‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 21 sur 33 · L,A METHODE TR VDITlO>>'ISTE · texte numérisé non relu

L,A METHODE TR VDITlO>>'ISTE

De la comparaison et du rapprochement des légendes relatives aux personnages sacrés dont les noms sont apparentés.

Avant de poursuivre l'élude d'autres noms sacrés dans leur évolution mythologique, il nous faut rappeler la grande part d'incertitude que comportent les rapprochements verhaux on mythologie. On en a tant abusé que les plus assurés euxmêmes, sont frappés de quelque discrédit, et les audaces des philologues onl maintes fois démontré l'insuffisance des identiiications étymologiques, quand elles n'étaient appuyées que sur les lois delà philologie, \olontiers aujourd'hui se rit-on de cette science de gvammairiens.

Cette attitude est aussi facile qu'injustifiée. Dans un article consacré aux Nouvelles éludes de Mythologie de Max Muller, M. V. Henry a répondu aux sceptiques.

(( La supériorité au moins théorique de la méthode linguistique ou indogermaiiistc réside dans un fait indéniable :

nous parlons la même langue que nos pères et nous en suivons les étapes d'eux à nous. Pour M. Max Muller donc la question mythologique a toujours été avant tout une question linguistique. Noinina, Numina, disait-il : si les noms sont les mêmes, les déités eurent des débuts p;irei!s; si les noms disent leurs se-

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crets, l'Olympe ni le Walhalla ne sauraient longtemps garder les leurs. Et il le répMe encore avec insistance, avec autant de raison, j'en suis convaincu, mais — il serait puéril de se le dissimuler — avec moins d^autorité qu'autrefois dans l'application du principe. C'est que, depuis vingt-cinq ans, un des facteurs du problème a changé, c'est que la phonétique indo-européenne s'est asservie à des règles de plus en plus rigoureuses, que nombre d'étymologies acceptées sans scrupule se sont vues proscrites ou reléguées au rang des simples possibles...

Aux sceptiques il faut répéter pour les rassurer — et c'est la partie vraiment forte de l'argumentation de l'auteur, — que ce désaccord n'est que dans le détail et ne compromet pas plus la valeur du principe que les divergences entre géologues sur l'époque, la cause ou les phases de tel ou tel phénomène local ne jettent une ombre d'incertitude sur les grandes époques de l'histoire de la terre. Mais surtout aux linguistes comme aux sceptiques il ne faut pas se lasser de dire que la question est en effet essentiellement linguistique, elle ne l'est toutefois que sous les réserves imposées à l'objet auquel elle s'applique : l'analyse et l'étymologie des noms propres. En théorie il y a des lois phonétiques auxquelles sont soumis tous les mots d'une langue et les noms propres au même titre que les autres ; en fait bien peu de mots v obéissent absolument et les noms propres beaucoup moins que les noms communs et les verbes. Le mot « joug » s'est maintenu partout semblable à lui-même, c'est-à-dire qu'il n'a subi à peu près que les déformations qu'il devait subir, depuis quatre mille ans ou davantage ; mais cette conservation est un hasard merveilleux : nous ne nous étonnerions nullement de constater, dans telle langue prise à part, une altération irrégulière de ce mot, dont sauraient même nous rendre raison l'étvmologie populaire et l'analogie grammaticale, ces bonnes et mauvaises fées du langage, toujours à l'œuvre pour le corrompre et l'enrichir. Combien ces accidents ne sont-ils pas plus fréquents lorsqu'il s'agit de noms propres, dont le sens est oublié, qui n'ont plus où se prendre, et auxquels la conscience populaire cherche vaguement un étai ! Comment n'en pas tenir compte, alors surtout que dans nombre de cas nous les avons reconnus volontaires (i) ? »

Faut-il donc renoncer à poursuivre les études de mythologie philologique ? M. Y. Henry va nous répondre.

(i) V. Henry, Journal des Savants, 1899, in-4', p. 22-2^.

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« Le tout, dès lors, est de savoir si l'iiomophonie généralcv appuyée — cela va sans dire — d'une similitude marquée de caractères et d'attributs entre deux personnages mythologiques, suffit à attester une romniunauté d'origine. Avec certitude, nul jamais ne l'a prétendu ; mais avec une probabilité aussi approchée que possible, qui est tout ce que l'histoire et h plus forte raison la préhistoire est en droit d'espérer de ses enquêtes...

u De cette double méthode comparative je voudrais donner ime application parmi celles auxquelles M. Max MiUler semble avoir renoncé et — autre désavantage — au sujet d'un nom dont l'analyse est actuellement impossible, partant le sens intime tout .'i fait aboli. Qu'on ne croie point à une gageure : il s'agit tout uniment de montrer que, là où la preuve unique et péremptoire fait défaut — et c'est de beaucoup le cas le plus fréquent — un faisceau de demi-preuves y peut suppléer, en légitimant une conviction morale bien voisine de l'évidence.

« Dans son tout récent lexique étymologique sanscrit sous le mot ijandharvas, M. Lhlenbeck décrète sans phrases : « Aucun rapu port avec le grec Kévtaupoç. » Et pourquoi donc? Il fut un temps où l'identité des dejx termes eût passé pour un dogme. Faut-il aujoui'd'hui promulguer le dogme opposé? Je ne le pense pas (i)...

(' Le nom des Centaures pourrait êtie encore plus déformé (ju'il ne nous apparaît, et néanmoins être le même que celui des (îandharvas ; mais nous n'en saurions rien, ou du moins ne pourrions-nous le prouver. Se ressemblent- ils par ailleurs ? Voilà la question.

A première vue, il n'y paraît guèi'e : quel rapport entre ces

(i) « L'accent des deux mois n'tesl pas le même, mais ceUc diflorence est de |ieu de poids. On attendrait en grec une finale — apFo? dont la métalhèse en C'jpoc n'est pas la norme en phonétique grecque ; sans doute, mais elle n'y est pas sans exemple ne fût-ce que tajpo; en regard du Virvos gaulois ; et, pour ce? que nous savons de la provenance de ce vocable, il nous est bien permis de supposer qu'il appartenait à un dialecte hellénique coutumier de mélathèsc. Mrel', lu difficulté grave ne gît que dans les consonnes : le grec devrait avoir rivOa'jpo; diflércncc notable; mais est-ce bien sûr:' La g sanscrit, à cette place, peut représenter un c//i, auq\iel le grec répondrait par un '/^ soit yï'vOajpo; devenu forcément KivOajpo? et nous voici bien près de la réalité. Il ne nous est pas ruème interdit d'entrevoir le procédé par lequel l'étymologie populaire cherchant un sens à ce ternie bizarre le lui a trouvé dans l'association d'idées avec 7.î'.vcîlv Taôpoj; et l'a altéré en conséquence ». V. Henry, Même lieu. p. 27.

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liommcs quadrupèdes dont k-s durs sabots foulaient le sol du l'élion et les génies mystérieux qui se jouent dans les reflets du <iel et des eaux ? Ne nous arrêtons pas aux vingt détails accessoires qui semblent les apparier ; car nous en découvririons aussilùl vingt autres qui les séparent. C'est leur personnalité même (|u'il nous faut atteindre, s'il est possible, c'est-à-dire si les deux mvlliologies en ont gardé un souvenir vraiment caractéristique ci commun.

Or, dans la mythologie védique les Gandharvas passent pour lies êtres prodigieusement puissants et lascifs. C'est l'épithète qui U'b précède, l'attribut qui les suit partout. On l'énonce comme une vérité courante et familière : slrikdma vai gandharvdh, dira sans autre commentaire la déesse Vàc dans la curieuse légende où elle se change en courtisane (i) pour payer la rançon du roi Sùma leur prisonnier. Et leurs jeux et leurs unions avec les Apsaràs défraient une infinité de récils.

De l'hisloire des Centaures que savons-nous ? Peu de chose, en vérité. Si les descriptions abondent, les contes proprement dits font presque défaut. Pourtant, dans cette incroyable indigence de faits, un seul récit surnage et précisément dans l'ordre <ridécs où nous orientent les peintures védiques ; invités aux noces de Pirithoùs et d'IIippodamie, ils tentèrent de ravir l'épousée ; mais ils furent vaincus par Thésée et les Lapithes. Dans la société primitive il n'est pas de religion comparable à celle de l'hospitalité ; c'est donc là un attentat monstrueux ; ceux à nui on l'impute n'ont pu être conçus que comme des mâles d'une révoltante brutalité.

Peut-être, maintenant, ma pensée et celle de l'école natura- Jistc commencent-elles à se dégager de l'exemple que j'ai à dessein choisi : la considération capitale, à mes yeux, c'est que l'hisloire nesl point la même. Il en va du conte comme du nom : si les noms étaient identiques, l'étvmologiste flairerait quelque emprunt ; si le récit était tout pareil, le mythographe le soupçonnerait d'avoir voyagé. Mais bien loin de là : les Hindous connaissent sur les Gandharvas un trait de mœurs que les Grecs ont oublié ; en récompense, ceux-ci racontent des Centaures une anecdote dont les Hindous ignorent le premier mot ; et ce trait le mœurs et cette anecdote s'adaptent comme les cassures de deux fragments de vase, sortent visiblement du même fonds ridées. 11 semble que, réduisant ce fonds à sa plus simple

[i I Ailarcya-Brûhmana, î. 37. 1.

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expression, il ne reste plus qu'à formuler le concept premier, ou, si l'on veut, la naïve devinette qui porta dans ses lianes toute cette mythologie : « Qui sont les mâles dilîormes qui toujours vont fécondant ?» A quoi le moins informé répondra sans peine i « J^os nuages ».

Tout est-il dit? Non, assurément; les indices sont graves : mais non pas concluants. Alors, interviendront utilement Ivscirconstances de second plan (i) assez nombreuses pour faire- j masse, si chacune prise à part semble trop légère, et, par l'accumulation des faits, sinon par la valeur absolue de chacun d'eux^ la preuve apparaîtra suffisante. Les dés ne retomberaient pas si souvent sur la même face s ils n'étaient tous deux pipés dans le même sens (2). »

M. Y. Henry nous invite donc à pratiquer la méthode linguistique, mais en l'appuyant sur la recherche de la personnalUé nume du personnage qu'il s'agit d'identifier. Le conseil est excellent et mérite qu'on le suive sans hésitation ; mais il n'est pas toujours facile d'atteindre à cette soucho commune de deux divinités qui, pour en être sorties, n'en ont pas moins évolué par la suite, de façon fort diflérente (3).

Il ne sera pas inutile de préciser quelles pourraient èlie les (( circonstances de second plan » les plus considérableset les plus significatives auxquelles il faudrait avoir ordinairement recours pour coniirmer les assimilations essayées.

Au reste, pour ce qui touche spécialement notre recherché des influences de la mythologie païenne éprouvées par les saints, nous aurons fort souvent à établir non pas des évolu-

(i) Les Gandharvas constamment associes à des nymphes qui portent l'épi thèlcspécifique (Taqualiqiies et les Centaures fils d'Ixion et de .\épliclé (M. Brcal nousa appris qui sont ces personnages). Les Gandharvas en relation directe avec Soma et par lui avec les plantes et les simples, et le CenUiure Chiron enseignant à Achille les propriétés curatives des végétaux, etc.

(•à) V. Henry, Nouveties études dcmylholoijie dans Journal des SavanU:, iSgij, |). 25-20.

(3) Cette méthode qui revient à dire: tenez compte des sens autant que de» formes du mot, à été préconisée pour tous les mots même les noms communs. Klle semble appelée a un grand développement, cf : Mario Roques, JW"^ihodes Elymoloyiqiies dans Journal drx Savants, 1905, p. l^l()-l^3ù.

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lions linguistiques mais de grossiers emprunts de noms (|iii parfois, loin de se justifier par le symbolisme essentiel du personnage, s'expliqueront par cpielque attribut commun, il est vrai, mais tort secondaire.

Mais alors sur quoi nous appuierons-nous? La survivance d'un personnage sacré en un autre; qui lui est à peu près homophone suppose ordinairement un certain nombre de conditions. D'abord une sorte d'analogie fondamentale soit dans le symbolisme dont ils relèvent l'un et l'autre, soit dans leur office essentiel de protecteur ou t!e guérisseur (i). Puis une sorte d'unité de temps et d'unité de lieu, qui sont les principales conditions secondaires de la transformation d'un dieu. N'est-ce point là une sorte de drame sacré?

Si quelque nom divin a été utilisé par survivance ou emprunt à baptiser un saint, c'est en effet ordinairement grâce à leurs attaches communes avec le même sol, temple ou territoire (unité de lieu) ou bien à la persistance au même jour de quelque fête antique qui servit tour à tour à glorifier le dieu ou à honorer le saint (unité ou synchronisme de temps). 11 nous faudra donc examiner successivement les lieux et les fêtes où 1 on honore de tels saints.

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