‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Sixième source de documents.

Les traditions Mythiques. — De l'origine des contes et des légendes. — Leurs relations avec les mythes.

De l'origine des Contes et des Fables

Nous sommes loin de coiinaîlrc par quelles routes les fables t'I les contes se répandirent, quels lurent les principaux foyers (l'oii ils ra^onnèrent dans le monde (i). Mais, le saurionsnous, nous ignorerions encore quelle lut la genèse des contes •l des fables. Avant de voler au grand soleil, dans tous les domaines de son climat, l'oiseau a été couvé et ce n'est t|u'après avoir brisé sa coquille, après avoir reçu la becquée il'une mère attentive qu'il a pris son essor. Qui n'a connu (juelque vieux chasseur provincial admirablement renseigné sur les passages de tous les gibiers aériens et cependant ignorant les lois les plus élémentaires de l'embryologie. Qui lit génération ne dit pas migration.

(i A l'iieure actuelle cependant, ou peut considérer l'Inde, l'Egypte et i'Asie mineure connue les trois grands centres de diffusion. Pour l'Inde et l'Kgypte le lecteur a déjà pu s'en convaincre. M. P. Monceaux veut que le conte ;iit éié inventé par les cités d'Ionie, P. Monceaux, Apulée. lioman et Magie, l'aris, s. d. in-12, p. 107 et 110. Il consacre d'ailleurs aux contes inilésiens 'les pages pleines d'humour et d'érudition qui prouvent tout au moins la part iiiip3rtante qui revient à Milet et aux autres villes Asiatioo-Helléniques dans la dill'usion de» co.ites et des légendes, loc. cit., p. ua-a53.

3()'î LES SAINTS SUCCESSEUHS DES DIEUX

On confond souvent ces deux questions lorsqu'il s'agit des ( ontes et des fables et l'on comprendra tout à l'heure pourquoi ; mais il faut les distinguer nettement. Quelques érudits semblent avoir pensé qu'ils étaient l'œuvre d'une faculté spéciale particulièrement développée chez les Indiens. Benfey, Kohler et M. Cosquin, qui ont soutenu qu'il n'y avait aucun rapport entre eux et les mythes (i), n'ont cependant pas été jusque-là.

Il n'y a pas de fossés infranchissables entre les fables et les légendes païennes, non plus qu'entre les mythes et les contes profanes.

Que nombre de contes soient nés contes, et nombre de fables soient venues au monde fables, c'est possible, maison peut être assuré que fables, contes et mythes sont faits à l'ordinaire d'une étoffe commune et que la plupart remontent à une époque mythologique, ou mieux à un état d esprit analogiie à celui des sauvages modernes (a). Ceux qui créèrent des mythes forgèrent des contes et réciproquement. "iMythes, contes et fables sont des façons enfantines de répondre aux questions que l'esprit se pose sur la nature et sur la destinée. Les fables comme les m^ ihes relatifs aux règles (le conduite justifient d'une semblable façon la morale cl le devoir. Si l'on a pu les accuser de propager une morale peu élevée, fort intéressée et parfois même plus qu'égoïste, c'est qu'elles .se ressentent de leur origine primitive, de leur parenté avec les vieux interdits totémiques. Les contes comme les mythes relatifs à l'univers, à sa constitution, à son origine et à sa fin sont une soilc de physique de la nature, balbutiante, naïve et poétique.

On peut présumer qu'à lem- naissance, fables, contes cl mythes furent également localisés et se rapportèrent auj choses et aux gens d'un pa\s déterminé. Tous étaient atta-

(i) L. Sainéan, art. ciii-, p. i6<i-i7o.

(a) .Sur tout ce sujet Ch. Ploix, Le Sumalurel dans les Conles, Paris, 1891, in-ia. Spécialçment l'Introduction et la codcIubIod.

LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX 263

chés à la source, ou à la montagne, liés à quelque totem ou à quelque ancêtre dont on redisait, aux veillées, les exploits.

Ce n'est que beaucoup plus tard, en voyageant de famille à famille, de tribu à Iribu, de nation à nation qu'ils perdirent leur couleur locale primitive. Pour s'universaliser, la fable, le conte et le mythe ont dû perdre leur caractère de traditions familiales, tribales ou ethniques; mais, en revanche, ils y ont gagné des ailes.

Lorsqu'une légende sainte se déplaçait avec les reliques qu'elle accompagnait, surtout lorsqu'il s'agissait de déraciner un vieux culte païen, on se préoccupait d'abord de lui rendre une couleur locale pour l'adapter au paysage nouveau, au lieu déjà saint, où l'on allait l'installer. On n'y parvenait guère si l'on ne s'efforçait de faire oublier les anciennes fêtes du culte antérieur.

« L'évêquc de Javol, dit le Père Delehaye, ne serait jamais venu à bout des superstitions dont son diocèse était \r théâtre, s'il s'était contente de célébrer, près du lac Hélanus. la fête de saint HUaire, au jour fixé par la liturgie. Il solennisa en son honneur la date de la fête païenne : in hoc solemnilate quœ Dei erat, dit Grégoire de Tours (i) ».

« Au milieu du vi*" siècle, un prince franc, du nom de Vulfîn, bâtit dans le vallon de Longoretum, alors du domaine de l'église de Poitiers, un monastère et une église sous le vocable de saint Laurent. Ce monastère était debout au ix'' siècle, à la reversion des reliques de saint Martin que les Tourangeaux étaient allés réclamer à Auxorre, où elles avaient été déposées durant les invasions normandes.

« La caravane suivant la vallée de INohain, venait, attardée, frapper du heurtoir l'huis de l'abbaye de Saint-Laurent et demander abri jusqu'au jour. La nuit était noire ; on guerroyait dans les environs, les surprises étaient à craindre ; le portier refusa d'ouvrir. Pour comble de malchance, c'était la saison des pluies, le Nohain débordait, il fallut gravir la côte voisine et abriter les reliques dans le tronc d'un vieil orme sec. Le lende-

(i) Légendes hagiographiques, p. 2o3.

a64 I-ES SAINTS SUCCESSFURS DES DIEUX

main au réveil, ô surprise ! l'arbre était couvert de feuilles verdoyantes. Ce serait seulement alors, d'après cette légende, qu'une chapelle en premier lieu et une église ensuite auraient été bâties. Telle aurait été l'origine de la paroisse de Saint-Martin du Troncsec, surnom qu'elle partage avec l'abbaye de Saint-Laurent. Quant à l'orme, il s'est perpétué de siècle en siècle et son dernier rejeton a disparu depuis peu d'années (i). »

Qui ne sait que vers le commencement de novembre certains arbres et principalement les marronniers, les ormes, présentent une éphémère et gracieuse feuillaison. A l'époque où florissait encore le culte des arbres, ceux qui présentaient cette particularité avec quelque exagération durent être l'objet d'un culte tout spécial. De là, le choix de saint Martin dont la fête tombe le 1 1 novembre pour nombre de christianisalions de vieux cultes druidiques. L'Eté de la Saint-Martin fut jadis l'Eté d'Odin ou de Taranis.

Parmi les mythes qui s'universalisèrent le plus facilement sous forme de contes, on peut placer les mythes solaires et astronomiques, en raison de l'aspect identique du ciel pour une même partie du globe terrestre. Ils avaient d'ailleurs l'avantage, alors môme que nous ne le discernons plus, d'être ordinairement associés à des cultes dont les fêtes tombaient à des dates synchroniques, fixées par le retour des saisons et des travaux agricoles. Nous ne saurions donc nous étonner de retrouver dans les vies des saints les thèmes essentiels des légendes solaires.

T. LE SOLEIL ET l'aURORE Oli l'iNCESTB PATERNEL

On raconte, dit Koumarila, que Prajapali, le seigneur de la création, fit violence à sa fille. Qu'est-ce que cela si-

(i) Bulliot et Thiollier, La mission de saint Martin dans le pays FAuen, p. 453-454.

fj^nifie? Prajapati, seigneur de la création, est un nom du Soleil, et il est ainsi nommé parce qu'il protège toutes les créatures. Sa fille Ouschas est l'Aurore. Lorsque l'on dit (ju'il est amoureux d'elle, cela signifie seulement que le Soleil à son lever court après l'Aurore ; celle-ci est en même temps appelée fille du Soleil parce qu'elle se lève lorsqu'il paraît (i).

Ce mythe d'un sens si transparent et d'une moralité si absente, a voyagé depuis sa naissance dans l'Inde (2). En France il n'y a pas un enfant qui ne le connaisse sous le nom d'Hisloire de Peau d'Ane. Celle-ci, pour échapper aux projets cri ininels du roi son père, déclare, d'après les conseils d'une fée, (pi'elle n'accordera son consentement qu'après l'accomplissement de certaines conditions peu faciles à remplir.

« Elle demanda une robe couleur du temps, une robe couleur (le soleil, une robe couleur de lune, toutes indications qui marquent bien évidemment le caractère mythique, céleste, lumineux, de la jeune princesse. Malgré la difficulté de satisfaire à de pareilles exigences, le roi y réussit pourtant.

(( Sa fille lui demanda alors, avec la pensée qu'un refus lui sera cette fois opposé, la peau d'un certain âne entretenu avec le plus grand soin dans les écuries royales et qui possède l'inappréciable qualité, au lieu de salir sa litière, de n'y répandre que les plus magnifiques pièces d'or.

« L'âne est sacrifié et sa peau donnée à la jeune tille, mais celle-ci, loin de consentir à la folie paternelle, se hâte de s'enfuir en s'enveloppant de la peau d'àne comme d'un manteau.

« Ici, la peau d'âne fait évidemment allusion à la vapeur, à la brume humide derrière laquelle l'Aurore se dérobe, échappant ainsi à la poursuite du soleil. Les vapeurs flottantes, le nuage qui récèle la pluie récèle aussi le feu et la lumière. C'est des nuages que jaillit l'éclair aux traits d'or.

(l) Max Muller, Hisloij of sanscrit UUéralure, cite par H. HuSSOn, La Chaîne traditionnelle, p. 6i.

(3) On le retrouve dans l'Inde encore avec l'histoire d'Indra et d'Ahalya, et dans la mythologie Syrienne avec Cinyras et Myrrlia. Dans ce dernier cas il faut noter que Cinyras connut Myrrha dont il eut Adonis ; le soleil engendre le soleil.

36<i LES SAINTS SUCCESSEUUS DES DIEUX

« Un jour, au fond d'un bouge obscur (où elle s'èsl réfugiée). peau d'àne quille un moment sa lourde enveloppe et prend plaisir à s'admirer dans sa belle robe couleur de soleil. Voilà que le llls d'un roi (disons le soleil du matin) visitant, par hasard, cette ferme isolée, s'avise de regarder par le trou de la serrure. La beauté de la jeune fdle l'éblouit. Est-il diflicile de reconnaître, dans cette beauté entrevue à travers un trou de serrure, le rayon de la lumière matinale jaillissant tout à coup des nuages ( i). »

On connaît la snite, les inutiles recherches du prince, l'épisode de l'anneau (symbole du cycle des temps), qui remet le prince sur ses traces et la rentrée glorieuse de l'Aurore (je veux dire dePeaud'ànc; dans les palais de la lumière au bras du prince Soleil Levant.

IJn certain chanoine de Cambrai, nommé Pierre, qui prétend avoir écrit sur d'anciens mémoires et n'avoir l'ait autre chose que mettre en latin la vie de sainte Dymphe, l'a évidemment empruntée à quelque tradition dérivée du mythe (2;. Sainte Dymphe était la fdle d'un roi d'Irlande qui, frappé de sa remarquable beauté, voulut l'épouser. Conseillée par un saint prêtre du nom de Gereberne, elle se réfugie en Flandre oii elle se cache dans un monastère. Son père, parvenu à la rejoindre, lui tranche la tète de sa propre main (3).

Le Père Delehaye reconnaît dans la légende de sainte Dymphe <; une adaptation du célèbre conte de Peau d'àne (4) ; nous pensons qu'il est ])lus exact d'y voir une variante originale du mythe de Prajapati qui a fourni à la fois sainte Dymphe et Doralice. Lorsque le roi d'Irlande veut poursuivre sa fille, il trouve entre elle et lui les vapeurs de la mer qui remplacent la fameuse peau d'àne ; or, cette donnée est la même dans le texte de Straparole :

Théobaldo, prince de Salerne, poursuit sa fille Doralice

(r Husson, La chaîne Iradiiionnelle Contes cl Légendes au poinl de wnel mythique^ Paris, 1874, in- 12, p. 5o-5(J.

(3) Baillet, Les vies des Saints, t. V, p. xivii.

(3) Baillet, V. 537-529. Acta SS mai, t. III. 479-486.

(4) Ligendet hagiographiques, p. 10.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 2f')'J

•de telles obsessions qu'il la force à s'enluir en Angleterre (i ,. -Le naïf chanoine qui, vers le xu'^ siècle, quatre cents ans après l'époque où aurait vécu notre sainte, prétend avoir eu entre les mains des Actes en langue vulgaire du temps de Charlemagne, est resté très fidèle àl'esjjrit du mythe auroral. Le roi ayant rejoint sa fille au ]Ja\s de (iheele où ses restes reposent encore [2)^ la décapita d'un coup de son glaive luisant, tel le soleil levant, lorsqu'il rejoint l'aurore, la perce de ses rayons lumineux.

Le Père Delehaye a vu dans un épisode des vies de sainte Thècle (3) et sainte 'Vriane (4) un écho de la fable de Daphné (5). Le trait du rocher qui s'entrouvre pour dérober ces saintes aux outrages de leurs persécuteurs, peut aussi bien être déclaré d'origine orientale.

Dans l"\onne, au hameau de Saint-Germain, le rocher de Vaupitre, ancienne pierre à bassin, garde dans ses flancs la vierge nommée sainte Diétrine. Celle-ci vivait inconnue et en paix dans le bois, mais un jour, un chasseur la découvre, et s'élance pour lui faire violence. La jeune fdlc s'enfuit aussitôt, poursuivie par le chasseur, et elle était à bout de forces, quand, arrivée devant le rocher, elle s'écrie : « Ah 1 si tu voulais touvrir et me cacher dans ton sein ! » A l'instant, le miracle demandé se produit, la vierge se précipite dans l'ouverture et y reste ensevelie i^G .

f 0 Straparole, nuit. I, fiihle IV, édlt. .lanct, i856, 1. 1, p. 5S-72. Se rat- Uchant à l'une ou l'autre variante on peut citer La belle fille d'un roi des Lithaunische Marchen de Schleicher : Le lioi Serpent et le prince Tréguier dans Luzel, Arch. des miss., se. 3* série, tome I, i^'' livre, un conte de Chaucer et encore V Histoire de la belle Hélène de Constantinople, mère de saint Martin de Tours en Touraine, et de saint Brice, son frère, rapprochement indique par A. Lefèvre, Cornes de Perrault, Paris, sd. in-i6, p. m et ls.

(a! Ringsberg-Duringsfeld, Traditions de la Belgique, i, 33i.

(3) Lipsius, Acta apostolorum apocrypha, 1, a^a.

(4) p. FranCili di Cavalieri, Imartiri di sanio Teodolo et di sanla Ariadne Studi e Tesli, 6 (Roraa, igoi), p. i3a.

(5) Légendes Iiagiog., p. Sg.

(6) H. Marlot, Notices sur les pierres à bassins du Morvan dan.s Mémoires de la Commission des Antiquités de la Cùte-d'Or, t. IX, p. aiô. Celte sainte donne à l'eau de la fontaine et surtout du bassin la vertu de guérir les malades atteints de dartres.

•j(\S LKS SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

Or, sainte Diétrine fait songer à une légende cambodgienne recueillie par M. Aymonier. Jadis, au pays de Kang- «hak, régnait un prince qui n'avait qu'une fille, et. devenu amoureux d'elle, il voulait l'épouser. Pour se soustraire aux intentions criminelles du roi, la Princesse invoque les esprits célestes, appelle à son secours Indra et Brahma. l^a terre s'entr'ouvre et tout est englouti (i).

Vu reste, les actes apocryphes de sainte Thèclc 2;, la pn;mière en date de ces trois saintes, reproduisent exactement ce trait : « Elle ne mourut pas de la manière ordinaire, mais elle entra toute vivante dans la terre, qui, par un clFet de la volonté de Dieu, s'ouvrit pour la recevoir, à un endroit où a été construite la table sacrée de la liturgie et qui est entourée de colonnes éclatantes d'argent (3). » DifFérents passages de ces actes témoignent que leur rédacteur devait être très renseigné sur les fables grecques et égyptiennes (^i-

Sainte Ariane et sainte Thècle ainsi que sainte Diétrine dérivent d'une autre variante du conte du roi qui veut épouser sa illle, soit que l'on remplace le roi par Brahma ou quelque autre dieu solaire. Les nimbes de ces saintes, sont des reflets d'aurores.

LE SOLEIL TUEUR DE SOLEll. OU LE l'Il.S l'AUUICmK

La prédestination de l'enfant à devenir le meurtriei- de son père ou de son grand-père, est un thème d'origine toute solaire ; la naissance du jeune soleil ou du jour nouveau impli-

(i) Aymonier, Textes Kmers, Saïgon, 1878, p. 11. Un conte grec moderne d'Epire et certains contes russes reproduisent la même variante.

(il Sur ces actes : Acta SS., Sept., VI, 54()-5/i8 et E. VOn DobschÛtZ, /><•/• rtoman in der allcliristlichcn Litlératar dans Deulscliefiiinilscliaii,i()03,p.S']-lo6.

(3) Migne, Dict. des Apocryphes, II, 988.

(4) Migne, loc. cit., 11,968 et y88.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX aCu)

quait nccessaircment la mort du jour précédent. En consé- \ (]ucnce, Œdipe doit tuer son père Laïos (i).

Cette légende fut appliquée à Judas Iscariote avec une litléralité qui avait inspiré quelque doute à Jacques de Voragine (2). Il crut d'ailleurs devoir la rapporter pour laisser au lecteur le soin de la juger (3). La légende de saint Julien l'Hospitalier (/j) et de saint Ursius (5), n'en rappellent ([\ir les traits essentiels ; mais celles de saint Grégoire (6) et d»saint Albans (Albanus) (7) l'ont plagiée sans reculer même devant les plus terribles détails. « L'histoire d'OEdipe a étt'beaucoup lue au Moyen Âge sous forme de vie de saint (8) . » Il suffira de rappeler la plus connue pour qu'on y retrouve le fond essentiel du mythe.

« Un jour, un jeune noble du nom do Julien, animé par le plaisir de la chasse, poursuivait un cerf qu'il avait fait lever, quand, tout à coup, celte bête se tourna vers lui miraculeusement et lui dit : a Tu me poursuis, toi qui tueras ton père et la

(i) Max Muller, Nouvelles éludes de mythologie, Paris, 1898, in-S», p. .'580. — Sur ce sujet : A. Graf. Mili del medio evo, I, 282. L. Constans, An légende d'Œdipe éludiée dans l'Anliiiuilé, au Moyen Age el dans les temps modernes en particulier dans le roman de Ihèbes, textes français du xin* siècle, Paris. 1881, 111-8°. Voir en particulier sur le sens original du mythe, p. 3 à 10, où sonl discutées les opinions de Bréal et Comparelti.

(2) On a beaucoup exagéré la crédulité du célèbre archevêque. Cf. Analecta liollandiana, igo4, p, 234. Traitant des stigmates de saint François d'Assise, il leur reconnaît cinq causes dont la première fut une imagination véhémente. : El. C.Richardson, Voragina as a Preachcr dans The Princeton Theologicul Review, t. H, 1904, p 442-464. Toutefois il ne faudrait pas en faire un critique, il étiit bien de son siècle et le jugement do Baillet reste vrai. Cf. Les

Vies des Saints, I, 66-G7.

(3) Lég. dorée, ch. xlv, voir Creuzenach, Judas Ischariotk in Légende und Sage des M. A., 187,1 et Istrin, Die Griechischc version der Judas Légende in Archives fur slavish Philologie, t. X\ (1898), p. GoS-ôig. L. ConStanS, Im légende d'Œdipe, p. go-loS.

(4) Acta SS., Jani:, H, p. 976, Analecta Bollandiana, t. XIV, p. 124.

(5) Acta SS., Mai, I, 926-27.

(t) Cf. Le Cycle de saint Grégoire, dans L. ConStanS, La légende d'Œdipe, p. III- 180. A. Graf. Mili del medio evo, I, 290; sur les mss du poème français, Zeitschrift fiir rom. Phil. X, 821.

(7) Analecta bollandiana, XIV, i24. — Calalogus codd. mss, hag. lai. tii.blio- Ihecse regix Braxellensis, t. II, p. 44'i-r)5. — Bibliolheca hagiographica lalino. p. 34.

8) Légende hag,, p. 71-72.

mère? )> Quand Julien eut entendu cela, il (ut étrangement saisi et dans la crainte qu'un tel malheur prédit par le cerf lui arrivât, il s'en alla sans prévenir personne et se retira dans un pays fort éloigné, où il se mit au service d'un prince; il se comporta si honorablement partout, à la guerre comme à la cour, que le prince le iit son lieutenant et le maria à une châtelaine \eu\e en lui donnant un château pour dot. Cependant, les parents de Julien, tourmentés de la perte de leur fds,se mirent à sa recherche. Enfin, ils arrivèrent au château dont Julien était le le seigneur : Pour lors, saint Julien était absent. Quand sa femme les vit et leur eût demandé qui ils étaient et qu'ils eurent raconté tout ce qui était arrivé à leur fils, elle reconnut que c'était le père et la mère de son époux. Elle les reçut donc avec bonté et pour l'amour de son mari elle leur donne son lit et prend une autre chambre. Le matin arrivé, la châtelaine alla à l'église: pendant ce temps, arriva Julien, qui entre dans sa chambre à coucher, comme pour éveiller sa femme : mais trouvant deux personnes endormies, il suppose que c'est sa femme avec un adultère, tire son épéc sans faire de bruit et les tue l'un et l'autre ensemble. En sortant de chez soi, il voit son épouse revenir de l'église; plein de surprise, il lui demanda qui sont ceux qui sont couchés dans son lit : Ce sont, répond-elle, votre père et votre mère que j'ai fait mettre dans votre chambre ^1). »

La tradition relative à ce saint a trouvé place dans les Gesta Romanorum (y), dans \c Décameron de Boccace (3) ; et elle a fourni un des Contes de La Fontaine (4). Le vieux poète allemand Mans Sachs a fait un récit analogue (5). Flaubert aussi dans ses Trois Contes.

Une histoire semblable, dont la scène est dans l'Inde, dérive du livre de Sindabad, connu en français sous le nom de Mille et un jours (6). Mythe ou légende sainte, c'est toujours le même conte à fond solaire (7).

(i; Léfj. dorée, Trad. Roze, I, a^S-aW, — Acta SS., Janv , II, 974. (a) Le Violier des llisloires romaines, éd. G. Brunet, p. 58. (3) Décameron, i"journée, a* nouvelle.

dt) Contes, Livre II, conte ï.

(5) IVerke, t. I, p. 35".

<fi) Loiseleur Deslongchamps. loc. cit. Paris, i838, p, 643. Cf. également Asiatik Miscclluny, t. II, p. 402.

(7) Sur la légende d'OEdipe à la scène, voir encore L. Constans, loc. cit.,

LES SAmTS SUCCESSEURS DES DIEUX

i-Jl

Liicina sine concubita ou le fils céleste de la Vierqe. — Pour sainte Barbe, de l'avis du Père Dclehaye, son histoire rappelle celle de Danaé enfermée par son père dans une tour d'airain (i).

« Acrisios, le roi d'Argos, étant sans postérité mâle, alla consulter l'oracle de Delphes. Il lui fut répondu que sa fille Danaé nettrait au monde un fils qui régnerait un jour sur la contrée, t dont la gloire serait sans égale, mais que son enfant tuerait son aïeul. Ainsi, dans la légende thébaine, OEdipe doit tuer jaïos. Acrisios effrayé veut à tout prix mettre obstacle à l'ac- :omplissement de l'oracle. Pour empêcher sa fille de devenir nère, ill'enferme dans une chambre souterraine d'airain. Mais e Dieu souverain du ciel, épris des charmes de Danaé, déjouera es vaines précautions. Il se métamorphose en une pluie d'or jui pénètre par le toit de la prison et descend dans le sein de la ierge. L'enfant né de cette union s'appellera Persêe, Fils du iieu lumineux du ciel, conçu par sa mère dans l'obscurité, il se approche par là d'Apollon, fils de Zeus et de Léto. Son nom tnème confirme ce rapprochement... Le héros argien est nécesairement de la même famille que les personnifications des i^rands astres du ciel. D'ailleurs, les principaux incidents de son existence rappellent ceux de la vie d'Héraclès, de Bellérophon, d'OEdipe héros, dont nous croyons avoir suffisamment établi le caractère solaire (2). »

Au temps de Maxiniien, dit-on, vivait à Héliopolis un gouverneur nommé Dioskoros. Sa fille unique, appelée Barbe, était si belle que, craignant des prétendants indiscrets, son père l'enferma dans une tour.

Notre-Seigneur vint visiter la vierge recluse et jeta en son cœur les semences de la foi. Mais Barbe était languissante et malade. Valentinien, disciple d'Origène, s'étanl présenté comme médecin, fut introduit dans sa retraite et l'intruisit complètement des vérités de la foi. A la prière de la sainte

<lans l'antiquité, p. 1 1 à 92 ; de la Renaissance aux temps modernes, p. SyS-SSS. (i) R. P. Delehaye, IJg. ha;/., (p. 87.

(a) Decharme, j\fylholofjie Ji'jurée de la Grèce, p. 087.

27a LES SAINTS SIJCCESSEURS DES DIEUX

une source d'eau vive jaillit devant elle et saint Jean-Baptiste vint en personne lui conférer le baptême (i).

Dioskoros ayant dû s'absenter avait ordonné d'éclairer par deux fent'tres la salle de bain située au bas de la tour oi'i Barbe était enfermée. Vux deux fenêtres prescrites par son père elle voulut en ajouter une troisième en l'honneur de la Sainte-Trinité. Dioskoros à son retour, demanda des explications sur cette troisième ouverture ; il apprit ainsi que sa fille était chrétienne. Blessé dans son idolâtrie, il voulut la tuer, mais au moment où il allait l'atteindre, la muraille s'entr'ouvrit pour la laisser passer.

Son père sortit et demanda à deux bergers s'ils n'avaient pas wi la fuyarde. L'un dit que non, l'autre indiqua du doigt l'endroit 011 elle se cachait, mais sur le champ il fut transformé en pierre et ses brebis en scarabées. Cependant Dioskoros trouva sa fdle et l'enternia dans un trou noir. Le lendemain, il revint avec les autorités du pays et commença le supplice de la question. On lui arracha les seins, elle fut promenée nue à travers la \ille et finalement son propre père lui trancha la tête. Dieu termina le drame en frappant de la foudre ce bourreau paternel.

Par quelle voie la légende de Danaé a-t-elle donc pénétré dans l'hagiographie du vni*^ siècle? Nous ne le savons pas, Il est cependant intéressant de noter les rapports de la vie de la sainte avec les débuts d« l'Histoire du mariage d'Aseneth avec Joseph (2), apocryphe rédigé vraisemblablement par un juif helléniste des premiers siècles chrétiens. Saint .lé rome en a fait mention (3), Vincent de Beauvais l'a placé dans son Miroir Historial i!\) et l'on en connaît une re-

(i) L'intervention de Valenlinien et de saint Jean-Baptiste constitue une féconde fable ajoutée à la première. Baillet, Les Vies des Saints, XII, ia4. (a) G. Brunet, Les Evangiles apocryphes, Paris, Frank, i8/ig, p. 536.

(3) Episl,, 137.

(4) Spéculum Ilisloriate, 1. XI, cb. i.vviii,

LES SAINTS SUCCESSEUKS DES DIEUX 2t3

inarquable traduction française du xiv° siècle (i3i3) (i).

\seneth comme Barbe habite une tour et sa chambre est percée de trois l"enètr(>s comme la salle de bain de la tour où Barbe est enfermée. Toutes deux sont des adoratrices des idoles. Aseneth est éclairée par Joseph et délinitivement ointe du saint chrême par un ange après un temps de péni- Jence. Barbe, instruite par Valentinien, discipled'Origène, est baptisée par saint Jean-Baptiste ou, dans les versions qui semblent primitives. Barbe instruite parle Christ, estbaptisée [)ar l'eau d'une source qui jaillit à sa prière en la salle de bain de la tour. Après cette initiation, Aseneth, fiancée de Joseph, Huit par l'épouser. Barbe fiancée du Christ, est bientôt unie à lui par le martyre.

Il est fort vraisemblable que l'histoire de Barbe a été in- Uuencée par celle d' Aseneth, toutes deux habitantes d' Héliopolis. Les moutons changés en scarabées dévoilent bien une origine égyptienne.

De semblables rapprochements font éclater la parenté des récits ([ui se rapportent à un même thème ; mais a-t-on le droit de déclarer qu'ils dérivent nécessairement les uns des autres !• Evidemment non.

On a pu rapprocher avec justesse Barbe de Danaé ainsi ({ue l'ont fait les Bollandistes. Il est encore plus légitime de la rapprocher de l'.Aseneth égyptienne avec Mgr BatifTol ',^2) et M. Wirth ; mais rien ne prouve jusqu'à présent qu'il y ait eu nécessairement des rapports entre Danaé et Aseneth d'abord ; ni même entre Barbe et Danaé. Lorsqu'on rencontre des récits qui se ressemblent, peut on affirmer que les

(i) Nouvelles françaises en prose <hi xiv* siècle publiées d'après les mss , par L. Molaad et C. d'Héricault, Parb, Jannet i858, in-i6, p. I-IJ.

v2) « Lorsque les Hollarulisles auront tiré au clair la légende de sainte Barbe de JN'icomédie, on . rra quelle part a eue la prière d'Aseneth sur la rormation de cette légen-' : ». Mgr Batlffol, Sludia palristica, t. 1, Le livre de la prière if isenetk^ . aris, 1889, in-8", p. o5.

plus récents dérivent nécessairement des plus anciens ? Ra rement, car il fiiut alors que c(!llo hypothèse soit accompagnée de tout un réseau de ra|)porls et d'analogies qui s'empare de notre conviction .

Des états d'esprits semblables peuvent engendrer d'analogues légendes. Saint Aidan ou Mcadoc (3 janvier) était regardé comme le fds d'vmc ('-toile tombée dans la bouche de sa mère endormie (i).

« Ne se llgure-l-on pas, aujourd'lmi encore, au luoins dans certains cantons de la Basse-Bretagne, que les femmes et les fdles doivent se garder le soir de se tourner, pour uriner, vers la lune, surtout lorsque cet astre est cornu, c'est-à-dire dans ses piemiers quartiers bien en décours. Sans cela, l'imprudento courrait risque de se trouver lunée, c'est-à-dire enceinte, p;u' l'action de l'astre des nuits, et de donner naissance à un Conrer ou lunatique (12). »

Rappelons-nous les opinions qui avaient cours jjarmi les Pères de l'Eglise au sujet des ra|)ports des satyres et des femmes.

Essayons cependant de inontrcf tes relations étroites qui. en rattachant Barbe à Asenetli et par suite à une légende solaire, suffisent <à expliqiu-i- ses analogies avec Danaé.

Joseph qui nous (;st présente' comme l'intendant de Pharaon, mais aussi comme une sorte de chrétien, refuse d'embrasser Aseneth lors de sa visite à son père parce « qu'il ne conçoit pas qu'un homme (jui adore le Dieu vivant et qui mange le pain de vie el (jui boit le calice incorruptible embrasse une femme étrangère qui baise des idoles sourdes et muettes » (3).

(l) Luzel, Légendes rhrélienncx ilr /-/ Hiixsc-Hnl'iijnc, t. 1, j). 45 et (io. — lievuc ei'lùqiw, t. V, p. 376, l'aris, iS83.

(a) De CharenC^y, /-'■ Folklore dans les deiij: mondes, p. 22f) ; d'après LuzqI L'i luni dans /fétu.' ceiliqus, i87lj'i878, l. lil, p. /|52.

(3) Diel. des Apocryphes, I, 708. ill

Une fois Joseph parti, en la chambre d'Asenelh arrive un ange, tout semblable à Joseph, en même temps que singulièrement apparenté ù l'ilorus Egyptien, u tenant une baguette royale et ceint d'une couronne » (i).

N'est-ce pas un personnage solaire? En effet, lorsqu'il apparut à la jeune fille : « Son visage était comme l'éclair i-t ses yeux comme les rayons du soleil et les cheveux de sa tète comme une flamme de feu (2) », et lorsque l'ange disparut de devant ses yeux, « en se retournant elle vit comme un char traîné par quatre chevaux qui se dirigeaient du côté de l'Orient vers le ciel » (3).

L'ange, soleil de la grâce, est venu l'engendrer à une vie nouvelle. « Voici que d'aujourd'hui tu es renouvelée et vivifiée et tu mangeras le pain de la bénédiction et tu boiras le breuvage qui ne se corrompt pas et tu seras ointe du saint Chrême. Et voici que je t'ai donnée aujourd'hui pour épouse à Joseph et ton nom ne sera plus Aseneth mais il signifieia Grand Refuge (/l). »

Avons-nous tort de voir dans l'Ange annonciateur le personnage d'Horus? Je ne le pense pas. On peut, en effet, comparer Aseneth à Isis et Joseph à Sérapis. Horus est l'annonciateur d'Osiris retrouvé et le 16 décembre, jour où nous laisons mémoire de notre sainte Barbe, était jadis la fête du jardin d'Osiris. (5) Cette fête, de caractère agricole et solaire symbolisait merveilleusement le renouvellement du soleil au solstice d'hiver et les promesses de végétation qu'il apportait avec lui.

L'auteur de l'apocryphe qui marie Aseneth avec Joseph ne nous dit pas s'ils eurent une postérité et la légende de la pseudo-Isis semble ici incomplète.

(1) Brunet, Dicl. des Apocryphes, I, 707.

(») Brunet, loc eîi., I, 708.

(3) Brunet, loc. cit., I, 709.

(4) Brunet, loc rii., I, 708.

(5) Sur les semis du blé de Sainle-Barb» voir F. Mistral, Mémoires el Récits, P. 1906 in-iî, p. 82,

Quant à Joseph, les gnostiques et les judéo-alexandrins n'hésitèrent pas à l'assimiler à la forme infernale d'Osiris, je veux dire à Sérapis :

(( Pour savoir, dit Tertullien dans son traité Aux nations. jusqu'où a été poussée cette licence de se donner des dieux à sa guise, il faut étudier les superstitions des Egyptiens... Ils ont divinisé un homme ; je veux parler de celui que. non seulement l'Egypte et la Grèce, mais l'univers entier, et particulièrement l'Afrique, ont reconnu comme un Dieu, de Sérapis. Or, ce Sérapis n'était autre qu'un certain Joseph de la rac-e des Sainls. Il était le plus jeune, mais le plus juste de ses frères ; par jalousie, ils le vendirent à un marchand qui l'emmena en Egypte où il devint l'Esclave du Pharaon des Egyptiens... Le Pharaon chargea Joseph de pourvoir à l'approvisionnement en blé de son royaume. Le peuple le surnomma Sérapis, à cause du diadème qui formait sa coiffure. Ce diadème avait, et a encore la forme d'un boisseau, d'un modius, d'un calathos : c'était l'emblème de ses fonctions ; il exprimait symboliquement que le soin des approvisionnements reposait sur sa tète. Les épis qui l'entourent rendent cette explication tout à fait satisfaisante (t). »

La légende d' A senetli- Joseph, la confusion de Josepli-Sérapis et le synchronisme de la fête du jardin d'Osiris-Sérapis avec celle de sainte Barbe prouvent que nous sommes bien en présence d'une filiation de légendes et que sainte Barbe dérive de l'Aseneth solaire des Juifs alexandrins (2).

(i) Tertullien, Aux Nations, II. 8. — Voir encore Firmicus Maternus

De l'erreur îles religions païennes, XUI, Rufiu //. E. II, 23 qui s'eiprimenl d'analogue manière. Sur le rôle important que Sérapis conserva môme parmi les chrétiens, voir la letlre de l'empereur Adrien dans FI. VopisCUS, Vitu Saturnin. 8.

(a) Quant a l'Aseneth apocryphe, voi«i comment Mji;r Batiffol résume ses recherches à son sujet : « Une légende agadique fixée vraisemblablement au iT* siècle et que l'on retrouve dans le targum du Pseudo-Jonathan, daas le Midrasch de R. Eliezer et dans d'autres compilations rabbiniques Cette légende devint le thème d'un développement chrétien dans le goût des légendes hagiographiques post-constantinienoes, vraisemblablement au v' siècle — telle est la prière d'Aseneth. Production lillérairc grecque de quelque centre catholique de la Haute Asie Mineure, elle passe en syriaque au vi^ siècle par les mains de Moïse d'.Aggel et plus tard du syriaque en arabe et en éthiopien. — Dès avant le II* siècle elle est entrée dans la littérature arménienne et mé.ue dans le ca-

Sainte Vivine ou Wiwine, fondatrice et abbesse du Grand- Bygard, près Bruxelles, dont on célèbre la fête au 17 décembre me semble un autre doublet de la légende d'Âscneth. Je ne saurais m'y arrêter mais on trouve dans Coremans (i) les premiers éléments de ce parallèle.

Ces trois thèmes solaires sont loin d'être les seuls que l'on retrouve dans les vies des saints. Le voyage ou la descente aux enfers, qui symbolise la course du soleil d'hiver; l'incarnation et la naissance du saint, fils de Dieu ; ou du soleil fils du soleil, fort souvent lié au mythe de la naissance virginale, mériteraient de nous arrêter ; mais nous ne saurions être complet.

Thème du voyage souterrain du soleil d'hiver. — Le thème de la descente aux enfers se trouve sous différents aspects dans les vies de saint Brendan, de sainte Christine de Bolsène, dans la superstition du purgatoire de saint Patrice, dans la tradition de la descente de Jésus aux enfers qui n'apparaît guère qu'au iv^ siècle, et ne se précise complètement qu'avec l'Evangile de Nicodème (2).

Thème du Ciel ou du Soleil incarné. — Le leit-motiv des incarnations saintes d'un dieu céleste se retrouve dans les traditions rabbiniques au sujet d'Elie ainsi qu'en d'innombrables mythologies païennes.

Voici ce que dit Tchéou-King, auteur de la première moitié du xn^ siècle avant notre ère, dans une de ses odes insérées au Chi-King.

« Lorsque l'homme (Héou-tsi, fondateur de la dynastie des Tchéou) naquit, Kiang-Yuen dey'mt mère. Comment s'opéra ce prodige ? Elle offrait des vœux et son sacrifice, le cœur aitligé de

non arménien où elle a pris la place de la Prière de Joseph. Elle est inconnue en Occident où elle n'arrivera qu'au xin* siècle ; en Perse au xv° siècle elle inspire la légende de Joussouf et Suleska. Telle est l'histoire littéraire de la prière d'Aseneth ». P. Batiffol, loc cu., p. 36-87.

(1) Belgique el Bohême, H, laS-iaô.

(3) J, Turmel, La Descente du Christ aux Enfers, igo5, in-12.

ce que le tlls ne venait pas encore. Tandis qu'elle était occupée de ces grandes pensées, le Chang Ty (le Seigneur suprême ou le Ciel) l'exauça. Elle s'arrêta sur une place où le Souverain Seigneur avait laisse la trace du doigt de son pied et à l'instant, dans l'endroit même, elle sentit ses entrailles émues, fut pénétrée d'une religieuse frayeur et conçut Héou-lsi.

(( Le ternie était arrivé, elle enCanta son preniier-né, comme un tendre agneau, sans déchirements, sans efforts, sans douleurs, sans souillure. Prodige éclatant ! Miracle divin ! Mais le Chang Ty n'a qu'à vouloir et il avait exaucé sa prière en lui donnant Héoii-tsi.

(( Cette tendre mère le coucha dans un petit réduit à côté du chemin; des bœufs et des agneaux l'échauflèrent de leur haleine ; les habitants des bois accoururent, malgré la rigueur du froid ; les oiseaux volèrent vers l'enfant, comme pour le couvrir de leurs ailes ; lui, cependant, poussait des cris puissants qui étaient entendus au loin (i). »

Au reste, tous ces mythes se font des emprunts, se mêlent les uns aux autres, se soudent et se confondent. La descente aux enfers s'encadre ordinairement d'une mort et d'une résurrection.

Thème de lamort hivernale et de la résurrection printanièrc du soleil. — M. Lcnormant voit dans l'histoire égyptienne des deux frères :

(( La transformation en un conte populaire, du mythe fonda mental, dans les religions de l'Asie occidentale, du jeune dieu solaire mourant et revenant tour à tour à la vie, mythe dont nous avons la version syro-phénicienne dans la fable d'Adonis, la version phrygienne dans le culte d'Attis et enfin la version hellénique dans la légende de Zagrcus [-j). »

Personne ne voudrait soutenir aujourd'hui la paradoxale opinion de Dupuls qui, dans la légende du Christ, ne voyait

(t) R. P. de Prémare, S. J., Vestiyex des principaux dogmes cliréliens tirés d'anciens livres chinois avec reproduction des textes chinois, P. 1878, in-S», p. 209-

(2) Les Premières civilisations, l, 197. De même, Havet, Le christianisme et xet origines, III, 377-378. C'était déjà la théorie de MaCrobe, Salurnalia. I, ai.

LES SAINTS SUCCESSBtUS DES DIEUX 379

(luuno version sémitique du même mythe. Mais est-il possible que la légende évangélique ait échappé à toute influence, ni»"''m(^ indirecte, des niythologios ambiantes? Cela semble |i('U probable.

« 'Joui ce que l'on lopportait de luciveilleux sur le compte (lu nouveau dieu des Juifs, ne pouvait que porter des esprits prévenus à voir dans cet être, dont la légende se rapprochait de celle de Bacchus, d'Adonis et d'Apollon même, une nouvelle conception du dieu soleil. Aussi ceux-là même qui n'avaient pas entendu les apôtres, savaient presque aussi bien que les fidèles du Christ que le dieu de ces derniers était nécessairement né dans une étahle, avait été mis à mort après avoir accompli des prodiges, était ressuscité, tout cela, parce cpi'il était fds de Dieu, Dieu et homme tout ensemble. L'I-^vangile avant d'être établi et prêché était dans ce qu'il a d'essentiel quant aux récits merveilleux, quant à la légende du Christ déjà connu de la plupart des païens (i). »

Nombre de contes dont on ne saisit plus aujourd'hui les relations avec les mythes ne sont que des fragments de légendes saintes ayant rompuleurs attaches locales et leurs liens cultuels (2). La parenté des légendes et des mythes est demeurée plus visible grâce aux survivances rituelles (3). Rien nest plus merveilleux que ce développement ininterrompu

(i) G. L. Duprat, L'Evolution reli'jlevse et les légendes du christianisme, l'aris, Imp. iNat., i(jo3, gd in-8", p. Ga-63.

.3) Le Ttiènie du long sommeil que l'on trouve à la fois dans la légende des >cpt dormants d'F.plièse et dans la l:ielle au bois dormant, semble devoir se ratlacber au thème de la mort hivernale du soleil.

(3i II ne faudrait point croire que je suis partisan exclusif de l'origine astronomique des mythes et des contes. Tout ce travail prouvera le contraire. Bon nombre de thèmes de la tradition populaire, semblent devoir se rattacher à d'anciens rites magiques. Les fêtes dans lesquelles on célébrait la descente aui enfers et la résurrection d'uu dieu étaient regardées comme des cérémonies indispensables pour obtenir la fertilité des champs, la fécondité des troupeaux et des familles, Goblet d'Alviella, Eleasinia, "igoS, p 56, voir aussi pages 8()-87. Il serait bien difficile de décider d'une façon rigoureuse si le rite est antérieur ou postérieur au mythe ; mais nous inclinons à le croire antérieur, les raisons seraient trop longues à déduire ici. Le thème de la déesse entraînée aux enfers et qui ne peut plus les quitter pour avoir mangé un pépin de grenade ou quelque autre mets, se rattache à l'idée de communion, telle que l'a esposéo Kobertson Smith Goblet d'Alviella, Eleusinia, p. 48-49.

y8o LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

(le la pensée religieuse se détacliani du sol, où elle naquit el semblait devoir ramper à jamais, pour s'envoler dans un dt'- ])loiement miraculeux jusqu'aux confins du ciel bleu.

Le culte des ancêtres résume admirablement cette en\olée. Né des tombeaux et des cultes chtoniens et funéraires, il s'est lentement mué en rm culte des glorieuses étoiles et de l'incomparable soleil. Lorsqu'enfin les saints prirent possession de l'héritage des mânes et des héros et se furent drapés dans les légendes saintes et les fables divines, ils conquircril d'un seul coup et la terre et les cieux.

Stibjeclasque vidct nubcs et sidéra cxU (i).

Conclusion. — Dans cette longue étude sur les sources des légendes hagiographiques, nous n'avons fait que justifier la possibilité des transformations de dieux en saints que nous allons enfin étudier.

De ce qu'une vie de saint contient quelque fable, quelque merveille ou quelque mythe païen, on n'a point le droit d'en conclure qu'il y a substitution de culte. Ce ne sont là qu'emprunts à la tradition et souvent emprunts littéraires, telle l;t vie de saini \'idiandc Martres ïolosanes (2). Un Tamaïo a

(1) Le Blant, Inscripllons (le la lididc, ijo f")i6. Ce vers qui fut einpiovc par un épitaphier chnHien pour célébrer un saint évêque d'Arles est pris au <;hant où Virgile célèbre l'apothéose du berger Daphnis.

(3) « 1^ légende de Vivien formée probablement aulour d'une tombe desAliscans à Arles s'est combinée dans la première nioilié du xii' siècle avec la légende de (juillaume d'Orange : Les Enfunres ] iviens. A ce point de développement, elle a été recueillie et transportée au nord « par un jongleur faisant. <omme tant d'autres le pèlerinage de saint Jacques par la via lolosntui ». La l<gcnde arlésienne ainsi élargie et devenue française a été ensuite racontée e( implantée à Martres Tolosanes ». L. Saltet, Saint Vivian de Martres Tolosmics el la léf/ciide de \ iuieii des thansons tie ijesles dans Bulletin de littérature e'clésl'iiliijue, I()03, p. 56.

Iroiivé le secret de convertir en saints et de faire entrer dans son inarlyrologe plusieurs des personnages que Martial emploie dans ses poésies. Loin de s'en cacher, il transcrit de ses odes et de ses épigrammes entières, comme si ceux de qui |);ulo le poète eussent été des chrétiens {i ).

Bien que de telles légendes aient été parfois adoptées coiume celles de saints lutélaires (2). on ne saurait dire qu'il } a là succession de saints à dieux. Mais de tels procédés permettent de comprendre commcnl a pu se produire celle; sorte de succession.

Lorsque l'on christianisa les cultes naturalistes des eaux, des bois, des cavernes et des montagnes, quand on adopta certaines fêtes astronomiques ; comment les débris des légendes qui s'y rattachaient n'auraient-ils pas été parfois attribués aux saints qui remplacèrent les dieux ?

Les rédacteurs de légendes et de livres apocryphes ont leurs premiers modèles parmi les .Juifs et les Chrétiens des premières générations. Saint Paul recommandait en vain de fuir les fables impertinentes et puériles (3). On raconte que saint Jean dut interdire un prêtre d'Asie qui se reconnut l'auteur des Aventures et voyages de saint Paul et de sainte Thèclc (4). Métaphraste lui-même se plaint delà quantité de faux actes écrits dans les premiers siècles (5).

(1) Baillet, Les Vies des Saints, I, ii8.

(2) Baillet parlant des inventions de Tanaaio écrit : « On ne comprend pa« aisément, comment il s'est trouvé des églises en Espagne et des plus considérables qui sur la foi de ces suppositions aient bien voulu admettre et reconnaîlic pour leurs saints tutélaires des chimères si modernes et en faire le fondement d'un culte nouveau. » Les Vies >(es Saints, I, 117.

(3) / Timolliée, IV. 7.

(4) Tertullien, De buptismo, c 17 ; Eusèbe, III, 3 ; Saint Jérôme,

Ile Viris m., c. 7;Gelase, Décret. Cette interdiction est fabuleuse; mais le témoignage d'Eusèbe et de Tertullien prouvent au moins que l'on reconnaissait déjà l'existence de faux actes.

(5) « Beaucoup d'actes, dit-il, ont été coi-rompus dès le commencement ou p;ir des païens ou par des hérétiques ou par des profanes ou enfin par d'autres. Ces écrits n'étaient remplis que de sottises et d'ordures. « Ap. Sarius. ao Jul., p. 348.

îiSa LES SAINTS SUCCESSEUKS DES DIEUX

( )n comprend dès lors que dans celte incertitude de l'iiistoirc primitive (i) se soient produites les plus extraordinaires confusions. C'est enfin l'heure d'en aborder l'étude.

(i) Sur l'incertitude des légendes, en particulier Marignan, La fm chrétienne au iv° siècle, Paris, 1887, in-S". p. 88-89.

TR01SIF,\II PARTIE !llytlioîo2,îe des noms propres

Non seulement les saints du Paradis se sont partagés les attributs des antiques divinités mais les dieux ont parfois été changés en saints. Une foule de ï-aints apocryphes ont recueilli à la fois le nom de la divinité et l'héritage de son culte. L'Aïdonéus de l'Kpire est devenu saint Donat, la déesse Pélino saint Pélino. la Félicité publique sainte Félicité. On pourrait composer tout un livre sur ce sujet. "

. MvLRY, La Magie cl l'Aslroloyie dnns l'Aidiquilc et au Moyen Aije, 1860, in-iy, p. i55. note i.

Page 1