CHAPITRE PREMIER
La Mythologie des noms propres
Mytholofjie comparée el lnKjiograpliie. — Le sujet que nous abordons appartient à l'Iuigiographie, mais plus en- <x)re à la mythologie comparée. Nombre de saints dont nous allons ])arler sont complètement apocryphes ; d'autres n'ont guère d'historique que le nom. ou parfois quelques traits do biographie perdus dans une foule de détails légendaires. D'aucuns enfin, parfaitement liistoriques, sont entrés dans le «•-ulte populaire, grâce à des contes et des traditions orales qui n'oni aucun rapport avec la r('alité. De tels personnages fabuleux ou surnaturels reUnent évidemment de la science (les mythes (i) et nous ne saurions comprendre leur existence et leur genèse si nous ne les étudions à la lumière des lois de la mythologie comparée.
Les substitutions de saints à dieux devaient en eflet s'opérer nécessairement par les procédés qui permirent de créer les dieux et les fables divines. Le nom, l'image ou le rite furent les facteurs essentiels des créations mythiques et ce furent iiiissi les principaux instruments des survivances païennes.
La mythologie comparée, en étudiant tour à tour cer-v tains dieux engendrés par les mots : mythologie onomas—
(i) H. Hubert, Compte rendu des Léi/endcs kafjiographiques du P. De!el«:iy?, Antée Sociologique, VII, SW-S/if).
2<Sr» LES SAINTS SIIG< KSSKUUS DES DIEUX
ticjuc ; par les images : niylholo^ic iconographique; par les rilos : mythologie liturgique, est logiquement conduite à anal\ser le cas des saints substitués aux: dieux païens, grâce à la ressemblance ou à la laiisso intcrprélalion des noms, des images et des rites.
n ne faudrait pas croire que nous jouons au paradoxe en parlant des créations et des substitutions produites par les mots, les images, les rites. Ce sont là trois groupes de réalités objectives capabfes de tradition ot de circulation sociales, et qui, toutes trois, sont desmaniiestations directes dci la pensée humaine. Elles sont génératrices, parce qu'elles participent à la vie mémo de la pensée. Ge sont des valeius représentatives, car la raison est essentiellement une représentation harmonieuse ou ([ui, du moins, tend à le devenir. Vu ))remier éveil de sa ])ensée, non content de percevoir le inonde, l'homme voulut le concevoir. 11 le perçut et le conçut d'abord par fragments. Certes, il eut, dès l'origine, l'impression confuse d'une immensité qui le débordait. Mais surtout il vit des choses : objets et phénomènes, et les conçut à son image, capables d'activité, de passions et de pensées comme lui-même.
Tout lui parut animé. Le soleil, la lune, les étoiles, l'aurore, le jour, le crépuscule, la iniit huent des personnages célestes, autour desquels gravitaient une multitude d'autres êtres, tels que le vent, les nuages, la pluie, le tonnerre et la foudre. A ce peuple du ciel s'ajoutait tout un autre peuple terrestre : fontaines, lleuves, rochers, montagnes, arbres et forets. Ces multitudes divines, mélancoliques ou gaies, bienveillantes ou furieuses, mais presque toujours puissantes etl vénérables, méritaient toute l'attention des hommes. 11 s'agissait de les rendre propices en les contraignant quand on ne pouvait les séduire.
Fous ces êtres, qui se multipliaient sans cesse dans l cerveau de l'homme, lui paraissaient non-seulement vivanli mais incompréhensibles. Ils lui ressemblaient, mais combiei
LES SAINTS SUCi:ESSEURS DES DIEUX :>.S':
aussi ne devait-il pas les voir diflérents do lui-même, élraiif^MM s el mystérieux 1 Les [ncmiers efibrls de nos ancêtres pruiiconnaîlre, représenter et ifouverner ces dieux furent en menutemps les premiers balbutiements du lanj^age, de l'art et de la science. Les premiers nés de la pensée humaine furent des dieux, et la mythologie comparée est la science de ces naissances divines. Le mot, l'image et le rite; le langage, l'arl d le culte sont de bien vieilles choses dans le monde: mais s'il est vrai que l'on ne conçoit guère la pensée sans le langage el que lart et le culte semblent moins essentiels à son exercice, la mythologie onomastique paraît devoir nous occuper loul d'abord.
/m Mythologie onomastique ou mytholoqîe des noms propres. — Ija mythologie onomastique est la science des naissances et des évohitions divines provoquées par la formation et le développement du langage.
Les confusions verl)alcs jadis signalées par Greuzer d Welter donnèrent occasion à Max Vluller d'édifier sa célèbre théorie des mythes qui. pour être aujourd'hui insuffisante, n'en est pas moins le plus puissant effort qui eût été fc\it jusqu'alors pour édifier une mythologie scientifique.
u La mythologie, ccrivalt-il, est simplement une phase ino\itable dans le développement du langage, le langage étant pris lans son véritable sens, non seulement comme symbole extérieur de la pensée, mais comme le seul moyen de lui donner un corps. Tandis que le langage traverse cette phase particulière, toute chose peut devenir de la mvthologie. Aujourd'hui que nous onnaissons les lois qui président au développement et à la déadence des mots, loin d'être surpris de renvahlssemeut de la phraséologie mythologique, nous en sommes à nous demander avec étonnement comment aucun langage aurait pu échapper à ce qui pourrait être vraiment appelé une de ces maladies de l'enfance, par lesquelles doivent passer un jour ou l'autre les constitutions les plus saines. L'origine de la phraséologie mytholoique, quelque forme extérieure qu'elle puisse prendre, est toujours la même.
3O0 LES SAINTS SlKICIiSSEURS DES DIEUX
« C'est le langage qui cesse de se comprendre lui-même ; il n'y a rien d'étrange à cet oubli et dans cette confusion si nous nous rappelons quel nombre considérable de noms les langues anciennes possédaient pour une seule et même chose... Au bout de quelque temps il arrive nécessairement que l'un des nombreux termes qui servent à désigner le même sujet ilnit par prendre le dessus. Il passe à l'état de terme courant de nom généralement adopté, tandis que les autres noms sont de moins ea moins employés et finissent ensuite par tomber en désuétude et par devenir inintelligibles. Cependant, il arrive souvent que certains de ces noms, tombés en désuétude, se conservpnt soit dans les proverbes, soit dans certaines phrases renfermant un idiotisme, soit dans des poésies populaires ; dans ce cas, l'altération mythologique s'en empare tout de suite (i). »
!'■' Mode d'évolution des noms propres : Les dénoniinations d'nn premier dieu deviennent des dieux ou des saints distincts.
Toute divinité dont la grandeur et la puissance, dont l'activité ou l'éclat attirait une ioulc d'adorateurs ne tarda guère à recevoir une ou plusieurs dénominations (2) qui purent, à un moment donné, se détacher de l'être auquel elles s'appliquaient pour former de nouveaux êtres divins (3).
M. Bréal qui fut chez nous l'interprète le pins autorisé de l'école philologique écrivait :
a La surabondance de sève et la prodigalité qui caractérisent les idiomes jeunes, leur font employer pour désigner un seul objet une quantité surprenante de synonymes. Le soleil, pari
(i) M. Muller, A'i.vi// sur la Mylholorjif comparée, trad. G. Perrol, Paris, 1873, in-S", p. 20CJ-210.
(2) Cette prodigalité d'épithètes pour l'ùlre que le dévot considère comme son dieu a été nommé le knlhénotliétsme .
(3) Au dél)ut des religions et spécialement à la période totémistique, il y a identité complète entre l'être, son nom, et son totem. Le A'i des Egyptiens que j l'on traduit d'ordinaire par le double, c'est à la fois son nom vivant et impérissable, sa subst.ince immortelle, et son totem, j'allais dire son génie protecteur. Cf. : V. Loret, L'Ef/vpte au temp^ du Totémisme dans Conférences au Musée \ Guime . 1906, t. XVIir, p. 201.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX aSjj
exemple, est nommé dans les védas de plus de vingt façons dl(Téi-entes. Il ne faudrait pas croire que ce fussent de purs équivalents : chaque terme le prend à un autre moment de sa carrière, lui prèle une autre attitude physique et un autre caractère moral. Il est tour à tour le Brillant [Sarya), l'Ami (Mitra), le Généreux [Aryaman], le Bienfaisant (Bhacja), Celui qui nourrit (Pùshan), le Créateur [Tvashlar), le Maître du Ciel (Dwaspali) et ainsi de suite... 1^'homme créa tous ces noms comme on proiligue à un être chéri les termes d'alTection et de tendresse... Mais une fois que le premier âge de l'humanité fut passé, l'époque suivante, étonnée, chercha à mettre de l'ordre dans ce chaos. Elle supposa que tant d'appellations ne pouvaient appartenir à un seul objet et elle commença à distinguer Mitra de Siirya, Bhaga de Tvashlar, Divaspati d'Aryaman. Néanmoins, comme toutes ces figures avaient un air de parenté, et comme souvent on les voyait se substituer l'une à l'autre, on se tira d'embarras en faisant d'elles le père et le fils ou bien des frères (i)...»
Çiva possède mille huit noms parmi lesquels les six noms les pbis usités : (ava, IMiaiiava, Tandava, Maha-deva, Ardha- \ari, Linga, correspondent aux six grandes sectes du Givaïsme (2).
Sur les tombes royales de Biban-el-Molouk Amon-Ra est invoqué sous soixante quinze noms différents (3), le rituel funéraire cite environ cent surnoms d'Osiris (/().
Les inscriptions du temple de Denderah donnent une longue liste des noms épllhétiques attribués à la déesse Hathor. L'Isis Myrion\me avec ses dix mille noms laisse loin derrière elle la vierge Marie et ses litanies (5). Les Pharaons, véritables demi-dieux, avaient ofiiciellement cinq noms (6).
(i) M. Bréai, Mélanges de Mythologie et de Linguistique. Paris 1877, in-S",
pp. I 2-l3.
(3) L,. d6 Milloué, Précis de l'Histoire des Religions, 1890 in-12, p, 2!^ï. (3) Voir aussi clans le Rituel funéraire la série «les noms mystiques qui lui sont attribués. Lepslus, Todtenbnch, LXXVIl-Vlll, c. i63, i6i. ('() Rituel fanéraire, c. l6î. — Abydos, 111, 879. 1")) Plutarque, De Isideei Os, 53.
iijj Lefébure, L'Importance d:i nom chez les Egyptiens dans Le Splilnx, I 'i''^'.)?), 'oo. A. Moret, Du caractère religieux de lu Royauté Pharaonique, Paris, 1902, in-8°, p. si et 83.
UQQ LES SAINTS ^CCESSKUKS DES DIEUX
En Egypte, nombre d'épitiièlcs divines furent individnalisées. Ra faisait de tousses noms des dieux, c'est-à-dire créait le nom de ses membres qui sont les dieux de son cycle (i). « Plusieurs dieux-fils sont des surnoms détachés du dieu-père et pourvus dun corps poiir la circonstance: Imhotep était une épithèle de Ptah et signifiait celai qui vient en paix avant de s'incarner en troisième membre de la triade memphite (2). »
Renan a signalé ce même phénomène chez les Sémites el en particulier chez les Phéniciens. Les adeptes du culte sv rien d'vVdonis célébraient Astarté son épouse sous trois cents noms différents (3). Cinyras qui. par un commerce incestueux avec sa tille, donna naissance à Adonis n'était lui-mêmr qu'une personnification d'une des épithètcs d'Adonis (4).
Le Zagreus des Orphiques était invoqué en des litanies qui rappelaient celle de l'Amon égyptien (5). On rencontre dans TSonnos quatre-vingt-seize dénominations deBacchus (6).
Lucina fut d'abord un simple surnom de Junon avant d'être une déesse nouvelle, à peu près comme l'IUithya grecque avant de devenir la déesse des accouchements prit d'abord le nom sous lequel on invoque Héré.
Les nymphes Kallisto et Leucophryné ne sont que d( hypostases, l'une d'Artémis Kallisté, l'autre d'Artémis Leucophryné fdles ou sœurs de la déesse lunaire (7).
La Pronoia des Grecs qui n'était tout d'abord que la Providence de Dieu devint avec les Stoïciens une véritable per sonne divine (8),
(i) Todlenbuch, cL, xvii, 1. III et IV ; Todlenbuch Ihébain, II, pi. ;{i-33 ; Àeltesle Texte, p. 28-2(). LefÔbure, L'importance du nom, p. 107.
(2) G. MasperO, Hist. Ane. des pcdiilcs de V Orient classique: Les Orufines Paris, i8g5, in k°, p. 106.
(3) J. Lydus, De mensilnis, p. 91.
(4) A Maury, Hisl. des Helig. de la Grèce antique, III, 197, note 3.
(5) Miller Hymnes orphiques dans McUinrjes de lillêrature grecque, p. /i38. (6j Nonnos, Les Dionysiaques, trad. De Marcellus, I, 128.
(7) Immerwahr, Die linlte und Mylhen .\rkadicns Leipzig Teubner, l^ijl, P 209.
(8) Decharme, l.i criliqw.' d^s li\idilion<; rcli'jit'usei chez les Grecs, Paris. 1 I90/1, in-80, p. 202. A. Maury, Hist, des Helig. de la Grèce, III, iG5.
les
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 3g J
Le même phénomène se peut constater dans la mythologie romaine. Par exemple, dans la formation de dieux comme- Summanus et Terminus qui se détachent l'un et l'autre de Jupiter ; dans celle des divinités abstraites Fides, Salus, Bellona, etc. Fides remplace Dius Fidius ; Libertas. Jupiter Liber. On peut se représenter de môme l'évolution des autres, qui d'ailleurs sont adorés dans le voisinage et pour ainsi dire à l'ombre de la divinité souche Jupiter ou Mars (i). Le surnom ou l'épithète sacrée devenait d'autant plus facilement un dieu que quelque souvenir persistait de son ancien rôle de qualificatif divin, en même temps que s'effaçait chaque jour davantage la mémoire du dieu primitif.
Parmi les différentes espèces de héros, Hild note « le cas de ceux qui représentaient primitivement la qualité, le vocable ou la fonction d'un dieu et qui ont incarné ensuite cette fonction à titre de personnalité distincte (2). »
Un certain reVéôm/Zie qui aurait écrit les quatre livres dont s'est inspiré le fondateur du manichéisme (3), n'est qu'une personnification de lépithète de Tarhilhâ appliquée à Mani par les Babyloniens (4).
De l'avis du Père Delehaye il y a toute une classe de noms de saints «qui est de nature à faire naître des défiances. Je veux parler, dit-il, de ceux qui expriment une qualité ou une fonction comme Thérapon, Sosandros, Pantelemon et autres. C'est presque toujours à des saints qui ont une réputation établie de thaumaturges que s'appliquent les dénominations de ce genre et il ne faut pas toujours y voir un effet du hasard... L'existence des saints qui semblent être des personnifications d'attributs n'est souvent garantie que par
(i) G. TVissO'Wa, Beligion nnd Calliis iler Romer, Munchen, 1902, in-H". p. 48, 199, 220, sqq.
(2) Hild, art. Héros, dans Daremberg et Saglio, t. II], i" partie,
(3l Ern. Rochat, Essai sur Mani et sa doctrine, Genève 1897, in-8° p. (i.'t ■
{!*) Ern. Rochat, hc cit., p. 71.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES niEUX
des légendes étranges, cl l'on sait d'ailleurs que le peuple donne volontiers aux saints qu'il invoque des noms en rapport avec le rôle qu'il leur reconnaît (i) ». U n'y aurait rien d'étrange à ce que quelques-uns de ces qualificatifs aient été empruntés à quelque dieu païen.
Vvant de donner des exemples de ce genre de transformation on me permettra d'insister sur l'importance du procédé et de montrer son rôle dans la formation du dogme de la Trinité catholique.
a L'imagination brillante d'un des auteurs des livres des Proverbes avait décrit sous le nom de la Sagesse, un être divin produit avant la création du monde et assistant l'Eternel au moment où il appela à l'existence les différentes parties de l'univers (2). Ce n'était là, sans doute, qu'une image poétique, destinée à rendre plus sensible la sagesse du Créateur. Mais un interprète littéraliste devait être entraîné à aller au delà de l'image et à voir dans l'expression figurée une réalité divine. L'entraînement était bien autrement puissant pour celui qui. regardant Dieu comme trop pur pour être en rapport immédiat avec les choses créées, avait besoin, sans peut-être s'en rendre compte à lui-même, de supposer un être intermédiaire entre le monde et le principe premier.
{( La description poétique du livre des Proverbes était corroborée par quelques autres expressions qui devaient conduire à la même conclusion. Les poètes hébreux avaient emprunté au premier chapitre de la Genèse (3) une énergique expression figurée, par laquelle ils se plaisaient à peindre la grandeur de la puissance divine. Ils représentaient l'armée des cieux créée par la parole de Dieu (4). Cette parole, ils la célébraient comme son ministre et
(i) Légendes haijiographique.t, p. 2 36. — L;i géncralitc de ce phénomène lui donne une grande portée. « Parmi les grands inventeurs mentionnés par Pline ■ H N, VII, 37, on voit figurer Closter qui découvrit le fuseau (xXwCCïip. fuseau) ; Staphylos (^xacs'jXv^ , grappe) sut mélanger l'eau et le vin. Et cela jusqu'aux moindres détails. La rame a été trouvée en deux endroits, le manche et l'aviron à Gopée (x(jî)T:r, manche) et l'extréniité plate (-AaTT,) à Platée. » R. P. Lagrange, Etudes sur les religions sémiliqaes, Paris, 1905, p. ag. — De La Méthode historique, p. 3ii-2ia,
(a) Proverbes, VIII, ïi-3i. Jésus, fils de Sirach, imita ce passage et donna pour ainsi dire, un peu plus de réalité à la Sagesse, Ecclésiastique, l, i-ai.
(3) Genèse, I, 3, G, 11, i4, ao, a'j, 36 et ag.
(4) Psaumes, XXXIII, 6 et 9.
LKS SAINTS SUCCESSELHS DES DIEUX 2<j5
son agent. Somblaltio à la pluie et à la neige, qui descendent du ciel pour fertiliser la terre, elle sort de la bouche de l'Eternel, et elle ne revient ;i lui qu'après avoir produit ses heureux cifets parmi les hommes (i). C'est par elle que Dieu agit sur la nature comme sur le cœur des êtres intelligents (2). Elle est éternelle comme lui, elle descend du ciel (0); elle est comme un flambeau qui éclaire et qui dirige (A), comme un feu qui purifie, comme un marteau qui brise la pierre (5). Il y a plus ; déjà même dans la Genèse celle parole est personnifiée; elle vient trouver Abraham et s'entretenir avec lui (6).
« Il n'en fallait pas tant pour autoriser les théologiens juifs à admettre que c'est aussi cette parole qui apparut aux anciens patriarches et qui servit constamment d'intermédiaire à Dieu pour traiter avec les hommes (7). »
C'est ainsi que la Sagesse de Dieu qui ne fut tout d'abord qu'une appellation de Jéhovah, finit par désigner un être distinct : le Logos ou le Verbe, on ne saurait s'en étonner, quand on sait combien ce procédé est familier aux .Juifs. La Kabbale consiste tout entière dans la personnification des attributs de Dieu.
Avec le christianisme la personnalisation commencée par le judaïsme devait s'achever d'une fat-on inattendue. « Le Verbe chrétien est bien, comme le Verbe juif, le créateur du monde (8), et son conservateur (9), le révélateur de la vérité divine (u)), le véritable souverain sacrificateur (11), le conservateur (i 9.), et l'intercesseur des hommes auprès de Dieu ( 1 3) ;
(ij Esaïe, LV. 10 et 11.
(3) Psaumes, CLVII, l5. l8. 19.
(3) Psaumes, CXIX, 89. — Esaïe, XL, 8.
(4) Psaumes, CXIX, io5.
(5) Jérémie, XXIII, 29.
(Oi Genèse, XV, I, /» ; comp. Jérémie, I, 4; II, n.
<■■■ M. Nicolas, La Doctrine religieuse des Juifs, Paris, 1860, p. 3ii-ai3.
(8) Jean, I, 3 ; Epkès., 111, 9 ; Coloss. I, i5, 17 ; III, 10.
(9) Coloss., II, 17 ; Hebr. I, 3; Apocal. IV, 11.
(10) Luc, X, 22'; Jean, VIll, 28, 38-4o ; XIV, 24 ; Bom. 1, 17. (11; Hebr , II, 18; IV, i4. 30; V. 5; VI, ao ; Vil, 3. 20, 23. (121 Luc, II, 2") ; I Jean, II, i.
(i3; Jiom , Vlll. 34 : Tim. 11, 5; Hebr. VII, 20, VIII, 6; IX, i5 ; XII, ai.
3q4 'ES SAIKTS SUCCESSEURS DES OIEUX
mais // csf de j)his le Messie » (i). Le même mot grec liOgos ayant servi à traduire à la fois la Sagesse des Proverbes et le Messie, fils et manifestation de Dieu (memra), l'antique appellation de Javeli, s'est transformée en une personne incarnée, en devenant le Christ {9.).
Quant à l'esprit de Jéhova ou l'esprit de Dieu de la Bible juive, il ne signifiait jadis que le souffle divin, pneuma •:TvEî>(i.a, ou l'influence divine, ou même l'action de Dieu. La (ienèse nous le représcr.te comme porté sur les eaux et toute la suite de l'œuvre des sept jours qui se déroule après cette image témoigne assez qu'il n'est qu'un nom de l'inspiration créatrice. Saint Paul semble encore le considérer comme une puissance et non un personnage. Saint Paul dira par exemple : « Nous autres, ce n'est pas l'Esprit du monde qui est en nous, c'est l'Esprit de Dieu » (3).
Dans le quatrième évangile, écrit M. Loisy, « le Père, le Verbe et l'Esprit ne font pas, à proprement parler, une trinité. Dieu et le Christ sont au premier plan ; l'Esprit vient en supj)lément de la dyade formée par le Père et le Fils. L'idée de Dieu se concentre dans le Père sans être épuisée en lui ; son activité ne se confond pas avec celles du Fils et de l'Esprit, mais subsiste à côté, l'on peut dire au-dessus d'elles ; le Fils et l'Esprit étant comme ses coadjuteurs et ses intermédiaires dans l'œuvre du ^alut. L'un et l'autre procèdent de lui, et semblent parfois égaux dans leur situation dérivée mais ailleurs l'Esprit est subordonne au Fils. Le Père envoie le Fils, et celui-ci l'Esprit ; l'Esprit glorifie le Fils, et celui-ci le Père. Le Fils existait comme Verbe avant Vincarnation ; et le Paroclet existait comme esprit divin avant d'être envoyé ; le Père demeure après que l'incarnation a constitué le Fils, et le Fils, après que l'envoi de l'Esprit a constitué le I^araclet, le Père et le Fils ont dans le Paraclet une forme d'action commune en ce monde. C'est ainsi que des éléments pris de la tradition apostolique, de la tbéoloiile paulinienne, et
Ci) m. Nicolas, /or. cil., p, i83-i85.
(j: Havot, Le (Ihrisùanisme et ses origines, IX , 35a.
(3) Le cardinal d'AilIy soulenait déjà que la doctrine de la Trinilé ne se trouve pas d'une manière évidente dans l'Ancien et le Kouveau Testament. Cf. Vacant, rjicl.de Tlwol. catli., v» Ailly, col., 65l.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 3g5
(ie la spéculation alexandrine résulte une sorte de synthèse réelle, qui n'aboutit pas à un système logiquement déllni n (i).
Peu à peu cependant l'Esiprit divin est devenu le Saint-Esprit, c'est-à-dire une personne, la troisième de la Sainte ïriiiilé (5). Le ihéologue qui a interpolé dans la vulgate latine ou plus exactement dans la première épître attribuée à saint Jean (3), le Acrset des trois témoins célestes, n'a fait que témoigner des progrès du dogme de la Trinité vers le \f siè cle. La double évolution du Logos et du Pneuma, du Verbe ri de l'Esprit n'avait pu aboutir toutefois à créer des personnages entièrement indépendants (4).
\près n'avoir été que deu>L appellations d'Iaveli, le Tout- |)uissant des Hébreux depuis le Père céleste des chrétiens, le Logos et le Pneuma, le Verbe et l'Esprit deviennent sinon trois dieux tout au moins trois personnes divines parfaitement distinctes (5).
Il est temps d'arriver aux cas de christianisation de dieux païens.
Sainle \ éroniqiic. — Lu exemple curieux d'une telle transformation nous est fourni par sainte Véronique.
(( Nous trouvons dans presque toutes les théologies gnostiques le nom de Prounicc ripojvixo;, appliqué à une forme de la Sophia Achamoth qui v joue un si grand rôle.
(jjA. LiOisy, Le ' Qualrième Jùdiu/ilc, Paris, igoS, gd in-,S", |>. 106-10-. voir encore p. :35, la distinction de l'Ksprit et du Saint Esprit. (:<) Havet, Le Christinnisme et ses orifiines, IV, 1 34-136.
(3) 1 Jean, V, 7-8.
(It) On lit dans tous les manuscrits grecs jusqu'au vi* siècle : « Il y en a trois qui rendent témoignage, l'esprit, l'eau et le sang et ces trois sont d'accord. ))
(5) Depuis que ces lignes ont été écrites, il a paru un savant travail de M. A. Dupin, Le rlo;jme de lu Trinité dans les Trois premiers sièeles, Paris, Nourry, 1907, in-12, qui confirme pleinement les vues ci-dessus.
M. Dupin néglige dans son étude les inlluences probables du paganisme dans la formation du dogme de la Trinité. Ces influences se sont certainement produites car les analogies de la primitive triade chrétienne avec certaines triades païennes, ses ancêtres ou .ses contemporaines, ne sauraient être contestées. Cf. J. Le Moria, Vérités d'Hier ? Paris, Nourry, 1906, in-12, p. 319-224.
apO
Dans le système religieux de Simon le Magicien, Prounice, jloojv.xo;, est un des noms d'Ennoui, la Première pensée de Dieu qui a créé les anges et le monde par leur ministère (i). » Les Valentiniens, de même que les Barbelonites et les Opliitcs, reconnaissaient une intelligence céleste Sophia, à laquelle ils donnaient le nom de Prounice, qui a beaucoup de rapports avec Ennoia-Pnmnice. La Sagesse et la Pensée s'appellent l'une l'autre chez les gnostiques, comme dans la plupart des mjthologies, témoin le personnage de Minerve qui représente à la fois la Sagesse et la Pensée divines.
Mais que signifie cette épithète de Prounice? Parlant des ^iicolaïtcs et des Barbelonites, saint Epiphaiie écrit : « lis honorent une certaine Prounice et satisfont leurs propres passions en cachant sous une allégorie menteuse ce que leurs actes ont de deshonnéte, ils disent qu'ils tirent des corps par l'intermédiaire des iluides la force de Prounice )>, el plus loin : (( Le mol de Prounice n'est qu'une invention du plaisir et de la volupté. Car l'épithète de ricojv'.x£'jô|j.£vov implique toujours une idée de débauche et dénote le libertinage. Voilà pourquoi les imposteurs grecs qui ont composé des histoires fabuleuses de leur pays disent, dans ce sens, une beauté lascive : xàXÀo^ Trpojvi/.ov (2). »
L'épithète divine, Prounice, appliipiée à Ennoia ou ù Sophia signifie également génératrice (3). La pensée génératrice, de même que la Sagesse génératrice source des éons inférieurs, sont des concepts théologiques d'un sens profond et élevé et qui évoquent certaines expressions de l'Evangile de saint Jean. *
Origène confirme de tous points cette opinion : « Les Valentiniens, écrit-il, parlent d'une certaine Prounice. IIpojv'.y.Tp à laquelle ils donnent le nom de Sagesse et dont
(1) Maury. Croyances el Li-ijendes de runlù/nUé, Vai-h, i863, in 8°, p. 33"i M. Amélineau a depuis exposé lumineuseuient le mythe d'E~'.voia : hJss'à .sur le Gnoslicisme égyplicn, Paris, 1887, in-4°, p. '10 et ss. Sur la Sophia Achamoth, voir G. BareiUe, Achamolh, dans Vacant, liict. lie Théol. <u//i.,. col. 3og.
(2) -iilu. Il.-eres., \, t, II, p. 77 et ss, l'd. Pelaii.
(3) Renan écrit : « Prounice ne se repose jamais, l'agitation est son essence ; il y a en elle comme un travail de Dieu ; produire est la loi de son ctre ; elle soutire d'un éternel flux de sang. )> L'ICgtise clirélienne. p. 173.
LES SAINTS SUCCESSEOIIS DKS DIEUX 2()7
ils veulent que celte IV-nonie de ll^ivanfriie qui eut une perte (le sang durant douze années ait été le symbole (i). »
(^ies gnostiques regardaient en elTet les douze années pendant lesquelles cette femme avait soufl'ert de la perte de sang, dont Jésus la guérit, comnu; le symbole des douze éons tpii naquirent d'elle. Le llux sanglant leur représentait la force génératrice de la Sophia-Prounice s'écoulant vers le monde inférieur où elle enfanta la dodécade éonique(2).
Saint Irénée (3), qui nous a fait connaître ces imaginalions singulières, témoigne que l'hémoroïsse fut appelée Prounice par les Valentiniens et rejette absolument une semblable dénomination comme impliquant des idées dangereuses et immorales.
Que cette appellation ait été acceptée par d'autres chrétiens plus ignorants, cela ne paraît guère douteux, sans cela on ne voit point pourquoi saint Irénée eiit pris la peine de la repousser. « L'hémoroïsse a été appelée Prounice. dit ,\. Maury, voilà ce qui me semble bien établi ; maintenant, (jue ce nom ait été l'origine de celui de Bérénice ou Boronice donné plus tard à la même femme, c'est ce qui me paraît infiniment probable (4)- »
1 ne fois l'hémoroïsse baptisée : Bérénice ; on la confondit d'une part avec Bérénice, lille de Salomé, sœur d'Hérode (5), et d'autre part avec la Véronique ou Vera icôn qui n'est autre chose que la véritable image de la figure du Christ.
Que l'on n'objecte pas que de semblables emprunts étaient
(i) .4^/1;. Ctls, lib. VI, 34.
(2) Maury, Loc. cU , p. Sii.
(3) Ailv. Hœres, 11b. I, c. m, p. i.> ; lib. Il, c. xxiii, édit. Massuet.
(4) A. Maury, Lelire à M. liaoul Rochelle sur Vilymologie du nom de \ iromijne dans Revue Archéologique, Vile année, 2' partie, p. 490.
(5) A. Réville, La Véronique, lue sainte ijnoslique dans Le lien, l863. n° a8, p. 220. — Voir encore ErcSt Von DobschÛtZ, Chrislus bilder unlersuchunfjen znr chrislichen Legenden, Leipzig. 1899, gd in-8°, Ivap. tj, Du- Veronica-Légende, p. 197-203, suri., p. 200.
ayS LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
impossibles : nous en rencontrerons d'autres exemples. M. Reville a déjà répondu très justement. |
w A cette époque reculée bicu des idées et des traditions d'origine hérétique, circulaient et se vulgarisaient dans l'Eglise avant qu'on eut clairement et généralement conscience de leur i |)rovenance suspecte. Ce ne serait pas d'ailleurs la seule marque '. de leur passage que les gnostiques ont laissé sur l'ensemble de ] la tradition catholique. Il n'v a donc absolument rien d'éton- • nant dans le lait que le nom donné svuiboliqucment à la lennnc ) hémorrhagique des Evangiles s'introduisit dans la circulai ion ( générale. Seulement il s"v débarrassa de tout son entourage mNs- . tique et théosopbiquc, il devint un nom propre dans loule la î force du terme et se rapprocha insensiblement d'un nom connu t tel qu'était celui de Bcroniké, forme macédonienne de Pliéréniké ou Bérénice. L'Evangile de Nicodème nous montre celte transformation accomplie depuis longtemps. »
Kusèbe(i) prétend (pie Ihémoroïsse, en mémoire de sa giiérison, avait érigi' à i'anéas, sa patrie, une image du Christ (2).
Méthodius ailirme à son tour que u la Véronique vint à Rome envoyée par Abgar, loi d'Edesse, pour guérir l'empereur Tibère d'une lèpre hideuse. Ce prince avant, en effet, recouvré la santé par le contact avec le saint suaire, déposa Pilate comme cou-
(i; Eusèbe, fUst. Eccifs., VII. lii. wm ; Macaiius Maguès il.ms Pitra, Spicii, I, 332-333. dans Blondel. Malala. X, p. 207, Bonn : (iesln l'ilaii, ch. vil, dans qq. niss ; Jean Damascèae, '^P/'-. I. p. 3<i6 ; cfi. I.t'qnicn. .Sur la confusion de licrénicc et de Prounice ou Prunicc voir Garucci, Sloria deW arl crist., t. III, p. ().
(2) Il est difficile de trouver dans cette imas;e l'art du iv* siècle. DifTércnts archéologues n'ont pas voulu accepter cette représentation comme ilirétienne. — H. HoltZDiân. Enislehun;] der l^lirixtushililc! der Ktinsl dans Julirbuch fur jirol. Theoloij., 1877, p. i8(), y voit une représentation d'Esculape. qui reçoit les remerciements d'une femme guérie. « Astcrius, évèque d'Amnsée. raconte toute l'histoire de ce groupe, qui, alialtu par l'empereur Julien (y 363) disparut définitivement vers 4ôo. Il semble hicn d'après cette description que la sculpture du sarcophage constantinien du musée de Latran, est une reproduction du hronze de Panéas. Mais M. E. Bcriaux. l'éminent archéologue, est convainca que ce groupe étant une simple sculpture officielle romaine, probablement ua l'.iiipereur, avec la représentation de la ville de Panéas à ses pieds ». F. de Mely, l.e saint Suaire de Turin est-il riullientiri'ie ? Paris, 1902, p. 60. ^'oir encore
Dobschûtz, loc. cit.
pahle d'avoir fait périr le ('lirisl. cl Acronique clanl restée à Kome remit, par testament sa précieuse relique à Clément, successeur de Pierre ; ce qui fait que l'on peut l'y voir encore » (i).
Kt voilà la légende constituée en additionnant au nom i:nosti({uc le texte d'Eusèbe el une tradition que nous a conscivéc Moïse de Khorène. D'après ce dernier, Abgar, roi (indcsse, à qui Jésus avait envoyé son portrait accompairné d'un autographe de sa main, avait été guéri de la lèpre à la réccplion de ce don divin (2). A son tour il écrivit à Tibère pour l'engager à se convertir et joignit à sa lettre la \éronique, c'est-à-dire l'image qu'il tenait de Jésus en personne. Le voyage de Beroniké ou Aéronique à Rome, soi! entrevue avec l'empereur signilicnl simplement que la légende arménienne iut transportée en Occident et que J'ibèrc lut substitué à Abgar.
(]ettc substitution de légenile s'opéra d'aillevus grâce à une confusion bomophoniquc ((uc Mabillon avait déjà reconnue (3). L'image dont parle Eusèbe fut appelée Veraikun, la vraie image, et l'on confondit longtemps l'ex-voto et la femme qui l'avait érigé A)- On appelait en effet l'un et l'autre Véronique. La \éronique ou \eronica était l'hémoloïsse : c'était aussi l'image du Oluist que colportaient les vendeurs de véroniques (5).
Celte légende s'accrédita. Baronius la rapporte tout au long tians ses Annales. Mieux encore on fit une fête en l'honneur de la sainte. L'office s'en trouve dans le missel -ambrosien imprimé en i56o(6).
(1,1 A. Réville, Loc. cil., p. 220.
(2) Sur la légende d'Abgar, consulter Vacant, Dict. <U- Thi'ol. cutli., col. G---3. On verra qu'elle n'a aucun fond historique.
(3) Mabillon. concluait l'examen d'un certain nombre de textes : « Ex liis intelligitur veronica; vocahuluni esse imaginis, non mulieris, tracto inde etynio, quasi diceretur vera 'con seu konia, et contractis in unum vocabulum litteris I eronira ». lier ilalic, I, 8().
(4) Baillet, Les Vies des SainLi, IX, 32, croyait aussi que le nom de la malade de l'Evangile dérivait primitivement de Véra Icon.
S) Du Cange, Glossaire, verbo veronica.
1(3) A. SS., Feb., t. 1, p. 452.
3oO LliS SAINTS SUCCESSEURS DliS DIEUX
L'épitliètc divine de J'Ennoïa tic Simon et de la Sophie^ de Valentin, la Prounice symbolique ainsi personnifiée dan& i'hémoroïssc de l'Evangile et placée enlîn sur les autels catholiques, se ressouvint toujours de sa signification primitive qui est la Génératrice. Nous la voyons en effet invoquée on Normandie et en Belgique pour les maladies des femmes (i) et spécialement pour celles de la matrice (i^).
La divinité primitive qui, par suite de ses noms multiples (polyonymie), finit par donner naissance à d'autres dieirv nouveaux fait songer à ces plantes traçantes dont les rejetons finissent par prendre racine en quelque point et par produire autant de plants distincts.
Saint Vianl. — S'il lallait en croire Ch. Toubin, nous aurions encore un saint de ce genre dans saint Yiard (viafor), patron de Molain (arrondissement de Salins), qui serait un successeur épithétique de Mercure (3). La preuve est loin d être faite.
Sainte Agnes. — D'après Rohault de Fleury dans le>i vallées du Jura u la sagesse maternelle de l'Eglise aurait substituée Sainte -Agnès au culte de Lucine l'antique Anelis » {f\).
Saint Onuphre ou Sanclus Onufrius d'après L. Leblois ne saurait être quOsiris surnommé en Egypte Ounnofer, l'Etre bon (5). Sans être prouvée cette hypothèse semble vraisemblable. Le i-2 juin jour consacré à Saint Onuphre précède la nuit de la chute de la goutte qui commémorait le Nil nouveau, forme caractérisée d'Osiris Ounnofer.
(1) Broc de Segange. Les sainU patrons, t. I, p. 109.
(2) Si nous dilÏÏTons quelque peu d'opinion avec Maury dans son élude sur La Véronique nous ne lui en devons pas moins les principaux éléments de celle esquisse. Voir Croyances et légendes dans ranliquité, Paris, i8G3, in-8°, p. 333- 35i.
(3) Eludes sur les champs sacrés de la (iaiile et de la Grèce, Paris, 1861, in-8». p. i3 et i4. Le même auteur cite un autel à Mcrciirio Viatico ] mais trouvé dans Je Gers en i833.
(4,1 Rohault de Fleury, Les Saints de la messe, Paris, 1893 in-f", 1, 21/1. (5j L, Leblois. Les Bibles et les Initiateurs Helitjieuj-, P. i883, in-S» I, 36G note 3o2. Sur saint Onuphre voir j)lus haut p. 2i5.
LES SAINTS SUCCESSEUUS DES DIEUX 3oi
Mais est-il besoin d'autres exemples ? Nous en rencontrerons quelques-uns au cours de cet ouvrage. Nous verrons llithyle éplthète qui appartient à Diane et à Junon se survivre en saint lUis. Saint Menas nous apparaîtra en toute ('vidence comme le successeur de l'Oslrls-Menès ou plutôt de Menés dont les liens avec Osiris l'ont songer à ceux des personnes de la Trinité chrétienne.
Passons donc à un autre mode de création mythologique. \ la disjonction s'oppose la confusion, au marcottage la
a" Mode d'évolution des noms proprés divins. — Les noms de deux divinilés différentes se soudent pour désigner une divinité ou un saint nouveau.
Des divinitcs voisines ou analogues et tout d'abord distinctes, rapprochées en raison même de leur voisinage et de leurs analogies, furent réunies en une divinité nouvelle à laquelle on attribua à la fois des qualités de tune et de f autre. Indragni, auquel sont dédiées onze hymnes des Védas, réunit en lui certains caractères d'Indra et d'Agni (i). Les divinités panthées des Grecs sont très nombreuses. Hermaphrodite, formée de deux divinités de sexe contraire, Hermès et Aphrodite, est demeurée dans le langage scientifique pour désigner les espèces dont les individus jouissent d'un, double sexe.
Ce procédé de fusion ne fut pas seulement utilisé dans une même religion ; nous en avons déjà signalé des exemplesdans la rencontre des dieux romains avec les divinités indigètes de la Gaule. Il suffit de rappeler Apollo-Borvo et ApoUo-Grannus (•^).
(i) Max Muller, -Vouu. Eluki de mythologie, trad. L, Job, Paris, 1903, h) A. Bertrand, La Religion iles Gaulois, p. 82 : Ch. Renol, Les Reti-
3o3 LES SAINTS StCCESSEURS DES DIEUX
Le Zeus-Milichios du Pirée n'est autre que le Milk phj'nicien importé en Grèce et, assimilé à Zeus par accolenienl. Il gardait de son ancienne origine une tristesse et une barbarie rituelles qui surprenaient sur le sol hellénique ( i ) .
Le même fait se reproduisit lors du contact du christianisme et des divers paganismes. Dans le district d'Eifi'el. entre le Rhin, la Meuse et la Moselle, s'élève une église dédier à Mariasif, autrement dit à sainte Marie, bien que ce iKMit accouple celui de Marie à cehii de Sif, divinité féminine du paganisme germanique, dans laquelle Grimm a vu une donneuse de pluie (2). Le nom deMariahilp est une combinaison similaire qui se rencontre fréquemment dans 1 \llemagne du Sud. Le nom de la Sainte Vierge y est joint à -celui d'une divinité païenne qui survit également dans saint Hild (a). Ce saint Hild d'Hulfensberg, près d'Eichsfelde, ne serait autre, en efîet, que saint Gelmlf de Mayence qui a probablement succédé à quelque divinité des hauteurs, si on en Juge par leurs attaches locales (4)- Mariahilp vaut Apollo-Granus.
Cette sorte de fjveffe polyony inique à laquelle nous devons certaines divinités syncréliques tel le Zeus-Sérapis, l'Herma nubis ou l'Horapollon des Alexandrins s'est souvent combinée avec le marcottage polyonymiqiie pour dérouter le mythologue et le décourager.
Quels furent les parts de la greffe et du marcottage dans I l'évolution du mot deva qui signifie brillant et s'appliqua d'abord à nombre de divinités naturalistes avant de devc-
ifions (le la Gaule avant le Chrislianisme, Paris, 1906, in-12, p. 7, agg. Sur les assimilations de Mercure, p. Soi. note 2, ilc Mars, p. 3li-3i3. — Holder, Kit- Celtis cher Sprachschatz, aux différents noms des dieux.
(i) Daremberget SagliO, III. 409 ; Bulletin de Corresp. Hellénique, i883, p. 007 et ?s. : R. P. Lagrange, ici" Reliijions sémitiques, a» éd. igoS, in-8', io3-io'i. M. Dussaud ne veut pas que l'on distingue Milk de Melqu.irt. JVotes de Mythologie Syrienne, P. igoô, in-B", II, l58 et ss.
(ai J. Grimm, Deutsche mytholof/ie. 1873, p. 257. — K. SimrOCk, Handbuch der dcutschen mytholofjie, 1887, p. 37g.
'3) Li. Eckenstein, Woman vnder manaslicism, Cambridge, 1896, p. Il,
(4) L. Eckenstein, loc cit., p. 35.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX So!^
nir le Dyaus indou et \g Zeus de la religion grecque f'i !* Quelles furent-elles encore dans les transformations du mot Adonis (Seigneur) qui après avoir qualifié la plupart des (lieuv de Syrie et de Palestine donna 1' \donis syrien par sa disjonction d'avec Tammouz et l'Adonaï des Hébreux par le silence dans lequel on tint le nom sacré de lavé ?
Mais ne suffit-il pas de pressentir que greffe et marcottage onomastique furent des procédés féconds et qu'ils aident à expliquer ces mouvements puissants qui emportèrent les indo-européens vers un semi-monolhéisme et les peuple» sémitiques vers le Dieu un qui devait un jour dominer le monde? (2).
3' Mode d'évolutions dks noms i-ropkes. — De la fusion des homonymes et des semi- homonymes .
Les ressources du faisevu- diî mythes sont d'ailleurs loin d'être épuisées par cette combinaison des noms multiples (|u'il unit ou qu'il sépare selon les circonstances.
Il peut arriver que deux êtres ditîérents reçoivent en même temps deux appellations qui se ressemblent pour l'oreille : de là une nouvelle possibilité de confusion.
Parlons d'abord de la confusion des homonymes du même culte. (( La fable des pommes d'or des Hespérides où « melon » chèvre a été pris dans le sens de <( melon »> pommes, nesl pas autre chose au fond que l'histoire de la toison d'or (3). »
C'est là une sorte de métamorphose comme on n'en rencontre qu'en mythologie (^1).
(1) J. Darniesteter, Le Dieu Suprême 'lans la Mythologie indo-européen, fievue de l'Hist. des Religions. 1, 3o6.
(2) R, P. Lagrange, Eludes snr les Religions sémitiques, igoS, in-S», P- 32.
(3) Bréal, Loc, cit., p. i5.
(4) On peut signaler fort tardivement de semblables confusions. L'histoire de l'oie Bernache ou Bernacle ou encore oie d'arbre est des plus édifiantes et cou-
En sanscrit a le nom de riksha était appliqué à Tours, pour ilésigner l'animal à la robe brune et brillante et dans ce sens il devint un nom très vulgaire dans le sanscrit plus moderne {riksha), en grec (arktos) et en latin [ursa). Le même nom signifiant les brillantes (Rikshas) avait été appliqué par les poètes védiques aux étoiles en général et plus particulièrement au chariot de David ou Grande Ourse, qui, dans les régions septentrionales de rinde, était la plus marquante. La signification étvmologique de riksha, comme simple appellatif des étoiles brillantes, était oubliée ; l'acception populaire de riksha ours était connue de tout le monde. Et ainsi il arriva que quand les Grecs eurent quitté leur patrie primitive et se furent établis en Europe (i), ils gardèrent le nom de Arktos pour ces étoiles qui continuaient toujours à occuper la môme place et à briller du même éclat dans le firmament ; mais ignorant la raison pour la- <}uelle ces étoiles avaient originairement reçu ce nom, ils cessèrent d'en parler comme étant arktos ou les ourses, et les désignèrent sous le nom de l'Ourse, ou de la Grande Ourse, y adjoignant un gardeur d'ourse Ardurus (oùros, gardien) et même par la suite une Petite-ourse. Ainsi le nom des régions arctiques repose sur une erreur qui s'est produite au sujet d'un mot qui lui créé, il v a des milliers d'années, dans l'Asie centrale ; et ce regard jeté sur les antiques annales du langage humain fait cesser l'étonnement avec lequel bien des observateurs réfléchis, en contemplant ces sept étoiles brillantes, se sont demandé ce qui avait jamais pu leur faire donner le nom de Grande Ourse.
De l'autre côté, les Hindous oublièrent aussi la signification originelle de riksha. Ce mot devint un simple appellatif apparemment avec deux sens, (( étoile « et (( ours ». Toutefois, dans l'Inde, cette dernière acception l'emporta sur l'autre, et à mesure que riksha se fixa de plus en plus comme nom de l'animal, il perdit, au même degré, sa connexion avec les étoiles. Aussi, lorsque dans la suite des temps, leurs sept sages (ou leurs sept saints) (2) furent familièrement connus de tout le monde sous
r.iit encore dans les recueils scientifiques du svii' siècle. Cf. Max Muller Nouvelles levons sur lu scienre du langage, t. II, Paris, i8C8, p. at'ij-oio.
Cl) Depuis Max Muller, la controverse qui s'est produite au sujet des nations aryennes a conduit à distinguer entre les migrations des langues et celles des peuples. Les langues aryennes forment un groupe réel, les aryens sont un peuple purement hypolhéfique. Cf. S. Reinactl. L'Origine des Aryens, Histoire, 'l'une controverse, Paris, 1892. in- 16.
(a) Sur les sept Uisliis voir L. de Milloué. Conférences au Musée Guimel. 1899-1901, Paris, 1903, in-i2, p. 191.
LES SAINTS SUCCESSKURS DES DIEUX Sof)
le nom des sept Rishis, les sept Rikshas, ne se rattachant plus à rien, ilottèrent comme à la dérive vers les sept Rishis, et bien des fables surgirent touchant l'habitation des sept poètes dans les sept étoiles. Telle est l'origine d'un mythe (i). »
Le même phénomène se reproduit fréquemment dans le catholicisme. Le P. Delehaye remarque avec justesse qu'on ne saurait demander au peuple de distinguer entre les homonymes {'2). Or. il faut avouer que maints hagiographes sont peuple sur ce point. Un simple cas d'attraction a fait entrer dès le iv' siècle des traits empruntés à l'histoire de Cyprieii d'Antioche dans celle de Cyprien de Carthage (3) ; il était presque inévitable que l'illustre martyr héritât du Cyprien plus obscur de la légende. « L'identité du nom a introduit dans des biographies des éléments absolument étrangers, comme, par exemple, dans la légende de saint Front de Périgueux, l'épisode, d'une couleur exotique si fortement prononcée, extrait d'une légende égyptienne concernant un homonyme (4). i>
Saint Colledoc et saint Kerrien seraient morts tous deux à Cléder dans le pays de Léon (Bretagne) (5) ; c'était tout ce que la tradition avait daigné nous en apprendre. Pensezvous qu'on s'en soit contenté? que non point.
« A deux lieues de Quimperlé, écrit l'abbé Tresvaux, il y a une paroisse appelée Kerrien, où la mémoire de saint Kerrien
(1) Max Muller, Nouvelles Leçons sur la science du Langage, Paris, 1868. in-80, p. 84-85 La dénomination de Grand Lièvre appliquée au Créateur du monde par les populations de race Algique (Indiens d'Amérique) s'explique par une confusion analogue. Diverses raisons étymologiques et autres conduisent le D' Brinton à admettre une signification primitive analogue à celle de Grand Blanc ou Grand Brillant fort appropriée au rôle de dieu de l'aurore que joue le Grand Lièvre. D"" D. BrintOn, The mythes of new World, New- York, 1868. p. i65. En Egypte, la confusion d'Amenoph, avec Memnon est due à une grossière homophonie. E. GMVOiQt., Conférences faites aa musée Guimet, Paris, igoS, in-ia, p. "j et ss.
[3} Légendes hagiog., p. a3.
(3) Th. Zalth, Cyprian von Antiochien, Erlanger, i884, p. 84.
(4) Légendes hagiog., p. lu.
(5) Les Vies des Saints de Bretagne par Dom LobiUdau, édit., revuç par l'Abbé Tresvaui oificial de Paris, i836, 1, 63.
3o6. LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIELX
est honorée de tous temps d'un culte religieux ; mais au défaut de ses actes Etienne Pegasse, recteur de cette paroisse, adopta les actes de saint Caraunus ou Clieron, martyr de Chartres. Le 12 mai 1687, il présenta à François de Goetlogon, alors évoque de Quimper, un petit livre imprimé à Chartres, en 1^79, contenant l'oifice de saint Cheron martyr, à l'usage de l'église royale des Chanoines réguliers qui portait le nom de ce saint (38 mai). Ainsi, du consentement de l'évèque diocésain, l'on a substitué un martyr étranger à un solitaire du pays, sans autre raison qu'une ressemblance telle qu'elle, qu'on a cru entrevoir dans les noms de kérianus et de Caraunus ( i). »
Peut-être espérez- vous que saint Colledoc eut un meilleur sort ? On s'en occupa en effet beaucoup plus tôt, mais, dit Dom Lobineau, « il semble que l'auteur de sa vie n'a pas eu d'autres mémoires que le roman de Lancelot du Lac, avec une imagination hardie et féconde ».
(( Une petite chapelle de Plouha, dans les Côtes-du-Nord, qui était originairement sous le patronage de sainte Touina, est aujourd'hui consacrée à sainte Eugénie dont la légende, qui rappelle sans doute celle de l'ancienne patronne (3), y est retracée ilans une peinture du xvm^ siècle. Nombre de saints personnages, jadis connus et vénérés du peuple, surtout en Bretagne, se sont vus déposséder ainsi, au protit de noms plus connus, des hommages et du culte qui leur revenaient de droit. Ces substitutions ou ces usurpations sont dues généralement à l'analogie plus ou moins grande des noms, ou à la similitude des légendes des premiers titulaires avec celles des usurpateurs. C'est ainsi, pour citer quelques exemples, que de saint Gucganton on a fait saint Agathon ; de saint Clévé, saint Clet ; de saint Drien, saint Adrien ; de saint Gily, saint Gilles ; de saint Alar, saint Eloi ; de saint Dominoch, saint Dominique, etc. (3). »
(i ) Loc. Cl/., p. 65.
(ï) Les Vies des Saints de Bretagne, Rennes, 1725, p. 23.
(3) F. M. Luzei, Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, t. II, Paris, 1881, p. 8«-8a. On peut voir un intéressant exemple dadaptafion dans Analectm HoUandiana, t. XXIII. p. SiS-Sig et Sgi. Ces eieniples pourraient d'ailleurs ètn maltipliés. Les légendes des diverses Saintes Pélagie se sont contaminées les unes, les autres : E. J. Goodspeed. The Epistle of Pelagia, Chicago, 1904, in-8* et Analecta Bollandiann, t. XXIV, p. 382. Saint Theobald., (sanctus Theobaldus) l'ermite de Provins en Champagne a été confondu par les historiens de la ville do Thann avec saint Ubald (Sanctus Ubaldus) évoque de Gubbio : Analecta BoUan-
LES SAIiNTS SUCCESSEURS DES DIEUX So?
(I Dans l'Eurojic chrétienne od a souvent rajeuni les saints patrons desfctes paroissiales, un saint plus jeune sejuvtapose, parfois se substitue à un saint délraichi. C'est ainsi que, en Sicile, en Provence, par exemple le culte de François de Paul s'est étendu. A Lezoux (Puy-de-Dôme) le patron de la paroisse est en train de céder la place à un jésuite, son hoino nyme, martyrisé en Chine, il \ a cinquante ans » (i ).
La méthode est donc trop générale j)0ur que nous ne la trouvions pas appliquée dans la substitution de saints à dieux.
« Non loin de Lavinie, écrit Bonstelten, nous aperçûmes en haut du mont di Leva, au milieu d'un champ vert, une chapelle blanche dédiée à Anna Pétronilla. La légende païenne avait désigné le lieu où la malheureuse sœur de la reine de Garthage, Anna changée en nymphe, voulait être adorée ; on avait immortalisé son nom par la lète la plus gaie et la plus séduisante.
« Le christianisme s'élahlil et les chrétiens trouvant dans le désert un temple dédié à Anna Perenna, ce ne pouvait être qu'Anna, mère de la Vierge, et Anna Perenna, sœur de Didon, continua d'obtenir les adorations des fidèles sous le nom chrétien d'Anna Pétronilla (aj. »
H est d'ailleurs probable que cette substitution par semihomonymie dut être vigoureusement appuyée par le clergé. Le culte d'Anna-Didou dont le caractère hétaïrique était très accusé, s'était fondu à Lavinie comme à Rome avec
4iana, t. XXIV, p. i5y. D'autrefois il y a eu véritablement substitution volontaire. S'il s'agissait de remplacer un jeune saint sans grande notoriété par un saint de grande réputation et de haute antiquité, on v procédait en respectant l'homonymie. « C'est ainsi qu'à Paris, saint Eustase (appelé Euslache par le peuple) abbé de Luseuil a fait place au martyr saint Euslache : c'est ainsi qu'à Sainte- Ysoie en Bauvaisis l'on a voulu substituer une prétendue Sainte Eusébie vierge et martyre, à sainte Eusébie abbosse de Hamaige. On a une multitude d'autres exemples d'une conduite semblable. » Baillet, Lea Vies des Saints, I, i43, note 8. — Sur sainte Radian remplacée par sainte Radegonde. Cahier, CaractérisUques, II, 532.
(i) H. Hubert. Etude sommaire de lu Représentation du temps dans la Religion et la majic, Paris, igoô, p. .ï.
(3) Bonstetten (Th. Victor de), Voyage dans le Latium, Genève, an XIII, in-80, p. 196-197.
3o8 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
celui d'Anna Perenna. 11 fournissait l'occasion de fêtes d'allure libertine dont la suppression dut être des plus difficiles.
(( Aux Ides, écrit Ovide, c'est la fête géniale d'Anna Pérenna, non loin de tes rives, ô ïibre vagabond. La plèbe accourt, et, çà et là, couché sur l'herbe verdoyante, on boit et mange, chacun avec une compagne. Une partie reste en plein air ; quelques-uns dressent des tentes ; il y en a qui s'arrangent des cabanes avec des branchages touffus ; d'autres plantent des pieux en terre en guise de colonnes et y étendent leurs vêtements. Cependant le soleil et le vin chauffent les têtes ; on demande autant d'années que l'on vide de coupes et l'on en compte le nombre. Il s'en trouve là qui avaleraient les années de Nestor, tel, par la série de ses rasades, atteint l'âge de la Sibylle. Là encore on chante tout ce que l'on a appris dans les théâtres et les gestes accompagnent les paroles ; puis, posant la coupe, on exécute des danses grossières, et la bonne amie s'ébat, la chevelure au vent. Au retour, on s'en vient chancelant, et les passants qui rencontrent ce monde, s'en amusent, ti'ouvant ces gens-là heureux (i). >)
Preller(2) et M. Desjardins onl conjecturé, avec beaucouj) de vraisemblance, que c'est dans la direction du pons Milvius sur le Tibre, entre la via Salaria et la via Flaminia, qu'il faut chercher le Nemus pomiferiim Annœ Perenna' dont parle Martial (3) et qu'avait lieu le joyeux pèlerinage rappelé par Ovide. Mais rien n'empêche de compléter celte donnée d'ailleurs confirmée par un ancien calendrier (fi). Comment la fête qui se célébrait à la fontaine d'Anna Perenna, au nord-est de Rome, près du pont Milvius. n'eul elle pas eu d'écho à l'autre fontaine d'Anna Perenna siluée au sud-ouest de Rome, à un mille de Lavinium?
A Florence, notre même sainte Anne a été substituée à une divinité de la naissance. La femme qui désire un enfant va trouver un prêtre qui lui remet une pomme bénite (enchan-
(i) Ovide, Fastes, III, 533 el ss. ?|
(a) Preller, Rœmischc Mythologie, 3e éd., I, 3i4. (3) Livre IV, ép. 04.
{Il) Cal. Vat., porte au i5 mars : Ferise Anna: Percnnsc, via Flam. ad lapidem primum. C. I- L. I, Sas.
LES SAINTS SaCCESSBURS DBS DIEUX So^
lée dit Leiand) et se rend ensuite à sainte Anna la SanNa qui s'est confondue dans l'oreille du peuple avec Lucina. Ailleurs encore, au pays des anciens étrusques, sainte Anna s'est probablement identifiée à Thana{i).
Didron, en annotant un manuel byzantin de peintures hagiographiques (2) avait été frappé par certains noms de saints qui lui rappelaient l'art, la mythologie et l'histoire héroïque de la Grèce. Il ne peut s'empêcher de les signaler à [)lusieurs reprises : saint Bacchus, saint Apollon, saint Mercure, saint Nestor, saint iVchille, saint Oreste, lui semblent singuliers (3). Saint Aphrodisios, qui doit être représenté jeune, lui renouvelle trop vivement le souvenir du dieu au carquois (^), saint Jason, saint Hermès, saint Narcisse, saint Epaphrodite, d'autres encore (5) l'incitent à croire que la terminologie, voire même les légendes païennes ne furent jamais complètement déracinées sur ce vieux sol mythologique; saint Thyrse, saint Eleuthèreet surtout saint Pégase, qui évoque trop directement la monture de Bellérophon, sont, à son avis, des noms bizarres pour des chrétiens (6) et l'on sent bien qu'il ne veut pas exprimer franchement toute sa pensée.
Le père Cahier, faisant allusion à de semblables insinualions, s'irrite :
« Il ne faudrait point qu'on s'accoutumât, faute de réclamations, à imaginer que les saints Dcnys fussent des contreépreuves de Bacchus (A'.ovjjo;) : saint Pégase, saint Calliope et saint Apollon, un souvenir du parnasse mythologique. Ce sont des plaisanteries qui prenaient un air sérieux au temps où
Grâce à Vlonsieur Dupuis La vérité sortait du puits.
(1) Leland, Etmscan Homan Hcmains, p. iii).
<">■) Didron et Durand, Manuel d'iconog. rhrétienne, Paris, i845, in-S",
(3) Didron, Lor. rit., p. Si^-Sgo.
(4) Didron, Lnc,, cit., p. 398.
(5) Didron, Loc.cii., p. 3i3.
(6) Didron, Loc. cit., p. 'i^fi.
3lO LES SAINTS SUCCKSSEUBS DES DIEUX
« Mais je serais bien aise de savoir ce (pie penserait M. Paulin T^aris, si, malgré son extrait de baptême et la notoriété de se& travaux, quelque mytbologiste étranger venait nous le donner pour un emprunt apocryplie lait à YJliade ou à l'Enéide. Cela pouvait réussir il y a soixante ans, et encore seulement contre l'Eglise
Tout était juste alors.
<( Aujourd'hui, pour nous en tenir aux termes les plus modérés anachronisme et mauvais goût (i). »
Kt le père Cahier avait raison. 11 ne suffit pas qu'un saint porte un nom autrefois illustré par un dieu pour qu'il n'en soit qu'un avatar. Tous les noms, ou presque, qui étonnaient si fort Didron ont été portés ])ar des Grecs et mémo des Latins qui n'avaient rien de mythique (2). Est-ce à dire <[ue, parmi tous les saints porteurs de noms mythologiques. Ions possèdent un extrait de baptême régulier et soient connus par des documents notoirement historiques ? Didron, s'il eût poussé son enquête, eût bien pu ne pas avoir tout à lait tort (3).
(1) R. p. Cahier, Caractérisliques cL-s sninis, Paris, l8()7, I, 80, note 3.
i2) R. Bezoles, Le BapU'me, P. i884, in-S", p. 81.
(3) « Ce n'est pas à dire qu'il ne se rencontre pas dans la nomenclature des saints, des noms étranges dont la forme peut éveiller de légitimes soupçons. A Corfou (Gorcyre) on lionore une sainte obscure appelée Corcyra xop/.upa qui joue un rôle dans la légende des apôtres de Corcyre, Jason et Sosipater. On ne peut s'empêcher de penser que cette sainte Corcyra est à Corcyre, ce que Nauplio^ est à iNauplie, Ilomulus à Home, Byzas à Byzance, Sardus à Sardaigne cl qu'elle est de toutes pièces sortie du cerveau de l'hagiographe ». Delehaye. Légendes huijinij., p. 23"). — Nous &nons d'autre part, qu'on fit de nombreux efforts pour proscrire les noms païens à rappels mythologiques ; « En Orient, des martyrs avaient renoncé à ceux des faux dieux, (-elui de Balsamus, entre autres parte qu'il signifiait, le soleil ou le maître du monde. Des saints égyptiens qui en portaient de semblables, les rejelaicnt pour adopter ceux de Pierre il'Hélie, de .lérémie, Isaie, Samuel et Daniel, Après l'âge des persécutions, un concile avait interdit de donner aux enfants des noms païens ; Tliéodoret, saint Chrysostome insistèrent pour qu'ils reçussent ceux «les saints, afin de leur assurer ainsi un puissant patronage. Ce que l'on n'avait pas fait au moment de la naissance se réparait au moment du baptême ». Ed. Le BJant, L' Eplgraplue ihrètienne en Gaule et dans l'Afrique romaine, p. i)0-()i. Voir les références qu'il a ratsemblées.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX Si I
De tout l'Olympe romain Mercure seul a passé dans le calendrier grec. La fêle de saint Mercure fixée au 25 novembre et réunie à celle de sainte Catherine (Aixa-cepivr,) est dite fête du martyr Mercure. Le Ménologe fait mention de ce personnage sans donner aucun détail sur sa vie. La légende plus hardie a suppléé à ce silence en prêtant au saint quelques-uns des attributs de la divinité latine. On lit dans Jean Malala{\) :
La nuit de la mort de Julien, le très saint évêque Basile vit pendant son sommeil les cieux ouverts et le Christ sauveur assis sur son trône criant à haute voix : Mercure, va et tue l'empereur Julien, l'ennemi des chrétiens. Saint Mercure était debout devant le Seigneur armé d'une épée étincelante. L'ordre entendu, il disparut aussitôt. Ln instant après il revint devant le Seigneur et cria : L'empereur Julien a péri comme tu l'avais ordonné, Seigneur (2).
Or « Il est prouvé que Julien, dans sa campagne contre les Perses en 363, fut blessé à mort en combattant sans cuirasse à la lêle de ses troupes, et qu'il mourut dans la nuit du 26 juin qui suivit l'action. Socrate a recueilli le bruit que faisaient courir les chrétiens que cette mort était due à un démon. Il cite, à ce propos, Calliste, un des gardes de l'empereur qui écrivit, en vers, sa vie. C'est, on n'en peut douter, cette histoire que le légendaire a mise à profit en mettant en scène saint Mercure exécutant les ordres du Christ, comme le dieu Mercure dans la légende payenne était censé avoir reçu de Jupiter l'ordre de tuer Argus aux cent yeux. Saint Basile dans ses écrits n'a jamais fait mention de la prétendue vision qu'on lui attribue. Grégoire-deiNazianze, le fils, qui vécut longtemps avec lui dans la solitude, n'en parle pas non plus (3). »
ii) J. Malala, (^hronograpk., p. 333.
(i) Petit de Julleville, Recherches sur t' emplacement el le vocable des Eglises chrétiennes en Grèce, dans Archives des Missions scientifiques, Paris, 1868. p. 5og.
(3) Max. de Ring, Symbolisme de saint Mercure, Revue d'Alsace, 1869. t. XX, p. 137-139. Cette légende a été dramatisée par Laurent le Magnifique, dans la liappresentatione di Sancto Giovanni e Paolo et di santa Costanza, 1489. — En Egypte on attribue la mort de Julien non pas à Saint-Mercure,.
3l* LES SAINTS SUCCESSEURS OES DIEUX
Nous rencontrerons encore d'autres cas que celui de sainte Anne et de saint Mercure tel par exemple : saint Boutt baz et Bormana, sainte Victoire et la dea Victoria des Romains. Saint Donat et Aidoneus. On peut être assuré qiKî; le procédé fut fécond.
/i' Mode d'évolution des noms pkopres. — DédoubUnnenls au transformations résulfnrU d' explications étymologiques successives.
Enfin « l'étymologie a été de son côté la source d'un très grand nombre de mythes. Le peuple est un philologue qui veut se rendre compte des noms qu'il entend et qui. grâce à son imagination, trouve aisément une histoire pour expliquer un nom propre. Plus même le conte est bizarre, plus il s'y attache, et bientôt il cite le nom comme preuve à l'appui du récit ( I ) )) .
Ce phénomène s'est produit tantôt à propos du nom même d'un dieu, tantôt à propos d'une épithète divine.
Le signe qui représente une navette en égyptien exprimait le rôle de la déesse Neit comme tisseuse bien avant qu'elle fut devenue une divinité abstraite. Mais il se trouvait que le mot égyptien qui exprime navette avait la même sonorité qu'un mot qui signifie « Ce qui est » . De là une transformation radicale de la déesse. L'ancienne tisseuse devint la déesse de l'existence. Elle fut désormais « ce qui est » (2). On lisait sur le fronton de son temple « .le suis tout ce qui a été, qui
tuais à Saint-Théodore le Stratélatc. E. Amélineau, Résume de l'iliitolre •l'Bgypl,, P. 1894, in-i2, p. 233.
(i) Bléal, Loc. C'A., p. iG. E. Renan, persuadé de l'imporlance de ce procédé dans la formation des mythes et des légendes hébraïques écrivait : « Je prendrais volontiers ce seul sujet jjour sujet d'une thèse de docteur ». Cahiers lie Jeunesse, 1906, in-8, p. liy.
(2) D. Mallet, Le culte de Neil à Sais, Paris, 1888, in-8', p. 155-178. — V. Loret, Jlorus le Faucon, dans Rnlletin de l'Inslitut français d'archéol. Orient du-fjaire, igoS, III, p. «7.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 3l^
est. cl qui sera, nul homme n'a encore soulevé mon voile » ( i): u Thot après avoir élo tout simplement le dieu en forme d'ibis est devenu le dieu de la justesse et de la rectitude par suite d'un rapprochement de son nom avec celui du fd à plomb de la balance » (2).
Indra qui fut d'abord conçu comme le dispensateur de la pluie (indu) « se rattacha par la suite à une racine qui signifiait <( régner, être souverain » en accord avec le caractère de Roi des <lieux qui lui fut postérieurement attribué : tant est ancrée et indéracinable jusque dans l'esprit des peuples anciens, la conscience de la nécessité, pour chaque mot, d'une signification étyjuologique (3) ! »
l/Astarté orientale qui donna naissance à l'Aphrodite des ( I recs se vit muée en une sorte de Vénus marine en raison (le l'étymologie qui dérivait Aphrodite de àopô; écume etôôf» plonger (4).
C'est grâce aune étymologie inattendue que Sérapis fut adopté par les Juifs et les Chrétiens. On en lit le descendant de Sarah. (liioa.^ TiaT;) et on l'assimila à Joseph qui sous le Pharaon avait été préposé aux subsistances comme l'indiquait le boisseau placé sur sa tête (5).
Comment naquirent saint Nabo et saint Ploto. — L.i fontaine de Saint-Romain près de Nolay avait une consécration remarquable. Les mères y venaient plonger leurs petits enfants pour les guérir de leurs diverses maladies et spécialement pour dénouer ceux qui tardaient trop à mar cher. Ce culte gaulois fut romanisé par les vainqueurs d(; \ ercingétorix qui placèrent près de la source les effigies de Pluton et de Neptune. L'abbé Gandelot écrivait en 177^ :
f 1) Plutarque, De Iside el Osiriile, 9. (2) V. Loret, lîorus le Faucon, p. 18. (S) M. MuUer, Nouv. Eludes de Mythologie, p. ItZ.
\'i) DechariUB, La crlllr/ue des Traditions religieuses cite: les Grecs, Paris, ii)')4, in-S", p. 292.
(5) Suidas, .S'. V, SàoaTCt? ; BOUChé-Leclercq, La politique religieuiie de PloUmée Soler et le culte de Sérapis, P. 1902, in-S", p. 3o.
(( Il n'y a pas vingt ans que les gens de la campagne hono raient encore ces figures de Neptune et de Pluton sous les noms de saint Ploto et de saini Népo (i). » Courtépée, le célèbre antiquaire bourguignon qui parcourut le pays entier en voiture à àne, crut reconnaître un Mercure ou Plutus en saint Ploto (2), et l'on peut observer qu'il n'est pas rare de voir Mercure associé à Neptune dans les statues élevées aux sources et aux fontaines. Malheureusement, les statues de nossaints-dieux ont été détruites, et Guillemot, en 1826 (3 s ne Vît plus que le buste horriblement mutilé de saint Ploto chez xm habitant de Saint-Romain. Plus tard, J. Bulliot, en ï868, constatera la persistance de cette dévotion à saint Ploto, et observera que les suppliants s'adressaient désormais à une autre image sculpture gallo-romaine de style barbare (4).
L'existence de ce culte à Gamay près Sainl-Sernin-du- Bois (Saône-et-Loire) et au Bolar près de Nuits va nous permettre de confirmer l'opinion de Gandelot et de Courtépée.
A Gamay, la chapelle dédiée à saint Ploto est construite sur l'emplacement du compiliim élevé en l'honneur du conilucnt du Mesvrin et du ruisseau de saint Sernin. <( L'ancien autel du dieu a été encastré dans les murs de la chapelle ; là où les statues ont été évidemment mutilées et soustraites à la vénération publique par ceux qui construisirent le petit monument actuel. Toutefois le peuple vénère sous le nom de saint Ploto, une statue antique, enlacée dans un réseau de cordons noués autour de son corps, comme les lisières du
( 1) Gandelot, Histoire de Beaune, Discours préliminaire, \). xxxi. 12) Description du dixclié de Bourçjoijne, 2° écUt , 1847, *• ''' P' *^^7-
(3) Excursion archéologique sur les montagnes éduennes de la Cùte-ifor, Dijon,. 1853, in-80, p. 85.
(4) Le culte des eaux sur les plateaux èduens, p 4. — Voir aussi dans I'oiVa-ÎJ romaines de la Côte-d'Or, le Répertoire archéologitjue des arrondissements de Dijon tl de lieaune, publié par la commission des antiquités de ce département, Dijon, Lamarche, 18G8, in-i", p. ai 3. Jl indique que le saint était encastré dans la paroi d'une fontaine.
LES SAINTS SUCCKSSEURS I>ES DIKUX 3 1 5
maillot (i) », qui n'est évidemment qu'un ex-voto offert jadis au dieu et transformé par la suite en saint Ploto. Celte opinion, est confirmée par l'existence d'autres statuettes analogues, dont les unes également entourées de bandelettes, l(;s autres hideuses, aux jambes grêles, aux corps difformes (y).
De semblables sculptures furent trouvées au Bolar, près de Nuits avec des jambes et des pieds votifs (3). Un oratoire \ avait également été éle^é à saint Ploto. avec des bas-reliefs païens.
Les noms de IMuton et de ÎNcptune furent-ils conservés dans le peuple par quelque inscription sur les stèles disparues, les apprit-il de quelque curé archéologue qui, voulant détourner les fidèles d'une dévotion à la source païenne leur dit que ce n'étaient point des saints, mais Pluton et PSeptunc ? ,1e ne sais. Un fait suffit et semble certain il les connut et dans la suite des temps ces noms se déformèrent ; Neptune en Nepo ou Nebo, Pluton en Ploto. Mais le peuple poussé par une tendance naturelle qui le |)ersuade que tout nom doit avoir sa signification, ignorani des étymologies latines assimila le premier à Nabot et le second à Ploto (Peloton) termes que j'ai entendu employer pour désigner des enfants noués ou ne marchant qu'avec tliificulté.
lin gros ploto dans 1' \utunois est un enfant peloton, né lourd et de mouvements diilicilcs ; il est dit avoir le gros ventre ou le carreau, l n nabot est un enfant grêle aux jambes cagneuses, un nain plus ou moins difforme.
On ne peut que signaler l'opinion inacceptable de M. l'abbé IJtinet (4) qui voit dans ces noms des déformations «le Gervais et de Protais. Les lois de la phonétique même
(1) J. Bulliot, Le mile <les cnij--, [i. n.
(2) Le i-nilc des eaux, p. i3 et i4.
(3) Bigarne, Notes sur la bourgade gallo-romaine du Bolar dans Mém. de lu Soe. Eduenne, t. VII, p. 38ij etss., et Bigame. Noie sur les eaux minérales de la Côle-d'Or dans Congrès scienttjiguc d'Aulun, 1876, t. 1, p.45/i.
(4) Abbé Utinet, Le mite des eauj; dans la Côle-d'Or, (dans le Beamois), p. F) et Bulletin de Beaunc, 1855, mars-avril, p. io3.
3l6 LES SAINTS SUCGEâSEURS DES DIEUX
populaire permettent difficilement de passer de Gervais à Nabo(i). Ces saints Gervais et Protais, que nous retrouvons à Gamay et au Bolar. ne sont qu'une seconde substitution (•hrétienne, d'origine sacerdotale, celle-là, imaginée pour abolir jusqu'au souvenir de. ces saints apocryphes dont le nom sentait trop fort leurs origines païennes (2).
Ce procédé d'évolution des noms divins pour être plus rare ne méritait pas moins d'être signalé. Au reste, il a été beaucoup employé par le ])euple pour attribuer telle ou telle fonction à tel ou tel saint. Le nombre des offices de protection ou de guérison qui sont attribuées à des bienheureuit r.n raison de quelque pseudo-étymologie est incalculable, Les chercheurs érudits ne ])euvent par suite manquer de trouver dans certains cultes régionaux des parallèles à saint IMoto et saint Mabot (3).
(i) Utinet, /-<■ cnlle 'les ciiii.r dans la Cote d'Or, dans le Beaunois, p. 5. H est vrai qu'il s'appuie sur l'autorilo de .1. ti. Bulliot. qui rejetait l'opinion de (iandelot et de Courtepée (tous deux prctresj prétendant que ces auteurs avaient été entraînés dans l'atlribution des slatiies (que lui n'a point vues) par l'inlention préconçue de trouver une synonymie (sic) enlre le nom populaire des saints patrons de la fontaine et ceux, des divinités païennes qui j)résidentà la source ». La inission de saint Martin, i8()2, p. l38, vcir aussi p. 298. Mais il n'était pas allé jusqu'à exprimer formellement l'audacieuse opinion de l'abbé Utinet, bien <pi'il semble l'insinuer. Au reste, il n'aurait pas hésité, d'après l'abbé Morillot, ' à faire venir le nom de saint Frelucbot, de frisé, Ballelin il'JIist., et iV Arrhèoloi/ic relij. du dioc. de Dijon, juillet-août, 1891, p. 217, note 4. Saint Frelucbot, que les paysans nomment encore aujourd'hui saint Guerluchot, nesl autre que le saint Guerlichin du Berry. Sur ce dernier, Hev. des Trad. Popiil. : v. 170.
(2) Les confusions de ce genre ne furent point rares même de .la part de» chrétiens instruits. Au temps de saint Justin, on connaissait une statue d'un dieu sabin portant cette inscription : Semoni deo sancto Jilio. Le célèbre martyr. V vit aussitôt la preuve du culte (jui avait été rendu à Simon le Magicien, il lut Slmnni deo sancto, i" Apol., XXVI, 2 ; Voir aussi Itccognitioncs, 3, q. et 3, 63* l.ipsrus. Dia quellen der romisrlien Pclriissnrje, p. /ii. — La fréquence de certains noms entraine d'ailleurs d'innombrables confusions. Pour les antipaulinistes. violents, il se produisit une certaine assimilation de Simon Paul ou saint Paul l'adversaire de Pierre, à Simon le Magicien, tous deux renégats du judaïsme et tous deux apôtres des Samaritains. — Cf. P. Dieterleil, L'ApùIre Paul el Simon le Magicien, Nancy, 1878, in-8°, p. 52-54. C'est par des identilications do 10 genre que l'on aboutissait aux plus étranges subslitutions. On arriva ainsi «confondre saint Paul avec le dieu sabin. Voir aussi Dufourcq, Les gesla maryrnm romains, j). Ii2-li3.
(3) Nous serons reconnais.sants de tous les cas que l'on voudra bien nous signaler. v
Les saints successeuks des dieux 3i-
Sainte Venice ou Venise. — ■ Sainte Venise dont le culte remonte très haut en France et dans laquelle on s'imagina rjîconnaître sainte Véronique n'est évidemment qu'une an tique Vénus gallo-romaine i) dont le nom s'est déformé <;! n tini par justifier les dévotes qui l'invoquaient pour faire /tvenir leurs époques.
\ Ceton, dans l'Orne, sa statue; repiésente une femme dont le corps est nu en grande partie ; un ruban est passé autour de ses reins, et les malades qui viennent implorer la sainte le mettent au même endroit (a).
A Nogent-le-Rotrou elle est in\oquée soit pour l'excès, soit pour l'insuflisance et, suivant les cas, les femmes attachent à sa statue un ruban blanc ou rouge, le blanc pour ralentir ou arrêter, le rouge pour hâter ou rappeler (3).
« La légende de cette sainte, telle qu'elle est rapportée p;ir l*etrus Subertus, dans son ouvrage intitulé : De culiu vineœ Domini (li), telle qu'elle se lit dans un fragment, attribué à Luilprand de Crémone, auteur du x*" siècle, achève de démontrer l'origine païenne et tout aphrodisiaque de cette sainte qu'on . chercherait vainement dans les Actes (5). »
Voici ce qu'en écrivait saint Antonin de Florence en sa chronique (i/jSo). Martial « vint à Rome avec le bienheureux Pierre, apôtre, et fut par lui envoyé en Gaule, en compagnie d'Amateur et de Véronique son épouse qui fut familière et amie de cœur avec la Vierge Marie. Or, ce Zachée se consacra à la vie solitaire sur une roche appelée aujourd'hui Roc d'Amadour, et y finit ses jours. Quant à Véronique (lisez Venise), elle suivit saint Martial dans ses prédications, et vint dans le Bordelais, où elle atteignit une grande vieillesse. Le bienheureux Martial primat de toute
ti) Maury, Croyances el Légendes de i'AnùquUé, i863, in-8°, p. 348 et ss.
(a) P. L«acroix, Curiosités Théologiqnes , Paris, 1861, p. 3i d'après Dureau de la Malle, Noie sur sainle Venise, lue à l'Académie des Inscriptions.
(3) A. S. Morin, Le Prêtre et le Sorcier, 1873, p. ia3. Sainte Venise retraitée dans la sacristie, continuait encore en 1872, d'y favoriser les femmes d .avances et de retards et de guérir les matrices malades. IbiJ , p. i24-ia5. ,(4) A. SS., Feb., IV, p. 353.
(5) Maury, Croyances el légendes de l'antiquilé, i863, p. 349-
^iS LES SAINTS SUCCESSEl RS DES DIEUX
l'Aquitaine, éleva à Roc d'Amadour un autel à la bienheureuse vierge Marie (i). »
Saint Amadoui(2) ou saini Vinateur identifié au Zachée (h' l'Evangile ])orte un nom significatif dans son accouplement avec celui de sainte Venise (Vénus) (3). On l'a d'autrefois identifié à un certain saint Amateur, évèque d'Auxerre, dont, coïncidence curieuse, la fêle tombait le i" mai, jour consacré jadis à Vénus. On pourrait proposer de voir dans ce personnage apocryphe une sanctification de l'épithète iV [matoria{fi). .Je m'en tiendrai à souligner la déformation du nom de la déesse Vénus en celui de sainte Venice dont la
(i) S. Anton. Historinrum opits... seu Clironir, pars. I, Tit. VI, lap. xv, !) H, p. 633. Cette légende se retrouve clans la Chronique de Bernard GuidO et dans le Martvrologe gallican de Du Saussay, év. de Tout., XV feh. et \X. août Suppl., p. llSg.
(a) Voir sur Saint Amadoor rezcelleat ouvrage de M. E. Rupin, Hnr Imii/our, Paris, 190't, in-'»", ch. 1, p. 9 à 8j. U étudie successivement : les principales opinions émises à son sujet, saint Aaïadoar pieux ermite venu <l'l''2;ypte, p. la-ii. Saint .\.madour-Zachée p. i4-65. -"^aint Amadour- Amateur, p. OTi-yi; Saint Amadour solitaire du Querrv. p. 71-72. — La première légende a dii être fabriquée pour reculer l'ancienneté d'un lieu saint qui se trouve en Sicile, p. i3. La seconde est basée sur les ides du saint. Voici ce qu'en écrit M. Rupin ; après une étude méticuleuse autant que bienveillante : « Ils ne sont pas relativement anciens ; ils ont été faits pour les besoins de la cause ", ils ont subi des retouclics ou interpolations bien caractérisées; ils»fourmillent d'erreurs grossières et de contradictions cboquanles : on doit donc rejeter sans hésitation toutes les affirmations qu'ils contiennent ». /. c, p. 65. La 3' hvpoihése défendue pxr l'abbé de Fouilhac repose sur une inscription sans valeur., /. 0., p. 67. — La dernière opinion se fonde sur des traditions orales fort incertaines.
(3) « Vers i473, un nommé Joas Pieterssennc, condamné par les Tnagistrals «l'Ypres au pèlerinage de Hoc Amadour, pour meurtre involontaire, s'empresse de faire appel. Il fait ressortir que le pèlerinage de Pioc Amadour est une peine plus forte que toute autre et que ceux qui doivent la subir gardent toute leur vie le sobriquet d'(i;H<('/o"r.«, mot qui, dans les environs d'Ypres, est devenu synonyme de gens de mœurs peu avouables. Il ajoute que ce n'est pas son cas puisqu'il a été condamné pour « meurtre et non pour choses vilaines et honteuses ». E, Rupin, /'"'• imadour, p. 320-221. I>a prétendue épée de Roland appelée aussi bracquemard à Roc Amadour (/ •■ , p. 272 et ss), qui possède, <lit-on, la vertu de procurer la fécondité aux femmes, pourrait bien avoir été substituée à quelque antique phallus, semblable à'celui que l'on conservait dans une église d'I'Zmbrun. Dulaure, /■'«■.ï ilivinilés génératrices, 2' éd., 1825, p. 269-270
(4) D'après les légendaires, Zachée devrait son nom d'Amadour aux mots Kiipis A malor qui signifient « l'ami des rochers » parce qu'il a choisi sa solitude parmi les rochers, dit-on dans le Quercy.
ronction a été délenninéc tant par le souvenir de 1 antiqutî Iccsse qu'elle a remplacée que par le besoin populaire d'étymologie significative Venice. Celle qui fait venir.
« Il y a beaucoup de cette sorte de mythologie po])ulaire qui flotte dans le langage du peuple, disait Max Muller, par suite de la tendance très naturelle et très générale qu'ont les hommes à être convaincus que toul nom doit avoir une si- :;nification. Si la signification réelle et originelle d'un nom vient à être oubliée (et cet oubli est causé principalement par les ravages de l'altération phonétique on attribue une nouvelle signification à la forme altérée, d'abord avec quelque hésitation, mais bientôt avec pleine assurance (i). »
On peut encore rattacher à ce procédé les multiplication» -saintes qui résultent de l'individualisation des doublets, (l'est ainsi que saint Ferréol et saint Ferjeux ne sont qu'un dédoublement du même personnage : Sanctiis Ferreolus. Saint Ferjeux est la forme populaire du nom de saint Ferréol comme saint Andeux celle de saint Andéol, saint Ladre celle de saint Lazare. Les historiens non philologues furent induits par la diversité des vocables à y voir non plus un seul saint, mais deux (2). Mais il nous suffit de signaler ce procédé.
(i) Nouvelles lectures sur la science du langage, t. II, p. a85-386. Nous négligeons volontairemenl toute une série de genèse.s divines, afin de limiter cette étude, mais nous ne saurions omettre de la signaler. Non seulement les nomï produisent des dieux, mais les rapports logiques et grammaticaux des noms entre eux. et avec les choses produisent de nouveaux mythes. Cf. Usener, Gôllerriamen.
(2) Abbé Debrie, Saint Ferréol et saint Ferjeux dans Bulletin d'Hist. de l.iU. et d'art religieux du dioc. de Dijon, t. XXI, igoS, p. 18-20 et Analecla Bollandiana, t. XXII, igoi, p. ^gS.
SaO LES SAINTS SUCCESSEUKS DES DIEUX
5° Mode d'évolutions des noms propres. — Du rôle des mr- (aphores dans l'invention , le groupement et l'organisation dex noms divins.
« Le talent de la parole, écrivait Sainte-Beuve, crée plus (le choses encore qu'il n'en exprime ; le mot stimule l'idéo. et, s'il est brillant, il lui prête vie. L'antique mythologie s'est peuplée tout entière de ces simulacres. Hier, ce n'était qu'une métaphore, le lendemain c'était devenu une di\i nité(i) » ; mais écoutons encore Max Muller.
« Nous parlons de jours et d'années comme d'objets qui oui une existence réelle et presque personnelle ; nous n'hésitons pas à dire qu'un homme « a gaspillé un jour ou une année » ou qu'il a « tué le temps ». Pour les anciens, les jours avaient un cai-a( tère plus mystérieux encore... Une image poétique, si on peut hii donner l'épithèle de poétique, qui se retrouve très souvent dans l'ancienne langue de l'Inde, ce sont les jours considérés comme le troupeau du soleil, de manière que l'arrivée et la fuite de chaque jour pouvait être comparée à la promenade d'une vache qui traverse les prairies célestes. Le nombre des tètes de bétail dont se composait ce troupeau céleste devait varier suivant !<' nombre de jours attribués à chaque année. En grec, cette simph» métaphore n'était plus présente à l'esprit d'Homère. Mais si nous trouvons dans Homère que Hélios (le soleil) avait sept troupeaux de bœufs et cinquante bœufs par troupeaux, nombre qui ne s'accroissait et ne diminuait jamais, il nous est certes facile de retrouver dans ces trois cent cinquante bœufs, les trois cent cinquante jours de l'année. C'est ainsi que dans le Rig-Veda (I, CLXiv, II) nous avons sept cent vingt jumeaux, c'est-à-dire trois cent soixante jours et autant' de nuits. Si nous lisons ensuite que les compagnons d'Ulysse dans leur folie ne purent regagner leur patrie, parce qu'ils avaient tué les bœufs de Hélios, ne devons-nous pas voir là un vieux proverbe, ou une expression mythologique prise trop à la lettre par Homère lui-même et qui,
(i) A'oiiDeaux Lundis. I, loô.
par suite, s'élail changée en mythologie? La phrase primitive était sans doute conçue à peu près en ces termes : Ulysse, par des elîorls incessants, réussit à regagner sa demeure, tandis que ses compagnons gaspillèrent leur temps et tuèrent les jours, c'est-àdire les bestiaux de Hélios, crime dont ils portèrent la peine. Or, n'est-il pas naturel qu'au bout de quelque temps on ait expliqué ce châtiment, en admettant qu'ils avaient réellement dévoré les bœufs dans l'Ile de ïhrinakia i' Ce fut justement ce qui arriva pour saint Patrice. Parce qu'il convertit les Irlandais et chassa l'engeance venimeuse de l'hérésie et du paganisme, on crut bientôt qu'il avait tué tous les serpents dans l'île (i). n
N'est-ce pas à une métaphore de ce genre que nous devons sainte Sophie et ses filles : sainte Foi, sainte Espérance et sainte Charité? Ne devine-t-on pas la phrase primitive qui a tlù guider le légendaire? La foi, l'espérance et la charité sont les filles de la sagesse (2).
Mais, tout d'abord, comment a-t-on pu s'abuser sur des personnages dont le caractère abstrait et le symbolisme éclatent à tous les yeux?
Hésiode a groupé par familles nombre de divinités abstraites par une sorte de métaphore morale et mythique tout ù fait analogue à celle que nous nous proposons d'étudier.
« Voyez par exemple la liste qui suit : Moros, Kèr, Thanatos (expressions diverses de l'idée de la mort), la Vieillesse, la Misère, la iXémésis, la Tromperie, la Raillerie, la Querelle (3) ; toutes ces choses ont un trait qui les rapproche ; elles sont à des degrés très divers, nuisibles à l'homme. Personnifiées, elles deviennent donc des êtres qui sont des frères et des sœurs, qui ont tous la même mère. Cette mère commune do funestes enfants c'est
II) Max Muller, Essais sur la mythologie comparée, tes traditions et les rouiumes. trad. G. Perrot, Paris, 1873, in-8", p. a 12-21 4.
(j) L,a première étude qui ait été faite sur la genèse de ces saintes martyrs remonte au début du xtu' siècle : A Discovery of some gross Mislakes in the roman marlyrology refbrmed, published and autborized by pope (jregory the XIII bv Michael Geddes (L. L. D. and chancellor of the cathedral Church of Sarum dans les Miscedaneous Tracts, t. II, p. 177, London, Churchill, 1700. — Maximilien de Riag qui reprit la question beaucoup plus tard ne semble pas avoir connu ce travail. Cf. : Revue d'Alsace, t. IX, p. 876-378.
(3) Hésiode, v. 211-225.
3m • LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
Nyx (i). Tous ces ennemis de l'huinanité participent donc à la nature de la nuit dont le poète veut qu'ils dérivent. Voyez encore une autre lignée, non moins lamentable : le Travail, l'Oubli, la Faim, les Douleurs, les Combats, les Meurtres, les Batailles, les Massacres, les Disputes, le Mensonge, l'Equivoque, l'Anarchie, le Grime, les Parjures (2) ce sont là les enfants d'Eris, c'est-àdire l'esprit de Querelle » (3).
Ces groupements mythologiques ont d'ailleurs une tendance à faire prédominer le nombre trois.
D'après Philon de Biblos le Feu tire son origine de trois frères qui se nomment : Lumière. Chaleur et Foudre (çw:;,
Parmi les nombreux enfants de l'Erèbe (forme péjorative de l'Hadès) chacun distingue les trois inséparables, les trois Parques : Lachesis (le sort), Clotho (la destinée) et Atropos (l'inexorable). Elles tiennent dans leurs mains la quenouille, le fuseau, et les ciseaux; c'est-à-dire la source, le fil et la fin de la vie.
Eiréné (la paix), Eunomia (la bonne législation) Diké (le droit) sont toutes trois filles de la Justice, c'est-à-dire Thémis (5).
Ainsi donc il est facile de trouver des familles analogues à celles de nos saintes : Sophie, Foi, Espérance et Charité. Il reste toujours à expliquer comment de semblables personnages ont pu recevoir un culte (6).
(i) Hésiode, v. aati-aSi.
(2) Decharme, L» i-rilique des Traditions Religieuses chez les Grecs, P., lyoi, 11-8", p. 19-20.
(3) Psyché. — V. Max Colllgnon, Essai sur les monuments grecs et romains relatifs au mythe de Psyché, Paris, 1877. ,
(4) Eusèba, Prcparntinn Evan'jcliquc, I, 10.
(5) Hésiode, Thc-og., 901 sq; Apollod, Biblioih., l, i, i , Preller.
Griech. Myllwl, I, jgo ; Rapp, art l{orac dans Lexikon der jricch. und rom. My-
ihol. de Roscher, p. 37, sq ; J. A. Hild, art Uorœ dans Daremberg et Saglio, Dicl., V. 249. On pourrait encore citer les Charités ou les Grâces Auïo (le bourgeon), ïLalIo (la fleur)' Karpo le fruit, filles d'Hélios (le soleil) et d'Aigle (la brillante lumière; ; les trois Gorgones et les trois Grées et l'on n'aurait pas épuisé toutes ses Irinités de sœurs mythologiques.
(C; Les légendes des Trois Maries semblent avoir été influencées par ce besoia
La Foi eut au moins un tenriple dans l'ancienne Rome(i), Muma, disait-on, lui avait dédié ie plus ancien sur le Gapi tolo. Au début des j^iioires contre Cartliaf,'e il (ut rebâti j)ar Altilius Galatinus et plus tard encore par Emilius Scaurus, contemporain de Cicéron (2). Dans le temple de Jupiter Capitolin qui l'avoisinait s'élevait un autel de la Concorde.
Lorsque disparut le paganisme on substitua à la Concorde païenne sainte Charité et l'on broda sur cette prétendue sainte, une légende. On en fit la sœur de sainte Foi et de sainte Espérance que l'on fit mourir martyres en présence de leur mère sainte Sophie (3).
D'après la légende, ces trois sœurs, amenées toutes jeunes à Rome, y turent élevées. Elles sont bien d'indiscutables Ho maines, c'est-à-dire des substitutions aux trois génies iéminins de Rome : Fides, Spes et Concordia que l'on honorait par la fête des Gharisties avec Junon Conciliatrice le Vlll des Calendes de mars ou '2:i lévrier (4) -
Cette dernière aurait dû être également honorée en ce jour. Mais sous l'influence du génie des métaphores, au lieu d'être les filles de Sas pila comme dans la mythologie romaine, elles devinrent les filles d'une grande sainte orientale, à savoir, sainte Sophie. Le symbolisme le voulait ainsi. Vu reste, M. Maurice Zeitlin a signalé sur le Capitole, à côté de Junon et Jupiter, Minerve invoquée comme déesse de la pensée et personnification du plan de l'Univers (5) et il est fort possible que cette déesse qui avait déjà suggéré
de Iriplicité. Cela n'est pas douteux pour certains groupes des compagnes de sainte Ursule. Nous aurons à y. revenir.
(i) Fides, — V. Tit. Liv., I, 31 ; Servius, in. JEneid, I, 296 ; Lact.. I, 30, 26; Horat., Orf., I, 21, 35 ; Cic, Ojff., III, 21, d'après un discours de Caton l'Ancien. L'existence d'autres temples n'est plus admise aujourd'hui,
(2) Cicéron, Nai. Deor, II, 23. — Daremberg et Saglio, v. Fides^ p. 116.
(3) Le symbolisme est pins que transparent et l'abbesse Hroswitah dans sa comédie Sapientia présente Sophie comme étant la Sagesse.
Cl) Ovide, Fasi., II, 617, 63i ; Val. Max,, II, i, 8.
(â) Maurice Zeitlin, Les divinités féminines du Capitole dans Revue dt l'histoire des Religions, t. XXXIII, 189G, I, p. 332.
324 l'Es SAINTS SUCCESSECHS DES DIEUX
l'édification de la merveilleuse église que Constantin a\ail consacrée à la Sagesse divine (âvia -oi(a) ait encore inspinle créateur de notre lamillc légendaire.
Le martyrologe romain avait d'abord marqué la lètr de
sainte Sophie au 3o septembre. Lsuard, qui introduisit ses
filles dans son martyrologe, transféra sa fête au jour suivani
en y joignant la mémoire du martyre de Foy. d'Espérance
' et de Charité
Une autre idée d'ailleurs a du guidé le liturgiste. Les Charisties romaines, fête delà Concorde et des autres génies susdits, étaient surtout une fête de famille, non point seulement des membres vivants, mais des parents défunts. Elles étaient, comme nous l'avons vu, l'occasion de grands repas offerts aux uns et aux autres, pratique que le christianisme se résigna à adopter sous le nom de banquel de saint Pierre, Festum epularam Pétri, auquel on substitua parla suite la /(?7e de la chaire de saint Pierre, aujourd'hui encore fixée au 22 février (i).
La présence de la fête de nos saintes à cette date n'a>ait donc plus de raison d'être ; mais le paganisme célébrait air 1*"^ août une autre fête analogue. Le calendrier romain marque aux calendes du mois d'août « L' espérance dans le marché des Jardiniers {2) ». Cette mémoire était d'ailleurs suivie le cinq du même mois « de sacrifices au Salut à l'Espérance et à la Bonne foi (3) », et accompagnée de banquels de famille. Or, nous retrouvons saint Pierre aux calendes d'août et l'on renouvelait sans doute, en son honneur, les agapes du 22 février. La fête de saint Pierre aux liens en mémoire de son heureuse délivrance n'était-elle pas aussi un symbole de l'éternelle délivrance des âmes et de leurs divines
(1) Voir plus haut p. 79-80.
(a> Court de Gébelin, Ilisloire du Calendrier, Paris, 177C, in-4°, f>. 3i W^. Warde-Fowler, //"■ fioman Festivals of ihe Period 0/ Ihc Hepubtii-.. l^oiidon. ib()'), in-8", p. 2(1.
(3) Court de Gébelin, lor. cit., p. 3f)S. — W. Warde Fowler, Tl"
fioman Jesttval.': of the Period of iht liepablii\, London, 1899, in-S", p. lOO-'fj'-
LES SAINTS SUCCESSELRït DES DIEUX 3^5
espérances? Le symbolisme du viouv culte romain passa ainsi par une intuitive habileté du légendaire dans la substance même de la liturgie chrétienne.
Baillet qui accuse le piètre Jean de Milan d'avoir voulu en faire accroire avec la légende de nos saintes et le traite de faussaire malhabile (i) n'a pas au qu'il n'était qu'un poète énamouré de symbolisme et qui ne voulait qu'édifier en faisant de nos saintes les filles de la Sagesse. Il n'importe guère que ce soit tel ou tel qui ait introduit dans le culte toute cette panathénée, mais on songe avec inquiétude à ce <(ue purent se permettre de semblables hagiographes.
(:) Vie des Saints, \II, 4.