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dieux qui l'avaicnl clioisio pour demeure », elle invoquait à la fois ceux de IKurope, de l'Asie; de la Libye et, de crainte d'en oublier quelqu'un, élevait des autels aux dieux inconnus (i) ».
Rien de plus merveilleux pour le voyageur ou l'envahisseur que ces nouveaux dieux qu'il trouve partout devant ses pas. Rien de plus extraordinaire pour les indigènes que les dieux apportés par les nouveaux venus. La crainte de ces maîtres surnaturels, l'avidité des légendes divines, la curiosité qu'excitaient les images de ces puissances invisibles entraînèrent des comparaisons, des assimilations et des substitutions dont la connaissance est un art dilficile et conjectural.
Sur une stèle découverte dans l'île de Dionysos, près des cataractes du iVil, chacune des divinités égyptiennes invoquées par les ofticiers de Ptolémée-Evevgète est désignée aussi sous le nom grec correspondant (2). De là encore les noms d'Antœopolis, Hermopolis, Apluoditopolis, Apollinopolis, etc., donnés par le* Grecs à des villes d'Egypte dans les dieux tulélaires desquelles ils croyaient reconnaître leurs propres divinités (3).
« Le Grec, écrit M. Gayet, assimilait à tort et à travers,. Zeus à Amon ; Aphrodite à Hathor ; Déméter à Isis ; Rhem à Pcrsée et prêtait à ce panthéon bâtard des légendes invraisemblables, laites de fables helléniques et de contes recueillis auprès des portiers des vieux temples » (4).
Hérodote n'hésite pas à nous donner les noms grecs de sept « divinités égyptiennes. Il assimile ainsi Ammon à Jupiter (5),
{i)Act. Apostol., xTii, 33. — Pausanias, Voy. en Grèce, l. I. — Sainte- Croix, Myst. du Pagan., t. I, p. 35. — Heller, De Dco ignolo (in GrOnOV. Thés, anliq. Gr.-gcar., t. VII, p. 223 et suiv.; — E. Chastel. IJisloire de la deslruttion du parjaniime en Orient, Paris, 1800, in-S", p. 19-20.
(a) Letronne, Jnscrip. de l'Egypte, t. I, p. Sgo.
(3; Jomard. Descript. des Antic/uités d'Edfou, p. 2, iVAnliinpoUs, p. 20, de l'Heplanomide [Descript. de l'Egypte ant., t. I, 2). — E. Cliastel, J^oc. cit., p. 30, noie I.
(4) Gayet (Ai,). L'Art Copte, Paris, ujna, grand in-S", p. la.
{:>) Hérodote Histoire.^, Il, 18, 'la.
INTRODUCTION
Osiiis à Bacchus (i), Apis à Epaphus (2), Isis à Cérès (3), Mendès à Pan (4), Bubastis à Diane (5), Horus à Apollon (6).
La plupart de ces assimilations sont loin de se juslifur exactement. Bubastis, par exemple, est la ville où Beset était adorée ; et si nous disons que Beset et Diane étaient identiques, ce qui corrigerait heureusement l'expression de l'historien grec, il resterait à expliquer, comment Beset ou Bast, la chaleur qui entrelient la vie, peut s'assimiler à la Diane grecque (7).
Le peuple procédait à ces sortes d'identification avec un sans-gène qui eût révolté Hérodote lui-même. Il n'hésitait pas à fusionner les dieux les plus dissemblables. La consonnance du nom d'Héraclès avec celui d'Hercule a suffi pour faire confondre les deux divinités (8).
«Lors du triomphe de l'influence grecque à Rome, la plupart des anciens dieux furent conservés, mais de nom seulement. Mars, le patron des mâles travaux des champs, à qui Caton, dans son ouvrage sur l'agriculture, recommande d'oil'rir des sacrifices pour qu'il veille sur les bœufs, prêta son nom à VArès grec et devint le dieu de la guerre. Saturne, dont le rôle s'était borné à protéger les semailles et dont l'évhémérisme romain faisait un ancien roi d'Italie, fut substitué à Kronos et hérita de tous les mythes que la théogonie grecque avait attachés au nom du père de Zeus. Minerve, qui fait souvenir à temps le laboureur de ses travaux, et à qui le coq était consacré, se vit appelée à la dignité de l'Alhéné grecque, fille de Jupiter, protectrice des sciences et des arts. Il arriva que des dieux latins, d'un ordre tout à fait secondaire, se trouvèrent placés au premier rang, pour représenter quelque grande divinité de la Grèce, dont ils
(i) Histoires, II, 42. — {-i) II, i53. — (3) II, 59, i56. — (4) II, 46.— (5) II, i56. — (6 II, i56. Cf : Mariette Bey, Identification des dieux d'Hérodote avec les dieux égyptiens. Paris, Leroux, iS85, in-S», passim. — C P. Tiele. Dans une intéressante étude intitulée : Comment discerner les éléments exotiques de la mythologie grecque : Rev. de l'Histoire des Belig., iS8o, t. I, p. 129-169, proteste contre les rapprochements phonétiques de certains savants modernes, p. 182 et ss.
(7) Ce sont, il est vrii, deux chasseresses . Decharnie, La Critique des Traditions religieuses chez les Grecs, Paris, 1904, in-8°, p 78.
(&) Bréal, Mélanges de mythologie et de linguistique, Paris, 1882, in-80,
p. 48»49. Aussi Fustei de Coulanges, Cité antique, in-13, p. 55.
8 IMKOULCTIUN
recueillaient la succession. Un obscur génie qui présidait à l'abondance des biens de la table, Liber, fut mis en possession de Ibistoire de Baccbus, de son culte et de ses fêtes, et réunit dans sa personne le Dionysios tbébain, le Baccbus de l'Asie-Mineure et celui de l'Inde. Qu'on juge de tous les tours de force qu'il iallut pour faire entrer dans le cadre étroit de la religion romaine la mytbologie complète et savante des Grecs ! Il fallut trouver des Muses à un peuple qui n'avait pas même de mots pour désigner le poète profane : les Camènes qui rendaient leurs oracles auprès des sources. Par une invention qui dépasse les autres en hardiesse, Livius Andronicus, au début de son Odyssée, ayant besoin d'une Mnémosyne invoque la déesse Monela, la gardienne de la monnaie (i). »
Rome, à son tour, ayant conquis l'univers, s'efforça d'assujettir à jamais sa conquête ; elle baptisa les dieux des vaincus au hasard des ressemblances. Certes, nulle cité ne fut plus tolérante pour les dieux nouveaux, et son Panthéon s'ouvrait largement à tous (2).
\i) Bréal, Op. cil., p. 35-89. R'^n de plus complexe que les éléments d'un culte tel que le Romain. Selon ^^ issowa, i la première couche des cultes indigètes se superposèrent les cultes d'alliance auxquels Rome avait déjà participé à titre de simple membre de diverses ligues latines, tel celui de Jupiter Laliaris. Il faut y joindre les cultes des villes assimilées et plus ou moins annulées. Viennent ensuite les cultes des villes conquises, tel celui de la Minerva capta de Paieries ; puis les cultes privés de familles d'immigrants ou des gentes de la banlieue, englobés dans le culte public à des dates qu'il est parfois possible de déterminer, tel le culte de VAra maxima ; entÏD les longues listes des cultes grecs institués après consultation des obscurs oracles Sibyllins. G. Wissowa, Belirjion und KixHas der Rômer, Munchen, i()02, in-S», p. 26-27. H- Hubert Année Socinlor/iffue VI, 291.
(a) « Les Romains enseignaient hautement que tout l'univers adorait les mêmes dieux immortels. C'est sur ce principe qi^e l'empereur Julien a dit que le dieu des Juifs était un dieu véritable quoiqu'il ne fût pas honoré par les Juifs comme il devait l'être. Les Gaulois ont du raisonner à peu près de même ; ils ont dû croire que leurs dieux étaient, au fond, semblables à ceux de leurs vainqueurs. Nous voyons que dès le régime de Tibère, on avait joint le culte de Jupiter et de Vulcain avec celui d'Hésus dans la ville de Paris. » Abbé Fénel, Hèflexions sur les changements arrivés dans la religion des Gaulois, et, par saitr. dans celle des Germains entre le temps de Jules César et de Tacite. M. A. I. h. L., WIV, 17.56, p 377. — Sur celte acceptation des dieux étrangers par Rome, voir encore Havet, Le Christianisme et ses origines, Paris, i88i, t. II, p. 61 — Preller, Les dieux de l'ancienne Home, Paris, iSW. Derniers elTorts du Paganisme, p. 469-5oo, — Chastel, llist. de la destrue. du Paganisme dans l'empire d'Orient, Paris, i85o, p. 16.
INTRODUCTION g
(( Mais si soucieuse que Rome se nionlràl de respecter les coutumes de ses nouveaux sujets, elle sut déployer sur le terrain religieux une habileté incomparable [)Our laire passer leurs coutumes par le moule de sa propre organisation. Partout où elle croyait reconnaître chez une divinité étrangère une attribution appartenant à un de ses dieux, elle supposait a priori une correspondance parfaite entre les deux situations, et, par un ingénieux prorédé d'expropriation, que dissimulaient d'apparents égards, elle exprimait désormais par le nom de son dieu l'attribution reconnue.
« C'est ainsi que les imagiers religieux, à l'exemple de César, se trouvèrent autorisés à voir : Apollon, dans le dieu gaulois qui guérissait les maladies ; Mars, dans celui qui présidait aux batailles ; Minerve, dans le patron des artisans et Mercure dans toute déité ayant Un rôle complexe ou mal circonscrit. De là ces juxtapositions hasardées, ces violents amalgames et ces hybridations si étranges, qui n'ont, pendant longtemps, laissé reconnaître aucune dillerence tranchée entre l'olympe romain et l'olympe gaulois (i) )).
La confusion des images n'est pas rachetée par la juxtaposition des noms.
Ogmius ; Grannus ; Gamulus ; pour avoir été baptisés Hercule Ogmius ; Apollon Grannus ; et Mars Camulus ne nous sont guère mieux connus (2); et, encore aujourd'hui, malgré la découverte de nombreuses inscriptions et de très nombreuses effigies divines, statues et bas-reliefs, il reste encore vrai qxie la religion de la Gaule est un palimpseste 011
(1) Flouest, Deux slèles de laraire, Paris, i885, grand in-S", p. 4 et p. 28.
— \oir aussi Vallentin, Les divinités indigèles du Vocontiam dans AJémoires de 'Académie du Dauphiné, t. II, p. i85 et 2i3 sur Rudianus assimilé à Mars. —
A. Bertrand, La religion des Gaulois, Paris, 1897, '1-8", p. 330-33i, donue une liste raisonnée des divinités gréco-romaines assimilées par les Celtes.
— « Nous comptons, dit-il, seize divinités, dont, à l'imitation de César, les Gillo- Romains ont fait des Mercure, neuf, dont ils ont fait des Appollon, trentesix des Mars, quatre seulement des Jupiter, quatre des Minerve ». — S. Reinach, Antiquités nationales. Bronzes figurés de la Gaule Bomaine, Paris, in 8<* si., p. i56-l68, Sw les rapports du Disputer gaulois et de Sérapis. — G. Dottin. Manuel pour servir à l'étude de l'antiquité celtique, Paris, 1906, in-12, p. 2 2(3-2 33, Sur les divinités romaines ayant reçu des épithètes variées.
(2) Maur^, Croyances et légendes du AJoyen Age, Paris, 1896, p. 4.
lO INTRODUCTION
iVrriluie romaine laisse lire à giand'peine quelques mots de la religion de nos ancêtres (i).
Rome agit de même en tJermanie, s'elTorçanl de resserrer par les liens religieux ceux qu'elle avait déjà noués par la conquête. Wodan fut assimilé ù Mercure. Thor à Jupiter, F rêva à Vénus, et ainsi des autres (2).
La rencontre des dieux eut donc partout pour résultat une sorte de mascarade étrange, qui permet très difficilement de reconnaître les divinités primitives sous leurs vêtements, leurs noms et leurs légendes d'emprunt. La synthèse objective que réalisaient ainsi les païens des diverses religions s'ex])lique d'ailleurs par le fondscommun.de naturalisme dont elles vivaient toutes. Certes, la grossièreté des rappro-
(1) Gaidoz, Le dieu gaulois du Soleil, p. 90. — Ba'udry en disait déjà autant île la iii\lliologie latine recouverte par la mythologie grecque. De l'interprélalion m\tlwlcigi(jue, i865, grand in-8°, p. 19.
(2) Nombre de mythologues soutiennent que tous les grands dieux indo-européens ne sont que des hypostases ou des avatars des dieux de l'Inde. Rien que cette thèse soit fort hypothétique en sa généralité, elle a pour nous un grand intérêt ; elle témoigne en un certain sens de l'ampleur de ce phénomène d'assiniilation, de fusion et de confusion que nous avons appelé « la rencontre des dieux ».
« Les dieux védiques ne sont pas restés confinés dans l'Inde. Créés sans doute déjà avant la séparation des diverses branches de la race indo européenne, nous les retrouvons, ou tout au moins les principaux d'entre eux, dans toutes les mythologies occidentales et en particulier dans celle de la Grèce et de Rome.
C'est ainsi qu'Agni, le dieu du feu sacré, du feu domestique et du feu céleste, devient, en Grèce, Jleilia, et à Rome Vesta, tandis que ses doublets Tva- Chtri et Viçvakarman, revivent en Bepltaesteos, Prométhée et Vukain. Soma, le dieu île la libation, est le prototype de f/ionysos et de Bacchus. Le groupe de Dyôs et do Prithivi associé avec Indra, le dieu de la pluie, maître du tonnerre, donne naissance au nivthe de Zens et de Héra, de Jupiter et de Jimon. Varouna ccjmme dieu du ciel est devenu Ouranos et en tant que dieu des eaux, créateur dos chevaux, se retrouve dans Poséidon et Neptune. Ouchas, l'aurore se transforme en Athéné. Yama, le dieu des morts, se dédouble en Grèce en IJadès et Minos et à Rome devient Pluton. Vayou, personnification du vent, prend les dilférentes formes de Borée, d'Eole, d'Hermès et de Vercure. Les déesses, Lakchtnî, Râdbà et Rali concourent à constituer les mythes gracieux d'ApItrudite et de Vénus, tandis que Kâma, dieu du désir et de l'amour devient, Enis et Cupidon. » L. de Milloué, L'idée de Hieu et la nature des dieux dans Conférences au AJusée Gnimel, 1 898-1899, Paris, 190Î, in-i2, p. 39 et 3o.
INTRODUCTION" 1 1
chements qui déterminent tel masque de sagesse à s'appliquer à la figure bouflbnnede quelque dieu chanipôtre peut nous surprendre, mais le culte des forces naturelles est foncièrement identique ef il n'importe guère au sentiment religieux que le dieu du ciel s'appelle Zeus, Jupiter, ïhor ou Taranis, qu'il ail pour attribut le carreau, le marteau ou la roue.
La rencontre du christianisme avec le paganisme devait produire un semblable phénomène et nombre de ces dieux souvent déjà maquillés et alTreusement défigurés furent christianisés, coiflés d'une auréole d'or et placés au ciel chrétien pour y jouir des gloires et des triomphes du nouvel olympe (i). L'étude de ce phénomène est précisément l'objet de ce livre.
Le culte des martyrs (2). agrandi bientôt par le culte des saints, devait entraîner le christianisme à recevoir dans ses temples des images et des statues, à la façon des cultes antiques ; et dans l'esprit des populations ignorantes, l'imagination encore emplie de la vision des dieux anciens, des confusions étaient inévitables. Elle se produisirent en effet, nombreuses, grossières, et parfois révoltantes ; le clergé lutta contre ce mouvement ou l'appuva, selon les circonstances. L'ignorance, l'intérêt et même la politique apostolique contribuèrent, tour à tour, à aggraver l'œuvre de la dévotion rustique. On vit Jupiter ou Thor transformé en saint Pierre,
(1) « Oq rencontre encore aujourd'hui même en pleine paix des situations qui expliquent la possibilité de semblables confusions : « Les Musulmans albanais se l'ont un devoir de brûler des cierges à saint Nicolas, Les chrétiens mirdites consultent avec respect les derviches. Les femmes de Khosrova en Chaldée
font des offrandes à Notre Dame pour avoir des enfants A Pondichéry... les
trois communions, Hindous, Musulmans et Chrétiens se font un devoir et un mérite d'observer leurs fêtes en commun et d'assister avec un égal recueillement à leurs solennités mutuelles... » De Gobineau, L's Religions el les Philosophies de l'Asie centrale, i86t5, p. 7. A Constantinople le sanctuaire de Féri Keuï dédié à N -D. de Lourdes est un but de pèlerinage et une source de guérisons miraculeuses pour les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans. On a célébré récemment ses noces d'argent avec le concours des gens de toutes les religions qui vivent sur la terre turque.
(2) Voir A. Dufourcq, La chrislianisation des foules, Paris, igoS. in-12, p. 3G à 47 — et surtout : E. Lucius, Die Anfitnge des Heiligenkutls in der ehrislichen Kirche, igoi, in-8°, liv. I. Les germes de la soc. antique (culte des morts et des héros;, et liv. II, Les martyrs.
13 TNTROOrCTION
Anollon ca saint Michel. V\ odan ou jNlars en saint Martin, les mères celtiques devenir les trois saintes Marie, Isis, la * \ ierge qui doit engendrer, assimilée à la mère du Christ, et, chose plus étrange encore, le fondateur du bouddhisme placé sur les autels chrétiens sous le nom de saint Josaphat (i).
Les historiens qui ont rencontré ces sortes de substitution prirent une altitude fort difierenle selon leurs attaches religieuses. Les catholiques évitèrent d'en parler. Quand ils osèrent en dire ou en écrire quelque chose, ils se contentèrent, en général, de nier toute pensée de calcul ou de politique de la part de l'Eglise. Les protestants crièrent au retour du paganisme le plus grossier. Les prêtres, dirent-ils, trouvèrent plus facile ou plus fructueux de bercer le peuple dans ses superstitions que de le maintenir ou de l'élever en l'adoration de l'unique vrai Dieu, seule dévotion nécessaire et suffisante 2).
(i) Le parallélisme qu'Henri Estienne établissait jadis entre le culte des saints et le cnlle des dieux reste juste, mais à ne considérer le catholicisme que dans ses dévotions populaires : « ^ y ^, disait-il. grande conformité en plusieurs cLoses entre les dieux des païens et leurs benoists saints, entre les déesses et leurs saintes ; non pas conformité de la part des vrais saints et saintes 'afin i^ue mon dire ne soit point calomnié), mais de la part de leurs adorateurs Car si on considère bien l'adoration des dieux et des déesses par les païens et l'adoration dos saints et saintes par ceux de la religion romaine, on les trouvera fort semblables, hormis quant à la façon de sacrifier. Et qu'ainsi, soit comme les païens s'adressent à ApoUo et à Esculape, comme ce dieu lai.Si)nt profession de médecine et de chirurgie, les autres ne s'adressent ils pas à saint Cosme et à saint Damien ? Et saint Eloy, le saint des maréchaux quand il forge le fer, ne lient-il pas la place du dieu Yulcain ? A saint Georges ne donnentils pas les titres qu'on donnait anciennement à Mars? A saint Nicolas ne fontils pas le [)areil honneur que les païens faisaient au dieu Neptune? Saint Pierre, en tant qu'on le fait portier, ne représente- t-il pas le dieu Janus ? Aussi feraient ils volontiers accroire à l'ange Gabriel qu'il est le dieu Mercure ? Pallas, en tant qu'elle est déesse des sciences, n'est elle pas représentée par sainte Catherine ? Et au lieu de Diane, n'ont-ils pas saint Hubert, le taint des chasseurs? Lequel mélier est aussi assigné à saint Eustache par aucuns. Et quand on fait vèlir une («au de lion à saint Jean Baptiste, n'est ce pas pour nous mettre devant les yeux Hercule ? Voit-on pas aussi en plusieurs lieux sainte Catherine peinte av-c une roue comme on voulait peindre Fortune ? " Henri Estienne, Apologi pour llèrodnle ou Traité de la Conformité des merveilles anciennes avec les modernes, éd Le l'achat, 1785, t. Il, p. 836-337.
f2i « Hélas! il faut gémir et pleurer, lorsque les yeux se portent sur ces millions de créatures qui ne savent pas même ce que c'est qui' la bonne parole
INTUODUCTION l3
Nous verrons au cours de ce livre quels furent les travaux des écrivains indépendants de toute confession religieuse. Ils sont aujourd'hui tout aussi inconnus des catholiques que les ouvrages que fit naître la Réforme. Les protestants les connaissent-ils mieux?
Les plus cultivés et les plus lihéraux des théologiens des deux grandes confessions chrétiennes, tout au moins en France, trouvèrent facilement un terrain d'entente, grâce à des propositions vagues plus propres à proclamer une trêve qu'à résoudre des questions d'histoire.
Bossuet qui n'était point libéral et ne voulut rien comprendre aux questions d'exégèse et de critique parlai! déjà du culte des saints (i ) de façon à satisfaire Leibnitz. Il eut volontiers souscrit à une proposition de ce genre : Le culte des saints, chsz ceux qui ne vivent que de leur dévotion à un ou plusieurs saints, peut avoir les allures du plus caractérisé polythéisme, à moins que ce ne soit un monothéisme exclusif de Dieu même. Chez les fidèles, au contraire, oii il n'est qu'un hommage rendu au maître des Saints, il n'y a vraiment aucun paganisme.
Leibnitz écrivait de son côté : a Le culte des saints et des reliques n'est approuvé qu'autant qu'il se rapporte à Dieu et qu'il n'y ait aucun acte de religion qui ne se ramène à l'honneur du Dieu tout-puissant. Aussi, lorsqu'on honore les
de Dieu et qui mettent toute leur conliaace dans des êtres pécheurs et dont rien n'est moins assuré que le salut » N. A. F. Puaux, L'Analomie du Papisme et la réforme évangélique d'Angers. Paris, i84G, in-ia, p. 839 D'aucuns, comme H. Tréde dans son ouvrage Das Heidenlum m der Bômischen Kirche Le paganisme dans l'Eglise Romaine), 4 vol. Gotha, 1889-1891. ont accumulé des témoignages surabondants des superstitions auxquelles donne lieu le culte des saints dans le sud de l'Italie. Les catholiques, lorsqu'il s'agit des religions étrangères, reconnaissent d'ailleurs la valeur d'indication de ces pratiques. « 11 est juste, écrit le P. CO-ibô S J , d'aller chercher la religion de l'Inde dans les croyances populaires de ses millions d'habitants et dans les pratiques et cérémonies par lesquelles ils honorent la Divinité. Ces cérémonies sont pour la plupart ridicules ou infàiues. » Au pays des Caites. Paris, 1889, in- 13, p. 86,
(1) Voir son magnifique exposé de la doctrine catholique sur ce point dans le 3* Sermon potxr la Parification de la Vierge.
l4 INTRODUCTION
saints, cela doit s'entendro comme H est dit dans l'Ecriture : u Vos amis sont honorés. Seigneur », ou bien : « Louez le Seigneur dans ses saints (i) ».
Ces distinctions d'ordre pratique qui tendent à reconnaître des païens parmi les chrétiens ne tranchent cependant pas la question de savoir si ce culte est. en fait, une adaptation, une superposition, un prolongement du paganisme.
La solution de ce problème a pourtant une grande importance. Certes, un esprit moderne plus ou moins imbu des théories évolutlonlstes est porté à penser à priorique le culte des saints, ces héros chrétiens, doit tenir par mille liens au culte des héros païens ; mais l'historien ne saurait se contenter de présomptions et moins que tous autres ceux qui sont nés dans l'Eglise catholique et furent par elle initiés à l'étude des sciences théologiques.
(i) Système Heligieux de Leihnil: publia (faprês le ms.s. orijinal. Paris, i846, in-ia, p. i36 et 187.
i*K8jiii;kk partii:
l/orîitînc ilu luUe des Saints.
« Lo critique chrétirn doit se contenter de chercher la vérité des faits, et pourvu qu'il la trouve, il ne craint |)as qu'on en almse. étant certain que la vérité ne peut êire contraire à la vérité ni par conséquent à la piété qui doit être fondée sur la vérité. »
Le Nain de Tillemont, Mémoires peuseri'lr à l'Hiitoire ecclèsinstique... P.;ris 1701, t. I, p. viit-is.