CHAPITRE III
La recherche des filiations verbales
La méthode astronomique. Des saints à noms païens en relation avec des fêtes dont l'origine remonte aux dieux et aux génies païens.
§ I. — Les CAiltes et les fêtes solaires.
Equinoxes et solstices : « Avant que la religion, écrivait Renan, fût arrivée à proclamer que Dieu doit être mis dans l'absolu et l'idéal, c'est-à-dire hors du monde, un seul culte lut raisonnable et scientifique, ce fut le culte du soleil (i)»- « La vénération pour le soleil, nous dit M.Cumont, née d'un sentiment de reconnaissance pour ses bienfaits quotidiens, accrue par l'observation de son rôle immense dans le système cosmique, était l'aboutissant logique du paganisme (2) ».
Je pourrais citer bien d'autres historiens modernes qui tous reconnaissent que l'héliolatrie et d'une façon générale le culte des astres était le terme nécessaire de l'évolution religieuse des peuples du bassin méditerranéen (3).
(i) Renan, Lettre à Berlhelot dans Dialogues et fragments philosophiques, p. 168.
'2) Cumont, Les mystères de Mitiira, Paris, 190a. p. i56.
(3) Les anciens grecs, tels Platon et Aristote rejetèrent au nom de la religiota la doctrine d'Anaxagore qui ne voyait qu'une pierre brûlante dans le Soleil.
(( Vers le temps où se répandit le christianisme le soleil était devenu le Dieu universel de l'Empire romain. Son culte servait en quoique sorte de lien religieux et. politique entre toutes les populations quelles que fussent leur origine, leur langue, leurs crovanccs particulières, (chacun, disait Lucien (i), voit le soleil luire dans sa patrie, et quoique chacun le déclare sien, le Dieu est commun à tous, il était le vrai Dieu, Deus cerhis.
« Tousaussidésignaient le soleil par un même qualificatif, celui de Maître ou Seigneur : Baal. Adonaï ou Adonis, Kjp;o-, Dominus avaient la même signification. Aussi d'un bouta l'autre de l'Empire tout le monde disait du premier jour de la semaine indifféremment le jour du Soleil ou le jour du Seigneur. Le grand astre était ainsi proclamé le Seigneur et Maître de l'Empire Romain, Sol. Dominas imperii nomani (3). »
Avant d'être le maître des empires et des mondes, de pn'sider aux révolutions politiques et aux révolutions cosmiques, le soleil était dès l'abord apparu comme le maître de la vie : vie végétale, vie animale, vie humaine.
Le coucher du soleil lut rapidement comparé à la mort de l'homme, son lever à sa naissance ou à sa résurrection. Maître et soutien du vivant, l'astre était, en même temps, comme le conducteur du mort. Dieu des morts, il devint [inr
Voir l'Histoire de cette ri'sistance dans E. Havet, Le (Christianisme et ses oriijines, I, agi-agG, et sur les, superstitions astronomiques chez les Grecs, idem, "1, 95.
On sait que pour les stoïciens, les astres bien que distincts du dieu suprême : Zeus, étaient des démons ou génies, en réalité, de véritables dieui. C'était un legs de la philosophie pythagoricienne. Cf. Epinomis ou suite des Inis Je Platon, p. g84.
Sur ces doctrines de* astres dieux dans le monde romain, voir A. Bouché- Leclercq, L'Astrologie grecque. P.. 1889. gd in -8°, spéc, ch. i. Les Précurseurs, p. i-3'i, et ch. XTi h' Astrologie dans le monde romain, surtout p. 604 et «s. — E. Havet, Le Christianisme et ses origines. II, 176. — Lafaye. I^es Divinités iC Alexandrie, p. 103.
( l) Eloge de la Patrie, C.
(a) Hochart, La Beligion solaire dans l'Empirr romain dans Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1S87, p. 6o-6i. ou dans Etudes d'Hist. Religieuse, Paris. 1899. gd in S», p. 355-206. Sur leculte de Sol voir : Usener, i?/ie!ai>r//« Muséum, LX (igoS), 465 «set /189, sg ; ou l'analyse donnée par Revue des Re~ vues, f. XXX.
<'vcellence la divinité psychopompe. Dieu des vivants, syrn l)oledes renouvellements éternels, il fut le divin témoin, dont h réveil quotidien attestait les résurrections espérées.
Certaines fêtes des religions solaires étaient de véritables ■fêtes des morts et des âmes ; ij, qui souvent se superposèrent <»u s'unirent aux fêtes de la végétation et des saisons, égalc- Mumt symboliques de la naissance et de la mort. Les iêtes (les morts et des élus, les fêtes de la terre nourricière, tour à tour morne ou fleurie ; presque toujours s'harmonisèrent pour mieux glorifier le vieux sol des ancêtres, la terra patria.
Les équinoxes pendant lesquels les jours sont égaux aux nuits, les solstices qui marquent le plus long et le plus court iU's jours de l'année se firent remarquer des hommes dès les temps les plus lointains. Ils furent considérés comme des relais ou des termes dans la course du soleil. Tous les peuples voulurent à l'envi saluer cet astre et l'honorer en ces temps solennels.
Aussi bien, lorsque le christianisme, que nous avons vu s'asseoir aux banquets funèbres comme toutes les autres religions méditerranéennes, voulut fixer ses anniversaires, il lui fallut bien tenir compte de ces solennités universelles qui, aux mêmes heures, agenouillaient toutes les nations civilisées pour prier le divin soleil.
C'est ainsi que la date de la passion et de la naissance du Christ furent mises la première à l'équinoxe du printemps, la seconde au solstice d'hiver. Et si on les sépare ainsi par un intervalle de neuf mois qui est la durée de la grossesse, «•/est que le Christ, en qui tout est symbole, ne pouvait vivre qu'un nombre entier d'années et que la date de sa passion devait nécessairement coïncider avec celle de son incarnation.
(i) Au reste les mânes des héros et des morls chez les Egyptiens, les Grecs et les Romains ne doivent-elles pas habiter la région éthérée ? Lucain, Plwrsale, .11, i-i4 où il parle des mânes de Pompée; Cicéron. Songe de Scipion, IV.
On est aujourd'hui à peu près unanime à reconnaître que le jour de Noël fut fixé au 2 4 décembre pour favoriser la lutte du christianisme contre la relif^ion de Mithra, dont la fête principale, Nalalis iiwicti, se célébrait au solstice d'hiver.
Jablonski (i), Bingham (2), Creuzer(3), Grimm (4), T\lor (5), Havet (6). NeiTtzer (7;, ïlochart (8), Gasquet (91 Cumont(io) Usener (i i) n'hésitent pas à voir dans ce choix un essai d'expropriation dirigé contre les religions solaires et particulièrement contre le Mithriacisme.
Cette opinion des savants laïques, dont plusieurs sont catholiques, est reçue avec difficulté par les ecclésiastiques, bien jrjue Mgr Duchesne (12) et le Père Bonaccorsi (i3) y inclinent visiblement. Le savant directeur de l'Ecole de Rome pense que l'on a dû établir d'abord la date delà passion et que, par cela même, celle de iNoël s'est trouvée déterminée sans que l'on se fût soucié de la fête de Mithra, le Soleil invinciblf. Cette hvpothèse qui a empêché le P. Bonaccorsi d'adopter sans réticence l'opinion courante, a rallié Dom Cabrol et le P. Dciehaye (lA)- Elle ne repose pourtant sur rien de solide (i5).
(i) Disserlaliones pi imo et secunda de origine Fesli I\aiivitatis Christi dans Opii.ifula, 1804-1809, t. III, p. 317-376.
(3) Antiquités of Christian Church, Liv. XX, ch. iv.
(3) Creuzer et Guiguiaut, Les religions de Cantiquilê, Paris, ifiao, I, 364 (J. a5i68).
(4) Deutsche Mythologie, p. 693 et 1223.
(5) La (Civilisation primitive, II, 386.
(6) Le Christianisme et ses origines, IV, 328-329.
(7) Œuvres, Paris, 1896, p. 29G.
(8) Etudes d'histoire religieuse. P., i8go, p. 246-253.
(9) Essai sur le culte et les mystères de Mithra, Paris, in-12, p. laSet i3r.
• (10) Monu. et Myst. de Mithra, l, 342. Les mystères de Mithra, Paris. igo2, in-8°, p. l65. Les religions Orientales dans le Paganisme Romain, Paris, 1907, in-12, p. XI,
(11) Kheinisches Muséum, LX (igoô) p. 456, ss. 489 ss.
{12) Les origines du Culte Chrétien, Paris, 1902, in-8°, p. 261-265. Histoire ancienne de l'Eglise, Paris, 1906, in-H", I, 565.
(i3) ï*. J. Bonaccorsi M. S. C, Noël. Notes d'exégèse igoS, in-12, p. 52.
Ii4) D. Cabrol, Les Origines liturgiques. P., 1906, p. 175. P Delehaye, Lèg. Iiagiog, 2o4.
(i5) M. l'aLhc Lejay n'hésite jias il reconnaître la substitution : « L'Eglisi' «brélicnue dans sa lutte contre les vieilles pratiques du paganisme, a dû par-
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 35q
En réalité, les premiers documents qui iixent la passion au 'ib mars donnent aussi pour Noël la date du 25 décembre. Le calendrier philocalien (336) et la depositio episcoporum marlyrum du chronographe (354) fournissent l'un et l'autre ces deux mêmes dates (i). Il est donc beaucoup plus vraisemblable qu'elles ont été fixées simultanément, ou presque, et l'une et l'autre en vertu de considérations astronomicosymboliques.
La substitution de la fête de Noël au Natalis invlcti est racontée sans atténuation par un scoliaste syrien de Bar Salibi (2) dans une homilia De solstitiis et œqmnoctiis attribuée jadis à saint Chrysostome. La substitution y est justifiée par des considérations tirées de la victoire du Christ et du texte de Maiach\e: Et orietur vobis timentibiis nomen meuin Soljustiliœ{S). L'absence de documents écrits rend difficile la détermination des dates des fêtes mithriaques en dehors de celle du 25 décembre. Cependant « nous avons certaines raisons de croire, écrit M. Cumont, que les équinoxes étaient aussi des jours fériés où l'on inaugurait, par quelque salutation le retour des saisons divines » (4).
J'estime qu'on peut même l'affirmer avec une quasi certitude. Dès l'origine de son expansion dans le monde romain, le mithriacisme eut des relations étroites avec le culte phrygien. Ce fut d'ailleurs pour lui une combinaison des plus fructueuses. (5) Car, religion de soldats, il- semblait avoir
fois recourir à des moyens détournés. Ainsi, elle a remplacé par ses propret solennités des fêtes très populaires qui avaient des racines souvent plus profondes que le sol de la religion officielle C'est le cas du Natalis Invicii fête
Dtithriaque, mais aussi fête du solstice, remplacée par le Natalis Chrisli, a 5 décembre. 11 n'y a plus d'hésitation sur ce dernier point. » Revue d'JIisl. et de liliéral. Relig., 1902, VII, 36o-36i.
(il Remarquons toutefois que le commentaire d'Hippolite sur Daniel (manoenuscrit du mont Alhos) tout en admettant le 25 mars pour la date de la mort du Christ adopte le 2 avril pour celle de sa naissance.
(2) Assemani, B. O., 2, i64.
(3) Malachie, IV, 2.
(i) Les mystères de Mithra, p. l3i.
(5) Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, I, 544.
iiÔO LES SAIMS SUCCESSEURS DES DIEUX
oublié les femmes. Cybèle, la Mafjna Mater assimilée k rA.nahita mithriaque vint fournir un aliment à leur dévotion (i). Cette union des deux cultes dutètre poussée fort loin et le sacrifice du taureau, la représentation mithriaque par excellence qui ornait tous les temples du dieu, se réfère évidemment à la cérémonie du taurobolequi caractérisait le rituel barbare de la sombre Cybèle.
En fait, Mithra lut assimilé à Attis et les fêtes de l'un se confondirent nécessairement avec les fêtes de l'autre : or, la fête de la passion d'\ttis se célébrait, d'après Julien, à l'équinoxe du printemps (a). /Vu témoignage de Macrobe, les fêtes de sa crucifixion et de sa résurrection se célébraient à Rome les 23, 2/i et 26 mars (3). Si le 25 mars était déjà une solennité païenne et solaire : la fête de l'exaltation du Dieu Soleil vainqueur des ténèbres de l'hiver, nous sommes conduits à admettre que les dates de la passion et de la naissance du Christ, non seulement dépendent l'une de l'autre, mais se rattachent aux dates des fêtes païennes également interdépendantes et qu'il s'agissait de faire oublier.
En dehors du culte de Mithra, le Christianisme eut à soutenir une lutte des plus longues contre lejmanichélsme. Fauste, l'un de ses délènseurs, objectait aux chrétiens de son temps qu'eux aussi célébraient les anciens solstices (4) et l'on peut même être assuré que l'esprit qui animait la foule en ces fêtes ne difiérail guère dans les deux cultes. Les Manichéens (jui avaient adopté le dogme dualiste des Perses et des sectateurs de Mithra disaient que le Soleil était le Christ (5) et ce
(1) F. Cumont, Les HcUgions Orientales dans le Paganisme romain^ 'O**?» '"' la, p, G7 et 80.
(2) Julien, <Jrat, \ , p. Zilx.
(3) Macrobe, Saturnales, 1, ai.
(4) Saint Augustin, Coni. Faust., 1. XX et Beausobre. fUsioire du
yfanichéisme, t. Il, p. 0()I.
(r>) Beausobre, Histoire du manichéisme, II, 586. Pour la foule des chrétiens, le Christ était également le soleil, mais le soleil invisible, celui qui devait apparaître quand viendrait le royaume de Dieu, Apocalypse, Wl, 32-2b, XXII, 5 et c'est contre ce serai manichéisme quasi universel que durent lutter les Pères.
iait est attesté par Théodoret (i), saint Cyrille de Jérusalem (2) et saint Léon le Grand (4/jo-/i6i) (3).
Celui-ci était obligé au jour de INoël de rappeler aux Jidèles que la naissance de Jésus-Christ bien plus que la nouvelle naissance du soleil, rendait cette fête vénérable (4) et saint Augustin, ancien manichéen, s'écriait : « Nous célébrons avec raison la naissance de INotre-Seigneur en ce jour, non parce que le soleil est alors né, mais parce que le Seigneur n créé le soleil » (5).
Sans être trop hardi . on peut donc supposer que la lète de liéma ou commémoration de la crucifixion deMani qui tom hait en mars (6) devait coïncider avec l'équinoxe du printemps . Or , les manich éens n " ont évidemment pas emprunté cette lête au christianisme, mais aux vieux cultes orientaux, ce qui vient encore confirmer notre hypothèse d'une grande fête phrygo-mithriaque au 24 mars (7).
Les fêtes du •2^ mars et du 26 décembre dans le paganisme <lii II* et du m" siècle étaient tellement entrées dans les mœurs, que nous voyons le manichéisme et le christianisme les adopter tous deux et lutter précisément sur ce terrain. L'un €l l'autre avaient parfaitement compris tout l'intérêt qu'il
II) Hserès, Fa!., I, 26.
■ (3) Calèches, ch. xt, % 2.
(3) Sermo IV in Epiph.
(Il) Serm. XXII, 6 De Pialiv. Dont, « Ne tentator... vos aliquibus iterum seilucat insidiis, et hsec ipsa praesenlis diei gaudia sus fallaciae [arte corrunipat, illudans simplicibus animis de quorumdani persuasione pestiferâ non tam de \alivilale Christi quam de novi, til dicent, solis orlu venerabilis videalur ». Egalement Saint Augustin, Enarralio in Psalmum, XXV ; in Pxalmuni, XGIII et in Psatmum CIII.
1^3 Psaumes ont-ils subis l'influence perso ou les métaphores poétiques que •comportent la poésie orientale, suffisent-elles à expliquer certaines expressions. Ce serait à examiner plus longuement. On lit au Psaume XVIII ; Dieu a èlahli va Unie dans le Soleil. Saint Augustin en fournit une interprétation allégorique de même que pour les psaumes cités auparavant.
i5) Contra Epistolam manichœi ijuain vacant Fundum., ch. i et m.
(0) Duchesne, Hist. anc de l'EçjUsc, I, 562.
(7) Sur Tunivexsalité de cette fête de l'équinoxe printanier. Gf, Hochart, Eludes d'histoire religieuse. P., 1890, in-8", p. 352-385.
pouvait y avoir à adopter une liturgie qui tînt compte des anciennes données astronomico-svmboliques.
Non contents d'avoir fixé les points les plus saillants de la course périodique du soleil, les tenants du syncrétisme astrologique avaient observé chacun de ses pas dans le champ des étoiles. Un Macrobe, un Julien avaient noté avec soin les rencontres du divin voyageur avec les génies célestes qui animent les astres, faisant de chacune d'elles un récit ou ua drame mythologique et souvent religieux (i). Hercule et ses douze travaux était le soleil parcourant les douze signes du zodiaque.
Au V* siècle, le poète grec PSonnos, né en Egypte à Panopolis (v. fiio) chantait encore dans ses Dionysiaques (2) Bacchus-Soleil dont l'histoire n'est qu'une allégorie perpétuelle de son voyage parmi les constelltaions (3 et, chose curieuse, on lui attribue (4) une Paraphrase en vers de F Evangile de saint Jean, fort orthodoxe, parait-il, ce qui tendrait à prouver qu'à cette époque des esprits remarquables pouvaient encore s'intéresser également à l'Evangile et à la mythologie astrologique (5).
Lorsqu'au commencement du xix* siècle l'astronome Hailly (6) et le célèbre Dupuis '7,1 cherchèrent à expliquer
(i) Saint Atbaiiase reconnaît que les païens instruits expliquaient lesfables et leurs absurdités apparentes par des allégories relatives au soleil. <^onl. Genl.. 27-28. Saint Augustin convient aussi que Vassin rapportait toutes ces fictions à l'ordre du monde. De Civil Dei, 1. VII, c. xiv.
(a) Cf. L'édition du Comte de Marcellus, i856, gd in-S", (grec-français) ou in-i8 trad. Iranç. seule.
(3) Depuis en a donné une longue analyse très habilement commentée au point de vue astrologique dans son Orifjine de /ou.« les Cultes^ Paris, An. IIJ, t. III, p. 82 à 396.
(4) Cela ne fait aucun doute pour le Comte de Marcellus, qui a étudié attentivement le style des deux ouvragss. Cf. /oc. cil., I, 29 et i65.
(5) I/impératrice Athénais et l'évèquc Cyros poètes comme Nonnos et ses contemporains pourraient témoigner de cette double tendance cf. Comte de Marcellus, loc. cit., I, 27-28.
(»j) Bailly. £«01 sur les fables, Paris, an VII, 2 vol. in-S». II est l'auteur de V Histoire de l'astronomie moderne, Paris, 1779, 2 vol. in-4°.
(7) Dupuis, De l'originede tons les cultes ou lieligion universelle, Pa.Tis, Aalll,
LES SAINTS SUCCESSEUKS DES DIEUX 3(iS
toutes les fables religieuses par des liclions astronomiques, ils ne firent rien autre chose que les prêtres des cultes solaires au début de l'ère chrétienne. Certes, ils s'illusionnèrent singulièrement lorsqu'ils crurent expliquer ainsi l'origine de toutes les religions, mais ils retrouvèrent de vieilles explications sacerdotales (i) et le grand ouvrage de Dupuis constitue une utile contribution à l'étude dos origines du christianisme (2).
S il. — Les Relations astrologiques des génies païens et des saints chrétiens.
Les conjonctions de la lune ou du soleil avec les constellations, leurs passages dans les signes du zodiaque, leur retour dans le voisinage de telle ou telle étoile plus éclatante que les autres ; non seulement servirent à indiquer les voies suivies par les deux grands dieux du ciel, mais encore
12 vol. in-8°. M. Bréal, Mélanges de mylholoyie el de iinguislique, Paris, 1877, p. 25 fait l'éloge de l'élendiie de sa science et de ses recherches consciencieuses, (i) Les philosophes eux-mêmes collaborèrent à cet effort. Les stoïciens admettaient tous les cultes et se llaltaient, par d'habiles transactions de transformer les dogmes antiques en théologie physique. Cicéron, De Nalura Deorum,
I, i5 ; II, 28-28; III, 28-29 ; Sénèque, l>c Benejiciis, III, 7-8; Franck, Dicl, des sciences phil., v" Stoïciens, t. VI, p. 770) ; Ogereau, Essai sur U système philos, des Stoïciens, P., i885, in-8°, p. 259-268.
(2) La thèse de Dupuis a été reprise bien souvent. M. Winckler, hier encore s'elTorçait de montrer que toute mythologie biblique, gréco-romaine, ou islamique dérive de la mythologie babylonienne et que celle-ci est essentiellement une mythologie astrale. Cf. Himmels nnd Weltenbild der Babylonier als (irundlage der Weltanschauring und mythologie aller V'œlker mil zioei Abbildangen Der Alte Orient, 8^ année, fasc. 2-3.
D'autres savants ont repris la thèse de Boulanger qui dans L'antiquité dévoilée ]>ar ses usages, Amsterdam, 1772, 3 vol. in-12, écrivait que nombre de mythes de coutumes et de rites, dérivent des conceptions astronomiques et cosmologiques primitives. C'est le cas de M. StUCken dans ses Astralmythen der llebraer Babylonier und .Egypler, Leipzig, iS 96-1901 (Mythes astraux des Hébreux, Babyloniens et Egyptiens) ; et dans ses Beitraege zur orientalischen Mythologie, Berlin, 1902. Il s'est d'ailleurs attiré une sévère réplique de M. Cosquin. Fantaisies Billico-économiques d'un chef d'Ecole dans Bévue biblique internationale, janvier, 1906, p. 5-38.
."){i4 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
devinrent les types de certaines filiations mythologiques et I des rapports fabuleux de certains êtres tardivement identifiés avec les astres.
On peut dire de tous les cultes solaires des premiers siècles -du christianisme ce que M. Cumont a écrit du cuhe de Mithra.
(( Les signes zodiacaux n'étaient pas les seules constellations tjue les prêtres eussent fait entrer dans leur Théologie. La méthode astronomique d'interprétation une fois admise dans les mystères, fut étendue sans réserve à toutes les figures possibles. Il n'était pas d'objet ou d'animal qui ne put être regardé en quelque façon comme l'image d'un groupe stellaire. Ainsi le corbeau, le cratère, le chien furent aisément identifiés avec les astérismes du même nom. Les deux hémisphères célestes qui passent alternativement au-dessus et au-dessous de la terre furent eux-mêmes personnifiés et assimilés aux Dioscures qui, suivant la fable hellénique, vivent et meurent tour à tour (i). »
Une épitaphe métrique composée par saint Damase nous fait d'ailleurs deviner quelle puissance conservaient les symboles des religions solaires parmi les chrétiens.
« Ici vous devez le savoir, des saints ont autrefois reposé. Sans peine vous retrouvez leurs noms : Pierre et Paul. C'est l'Orient qui nous envoya ces apôtres nous l'avovions volontiers. Mais par le mérite de leur sang versé à Rome, ayant suivi le Christ vers les astres et atteint les demeures célestes, au royaume des élus, ils purent à bon droit être par Rome revendiqués comme ses concitoyens. Astres nouveaux permettez que par ces vers Damase publie vos louages » (2).
lin savant archéologue de la seconde moitié du xix*^ siècle, très estimé d'Alfred Maury ( 3) a essayé de renouveler la théorie
(1) F, Cumont, Lex mystères île Mithra, Paris, i9o3, in-S", p. îo3-lo4. Voir encore du même, L'astrologie cl la magie dons le culte Romain dans Rev. d'Ilisl. et de Litl. Relig., Paris, 1906, T. XI, p. SC-Sy.
(•i) Trad. de l'abbé Nortet dans Les Catacombes Romaines Cimetière de S. Cnlixle, Home, 1887, p. 78.
(3) A. Maury, Lu mm^ie et P astrologie dnns Ctintiquiti- et au Moyen Age, i863, in- 13, p. lâ/j.
LES SAINTS SUC(.ESSEIJRS HES DIEUX 'M'}'>
de Dupuis. en la ramenant, à des proportions plus cxaclcis cl en la limitant à la mythologie solaire des premiers siècles de notre ère. Je veuv parler du baron de l\ing. Egalemcnl éloigné des é^héméristes qui dans tous les acteurs des légendes sacrées voient des personnages réels, et des allégorisles comme Du[)uis qui n'aperçoivent partout que mytho pur el pure invention il écrivait en iSf)^}.
((Certaines légendes païennes, dent la Théogonie d'Hésiode et les Fastes d'Ovide nous olFrent des restes si poétiques, ne sont que des fictions astrologiques brodées sur les phénomènes et les apparences astronomiques des coucbers et des levers d'étoiles ou des constellations. Les législateurs chrétiens, à mesure que leur culte se répandit dans l'Asie Mineure, conservèrent, comme nous le prouvent nos calendriers, un grand nombre de fêtes que ces légendes accompagnaient. Seulement ils leur substituèr(^nt d'autres légendes plus en rapport avec la mysticité chrétienne, mais dont parfois le héros conserve le nom qu'avait porté le génie céleste qu'il venait remplacer. Peu de içénérations s'étaient écoulées que le souvenir du génie païen avait disparu et qu'aux mêmes lieux et dans les mêmes chapelles où on avait en sou honneur brûlé de l'encens, le peuple implorait le saint martyr dont la légende sacrée lui retraçait les tourments et la mort (i). »
La Légende de Sainte Marguerite, — Sainte Marguerite, dont Métaphraste lui-même na pas osé défendre l'histoire (9.), comme la lune préside aux accouchements et depuis longtemps cette communauté de fonction l'a fait comparer à la Lucine antique (3).
(i) BCax de Ring', Symbolisme el Uyende de sainte Marguerite dans lieviie d'Alsace, i854, t. V, p. î?o2.
(2) « L'Histoire de sainte Marguerite s'il est vrai qu'il y en ait-^mais eu, dit Baillet, n'a pas duré longtemps à l'épreuve des imposteurs. Métaphraste luimême, tout Métaphraste qu'il était, n'a point fait difficulté de la mettre an nombre de celles qui ont été corrompues tout près de leur source par les ennemis de la vérité... Ce que l'on a voulu faire passer pour l'histoire de sainte Marguerite n'a jamais été qu'un roman, mais un roman fort ancien. » A. Baillet Les Vies des SainLs, T. VII, p. 098.
(3) La vierge Marguerite stibslitaée à la Lucine antique. Analyse d'an poème iné-
it du XT' siècle par On fureteur, Paris, i885, gd in-8°. ^
366 LES SAINTS Si;CCESSEUnS DES DIEUX
« Aucuae légende ne fut plus populaire pendant tout le Moyen Age. Des la fin du xm" siècle, on en connaît huit versions en rimes françaises dont l'une est l'œuvre d'un poète illustre, Robert Wace ^l'auteur des grands romans en vers le Brut et le Roii). Bien plus, c'est la seule légende à laquelle était attachée, dans la foi populaire, une vertu surnaturelle propre, non pas à l'invocation de la sainte inais au voisinage du récit de sa vie et de son martyre. Les femmes en couche se la faisaient lire et l'on posait sur elles le livre lui-même pour soulager leurs douleurs et en hâter la fin (i). »
Rabelais s'en est fort vivement indigné et il fait dire à la mère de Gargantua qu'il vaut mieux lire l'Evangile selon saint Jean. Il eût pu avec plus de raison s'émouvoir des diverses ceintures ou reliques de sainte Marguerite qu'exploitaient les églises ou les monastères. La naissance de Louis XIII qui prit le nom de juste pour être né sous le signe de la balance (2) valut une belle sainte Marguerite d'argent à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Cette statue, placée près des reliques de la céleste héroïne, ne Ht qu'augmenter l'affluence des dons (3).
Marc -Jérôme Vida, évèque d'Albe au xvi^ siècle, versificateur élégant, imitateur original des maîtres classiques, a qualifié sainte Marguerite, de Lucine, dans une des deux hymnes qu'il lui a consacrées (4)-
(1) Petit de Julleville, Histoire de la langue el de la liltérature française, Paris, 1896, t. I. p. 32.
[2) A la suite de l'Horoscope dressé par Larivière. médecin de Henri I\ et sur sa demande expresse.
\3) Dom Jacques Bouillant, Histoire de l'abbave royale de Sainl-Germain-des-Prez, 17 ai. p. aiA.
{(\\ C'est comme desservant d'une église nouvellement consacrée à la sainte qu'il a composé ces vers :
Te maires fniUem partus jam mensibus actis Implorant, mcdiaque vacant in morte jaeentes. Ipsa faves, Lucina ■ tuo se munere laetse Incolumes lestantur : adil tua protinus omnis Jlinc délabra chorus malrum ; et tibi sacra qaotannis Dana feront, gnalasque docent, connubia nondum
LES SAINTS SUCCESSEUItS DE3 DIEUX SÔy
« Parvenues au terme de la gestation, les femmes implorent ton secours, et même aux prises avec la mort elles réclament encore ton assistance. Leur es-tu propice o Lucine ; elles se déclarent avec joie redevables de leur salut à ta puissante intercession. Aussitôt les mères se rendent en corps à Ion sanctuaire, puis en te portant chaque année de pieuses offrandes elles apprennent à leur filles, sans expérience encore du mariage, à fréquenter dès leur tendre jeunesse ton temple sacré, à l'adresser leurs prières et à chanter tes louanges saintes,»
Une telle dénomination appliquée à sainte Marguerite par Vida prouve qu'il avait une parfaite connaissance de Virgile dont il semble avoir emprunté les propres expressions, et qu'il n'ignorait point l'identité des rôles de la sainte et de la déesse (i).
Notre évêque d'Albe ne soupçonnait point toutefois combien Virgile l'avait heureusement inspiré.
« L'Eglise grecque place la fête de sainte Marine au 17 juillet, époque 011 Ferrari, dans son catalogue général des saints de toute l'Italie, fait aussi mention de la sainte sous le nom de Marguerite. Le moine et diacre Wandalbert la chante dans son martyrologe poétique et donne pour date de sa fête le i5 juin ».
Or, sainte Marine et sainte Marguerite que le martyrologe romain place au 20 juillet sont un seul et même personnage comme il appert de l'identité de leur légende (2).
Expertas, printis tua lempla invisere ab annis, El voiis venerari et sacras dicere laudes.
Ma.rci Hierontmi Vidce, Opéra, io-lî, Lugduni, iGoC, p 200-201.
(1) Tu modo nascenli puero, qno ferrea primum Desinet, ac lolo surget gens aurea mundo, Costa, f ave, Lucina : tuus jam régnai ApoHo.
ViRGii.ii, Bucol. Egl. IV.
(2) Baillet, Les Vies des Saints, VIII, 5i6. Quelques savants estiment que sainte Marine honorée le i8 de juin n'est autre que Sainte Marguerite que le» Grecs ont vénérée et vénèrent encore fort solennellement au 17 juillet sous le même nom de Marine.
LES SAtNTS SUCCESSEURS DES DIEUX
« Ceu\ qui la placent au i5 juin ou au 17 juillet, ainsi que l'indique Wandalbert et que le reconnaît l'Eglise grecque, ont raison.
<( Si vous ouvrez en effet le calendrier de Ptolémée récrié sur les inois égyptiens, et qui marque la succession du temps par des levers et des couchers d'astres, vous trouverez indiqué au XV*' jour de juin, à la iS""' heure 1/2 un coucher de la Lucida Berealis coronœ et au matin (i) du 17 juillet un autre coucher du môme astre. Cette étoile, à cause de sa rondeur, porte le nom de Margarila ou margnrila coronx et à cause de son brillant celui de Lucida. Elle est placée précisément au-dessus du serpent d'Ophiocus qui, au-dessous d'elle, développe ses longs replis.
Si l'on compare en effet le nom de la vierge chrétienne avec celui du génie céleste qui, aux mêmes jours, où l'Eglise grecque et l'Eglise latine place son martyre, présidait au coucher de l'astre dont elle emprunte les attributs : si l'on songe à ce dragon, qui se replie sous ses pieds comme, dans le ciel, le monstre développe ses longs replis sous la couronne boréale ; si l'on rélléchit que, parmi les invocations qu'on fait à la sainte, est surtout celle qui regarde les enfantements auxquels elle est censée présider ; et que l'Eglise même, dans ses hymnes, lui donne le nom de Lucine porté par la lune génératrice qui, dans la Balance en conjonction avec la couronne ou Proserpine, a souvent élé confondue avec elle, il est impossible de ne pas reconnaître la substitution.
« Ce qui n'est pas douteux, c'est que le culte adressé à sainte Alarguerite prit naissance à Antioche de Pisidie, environ vers le milieu du ui° siècle. Strabon (2) parlant de cette ville mentionne le sacerdoce qui y était établi en l'honneur de la lune dont le culte nous est prouvé par les types de monnaies qui nous restent de cette cité. Il paraît ainsi que de bonne heure on honora la sainte à Alexandrie où d'autres martyrologes font naître et mourir sainte Marine, nom sous lequel, nous l'avons dit, sainte Marguerite est connue des Grecs (3). »
Par sa position au-dessus de la tète du serpent, l'étoile
(i)Dupuis l'a public dans son tome VII, voir p. 205-207.
(2) Gi'O'j, 1. XII, p. 577.
(3) Maximiiien de Ring, Symbolisme et Légende de sainU; Marguerilf ilaiif- Hecue (fAlsjyf, iSôi. t V. p. 3oo-3o3
Marguerite semble exposée aux atteintes du monstre qui se déroule sous ses pieds. Cette allégorique image fit le fond de la légende chrétienne.
Mourant-Brock (i) a signalé incidemment la parenté de deux images de sainte Marguerite et d'Astarté. L'une et l'autre tiennent une croix à la main. Cette croix est une sorte de lance crucifère qui rappelle celle de saint Georges ; or, d'après la légende de la sainte c'est d'un signe de croix qu'elle met en fuite le dragon qui cherchait à la dévorer (2).
Astarté.
d'après VVaring, Ceramic Ait.
Sainte Marguerite.
Slatue (le pierre de la chapelle Saint Georires à Westminster.
Astarté, l'antique déesse de l'amour en Syrie et en Phénicie lorsque dominèrent les influence égyptiennes (3), fut assimilée à la lune et d'autre part fut confondue par les Grecs avec Aphrodite et par les Latins avec Vénus.
Divinité de peuples navigateurs elle reçut des épithètes qui ^ rappelaient son office de protectrice des mers. C'est de celte Astarté que les Grecs ont dérivé leur Aphrodite Pelagia qui rappelle si singulièrement sainte Pélagie, et les Latins leur
(1) Mourant-Brock, La croix païenne el chrétienne, Paris, i88r, in-i», p. 32-24. — Sur l'iconographie de la sainte voir une note de A. Joly. -^a
vie Je sainte Marguerite, poème inédit de Wace précédé de l'Histoire de ses transformations, Paris, 1879, '"-S^î P» 23-2'i.
(3) Voragine, Légende ilorée, trad. Roze II, aSg.
(3) R. P. Lagraage, Etudes sur les religions sémitiques, igoS, p. ug.
3*70 LES SAINTS SUCCESSEURS DES UlIiUX
Venus Marina, la (Conductrice d'Enée cl le lype <le sainte Marine (i).
Sainte Marine, sainte Pélagie et sainte Marguerite, dont les légendes sont semblables, semblent donc dériver toutes trois d'une même assimilation astrologique: Marguerite cor respondait à la Margarila de la couronne ; Pélagie et Marine à la lune ou mieux à Astarté-Isis comme en témoignent leurs têtes qui tombent aux jours de conjonction de la lune et de la couronne boréale.
La légende de saint Uippolyte. — Prudence nous a laissé le récit suivant de son martyre :
a Tout à coup devant le tribunal est conduit un vieillard enchaîné. Des jeunes gens suivent celui-ci en foule, déclarant avec de grands cris, qu'il était la tète du peuple chrétien ; que, cette tète abattue, le peuple reviendrait de lui-même aux dieux de Rome. Ils demandent un supplice inouï, des peines d'invention nouvelle, dont l'exemple puisse répandre la terreur. Le juge levant la tète : « Comment s'appelle-t-il ? — Hippolvte. — Qu'il soit donc Hippolvte (ce nom signifie brisé par les chevaux), que son poids excite et secoue des coursiers, etqu'il meure déchiré par des chevaux furieux ». A peine a-t-il parlé ainsi, deux chevaux inaccoutumés au frein, indomptés, ctTarés, sont attelés ensemble : une corde est attachée en guise de timon et traîne derrière eux. A l'extrémité de cette corde, un nœud solide lie lesjambes et les pieds du martyr...
« Des cris soudains, des coups de fouets, d'aiguillons entraînent les chevaux, leur percent le flanc. La dernière parole que l'on entendit prononcer au vieillard est celle-ci : d ils tirent mes membres ; toi, ô Christ, attire mon àme ! » Les chevaux s'emportent, aveuglés par la terreur, rendus furieux par le bruit : dans leur course précipitée, ils ne sentent pas leur fardeau. A travers les forêts, les rochers, ils courent : ni fleuve, ni torrent ne les arrête. Ils écrasent les moissons, brisent les obstacles, descendent les pentes, escaladent les hauteurs. Les épines retiennent au passage des lambeaux du corps déchiré : une partie pend
(i) R- P. Lggrange, i^ludes sur les religions sémiltyues, t3(j, noie 3.
aux rochers, une autre adhère aux broussailles : le sang rougit les feuilles et coule sur le sol (i), »
Voici, d'autre part, les |);i rôles qu'Ovide met dans la bouche d'IIippolyte, fils de Thésée :
« Innocent, je fus chassé d'Athènes par Thésée avec la malédiction paternelle sur ma Icle. Monté sur un char, j'allais à Trczènes chercher un asile auprès de Pitthée et déjà je touchais aux rivages de Corinthe : soudain la mer se soulève... mes deux coursiers frappés d'horreur, les oreilles dressées, s'élancent vers la mer... je me penche en arrière je tire à moi les rênes; et toute leur fougue n'eut pas triomphé de mes efforts ; mais une des roues heurte contre le tronc d'un arbre, se brise et saute en éclats. Le choc me jette hors du char, je tombe embarrassé dans les guides ; elles traînent après elles mes entrailles palpitantes ; ma chair en lambeaux, mes membres épars pendent aux ronces, aux pointes aiguës des rochers ; un tronc hideux est emporté par le char; mes os crient atrocement et se brisent ; mon âme s'exhale avec effort : je n'avais plus la forme humaine ; tout mon corps n'était qu'une plaie...
« Il a fallu les secrets tout puissants d'Esculapepour me rendre à la vie. Mais la vue d'un mortel arraché aux enfers était pour bien des dieux un affront : Diane m'enveloppa d'un nuage ; et. pour éloigner de moi tout péril, pour me soustraire à des regards ennemis, elle me fit paraître plus âgé ; elle rendit mes traits méconnaissables. La Crête ou Délos devaient être d'abord mon séjour ; la déesse hésita longtemps, et finit par me transporter dans ces lieux où j'ai quitté le nom qui pourrait me rappeler le triste souvenir de mes coursiers : (( Tu n'es plus Hippolyte, me dit-elle, sois Virbius (2) ». Depuis j'habite ces forêts, je suis un des dieux inférieurs, et, caché sous la protection de Diane je préside à son culte (3). »
L'analogie des deux récits est frappante et l'on est d'abord porté à dire avec M. Dufouicq : « Lorsque Hippolyte nous est dépeint entraîné par un cheval fougueux entre les ronces et les rocs, laissant à chaque pierre de la route qu'il suit
(l) Prudence, PerisUphnnon \1, 77-122. dans P. L.., T. X.L, p. 542.
(i) De uir homme et de bis deux fois.
(3) Ovide, Métamorphoses, 1. XV, S lU, trad. Nisard. p. 517.
S^a LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX
quelque débris de sa chair, coniment douter (jue la légende ici reproduite n'ait subi l'influence de la fable j/rerque popularisée par Ovide et rpie (piclque chrétien counaissant les Métamorphoses, n'ait appliqué au compagnon de Pontien le supplice infligé au dédaigneux amant de Phèdre!' (i ) »
Y a-t-il eu influence directe des Mélainorpfioses ? C'csl bien possible; mais il est au moins certain (]ue l'histoire de l'Hippolyte païen s'est amalgamée à celle do lllippoKle chrétien.
Présomption topographique. — Prudence déclare avoir chanté toute cette histoire telle qu'il l'avait vue représentée sur les murailles d'une église consacrée au saint et élevée sur son tombeau (2). Aussi Doni Leclercq veut-il que l'on prenne^ « en sérieuse considération l'opinion des critiques qui se sonl demandé si Prudence n'avait pas simplement décrit une re présentation de la mort d'IIippolyte, fds de Thésée (3) ».
On est d'ailleurs fort tenté d'y adhérer lorsqu'on observe que vers le même lieu s'élevait le fameux temple de Diane qui était pieusement décoré de IVesques représentant le supplice du favori d'Artémis.
(i) A. Dufourcq, Etude sur les Gestn mariyrum rnmains. P., ifjoo, p. a<j. Le P. Delehave a cru devoir prolester contre ce rapprochement : Légendes /i-igiog., p. 2oi, note 3.
Ne semble-t-il pas que Prudence ait voulu opposer un miracle analogue au miracle d'Esculape lorsqu'il écrit : « Olui-ci embrasse la lùte blanchie du vénérable vieillard et l'emporte dans son sein : celui-là ramasse ses mains coupées, ses bras, ses genoux, les fragments dépouillés de ses jaml)es. On étanche avec' des linges le sang que les sables ont bu, afin que (;ette rosée ne demeure pas dans l'impure poussière : si quelques gouttes ont rejailli sur les broussailles, une éponge pressée les recueille toutes. L épaisse foret ne garde plus rien du corps sacré que l'on a pu enterrer tout entier. On a retrouvé chacune des parlies qui le composaient : toutes les feuilles des buissons, toutes les pointes dos rochers ont rendu ce qu'elles avaient reçu des dépouilles du martyr ; on choisit, après l'avoir mesuré l'emplacement du tombeau... C'est Rome qui va posséder les cendres sacrées ». Prudence, op. cit., i 37-1.12.
(î) Prudence, Perislephanon, M, i23-i52. dans P. L., t. L\. p. oi3.
(3) V» Actes des mdrlvry, col. /joG-iSy dans D. Cabrol, Oicl. de lilurjie et d'arcli. chrét. Mgr Duchesne sans trancher entre l'inlluence liU.raire ou l'influence picturale admet qu'il y a eu intrication des légendes, Histoire Ancienne de VEglise, P., 190G, I, 3ai note a.
LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 3'j'6
. Prudence qui connaissait ces fresques (i) a-t-il décrit le martyre du docteur chrétien d'après l'original païen ou d'après une copie chrétienne, il n'importe guère.
SyncJironisme de culte : La fête de saint Hippolyte se célèhre le i3 août, or, chaque année en ce même jour on faisait un sacrifice solennel sur le mont Aventin dans le temple de la chasseresse divine (2). Cette coïncidence fait écrire à M. Dufourcq : a Qui voudrait soutenir que la présence lie cette peinture et la communauté d'anniversaire s'ajoutant A la communauté du nom, n'a pas contribué à enlacer l'un à l'autre le prétendu martyre d'Hippolyte et le supplice imaginé par le dépit d'une déesse (3) » ?
Cette date du la août a d'ailleurs une grande importance dans le calendrier romain. C'est le 12 août que le calendrier de Columelle marque le commencement de l'automne (4). C'était donc la fin de l'embrasement de la nature par le char du soleil estival. La mort de l'Hippolyte païen, nouveau Phaéton. autre cocher céleste symbolisait tantôt la mort du soleil printanier au YII des ides de mai (5) et le commencement de l'été, tantôt la mort du soleil d'été aux ides d'août et le commencement de l'automne.
Or, à la première de ces dates, le rituel de saint Denis célébrait la translation des reliques de saint Hippolyte (6) (9 mai). A la seconde, comme nous l'avons vu, l'Eglise place encore l'anniversaire de sa mort ; i3 août .
Cette double coïncidence est frappante et nous conduit à nous demander s'il n'y a pas quelque analogie symbolique
(i) Nous les connaissons précisément par Prudence, Contra Symmachum,U, 53-;)G.
(2) Marquardt, Le culte chez les Homains. II, 378.
(3) A. Dufourcq, Elude suc /<■*■ ficstu marLyrum Romains. P., 1900. p. 207.
(i) Petau, Uvanoloijie, t. III, p. lOa.
(,5) Ovide, Fast, V, 600.
(6) Max de Ring, Symbolisme el légende de saint Hippolyte dtins Revue d'Alsace, i850, t. IV, p. io3-io5.