le miracle de l'ivraie maudite avec une nuance plus rationnelle est imité du miracle du figuier maudit p. So ; celui de la multiplication du vin rappelle le miracle de Cana, p. 82 : la pjche miraculeuse de l'Evangile s'y reconnaît jusqu'aux détails, p. 83 ; le s;iint frappe de maladie une femme adultère qui n'a pas voulu avouer son crime, sans aucun doute par contre imitation de la scène évangélique, p. 85; la délivrance de Sancius i'ana conduit hors de sa prison par le saint est une imitation du miracle des ,4c(t'x, p. 8()-S7.
(a) Delehaye, op. laud., p. 07. — Acta SS., sept., t. VIII, p. i?'- —
Pendant la fête funèbre qui suivit la mort de saint Patrice, le soleil ne se coucha point, douze jours et douze nuits, il éclaira l'Irlande, Tachet de Barneval, Hisl. lè^jend. de l'Irlande, P. iS56, in-S», p. il.
;3) Delehaye, Lég. haq.., p. 5t.. — Carmen Apolog., p. 57-58.
^i) Vita S. Elitjii, 1. II. c. \xi. — Surius, Vilx Sanctomm. ler déc. t. II. p. 24.
(5) Maury. "p. laud., p. loi-io». D'après E. Havet : « Quelques-uns des miracles d'Elie et d'Elisée ont servi de modèle pour ceux <ju on a prêtés ."1 Jésus, comme le jeune de quarante jours et la multiplication des pains » Le Christianisme et ses origines, III, 167. Le jeûne de Jésus pourrait bien avoir une toute autre origine.
a38 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
§ I. — Le surnaturel dans les contes et les récits sacrés.
Certains auteurs se sont efforcés de démontrer que tous les récits contenant des faits surnaturels ou merveilleux sont d'ordre mythologique (i). Vussi n'ont-ils pas hésité à ramener l'étude du Folklore à l'étude de la naissance et des migrations des thèmes miraculeux. Les Védas et les contes de Grimm, les récits des sauvages et la Bible ne sont que des documents analogues et le problème du surnaturel se ramène pour eux à la recherche des différentes versions d'un même thème.
Pour ceux qui ont suivi les études critiques relatives à r Vncien et au Nouveau Testament, il est certain que l'on rencontre des parties légendaires et mythiques aussi bien dans l'un que dans l'autre. Les mythes babyloniens et les premiers chapitres de la Genèse de M. l'abbé Loisy a, je crois, échappé à l'index. La Questionbiblique au \\^ siècle. deM. Houtin, pour avoir été condamnée à Home n'en demeure pas moins inattaquable en son fond essentiel (•?).
Un folkloriste anglais a essayé d'établir une chronologie des synoptiques d'après la plus ou moins grande fidélité des évangélistes à suivre les lois du triple exemple et du cresi-endo (3) qui sont bien les deux lois les plus rigoureusement observées par les conteurs {^i).
Thème de la Tentation. — Jésus est tenté trois fois dans
(t) What mak.es mythology mythological, in true sens ol' word, is wliat is ullerly inintelligible, absurd, étrange, uiiiaciilous. Max MuUer cité par Ch. Pioix, Le Sarnalurel fl les Contes, Paris, 1691, in-ia, p. 2.
{:>.) Certains miracles de l'Ancien Testament ont leurs analogues dans le folklore grec ou égyptien. Le recul du soleil pris d'horreur devant le festin d'Atrée rappelle, en ellet, le recul de l'astre constaté par le cadran d'Achaz.
(3) W. R. Paton, La Tradition populaire dans les Evangiles synoptiques dans Reuue archéologique, [901, p. ry-aS.
(4) Ch. Ploix, Le Surnaturel dans les Contes, Paris, 1901, in-ia, cb. x. Le nombre trois, p. 181.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX '.i^Cf
le désert et la dernière est la [)]us redoutable. Les enseignements du folklore nous invitent, en conséquence, à voir dans cet incident une interpolation, ce qui s'accorde précisément avec les résultats de la critique littéraire qui ne reconnaît pas le même style dans ce morceau et dans les parties qui l'encadrent. Au reste, cet incident célèbre n'est pas propre à la légende du Christ, nous le retrouvons dans la légende du Bouddha.
Faut-il en conclure que leurs biographes se sont copiés (i). Cette thèse paraît jusqu'ici indémontrable (2). On est conduit a supposer qu'ils ont puisé à une même tradition. Quelle que soit l'ultérieaire solution du problème, il est d'ores et déjà établi que nous avons là un thème miraculeux qui relève de la tradition populaire.
C'est une question dillicile que celle des relations du bouddhisme et du christianisme dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Elles n'en sont pas moins certaines, Clément d'Alexandrie (3), et Dion Chrysostôme (A) nomment le (( dieu » des boudhistes par son nom de Bouddha et semblent assez bien inl'ormés sur son compte. Saint-Epipham;, le père de l'histoire ecclésiastique accuse Scythien d'avoir importé de l'Inde au deuxième siècle des livres de magie à tendances manichéistes. Les a|)Ocryphes et en particulier
(i) « Le liouddhi victorieux de-^ embùcties que lui tendait Mara ou le mauvais esprit est "servi pendant sept jours par les dieus qui répandent sur lui des fleurs et des parfums. C'est une VL-ritable amplification du récit de nos livres saints, lesquels nous dépeignent les anj;es occupés à servir le Christ à la suite de sa tentation et de son jeune de quarante jours dans le désert, » H. de Charencey, Le Folklore dan-: les Deux mondes, p. i6i.
!î} H. Oldenberg, Le Bouddha, sa vie, sa doztrine, Paris, iSg'i, in-S", p. 13 1 : « il est à peine besoin de remarquer que dans les deux cas ce sont des raisons semblables, voisines, qui ont provoqué la formation de récits correspondants ». L'histoire bouddhique de la tentation se trouve dans \q MahasarinibbànaouUa, p. 3o et sq., et intenalée à si place dans la suite générale des récits dans le LalUa-Vislara, p. 489.
(3) Slromales, I, i4.
{41 Ad Alexandrinos, XXKll.
l'Evangile de lEnlanci^ poitcnt des traces indiscutables de cette influence (i).
(( Quelques savants comme Christian Lassen, James Prinsep, A. Weber. F. Kœppen et James Fergusson ont pensé que cerliiins traits secondaires du christianisme, tels que le monachisme, la vénération des saints et des reliques, rusaae des cloches, des clochers, des chapelets étaient probablement d'origine bouddhique. Toutefois, parmi ces savants les deux premiers se sont prudemment abstenus de se prononcer d'une manière positive. Ils se sont contentés de hasarder quelques conjectures.,.
((D'autres éciivains... ont cherché à prouver que le récit évangélique de la vie et de renseignement du Christ, nest qu'une version moditiée de la légende de Bouddha, embellie au moven d'extraits des sutras bouddhiques (a;.»
L'ouvrage de JacoHiot, La Bible dans l'Inde, vie de Jeseus Chrislna (3). ne tut jamais considéré comme une' œuvre scientifique ; mais surprit néanmoins à l'époque où il parut. Les analogies de la légende de Kristna avec les récits évangéliques sont d'ailleurs frappantes, mais la légende bouddhique est postérieure d'environ dix siècles à la rédaction des évangiles. i
Ernest de Bunsen ■[), Rodolphe Seydel (5), \rthur Lillie (6), J. E. Carpenter (7), évit(''rent une semblable
(i) L. de La "Vallée Poussin. Le Bouddha et les Evangiles canoniques.:' dans Revue Jiibliqae, juillet igotj. p. 364.
(2) Ch. F. Aiken. Bouddhisme et Christianisme, frad. Collin, Paris, i;)o3,| in.80, p. 18S.
(3) Paris, 18G9. J"-8».
(!x) The angel Messiah nf Baddhists Essenes and Christians, 1880. Son livre,
semble inspiré d'un article du professeur Hilgenfeld, Der Esssenismas «nrf^j Jesas, publié en 1867, dans la Zeitschrift fâr wissen^chaftliche Théologie et dans; lequel l'auteur soutient que Jésus adopta les enseignements et les coutumes desf csséniens, d'après lui, d'origine bouddhique.
(5) Das Evangeliuni von Jesa in seinen VerhxUnissan :a Baddhasage und Baddha lehre, 1882.
(6) Baddhism in Christendom or Jésus the Essenc. London, i885. — The in~ ^uence oj Buddhism on Primitive ChristianilY. London. iSgj.
(7) The obligations nf the Nen- Testament to Baddhism dans 'Mineteenth Cenlary, VIII, y,..
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 2/j I
faute et comparèrcnl les légendes de Jésus à la très vieille légende de Bouddha. Le docteur Aiken, qui s'est chargé (l(^ réfuter les trois premiers dans son Biiddhism and Chrislianism, n'a pas grand'peine h trouver des points faibles dans leurs démonstrations (i).
Toutefois on ne saurait nier que les évangiles, soit canoniques, soit apocryphes, présentent des ressemblances singulières avec certains livres bouddhiques. La version chinoise du Lalita \istara, intitulée The Romantic légend of Sakya Baddha, nous apprend, comme cet ancien recueil, qu'à la naissance du Bouddha la lersc trembla, des ondées de pluie parfumée et de fleurs de loi us tombèrent d'un ciel sans nuages, tandis que les csprils célestes (dévas) faisaient de la musique et chantaient :
« Aujourd'hui Bodhisattv a est né sur la terre, pour donner la joie et la paix aux hommes et aux dévas, pour répandre la lumière dans les endroits obscurs et pour donner la vue aux aveugles (2). »
Cette version chinoise date, il est vrai, du vi^ siècle; mais de telles analogies prouvent au moins que le Lalita Vistara et les Evangiles pourraient bien avoir puisé à un même fond.
On lit encore dans cette version qu'immédiatement après sa naissance. Bouddha s'écria :
(1) On ne saurait toutefois recevoir son argumentation lorsqu'il écrit : « II est donc raisonnable d'admettre que les évangiles de Mathieu et de Luc a^ant été composés sous les yeux de ceu\ qui avaient connu le Christ personnellement, et ayant reçu l'approbation des apôtres pour être comptés parmi le» écrits inspirés, n'ont pu être embellis par des histoires imaginaires qui n'avaient aucun rapport avec la vie de Jésus. Or, si des éléments fabuleux n'ont pu «e glisser d'une manière générale dans le récit évangélique, à bien plus forte raison des histoires tirées de la légende de Bouddha, n'ont pu faire partie de l'enseignement apostolique concernant la vie de Jésus. » Boadh'.sme et Christiani';me Irad. Gùllin, 1908, p. 292. — On peut voir encore sur ces matières. Edmund. Buddist and Christian gospels being, London, 1906, in-S", et la réponse esquissée dans la Bévue biblique Intern. 1906, p. 36o et ss. LOuis de la "Vallée P0U8- Sin, Le Bouddhisme el les Evangiles canoniciues,
(a) Buddlia Carita, t. I. Bomantic Légend of Sakya Buddha, cb. vin, p. 50.
'Jl^2 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
« Je suis le plus grand être du monde ; je suis le meilleur guide du monde; c'est ma dernière naissance » (i).
Elles rappellent d'assez près ces paroles que l'Evangile de l'Enfance met dans la bouche de Jésus au berceau.
« Je suis Jésus, le Fils de Dieu, le Verbe que tu as enfanté selon les paroles que t'adressa l'ange Gabriel, et mon père m'a envoyé pour sauver le monde » (a).
Doit-on admettre avec M. Havet qu'il y a quelque lien secret entre les paraboles bouddhiques et les paraboles évangéliques (3) ? Ce n'est pas le lieu d'élucider ce problème, mais il me paraît assuré qu'un lien qui nous échappe reliait les traditions et le folklore judaïque aux vastes épanchements des ables bouddhiques. Les sépultures chrétiennes d'Antinoé nous ont livré maints symboles asiatiques, telle la protubérance lumineuse qui, pour caractériser les bouddhas parfaits, se colle au milieu du fntat^ telle la feuille du ficus religiosa, tel enfin le swastika ou croix gammée (^).
Thème de la Transfiguration. — Ce serait toutefois une exagération singulière que de vouloir retrouver tous les miracles du Nouveau Testament dans les Contes religieux de
(r) Le Lahta Vistarj, s'exprime un peu diCféreinincnt. « Eq ino conformant k la coutume du monde voilà, ô mère, comment j'irai. Après avoir vu nos transformations surnaturelles la foule ravie m'entourera d'hommages et du plus grand respect ; dieui et hommes s'accorderont à dire : il est dieu par luimome », trad. Ed. Foucaux, Paris, i884, in-4°, p. 107.
12) On a signalé d'autres parallèles, rappelant Jésus enfant enseignant les docteurs, Romanlic Léjend. ch. xi, et la chute des Idoles au passage de Jésus, durant la fuite en Egypte. Lalita Vislara, trad. Foucaux, p. 108.
(3) E. Havet, Le Christianisme et ses origines, IV, 54.
(U E. Guimet, Symboles asiatiques trouvés à Anlinoë, dans Annales da Musée Guimet, t. X..K.X, 1908, in-i", p. i45-i5a. Ces derniers points sont d'autaot plus importants qu'ils tendraient à prouver que les missionnaires envoyés par le roi indien Açoka, pouvaient bien avoir eu quelques succès dans les royaumes d'.\ntiochus et de Ptolémée. .Sur les édits d'Açoka. Liillie, Buddhism in Christendom, ch. xviii. AikSD, Bouddhisme et Christianisme, p. a94-3o8. On a retrouvé le .Swastika en Amérique. Cf. T. Lamy. Le Sujstika et la roue solaire en Amérique, d3.ns Revue d'Ethnographie, Paris, i885, p. i5 ; mais en admettant qu'il soit indigène dans le Nouveau Continent, on ne saurait l'affirmer pour l'Egypte. Le^ autres symboles qui l'accompagnait témoignent as.°,ez de l'origine bouddhique.
LES SAINTS SUCCESSEURS Di:S DIEUX ÎJ^S
l'Inde ; mais peut-être en retrouveia-t-on un grand nombre, dans le trésor universel du merveilleux. « Dans une comédie latine du iv"" siècle (i),le principal personnage reçoit la visite de son dieu lare sans savoir à qui il a all'aire. Puis, tout à cou]) le dieu se fait reconnaître ; il se montre demi-nu, vêtu de blanc et tout son corps est inondé de lumière (2). » Celte liistoriette ne suffit-elle point à prouNcr que le tliènie de la transfiguration faisait partie des traditions populaires dcs^^ premiers siècles de l'ère chrétienne.
Thème de la prison qui s'ouvre seule. — Tout le monde connaît le récit des Actes qui nous a|)])rend que les portes d(^ la prison où était enfermé saint l'ierre s'ouvrirent seules tandis (jue ses chaînes se détachaient d'elles-mêmes (3). Nous retrou- ^onslemênle trait dans les Bacchantes d'Euripide. Le roi l'anthée ayant fait emprisonner les Bacchantes, les dévots, otTrayés, se sont mis en prière pour éviter à la ville quelque \ engeance divine. Alors «leurs cbaînesse sont détachées d'ellesmêmes et d'elles-mêmes se soni ouvertes les portes de la pri son » {\).
Absence d'an dictionnaire cri/i<jue des miracles. — Iln'existe malheureusement pas jusqu'à ce jour de « Dictionnaire critique des thèmes merveilleux ». Le Dictionnaire historique des miracles, de l'abbé de Romagnes (5), n'est qu'un recueil •le fables hagiographiques sans références et sans bon sens, li'ouvrage de l'abbé Lecanii. Dictionnaire des prophéties et
(1) l,e Querolns, comédie latine anonyme, lexte en vers traduit... par Louis
Havet, Vieweg, 1880, p. if)8.
(3) E. Havet, Le Christianisme et sei origines, IV, 337.
Au reste, le trait se retrouve dans l'Inde. D'après la Légende romantique déjà citée, Bouddha étant venu un jour près d'un» montagne de Geylan s'assit sous HQ arbre, puis resplendit tout à coup comme une image d'or, de telle sorte quo le peuple crut voir l'esprit de la montagne ùhid., p. 177-178).
(3) Actes, XII, 7 et 10 ; XVI, 36.
(4) Bacchantes, 58o.
(5) Paris, i8a4, in-ia. — Le préfacier C. Draitlat présente ce livre comme une réponse à l'article Miracles du Dictionnaire philosophique de Voltaire.
2^4 ^■^■'^ SAINTS SUCCESSELRS DES DIELX
des miracles (i), ne s'occupe presque exclusivement que tles miracles bibliques {•:>.).
La première partie du Dictionnaire du Rev. C. Brevtev (3). qui traite des miracles des saints analogues aux miracles de l'Écriture sainte et à ceux des légendes profanes les plus connues, a bien abordé le sujet mais à la façon des polygrapbes pressés.
Il est Yiai que M. Peter Toldo a entrepris d étudier le> rapports des miracles des saints avec les miracles de la Bible et avec les mythes religieux antérieurs au christianisme. Malheureusement, nous n'avons encore qu'une promesse, je voulais dire une introduction (^i).
ÏN'aYant pas l'ambition de suppléer à un semblable travail, nous nous contenterons de fournir quelques exemples classiques des emprunts faits par les hagiographes soit aux traditions populaires, soit aux mythologies païennes.
(0 Abbé Lecauu, Dictionnaire des prophéties et des miracles comprenant : 1" Les prophéties et les miracles relatés dans les saintes écritures ■ 2° les prophéties^ et les miracles vrais ou faux conservés par l'histoire : 3° la biographie des plus fitmeux thaumaturges ; 4° l art de la prophétie et de la thaumaturgie avec ses différentes branches, Paris, i85i, 2 vol. ia-i".
(a) On trouve un nombre considérable de matériaux dans G. B. Bagatta. Admirandj orbis chrisliani, rju;e ud fidem Christi Jirmandam, christianam pielatem fovendam, obstinatannjue perjidiam ilestruendam. Venetiis, iSSo, 2 vol. in-f".
(3j Dictionarv of miracles, parle Rev. D"" Cobham Brewer ; Cbatto and Windus, in-i2, \LI\ , .')S2 p... La 2° partie traite des miracles qui servent à illustrer les enseignements de l'Ecriture sainte, la 3' des miracles ayant pour but de démontrer le dogme catholique. On peut d'ailleurs trouver quelques autres indications dans l'ouvrage suivant du même auteur : Dictionarv of phrases and fables giving Ihe dérivation, source, or origin of common. Phrases, allusions and words that hâve a Taie to tell, Cassel, loo th. éd. iSgS, in 8*.
(/|) Peter Toldo, Das Leben und die Wanierder ffeiligen im Mittelalter, I» Einleitung dans /ei'schrift fur vergleichende Litteralargeschichte, N. F. Bd XIV,, igoi, p. 3G--2S8. il serait même à souhaiter qu'on entreprît un travail plui général visant n grouper tous les thèmes miraculeux tant des légendes sacréesque des traditions populairi's. On comblerait en partie une des lacunes signalées à plusieurs reprises par M. Gaidoz. Cf. fievue celtique, [>. 98. « Le jour oik, un érudil courageux entreprendra un index des contes (comprenant à la fois le» types, les incidents, les traits, l'étude des contes fera de rapides progrès... un dictionnaire de ce genre serait d'autant plus utile que l'unité d'où il faut |arlir n'est pas d'ordinaire le conte, mais Fincident ou le trait. » GaidOZ, dans .V^lusine, 1887, p. ar)4.
LES SAIMS SUCCESSEURS DKS blEl X O^jS
Dans « Les livres des miracles », des spécialistes en traits, surnaturels avaient rassemblé et attribué à Notre-Dame, à saint Martin, aux saints Cosme et Damieii, à saint Éloi, à saint Benoît, à sainte Foi, et à beaucoup d'autres d'innombrables merveilles écloses dans les temples et les esprits païens.
Thème du crabe cracifcrc. — Le miracle du crabe do saint François en ibiirnit un exemple loit instructif. Au témoignage de Fausto Hodriguez (i) notre saint, traversant la mer près des îles Moluqucs, perdit son crucifix en le pioni:cant dans l'eau pour apaiser une violente tempête. Le lendemain, un crabe s'avança au-devant du saint comme il touchait le rivage afin de lui remettre la précieuse image qu'il tenait entre ses pinces. Le saint apôtre, disent les légendaires à la suite de Bouhours.le reçut à genoux en remerciant Dieu.
Ce récit est emprunté à la mythologie japonaise (2). Le [tieux Daurignac, pour mieux confirmer la légende, nous apprend que peu d'années avant 1670, des Indiens ayant trouvé en pleine mer im crabe d'une espèce inconnue, portant une croix latine sur la carapace, il n'y eut qu'une voix j)our l'appeler crabe de saint François Xavier (3). Cette indication ne fait-elle point pressentir l'origine de la fable niponne et du conte chrétien!'
Ce crabe est connu des naturalistes ('() qui le disent fort rare; mais n'y voient rien de merveilleux. Le Révérend Père de Boniot,qui sait fort bien que la croix du crabe engendra
(i) D'après sa DéposUion au procès de canonisalion. (](. de Bonniot, //(.stoire merveilleuse des animaux, Paris, in-8, p. (5G, et R. P. Bouhours, J ie de Saint François Xavier. Liv. III.
(2) A. B. Mitford. Taies of old Japon. 1871, p. /lo-io. — R. P. Delehaye, Anale^^ta Bclland. WI, p. 52 et ss.
i3; Daurignac, Hist. de Saint François Xavier, t. II, p. 267. — La comparaison des premières vies de ce saint apofrc avec les lettres de ses compagnons de mission permet de se rendre compte du peu de scrupule de ses jiremiers biographes.
(4) Valmont de Bomare, Dicl. d'IIist. naUir. Lyon, 1791, au mot crabe.
le nom qu'on lui donna puis la légende, écrit : « Ces crabes ornés d'une croix et ^ivanl unicpement dans les parages où eut lieu le miracle du crucifix, présentent un phénomène au moins fort étrange, s'il n'est pas merveilleux. C'est, croyonsnous, tout ce que l'on peut dire (i)w . Ln peu encore et il nous eiit dit que ces crabes portaient cette croix seulement depuis saint François et en mémoire du service que l'un de leurs ancêtres rendit au saint.
Thème de l'amour gaérisseiir. — A propos d'une guérison scandaleuse due à la puissance de saint Menas, le Père Delehaye écrit :
« La donnée de ce prétendu niiracie n'est certainement pas chrétienne, abstraction laite de la boutTonnerie de la mise en scène. L'histoire a pour litre : Le paralytique et la femme muette. La saint ordonne en songe au paralytique de partager la couche de la muette, et c'est dans l'accomplissement de cet ordre que, sous l'empire de l'émotion et de la surprise, 1 un retrouve l'usage de ses membres, l'autre la parole.
<( Cette anecdote rappelle trop certaines guérisons plaisantes d'Esculape pour ne pas avoir de relations avec les làixaxa du dieu. Ce c]ui prouverait d'ailleurs qu elle n'a aucun point d'attache avec saint Menas, c'est qu'elle se lit avec des détails identiques dans le livre des miracles des saints Cosme et Damien. Quant à ceux qui répugneraient à l'idée d'une dépendance littéraire entre les miracles chrétiens et les procès-verbaux des cures jnerveilleuses opérées par l'invocation d'Esculape, il faut leur si- ^'ualer quelques exemples certains de prodiges identiques de part et d'autre et remontant à la même source. Le miracle de la coupe cassée, attribué à saint Laurent par Grégoire de Tours, se lit presque sous la même forme sur l'une des stèles d'Epidaure. J^'histoire merveilleiise de la tête coupée racontée sur les mêmes stèles est une rédaction d'un récit plus ancien ; elle a été également adoptée par des conteurs chrétiens malgré son caractère ])rofondément ridicuk* (2). »
Thème de la virçjinllc dt'Jenduc par les dieux. — Parmi
(1) Histoire merveilleuse des animaux, Paris. jSgo, in-S", p. 35o.
(a; Légendes hagiographitjues^ p. l'^/^-i'jb. ,
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX a/|7
les sujets fictifs traités dans les écoles par les rhéteurs se rencontré un petit roman ou figure une vierge.
(( Prise par des pirates, elie a été livrée à un prostitueur ; mais à mesure que des hommes approchaient d'elle, elle obtenait d'eux de l'épargner. Un jour, elle rencontre un soldat plus brutal, de qui elle ne peut obtenir grâce : elle le tue en lui arrachant son épée. On l'absout de ce meurtre ; on la renvoie dans son pays ; là elle ne craint pas de se présenter pour être prêtresse, mais quelques-uns la repoussent à la fois comme impure et comme homicide. Sa défense était le thème proposé aux orateurs. Un d'entre eux lui faisait dire que ce n'était pas elle qui avait pu tuer ce soldat ; un être plus qu'humain paraissant à coté d'elle lavait assistée et avait donné des forces à son faible bras. Et l'orateur s'écriait : Qui que vous soyez, dieux immortels, qui avez fait un miracle pour la tirer de ce lieu infâme, vous n'avez pas protégé une ingrate ; elle vous consacre la virginité qu'elle vous doit (i). »
On voit assez qu'il y a là une variante de la même histoire que les chrétiens ont reproduite dans la légende de quelques vierges martyres. Sainte Agnès, sainte Théodose (l'héroïne d'une légende de Corneille), ont été aussi livrées au prostitueur pour être enfermées dans la maison de débauche... Au moment où l'on y conduit Agnès, un jeune homme ayant osé jeter sur elle des regards insolents, une flamme ailée vient frapper ses yeux, l'aveugle et le terrasse; ses amis l'emportent à demi-mort. Ce feu du ciel {içinis aies) est l'équivalent de Valtior hnmana species du rhéteur du temps d'Auguste ; c'est toujours le miracle protégeant une virginité sacrée (2). ))
Thème de la flamme qui illumine les personnages sacrés en leur berceau. — D'après Servius en son commentaire de Virgile.
« Pendant que dormait Servius Tullius Hostilius,une flamme lui enveloppa subitement la tête. Quelques-uns des gens de service veulent l'éteindre mais la reineTanaquil, habile dans les augures, en empêche. La flamme disparaît avec le sommeil. Elle en conclut que ce serait un homme incomparable dans tout le cours de sa vie (3i. »
(1) Sénèque, Controversia', 1. II, p. 7G.
(2) E. Havet. Le Christianisme et tes origines, H, 191-192.
(3) En. II, 683 ; éd. Thilo et Hagen Leipzig 1878, t. 1, p. 3i8. Sur Ue»
Dans les vies de saint Renan et de saint Léger nous retrouvons à leur berceau la même flamme miraculeuse, présage également d'une destinée illustre. L'identité est indéniable. Lorsque saint Columkille naquit, « l'ange Axai fut donné pour gardien à l'enlant prédestiné ; des signes révélèrent souvent les desseins de Dieu et la présence des anges, des flammes célestes erraient autour de sa tète endormie et illuminaient la maison de Doire Elhné, où ses premières années se passèrent (i) ».
Thème du pied coupé et ressoudé. — M. Gaidoz dans une série d'articles fort intéressants a cru pouvoir affirmer que saint Eloi n'est que l'hypostase de ^ ulcain : saint Eloi avant accaparé les récits légendaires relatifs à ^ éland. incarnation probable de Vulcain. Par Véland, sur qui vers le vil" siècle courait une foule de légendes, saint Eloi serait donc un petit-tils du dieu des forges divines (2).
Véland le forgeron serait fds de A ulcain par corruption étymologique. Il aurait d'ailleurs hérité du métier de son père. Pour saint Eloi, en reprenant la forge de \ éland il lui aurait emprunté le miracle du pied coupé qui. une fois ferré, se ressouda surnaturellement.
Les Analecta Bollandiana firent observer avec justesse que la légende du pied coupé ne fut rattachée au nom du saint que vers le xv*" siècle et que, dès le xui'' siècle, saint Eloi rorfè\Te avait étendu son patronage aux forgerons et maréchaux-ferrants (3).
11 faut bien admettre cependant que peu à peu on lui appli-
prodiges et des rccib analogues voir Schwegler. Bomische GeschiclUe, l. I. p. 70.'i, n. I.
(i) Tachet de Barneval, Iltst. Ugend. de l'Irlande, P. i856, p. iSa.
( 2) .Mclusine, tome \, i8r|3. L'opération d'Escalape, col. 97 à 107 et 170. — T. \\\, 1896, L'opération d'Escalape, col. 25. — Saint Eloi, 77 à gi. — La Saint Eloi en Provence, col. i57-i58. — T. VIII, 1896, col. 3o-32 : col. laai3a ; col. ir>3-i56 ; col. 208-209.
(3) Analecta Bollandiana, t. Wll, 1898, p. 249. — Il la de njùnie étendu aux chevaux. Voir AuriCOSte de Lazarque, Saint Eloi et le pèlerinage des chevaux de Flastroff en Lorraine, Pnri-,, Rolland, 1888.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX a'jf)
(jiia les légendes qui couraient sur d'autres forgerons. On peut être assuré que le conteur de veillée ou le prédicateur populaire qui prêta à saint Eloi le miracle du pied coupé que l'ou raconta jadis d'Apollon fui écouté, non seulement sans scepticisme, mais encore avec enthousiasme. Les forgerons y trouvaient d'ailleurs une excellente et particulière raison de l'invoquer. Le miracle lut dès lors fidèlement reproduit par les méreaux de la corporation. On propagea le récit sous le manteau de saint Eloi comme on le propageait jadis sous le nom de \éland et ainsi la légende du saint s'allongea d'une portion de celle du Dieu. La similitude de fonction avait entraîné le peuple à lui prêter les titres justificatifs que pouvait exhiber le dieu païen (i ).
Saint ïalar ou saint Aler(Alarius),par suite de sa pseudohomonymie avec saint Eloi. emprunta plus tard le même miracle à saint Eloi et devint en Bretagne le patron des chevaux (2).
A l'occasion de ce thème célèbre il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer qu'un même thème comme un même conte présente souvent des variantes qui ne sauraient en faire méconnaître l'identité foncière.
La première variante que nous allons citer, euipruntée à
(i) Sur le culte et les miracles de saint Eloi voir : Miracle de saint Etui, poème du \m' siècle, éd. Peiené Delacour, i835. — Quicherat, Mém. d'Arch. d d'Histoire, t I. p. i8i. — L. de NussaC, Saint Eloi, ses légendes et son culte. — Sa résidence en Limousin dans Bull, de la Soc. scient, hist. et arch. de la Corrèze, t. XVII, 1895, p. 629-652. — ï. \I\, 1897, p. Sog-So.
(2) Annales de Bretagne, t. II, p. .ïai. n» 3. — Mélusine, t. V, p. lo6.
On remarquera que je n'ai point donné de place en cette revue des principaux thèmes miraculeux aux guérisons surnaturelles. On ne saurait présumer, en effet, de la ressemblance du récit de deux guérisons (à moins d'identité des termes) qu'il v a copie II y a eu des guérisons véritables tout à fait an.ilogucs et l'on ne saurait oublier que le Moyen Age a connu beaucoup de simulateurs. « B. Wolsher, écrivain grave et judicieux du xi' siècle, déclare qu'il a mieux aimé supprimer les miracles de saint Godard en sa vie... que de s'exposer à se laisser surprendre aux impostures des gueux qui, de son temps, contrefaisaient les muets, les boiteux, les possédés pour gagner de l'argent en feignant des guérisons. » Baillet, Les Vies des Saints : Avertissement, VIII.
lin chant tudesque du ix* siècle, s'est transmise jusqu'à nous dans une chanson norvégienne.
Clianl Tmiesque : Balder alla dans la forêt en compagnie de Wodan ; son cheval se froissa le pied. — Sonna et Sintgunl, ses sœurs, essavèrent leurs enchantements: — Alors Fréa et Folla ses sœurs, essavèrent leurs enchantemenis : — Alors Wodan essaya l'enchantement qu'il savait : il répara le désordre de los, le desordre du sang, le désordre des membres. Il lia l'os à l'os, le sartg au sang de façon qu'ils restèrent unis i).
(Jtant ^lOrl'é^|ien. Jésus était à cheval, alors en marchant le cheval se fractura le genou ; Jésus descendit et le replaça ; Jésus mit moelle contre moelle, os contre os, chair contre chair ; Jésus mit par dessus une feuille, de manière que tout ceci dut rester uni (2 .
Jésus n'a fait que remplacer A\ odan dans la chanson j)aïenne .
La seconde variante a des prétentions morales (|ui la laissent néanmoins fort reconnaissable :
« L'n jeune homme, dans un moment de colère, a donné un coup de pied à sa mère. Saisi de repentir, il vient se conlésser au saint; puis, pour expier sa iaute, d^une façon aussi cruelle qu'insensée, il saisit une hache et se coupe le pied. Mais Antoine accourt, prend le pied amputé, le rapproche de la jambe, et le blessé sans plus tarder est guéri.
« Cet épisode est donné à la gloire du n Thaumaturge de Padoue )),par Jean Rigauld, par la légende Benignilas, les Additions du manuscrit de Lucerne, le Liber miracidonim , Barthélémy de Pise, d'où il a passé chez les modernes. Mais par ailleurs, ce même prodige est relaté dune façon à peu près identique dans les légendes de saint Pierre marlvr, moit en ï-202, à f|ui les hagiographes dominicains l'attribuent catégoriquement (3 .
{1) D'après M. "WaitZ dans Mimoim de VAcadémie des Sciences de Berlin^ i843.
(a) l'our les textes voir ; L. de Baecker, L>e la religion du nord de la France avanl le Christianisme, p. 3oi-3o2.
(3) L. de Kerval, L'Evolution et le développement du merveilleux dans let légendes 'de saint Antoine de Padoue, P. 1906, in 8", p. 2G7-268. ,,.
LES SAIKTS SUCCESSIiUIlS DKS J)llilJX 20 1
Sous cette forme on ne saurait dire quel est celui des deux saints qui emprunta le miracle du pied coupé mais on ne saurait oublier que c'est un vieux thème du folklore païen. Apollon, à qui on le prêtait jadis, opérait non pas sur les pieds mais sur les tètes (i) ; c'c'tait plus fort.
Thème du silence imposé aux grenouilles. — J'emprunterai cet autre exemple à l'excellent petit livre de M. Léon deKerval :
« Azevedo et, à sa suite, la plupart des hagiograplies du xix" siècle (2), se sont plu à nous raconter que, durant soii séjour à Montpellier, saint Antoine imposa merveilleusement silence aux grenouilles d'un étang, situé non loin du couvent des Frères Mineurs. Ces grenouilles qui, par leurs coassements, dérangeaient les moines occupés à l'étude ou à la prière devinrent muettes désormais.
(( Or, ce trait est tout simplement un lieu coinman hagiographique. Il avait déjà, en ctlèt, avant qu'Azevedo en dotât saint Antoine, été mis sur le compte de divers saints : de saint Rieul, de saint Bennon de Meissen, de saint Georges, évèque de Suelli, de saint Ouen, de saint Hervé, de saint Jacques de la Marche, de sainte Signorine, de sainte Ulphe. Bernard de Besse (3) l'a par ailleurs attribué également à saint François d'Assise (Zi).
(( Enfin ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'à l'origine, ce prétendu prodige est bel et bien une réininiscence païenne : Suétone raconte (5) qu'un jour Auguste, encore enfant, imposa silence à des grenouilles qui coassaient près de la maison de son grandpère et, ajoute-t-il, depuis lors les grenouilles ne coassent plus en cet endroit (6). »
(i) On retrouve ce trait dans un conte arabe moderne, cf. Ch. Blanc. ioyaf/e dans la Haute Efjyple. Paris, 187C, in-S", p. 345, et dans la légende populaire de saint Veltas (Gildas) E. Souvestie, Le Foyev Brelan, Paris s. d. in 80, p. 34.
(a'i R. P. At. Ilisl. lie saint Antoine de Padciue, P. 1891, ji. iH). — R. P. L. de Charancé, Saint Antoine de Padoue, P. 1896, p 79. — Mgr Ricard. Saml Antoine de Padoue, P. 1896, p. 1 13.
(3/ R. P. Cahier, Caractéristiques des Saints, I, j). 274-27G où se trouvent réunis les textes haf,'ioj;raphiques.
(4) Bernard de Besse, I.lhcr de taudibus B. Frannsd éd. du p. liilurin de Lucerne, Rome, 1897, F- ^'•
(•"') Suétone, Odavias XCIV.
(tj) L. de K.erval, U Evolution et le développement du merveilleux dans la léyende de saint Antoinede Padoue, P. 190G, p. 263-204.
EUen, après Théosophaste, raconte également un trait semblable (i), ce dernier l'a-l-il emprunté à Suétone ou à quelque ancienne tradition ? On ne sait ; mais il rapporte ce miracle à Persée revenant de son combat contre la Méduse.
« Alors Persée (voulant se reposer près du marais de Sériphc) pria son père d'imposer silence à ces grenouilles. Jupiter l'exauça, et, pour faire plaisir à son fds, condamna les grenouilles de ce marais à un mutisme éternel. ïhéoplirasle ne voit là qu'une fable, ajoute Elien ; il se moque de la vanité des Sériphiens et affirme que c'est la fraîcheur de leur eau qui fait taire leurs grenouilles (2). >)
Thème du lion reconnaissant ou du lion d'Androclès. — Aulu-Gelle raconte qu'un esclave romain nommé Androclès avait été condamné à être dévoré dans le cirque par un lion. Mais il fut reconnu par celui-ci qui vint lui lécher les mains. Interrogé par l'empereur, Androclès lui apprit qu'esclave fugitif en Afrique il avait délivré le terrible animal d'une épine qui lui traversait le pied et qu'il avait vécu trois mois avec lui dans son antre. L'empereur lui lit grâce de la vie et lui donna le lion (3).
Pline nous conte également qu'un lion obligea Mentor de Svracuse à lui arracher une grosse épine de la patte {\).
Les parallèles ne sont point rares dans les vies des saints : Ln lion se présente à saint Gcrasime rugissant et tenant en Pair sa patte dans laquelle était entré un gros éclat de roseau. Le vieillard arracha l'épine et sauva la bête. Depuis, le lion le suivit partout. Il en fit le gardien de son àne (5).
(i) Suétone vivait au i«' siècle et Elien au iii° siècle.
(a) Elien, De natura animalium, 1. III, cli. xx.tv-xxxvii. On retrouve encore ce trait dans le folklore européen. Cf. Rev. des Trad. PopuL, I, .'19 et VI, ôaS.
'3) Df Labus. Fast.. 1. I\. p. <i48-65o.
(V) Pline. Bisi. Aai.. VIII, m.
(5) Pratiim spiritualc, cap. ct:i. A. SS., Mari., I, 388. Même cLose dans ik vie de saint Jérôme. Cahier, Caractéristiques, II, 5o8, note 5. La même aventure arrive à saint Goal avec un loup. A. SS., Jan., II, 788, à saint .\ventia avec un ours, A. SS., Febr., I, .'477.
Thème de Veiabryon (jui parle. — <( Salol Fursy parle avant sa naissance ; saint Isaac fait entendre sa voix (dans le sein de sa mère) et jusqu'à trois fois dans la même journée. Le prodige dépasse à peine celui de saint Runiuold, un enfant qui ne vécut que trois jours et prononça de façon à être compris de tout le monde, non seulement sa profession de foi, mais un long sermon qu'il adressa à sa parenté avant d'expirer (i). »
Le père Delehayc qui nous fournit ces parallèles semble croire qu'ils ne sont qu'une amplification des tressaillements de saint Jean-Baptiste à l'approche de Marie (2). Cela me semble peu probable. Sotoktaïs, religieux bouddhiste (jiii florissait au Japon vers la fin du m" siècle de notre ère, parla un mois avant de naître (3).
<( Celte faculté est encore attribuée par le Mahabaralta à un personnage de la famille de ^acisl^tha. Cet ascète ayant perdu son tils Çaktri et désespérant désormais d'avoir un descendant, résolut de mettre fin à ses jours. Après plusieurs essais infructueux, il exhala son chagrin par ces mots : u Hélas ! je ne puis mourir ! )»
« Un jour, cependant, qu'il errait par monts et par vaux, il ne s'aperçut pas que sa belle-iille AdricYnnli le suivait. Comme elle marchait près de lui, voici qu'il entendit soudain une voix qui récitait distinctement les védas, sans oublier les six angas. L'ascète se retourne et demande : « Qui donc me suit ?» — Sa bru lui répondit : « Je suis Adricyanti, la veuve de Çaklri; bien que vouée à l'ascétisme, je suis désespérée. » — Vacishta reprit : « 0 ma fille ! quelle est donc la voix que j'entendais tout à l'heure réciter les védas avec les afigas et qui ressemble si bien à celle de mon fils Çaklri ? »
( 1) Léfiendes Itayioijraphiques. p. 5g.
(a) Légendes ha'jiographiques, p. Co. M. L. de Kerval qui nous rappelle un trait semblable introduit par Sicco Polenta dans la vie de saint Antoine de Padoue, pense qu'il pourrait bien être né du désir d'illustrer une antienne de l'office du saint : Laus perfeda projJuil ex luclentis ore : in qtio Chrislus deslruit hostem cnni nllore, loc. cit.. p. 3^3. Il esl possible que ces vers du psaume VIII aient été l'occasion de faire parler le saint dans son berceau ; mais je doul« qu'elles en eussent suggéré l'idée si le trait n'avait été un lien commun du folklore bagiographique.
(3) Kaempfer, Histoire da Japnn, Irad. de Scheuchzei-, Amsterdam, 1732. t. I, liv. II, ih. IV, p. 3C3-ati.'4.
(( Adricyanti lui répondit : « Je porte dans mon sein le fils de Çaktri. Voici douze années passées que je l'ai conçu. La voix que tu viens d'entendre est celle de cet (embryon : ascète qui récitait les védas. »
« A ces mots, ^ acishtha s'écria plein de joie : u J'ai encore un fils. » Il ne chercha plus à mettre fin à ses jours et, accompagné d'Adricyanti, il reprit le chemin de sa demeure. »
u Celle-ci donna entin le jour à un enfant mâle dont l'esprit était depuis bien longtemps déjà illuminé par les sciences védiques [i). »
Thème du manteau transformé en barque. — Saint Raymond de Pennatort ayant décidé d'abandonner la cour du roi d'Aragon vint sur le port de Majorque afin de s'embarquer pour Barcelone ; mais, d'après les ordres du roi, personne ne voulut le prendre à son bord : « Si un roi mortel a fait cette défense, dit-il, on va voir que le roi du ciel en a disposé autrement », et. ce disant, il étendit son manteau sur l'eau, et, prenant son bâton à la main, il monta avec assurance sur cette nouvelle barque, puis, levant la moitié de son manteau en forme de voile, il l'attacha au nœud de son bâton comme au mât d'un navire et lit de la sorte le trajet de Barcelone en six heures, quoiqu'il y ait cinquante-trois lieues de mer à passer. Puis il entra dans son monastère, bien que les portes fussent fermées (2).
Le dernier trait donnerait à penser que le légendaire s'est exclusivement inspiré des merveilles évangéliques et qu'il a voulu ainsi renouveler le miracle de Jésus marchant sur les eaux. Ce serait lui accorder beaucoup d'invention. Un saint bouddhiste, Sura Acharya, lorsqu'il lui fallait se rendre vers
(i) H. de Charencey, ie Folklore dans les Deaxmondes, p. 2io-a4i. — Ce trait se retrouve encore dans un conte zoulou. Cf. Max MuUer, Essais sur la mythologie comparée, p. 357.
(a) Broc de Segange, Les Saints patrons des corporations, I, 77. — N'oir une représentation de ce miracle dans Grimouard de Saint-Laurent, Manuel de l'art chrétien, 1S78, p. 693, pi. 37, Le même trait se retrouvo dans la vie de saint (iildas, K. Souvestre, Le Foyer Breton, Paris s. d. in S», p. 27.
LES SAIMS SUCCESSEURS DES DIEUX a55
on troupeau au delà de l'indus, n'avait qu'à monter dans on manteau pour traverser le fleuve (i).
Le Thcnic des fianraiUcs avec la statue. — Tout le monde onnaît l'exquise et inquiétante nouvelle de Mérimée ; La Vénus d'iUe. Ce prodigieux inventeur d'images et de style le l'a pas inventée.
« On racontait, au temps de (irégolre VII, qu'un jeune Uonain noble et riche, marié depuis peu, étant allé s'ébattre avec
uelques amis sur la vaste place du Colysée, au moment de faire me partie de balle avait ôté de son doigt son anneau nuptial et
avait mis au doigt d'une statue de Vénus, Le jeu lini, quand il
int pour reprendre son anneau, il trouva le doigt de marbre de a statue recourbé jusqu'à la paume de la main et il ne put, nalgré tous ses efforts, ni le briser ni retirer la bague. Il ne dit net à ses amis et s'en alla fort pensif; mais il revint la nuit
vec un valet. Le daigt de la statue était redressé mais plus de lague.
« Rentré dans sa maison, et couché près de sa jeune épouse,
1 sentit entre elle et lui quelque obstacle palpable mais invi-
ible : et comme il voulait passer outre, une voix lui dit : C'est à
noi qu'il faut t'unir. Je suis ^ cnus ; c'est à mon doigt que tu
mis l'anneau nuptial : je ne te le rendrai pas. Le jeune
omme, effrayé, trouva toujours entre sa femme et lui le nème obstacle. Sa jeune épouse se plaignit à ses parents. Enin, un prêtre magicien ayant contraint Satan à faire rendre
anneau nuptial par l'rntis, le jeune homme fut dès lors heu-
eux sans obstacle. »
\illemain qui reproduit cette légende dans son Gréloire VII {2), l'a empruntée à un pieux chroniqueur, Hernannus Gontractus (3), et la cite en exemple des superstitions
(1) Todd, L'Inde oceidenlale, p. iq-j . — Oa conte encore le même fait de ésus-Christ et de saint Pierre. Cf. V. Brunet, L'ile de Tatiliou. Légende de iasse Normandie dans Pei\ (/<'« Irad. popuL, III, 608. Même trait dans la vie de linte Fancliéa ; mais cette foi> le manteau porte avec elle trois de ses compares. Tachât de Barneval, Hist. lêgend. de Vlrlande, P. l856, in-8", '. 167.
(a) Villemain, HiHoire de Grégoire VU, I. I, p. 272 et suiv.
(3) Voir aussi Guillaume de Malmasbury, Gesia anghrum, 1. Il, ïo5.
a 56 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
qui avaient cours à Rome au \f siècle. Elle a, de fait, élé très répandue au Moyen [Age (i). Elle aidait à justifier la croyance à la nolion démoniaque des anciens dieux, et la persuasion où l'on était de leurs relations matrimoniales ave» les hommes. Ce fabliau, car c'en est un, se retrouve en elTel dans le recueil de Méon (■2). Il n'a pas reçu que cette utilisation. M. Zotenberg l'a découvert dans un manuscrit éthiopien de la bibliothèque nationale, contenant une collection des miracles de la ^ ierge (3).
(( Sur une place, devant une église, un jeune diacre jouait avec ses compagnons, mais craignant que l'anneau que lui avait donné une jeune iille qu'il aimait ne se brisât, il voulut le confier à quelque personne. Il se retourna et il aperçut la statue de ]Notre-Dame devant la porte de l'église, et il lui dit : En vérité, je te dis que tu es plus belle que mon amour, et à partir d'à présent c'est toi qui seras mon amour. Et cet anneau sera le gage que je n'aimerai d'autre femme que loi. Et il s'en alla et laissa l'anneau au doigt. Et lorsque l'anneau fut à son doigt cette statue ferma la main.
(( Lorsqu'il fut en âge d'être luarlé, il épousa la femme qu'il aimait, laquelle l'aimait aussi. Et, ensuite, ils entrèrent dans leur couche et soudain ils s'endormirent. Alors, Notre-Dame, la doublement Sainte Vierge, mère de Dieu, lui apparut en songe et lui dit : 0 menteur et infidèle, où est l'engagement que tu as pris envers moi : et il la vit qui se plaçait entre lui et sa femme.
« Alors, le jeune homme se réveille de son sommeil, ayant peur et tout tremblant, il cherche la statue entre lui et sa femme, et se demande s'il n*a pas été le jouet d'un songe; mais, s'étant rendormi, l'apparition et les reproches recommencèrent. Alors, se rappelant sa promesse, le diacre se leva aussitôt de son lit, abandonna sa femme et tous ses biens en ce monde, s'en alla dans le désert et se fit moine (4)- »
(l) Cf. Vincent de Beauvais, Spéculum Hisloriale, llv. \XVI, cap. nu. j On trouvera une liste de versions allemandes et provençale: dans BomaniaA 1879, et Revue des langues romanes, t. IV, p. 57. 1
(3) Nouveau recueil de fabliaux et de contes inédils, Paris, i8a3, t. II, p. *9^M et suiv.
(3) Ancien, a° 43, nouveau, n» ()2, folio ici.
(4) J'ai abrégé ce B)iracie empli de répétitions; mais on peut le lire inlégr*-
Le Grand d'Aiissy qui a extrait un certain nombre de contes dévots, des recueils de miracles rimes par des moines au xni" siècle (i), à côté du conte précédent qui est intitulé : De celui qui met F anneau nuptial au doigt de Notre-Dame {2), nous en donne un autre qui présente pour nous un bien plus grand intérêt : D'un roi qui voulut faire brûler le fils de son sénéchal.
Thème du page sauvé par sa dévotion. — « A la mort de sou sénéchal, un roi avait adopté son fils ; mais le maître auquel il l'avait confié, jaloux des tendresses du monarque pour cet enfant, parvint à le lui rendre haïssable. « Le Prince manda donc secrètement son forestier, et, après avoir exigé de lui un serment de discrétion et d'obéissance, il lui ordonna d'allumer le lendemain un grand feu dans la forêt, et d'y jeter celui qu'il enverrait de sa part. Le lendemain, de fort bonne heure, d envoya le Damoiseau chez le Forestier sous le prétexte de lui porter une lettie. L'enfant monta aussitôt à cheval et partit en récitant les heures de Notre-Dame, Or, sachez que celui qui aura celte bonne coutume jamais ne sera damné le jour qu'il les dira. Ce n'est pas tout. Le jeune homme dans sa route, entendant sonner une messe à un ermitage, s'arrêta pour l'entendre. Mais à la communion, tout à coup une colombe blanche descendit du ciel et laissa sur l'autel un billet qu'elle portail dans son bec. Ce billet était envoyé par M""" Sainte-Marie qui, voulant sauver son serviteur, ordonnait au Prêtre Hermile de le retenir avec lui jusqu'à midi.
« D'un autre côté, l'absence du jeune homme avait donné au maître des inquiétudes. Il alla s'en plaindre au Roi dans le désir de le faire punir. Le monarque, impatient de savoir si son oiTlre est exécuté l'envoie lui-même demander la réponse. Mais, qu'arrive-t-il ? Le Forestier qui croit que ce messager est la personne qu'on lui a recommandée, le jette au feu ; et lorsque U> Damoiseau arrive, il le charge d'aller annoncer au Roi qu'on lui a obéi (3). )>
lement dans M. Maurice Vernes, Mélamjes de Crili({ae religieuse, Paris, 1880, in-ia, p. 238-246, qui le premier a fait tous ces rapprocliements.
(l) Le Grand. d'Aussy, Contes dévols. Fables et Romans anciens pour servir de Suite aux fabliaux, Paris, 1781, in-S", t. IV, p. xiv-xvi.
(a) Loc, cit., p. 34-27. Sur celte légende voir encore: A. Graf, Romane/la memoria e netle immaginazionl del medio evo. Roma 1882-88, II, 388.
(3) Le Grand d'Aussy, Loc cit., p. aS-a. Schiller a reproduit ce tlièiue
358 LES SAINTS SUGCESSEUnS DES DIEUX
M. Gosquin qui ne cite pas le recueil de Le Grand d'Aussy a signalé ce même conte dans un synaxaire grec qui le présente d'ailleurs comme emprunté aux Pères de cette Eglise. Il l'a également retrouvé dans les sermonnaires fran- (;ais Jacques de ^ itry et Etienne de Bourbon (i) et dans un recueil d'exemples édifiants, à l'usage des prédicateurs dans les églises d'Espagne et de Portugal (2).
Enfin, et c'est ce qui fait pour nous l'intérêt capital de son étude, ce même thème qui, selon lui, n'est qu'une adaptation du conte indien des Bons Conseils, se retrouve dans La Légende du page de sainte Elisabeth de Portugal (3). Ce n'est évidemment qu'im emprunt.
Il établit en effet qu'il n'apparaît qu'assez tard dans la vie de la Reine. Il se trouve pour la première fois dans une chronique franciscaine dont l'auteur. Frère Marc de Lisbonne, a cru devoir ajouter cet embellissement à la vie de la sainte {l\).
Ainsi donc, les hagiographes puisent à toutes les sources. Tout leur est bon : il suffit d'édifier.
L'humanité tourne-t-elle donc dans un même cercle de
dans la ballade de Fridolin. Sur ces migrations voir : A. d'AnCOna, ^'/urf/ </«' crilica e sloria leUeneria. Bologna 1880, p. 346.
(i) Jacques de Vitry, Sermones de tempore et sanctis. Cf. Ilisl. lilt., XVIII, 20g ; Bomania 1888, XVII, 454. Un recueil de contes tirés de ses Sermones vulgares a été publié par Th. Fr. Crâne, sous ce titre. The exempta. ..' of Jacques de Vitry^ London, 189t. (Cf. Revue Critique, 16 février 1891). — Etienne de Bourbon, Tractatus de diversis m ileriis prœdicabilibus ordinatis et dislinclis in seplem partes secandum septem dona Spirilus Sancli et eoram effeclus, traduit partiellement par Lecoy de La Marche dans Anecdoctes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, dominicain du xm' siècle, pub. par la Soc. de l'Hist. de France, Paris, in 8*. 1877.
(a) La Légende de sainte Elisabeth de Portugal et le conte indien des Bons Con-y teils dans Bev. des Quesl hist., 190^, p. 5-43 et encore : La légende du page de sainte Elisabeth de Portugal et les contes orientaux dans Bev. des Quest. hist., 1908, p. 207-3 17.
(3) Voir le récit indien dans la première étude de M. Cosquin pages 7-8 et la légende du page, p. ao-ai.
(4) Parte segunda dus Chronicas da Ordea dos f rades minores, etc.. par F. Mar- COS de Lisboa, Lisboa i563, lil>. VIII. cL. xiviu, f» t<|5. — Sur d'autres versions de cette légende. Israël Lévi, In recueil de contes juifs inédits dan» Revue des Etudes juives, Paris, in-8°, t. XLVII, p. 206 et suiv.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 2.)f).
liracles et de fantômes".' (leiles, le culte de la vérité histoque, qui requiert des natures spéculatives, ne pouvait prorcsser aussi vite que l'idéal pratique, que le désir de la jusce et le sentiment de la pitié (i). Tous les saints sont justes, lus sont généreux ; aussi, loi's même qu'ils sont fabuleux, ils int vrais de toute la vérité des sentiments profonds qu'ils, rit incarnés, plus vrais cl plus réels en un sens que maintes xistences éphémères. Svmboles vivants des désirs et des esoirs de l'homme, ils ont vécu d'une vie bien des fois sécu-. ire, et, sous cet aspect, ils marquent, dans leurs successives pparitions, nos progrès vers le mieux (2).
Ce qui fait encore aujourd'hui, auprès de nos enfants, la ■duction des génies et des fées, ce n'est point l'or ou, l'argent ails semaient sous leurs pas, c'est leur rôle de régulateurs es inégalités humaines, c'est leur conception de l'équité. )ans les contes de fées, l'innocent l'emporte toujours, le léchant est toujours puni, il n'est pas besoin d'attendre un. londe meilleur, [)our châtier le crime et couronner la •-rtu (3).
Les enfants comme les peuples ont besoin de justice, de istice prompte, rapide, immédiate. Les fées sont apparen-
es à Thémis. A leur façon, elles sont aussi des sibylles, lies prophétisent le règne de la sainte équité et, sans doute.
(i) On peut (lire de beancoup de vies des saints ce que Possevin (Appar. acr , p. /18), écrivait île la Fleur des Saints do Alphonse Vi,legas. « On trouve de la piété et du travail mais peu de souci de la vérité histoiique. y (21 « [l faut admettre aussi que la plupart de ces récits sont des symboles. Des Jtnmes ont passé au milieu des peuples en faisant le bien. La reconnaissance a ansmis leurs actions, l'imagination les a transformées. On a peut-être inventé urs miracles : on n'a pas inventé leurs verlua. » Tach-ît de Bameval, 'ist. légend. de l'Irlande, P. l856, p. 78 — « Dans ces récits merveilleux, et vstiques toutes les idées, tous les sentiments prenaient la forme allégorique et "illante des miracles. Mais sous ces formes gracieuses ou étranges de l'imagiition monastique, on reconnaît l'humanité », idem, p. i^o.
iS) L'Iliade et VOdvssée ces chants des grecs enfants, présentent les dieux, imme les garants de la justice, les patrons des faihies et des malheureux est dans ]OjYsséc que nous lisons ces nobles paroles : Les hôtes et les pau- "os qui mendient sont envoyés par Jupilor, Odyssée, XIV, ÔC, voir encore XIV, j, 3i7 et V, 447.
a(io LES SAINTS SlirrESSELIlS DES DIEUX
nous ne croyons point que les dniidcsscs, ces prctresses-fées, aient dressé des autels à la \ieiii:e qui devait engendrer, mais il nous faut croire qu'elles Nalicinaient le royaume de Dieu et annonçaient une sorte de millénarisme boréal et brumeux, qui sut néanmoins bercer les espoirs de nos pères et leurs rêves barbares.
Les saints, à leur tour, apparurent dans les « images » de nos cathédrales, morigénant et redressant la nature, guérissant les malades, soulageant les affligés, ressuscitant les morts, appelant tous les hommes à une vie nouvelle. Des rayons célestes filtraient de leurs vitraux. Attirés par eux à l'école de la charité et de la foi, nos pères apprenaient une justice plus exacte, une solidarité plus humaine. Ils ne réussirent pas toujours à convertir la raison et la conscience de ces peuples enfants ; mais ils convertirent leur imagination. La légende druidique, toute fraîche encore du bruit des sources, toute frémissante de la chanson des forêts, vint mourir au pied des églises oîi, dans un grand silence, tous se pressaient, suspendus aux lèvres du clerc d'où s'écoulait le Ilot des légendes chrétiennes.