‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 4 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le culte des héros et le culte des saints.

On a souvent rapproché le culte des saints du culte des héros et les savants indépendants ont, à maintes reprises, signalé dans le culte chrétien des saints la continuation du \ leux culte païen des héros.

Petit de Julleville, chargé en sa jeunesse d'une mission en Grèce, écrivait :

Au vu" siècle il n'y eut plus de païens en Grèce ; mais il a demeura sans doute un peu de paganisme. Procope parle ainsi, (l'un certain préfet Jean : « Dieu ne comptait pas pour lui ; s'il Si* rendait dans les temples pour le prier ou bien pour une veille sacrée, il se livrait à des pratiques très éloignées du christianisme. Revêtu du manteau sacerdotal, il récitait toute la nuit le radotage profane appris par cœur de la vieille secte, celle que l'on appelait de nos jours la secte grécanique (i) ». Il y avait sans doute plus d'un préfet Jean dans le monde grec au vu' siècle.

Les Pères de l'Eglise s'indignèrent en vain et déplorèrent en vain, dans d'éloquentes invectives, l'impur alliage du christia-

(i) he Bello punico, t. I, p. 3i.

l8 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

nisme et do l'iiellénisme. Malgré leurs anathèmes, la notion de l'unité absolue de Dieu s'obscurcit dans la conscience du peuple ; et plus d'un village professa comme culte principal quelque antique superstition. Certes, elle ne périt jamais cette notion précieuse d'un dieu unique; mais laissant Dieu dans sa majesté solitaire, on suspendit partout l'image des saints et la véritable adoration semble rendue souvent à ces petites figures dont l'Iconoslase est cliargé, qui dérobent l'autel aux yeux, le font presque oublier à l'âme (i).

Au reste, le spectacle qu'il avait alors sous les yeux était bien propre à le confirmer en cette opinion.

Lorsqu'on a vu, ajoutait-il encore, l'homme du peuple en Grèce entrer dans une église, s'agenouiller dévotement devant chacune de ses saintes images, baiser avec respect et amour leurs faces noircies par le temps et suspendre à leurs cadres des milliers cV ex-voto grossiers en souvenir de tous les événements de sa vie ; lorsqu'on a vu, dans les plus pauvres maisons, une lampe brûler sans fin devartt l'image du protecteur et toute la famille se tourner vers lui l'invoquer sans cesse, lui rendre grâce, le prendre à témoin, en un mot faire foi que sa vie religieuse se résume presque entièrement dans ce culte domestique ; il est difficile de croire que le grec honore seulement ses saints de cette simple vénération que l'Eglise professe. On croit avoir plutôt sous les yeux les dernières traces d'une époque où la religion n'enseignait pas qu'il fût un Dieu unique et commun à tous les hommes (2).

Depuis 1868, la situation n'a guère changé et M. Gaston Deschamps a eu la même impression vers 1892 :

« Le culte actuel est resté, sur bien des points, ce qu'était le culte antique : matériel, extérieur, surchargé de mythes et de légendes, encombré de superstitions. 11 s'est établi après la venue du christianisme, sur les positions occupées par la religion

(') L- Petit de Julleville, lierherches sur l' emplacement et le vocable des églises chrétiennes en Grèce dans Archives des Missions scientifiques, a^ série, t. V, Parii, 18G8, p. 52 1, rjaô.

(a) Petit de Julleville, Loc. cit., p. SaS.

païenne. Le Paradis a dépossédé l'Olympe et les saints ont remplacé les héros sans modifier sensiblement l'état d'àme des lidèles qu'avait séduits la douceur du culte nouveau, La religion chrétienne, sur le sol comme dans les esprits, s'est partout superposée au polythéisme, et celui-ci reparaît par places sans même qu'il soit besoin de fouiller la terre ou de scruter les âmes (1). »

Ce sont là des observations intéressantes et qui établissent que l'état d'esprit, la nuance d'âme religieuse des Grecs d'autrefois est encore aujourd'hui vivante et reconnalssable dans leurs inmiobiles descendants. Toutefois nous ne pouvons résoudre la question que par une longue et minutieuse comparaison entre ce que fut le culte des héros et ce que demeure aujourd'hui le culte des saints.

M. Decharme qui, dans son excellent livre sur la Mythologie Jig urée de la Grèce, a longuement étudié le culte des héros, ne veut pas être trop affirmatif : « La Religion vivace des véritables héros semble s'être perpétuée jusque dans la Grèce chrétienne (2) d. Essayons donc de nous édifier nousmême :

Apparition des héros et des saints. — La vie des héros dans la tonabe n'est pas ce semblant d'existence pâle et décolorée qui est celui des ombres ; c'est une vie pleine, éclatante. Ils sont là, plus forts, plus brillants que jamais, revêtus de ijloire nouvelle que leur ont faite la volonté des dieux et les images des hommes. Quand ils sortent de leur retraite pour se révéler aux regards des mortels, leur apparition éblouit. Les marins qui voyageaient dans le Pont Euxin, arrivés près des bouches de l'Ister a l'endroit où était le tombeau et le temple d'Achille, virent plus d'une fois, dit-on, le héros lui-même sous la forme d'un jeune homme à la céleste beauté, à la chevelure blonde, paré d'une armure d'or et dansant sous ses armes ; d'autres l'entendirent

( 1) La Grèce d'aujourd'hui, Paris, 189-2, in la, p. 321-322. — Dans l'ouvrage de Bernard Schmidt. Das Volksleben. der Neugriechen im das Hellenische Alterkum, Leipzig, 1871. Le chapitre intitulé : Heidnische Elemente im Christlichen Glauben und Cultas, est entièrement consacré auï survivances païennes.

(a) La Mythologie figurée de la Grèce, Paris, 188G, grand in-8°, p. 5oô.

chanter un péan de victoire. Les habitants de la Troade racontaient qu'Hector habitait encore leur contrée, qu'on le voyait souvent à la tombée de la nuit courant sur l'ancien théâtre de ses exploits et lançant des éclairs qui illuminaient la plaine. Le philosophe Maxime de ïvr qui avoue n'avoir jamais vu ni Achille, ni Hector, nous assure en revanche, que, sur mer, il a plus d'une fois aperçu les Dioscures dirigeant à travers les vagues son navire battu par la tempête ; il prétend avoir vu tout éveillé Asclépios et Héraclès. La croyance aux apparilions des héros était donc autre chose qu'une superstition du vulgaire (i).

Les saints eux aussi sont revêtus de la gloire divine et. comme les héros, apparaissent aux hommes éblouissants et radieux. Saint Luc apparaît à sainte Catherine d'Alexandrie et lui montre le portrait de la Vierge. Sainte Ursule et ses compagnes se font voir à sainte Angèle Mérici pour lui annoncer qu'elle fondera une société religieuse : les Ursulines. Saint Mercure se montre à saint Basile pour le rassurer sur le sort de l'Eglise menacée par Julien (2).

Offices et fonctions des héros et des saints. —

« Cette religion des héros n'avait pas uniquement sa source dans les sentiments d'admiration qu'éveillait l'épopée en faveur des personnages qu'elle avait chantés : comme la plupart des cultes, elle était inspirée par des motifs intéressés. Puisque les héros vivaient à l'état d'essences immortelles, on devait supposer (jae les dieux leur avaient communiqué une partie de leur puissance et qu'ils pouvaient intervenir d'une manière efficace dans les affaires humaines. Il fallait donc à force d'hommages gagner leur bienveillance et s'assurer leur appui. Les héros sont pour leurs iidèles des protecteurs puissants (3). »

Est-il nécessaire de rappeler le rôle des saints comme guérisseurs, comme patrons des corporations.*^ Des livres en-

(i) Decharme, Mythologie fig., p. 58o.

(a) Cf. R. P. Cahier, Les Caractèrisl'ujues des saints dans l'Art populaire^ 1867, in-f° au mot Apparitions des Saints, p. 6o-(32.

(3; Decharme, Loc. cit., p. 5oo.

liers ont été consacrés à ces offices et fonctions des saints dans les besoins de la vie humaine (i).

Punition du mépris pour les héros et les saints. —

<( Néglii;er ou mépriser les héros était une iuipiété qui appelait un châtiment. Le poète Stésichore qui avait mal parlé d'Hélène perdit suhitement la vue ; instruit par les Muses des motifs de .sa cécité, il se rétracta dans un autre poème ; la divine héroïne lui rendit la lumière (2). »

Constantin, évéque de Cliypre. rapporta aux Pères du Concile de Nicée, l'histoire d'une de ces vengeances sacrées :

« Un profane était entré, dans une chapelle où l'image de la ^ ierge était peinte sur la muraille, et, comme il tenait en sa main l'aiguillon dont il excitait ses bœufs, en donna un coup à l'image et lui creva un œil ; mais il ne fut pas plutôt sorti qu'en piquant ses bœufs, l'aiguillon se rompit, et le fer qui était au bout le vint frapper à l'œil et le lui creva (3). »

(( Un saint (Grégoire de Tours ne dit pas lequel) apparut à un abbé de Lyon et lui ordonna d'aller réprimander l'évèque Priscus, sur sa mauvaise conduite. Cette mission ne plaisant guère à l'abbé, il s'en remit du soin de la remplir à un diacre. Le diacre promit, mais il changea d'avis et ne voulut plus parler. La nuit, comme il était endormi, le saint lui apparut disant : « Pourquoi n'as-tu pas été dir 1 ce dont t'avait parlé l'abbé ? » Et il se mit à le frapper à la gorge, à poings fermés. Le matin arrivé, le diacre, la gorge enflée et sentant de grandes douleurs, s'en alla vers l'évèque et lui dit tout ce qu'il avait entendu (4). ')

La \ ierge ne dédaignait pas ces procédés directs :

(l) Voir B^s d'Avout, De l'invocation miraculeuse des saints dans les maladies elles besoins particuliers. Paris, sd, in-i6. L. du BrOC de Segange, Les saints patrons des corporations et protecteurs spécialement invoqués dans les maladies et les circonstances critiques de la ui'e. Paris, sd. (1888), 2 vol. gd in-8° et R. P. Cahier, Patronages des villes et contrées, professions, maladies, nécessités on dangers dans Caractéristiques des saints, dans l'art populaire, Paris, 1867, in-f°, p. 635-6:3.

[21 Decharme, Loc, cit., p. 5oo.

(3) C0.IC. Nie. Act. I y Alan. Cap. LIV, Tia/. cap. i5.

(4) Hist. Franc, 1. IV, 36.

(( Un homme d'armes ayant voulu enlever à l'église de Notent la pêche de la rivière de l'Aigle, la puissante reine du nioiide, pour le punir, le frappa de paralysie dans quelques-uns de ses membres ; comme il attribuait son mal au hasard et non à la vengeance divine, la pieuse \ierge lui apparut pendant qu'il dormait et lui appliqua sur la face de vigoureux soufflets. Saisi d'elTroi et rendu plus sage par les coups qu'il avait reçus, il restitua ce qu'il avait envahi (i). »

Le Christ lui-monie se ressou\enant d'avoir chassé les vendeurs du temple usait de violence. Grégoire de Tours, signale une peinture représentant le divin crucifié dans l'Eglise de Saint-Genès de Narbonne. Il note ce trait important que le Sauveur n'avait d'autre vêtement qu'une ceinture et que cette nudité excita le scandale parmi les fidèles. Ln prêtre nommé Basile vit en songe l'image du Sauveur qui lui ordonna de la faire couvrir d'un voile. Deux fois il négligea cet avis, mais la troisième fois l'image l'accabla de coups et le menaça de mort. Il raconta alors sa vision à l'évêque qui fit recouvrir la peinture d'une draperie qu'on soulevait seulement pour la montrer à ceux qui étaient curieux de la voir (2).

Héros et saints intercesseurs. — « Les plus grands d'entre les héros grecs sont représentés comme intercédant auprès des dieux olympiens en faveur de l'humanité qui les sup-

<i) Guibert de Nogent, De VUa sua, 1. III, ch. xix.

(2) Grég. de Tours. In Gloria mari, a a. Pour d'autres exemples, voir Lud Lalanne, Curiosités des Traditions, Paris, 18/17, 'n-'6, P- 66, G7, 68 etp. lio. — Bérenger Féraud, La punition de l'impièlé dans Saiierslitions et Survivances , t. II, p. 270-820. — ha littérature copte est particulièrement riche en exemples de ce genre. Il suffira de rcnvover aux Contes et Homans de l'Egypte Chrétienne de M. Amelineau, voir par exemple les corrections iniligées par saint Claude ."1 ceux qui troublent le culte en .son église, t. II, p. !\--m. Mcnic chose dans la littérature hagiographique irlandaise. Cf. dans Tachet de Barneval Ilist., légendaire de l'Irlande, p. iSôG, in-S" tout le chapitre vi intitulé : Les Saints et les Princes, p. Zi8-6t3. Ce sont là, il est vrai, surtout vengeances de saints vivants mais elles témoignent de la même mentalité, faut-il diie, religieuse!» Nombre de catholiques applicpiont encore à Dieu la même conception. Qui n'a entendu conter les vengeances du Père céleste contre ceux qui travaillent le dimanche P

pile. Une extrême sécheresse désolait la Grèce : liommes et animaux périssaient, le mal était à son comble, quand les magistrats d'Egine eurent l'idée de faire des sacrifices et des invocations il Eaque. Le fils de Jupiter s'adressa à son père et obtint de lui la cessation du fléau ( i). »

« Il y a, dit Apulée, certaines divinités intermédiaires qui habitent les espaces aériens placés entre la voûte des cieux et notre humble séjour. C'est par leur moyen que nos désirs et nos mérites parviennent jusqu'aux dieux. Les Grecs les nomment démons : messagers de prières et de bienfaits, ils portent aux dieux les demandes des hommes et reportent les grâces des dieux aux hommes. Ils sont les interprètes de ceux-ci et les ambassadeurs de ceux-là (2) ». u Nous n'invoquons pas en la même manière Dieu et les saints, dit le Catéchisme du Concile de Trente, car nous prions Dieu afin qu'il nous donne lui-même les biens et qu'il nous délivre des maux, mais nous demandons aux saints, parce qu'ils ont du crédit auprès de Dieu, qu'ils nous obtiennent les choses dont nous avons besoin (3) )).

Héros et saints tutélaires. — « Par les héros on n'enlendait pas seulement les fils mortels de Jupiter ou de quelque autre grand dieu, ni les plus illustres guerriers du style épique ; les héros étaient encore les premiers rois ou chefs légendaires qui avaient donné leur nom à chaque race, à chaque ville, à chaque canton. Leur rendre un culte était rappeler aux générations successives le lien qui les rattachait à une source divine d'existence, à un premier père commun ; c'était fortifier le sentiment d'union qui rapprochait tous les membres d'une même famille. // n'était donc pas un coin de la Grèce qui nedt ou qui ne voulut avoir son héros. Ce tieros était le divin patron du pays, le génie protecteur attaché à son existence. La cité venait-elle à être détruite et ses

(l) Decharme, Loc. cit., p. 5ci. Notons qu'Eaque étiiit encore vivant et que les Grecs le supplièrent d'intercéder les dieux non seulement parce qu'il était d'origine divine mais, dit Isocrate, parce qu'il était un saint, ISOCrate > Kvagoras, 1 4 .

(21 De Deo Socralis dans CEuvres éd. Bétolaud, 1882, t, II, p. 116.

(3) Partie IV, ch. vu, SS I, 3.

a4 LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

habitants chassés, il accompagnait les exilés ; il les suivait à travers les mers : il s'établissait dans les colonies qu'ils fondaient ; il revenait ensuite avec eux dans leur berceau. Quand Messine fut reconstruite par Epaminondas, les habitants, avant de franchir les murs de la cité nouvelle, invoquèrent Aristomène et les autres héros de l'antique Messinie, en les suppliant de revenir parmi eux (i). n

Brasidas. général Spartiate, re(,iit les honneurs divins pour avoir été tué au milieu de sa victoire en défendant Amphipolis. Il devint même le patron de la cité et supplanta dans ce rôle im saint Athénien dont les chapelles furent renversées (2).

Les dieux romains étaient, suivant l'expression de ?sefftzer : les magistrats surnaturels de la République (3).

Dom Leclercq n'hésite pas à voir dans ces pratiques l'origine des analogues dévotions chrétiennes :

(c Le culte des saints protecteurs des cités prend sa source dans une antiquité fort reculée. L'histoire primitive des villes était encombrée d'une foule de héros, de fondateurs auxquels on attribuait des actions merveilleuses ou une mvstérieuse survie. Lycurgue recevait à Sparte un culte qui durait encore sous l'empire. Thésée était adoré à Athènes, Tenès à Tenédos, JNélée à Milet, Timésios à Abdère, Battos à Cvrène, Hagnon à Amphipolis, beaucoup d'autres encore recevaient les hommages pieux dus aux fondateurs. Jupiter Latiaris dans le Latium, Sancus chez les Sabins, Enée le lointain fondateur de Rome, obtint les mêmes honneurs et Virgile composa sur lui une épopée qui est, on l'a dit. une œuvre hagiographique autant que poétique (4). »

^i) Decharme, Loc. cit., p. 5oi-5o2.

(2) Thurijdide, ^', :i. « Les Anipliipolitains entourèrent son tombeau d'une balustrade : ils lui offrent des victimes comme à un héros et ont institué en son honneur des jeux et des sacrifices annuels. Enfin ils lui ont dédié la colonie comme à son fondateur après avoir renversé les monuments d'Hagnon et fait disparaître toutes les traces de son établissement. Us regardaient Brasidas comme leur sauveur. » ïrad. Bétant, Paris, «886, in-ca, p. 270.

(3) A. Nefftzer, (Jh:avre.s P., 188O, p. 829.

{Uj Dom Leclerq, Apothéoses privées, dans D. Cabrol, Dict. d'Ar. Ch., col. a03o. De même Le Blant : « Ces croyances aui secours apportés par les hôtes du ciel s'étaient perpétuées chez les fidèles. % L' Epigraphie chrétienne en Gaule

(( Il faut bien reconnaître, dit Fustel de Coulanges,que les anciens ne se sont jamais représente Dieu comme un être unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs innombrables dieux avait son petit domaine ; à l'un, une famille, à l'autre, une tribu, à celui-ci, une cité. C'était là le monde qui suffisait à la providence de chacun d'eux. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'être divin que comme une force qui le protégeait personnellement et chaque homme ou chaque groupe d'hommes a voulu avoir ses dieux. A Naples, cbaque quartier a \ sa madone ; le lazzarone s'agenouille devant celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d'à côté; et il n'est pas rare de voir deux facchinis se quereller et se battre à coups de couteaux pour les mérites de leurs deux madones. Ce sont là des exceptions aujourd'hui, et on ne les rencontre que chez certains peuples et dans certaines classes. C'était la règle chez les anciens (i). »

La sainte Geneviève de l'ancienne Liitèce était aussi vénérée que la Vénus des Paphiens. L'Icône de saint Nicolas à Moscou est aussi réputé que la statue de l'Apollon de Delphes. Saint Janvier de Naples n'est guère moins célèbre que le Jupiter d'Olympie. Les Génois sont aussi jaloux de sainte Catherine que les Athéniens l'étaient de leur sainte Minerve. Notre-Dame de Fourvières a un temple plus fulgurant d'ors (jue celui de la Diane d'Ephèse.

et dans V Afrique Romaine. Paris, 1890, in-8°, p. 35. La vérité de cette thèse se marque encore dans la progression inènie du culte des martyrs et des saints ; « Le saint fut d'abord territorial ; chaque ville adora un martyr particulier. Ainsi fut-il de saint Saturnin à Toulouse, saint Laurent et .\gnùs à Rome, saint Cassien à Imola, etc. Avec le temps on admet, chaque ville ne pouvant avoir un martyr, des prélats devenus célèbres par leur vie exemplaire, par les miracles opérés : on les appela Confesseurs. Ils apparaissent au milieu du ir» siècle. C'est saint Martin à Tours, saint Just à Lyon. etc. » A. Marigûan, La foi chrétienne au iv* siècle, Paris, 1887, p. 76-77. Les saints étaient les patrons de la cité : llli fiunt patrones, ht patroni, dit saint Ambroise. Paulin de Noie se considère comme laluninus de saint Félix. Carmen, viu, iVi S- Fel. v. 355. — Pradence, De ror., u, v. 35o, dit que les Romains sont les alumni mrbici de saint Laurent. L'homme était 1* serviteur du saint. Pour d'autres textes, A. Marignan, Loc cit., p. g3, 94. On peut aussi consulter l'ouvrage «lu dominicain Chaste lunOCent Ansaldi, De romana iulelarium deorum n oppugnationibus urbium evocatione liber singularis, in-8», Brescia, 1743 et Oxford, 176,5.

(î) La Cité Antique, Paris, in-i3, p. 172.

a6 LES SAIMS SUCCESSEURS DES DIEUX

Demandez aux dévols de Paris ou de Lyon, de Gênes ou de Moscou, tous auront à vous conter l'histoire de quelque ennemi qu'un miracle mit en fuite. C'était déjà la croyance des premiers chrétiens d'Afrique. Une inscription parlant de je ne sais quelle ville forte affirme « que la protection des martyrs garde sa porte (i) ». « Vers 872 la cité de Tipasa fut sauvée par sa patronne, la martyre Salsa : pour avoir frappé d'un coup de lance le tombeau de la Sainte ^^2). »

Le Père Cahier, dans ses Caractéristiques des Saints, a dressé une longue liste des patrons des villes et contrées (3). Bien que fort incomplète, ainsi qu il le reconnaît lui-même, elle suffit cependant pour montrer l'universalité du culte des dieux tutélaires.

Héroïsation ei canonisation. — (( A. mesure qu'on jivance dans l'histoire de la Grèce, écrit M. Decharmc, il semble que les héros s'enrichissent de tout le crédit que perdent les dieux. Le besoin d'objets nouveaux d'adoration chez un peuple qui vieillit et qui, en vieillissant, perd le sentiment vrai de son antique religion ne suffit pas à expliquer un pareil fait. C'est au principal pouvoir religieux de la Grèce, c'est à l'oracle de Delphes qu'il faut attribuer, en grande partie, le développement toujours croissant du culte des héros.

(( La Pythie, consultée dans des circonstances critiques, ne se bornait pas à recommander à l'adoration des Grecs les personnages les plus illustres de son histoire légendaire. On la vit pluif d'une fois élever à la dignité de héros, canoniser, si je puis dire, des personnages réels et contemporains, dont la mort avait été accompagnée ou suivie de circonstances extraordinaires.

<( Quand la voix du dieu de Delphes, parlant par l'organe de la Pythie, eut décidé que certains hommes pouvaient après leur mort aller rejoindre la troupe des héros antiques et obtenir sur la terre les mêmes honneurs qu'eux, Y héroïsation, si l'on me

(i)C. I. L. 5352. Pour d'autres inscriptions : Cf. : K.raus. Real Encij., Hei- 'ije, et De Rossi, Inscriptiones Cliristianx urbis Romx septimo sxculo antiqaiores: ixissim.

(a) P. Monceau, If Ut. ha. de r. Afrique chrétienne, p. igoô, IH,

(3> Caractéristiques des saints, Paris, 1867, II, 635-073.

permet de forger le mot, fut considérée comme la récompense (lue, par la piété des hommes, à tous ceux qui avaient rendu à leur pays d'éclatants services (i) )).

Sous la domination romaine, F héroïsation en devenant chaque jour plus fréquente allait perdre entièrement son ancien caractère. Ce n'est plus comme autrefois le pouvoir religieux, c'est désormais le pouvoir civil qui décrète et confère les honneurs héroïques.

ïertullien se raille d'ailleurs de ce nouveau mode d'élection sainte. (( La condition de chacun de vos dieux dépend de l'approbation du Sénat ; celui-ci n'est point Dieu pour qui les hommes n'ont point opiné et qui a été condamné par leur sentence. Chose étrange (2) ! »

Qu'eut dit le véhément Africain lorsque la voix populaire remplaça parmi les chrétiens le Sénat de Rome (3). On s'en rapportait souvent à des songes ou à de soi-disant révélations (4). Plus tard ce furent les évèques dans leurs diocèses respectifs. Enfin les papes Alexandre IIl et Innocent III

(i) Mythologie de la Grèce antique, p. 5o4-5o5, Havet écrivait déjà : » Un justement conjparé l'autorité de Delphes à celle de la papauté. Delphes décidait souverainement les questions religieuses, elle faisait des diei.x comme Rome fait des saints, elle réglait tout ce qui regarde le culte... On ne pouvait douter que sa parole fut infaillible puisque c'était celle même d'Apollon. » E. Havet, Le Ctiristianisme et ses origines, I, 72.

(a) Apol., c, i3, P. L. 1, UU.

(3) Voir 27e canon du Concile de Londres 1102 et 43<> de cehii de Francfortsur-le-Mein en 79! « S'il est une œuvre profondément populaire, dit llenan, c'est le travail secret qui créait le saint. » Etudes d'histoire religieuse, Paris, 1862, ia-80, p. 3o7-3o8.

L'Abbé Martigny, Dict. des antiquités chrétiennes, p. 1 19, voit l'origine de la canonisation des saints dans l'inscription aux dyptiques ordonnée par les évèques et at'tirme en conséquence qu'elle ne saurait être une imitation de l'apothéose des païens. Tertullien nous apprend cependant que les héros élus par le sénat voyaient aussi leurs noms gravés sur les autels, .\utels ou dyptiques, on ne voit pas que la dilTérence soit grande. — Cf. voir encore : Ew.. Molinier, Les Ivoires, P. 1896, in-f°, p. 5o

(4) Voir ci-après : Inventions de Reliques. Celte méthode de canonisation s'autorisait d'ailleurs de l'Ecriture. Les Actes des Apôtres (11, 17) s'appuyant sur le prophète Joël m, 28) n'avaient-ils point assuré aui premiers chrétiens que 1 eurs jeunes gens auraient des visions et leurs vieillards des songes.'' A quoi bon, si visions et songes n'avaient pas de valeur?

•j8 les saints successeurs des dieux

s'attribuèrcnl le privilège de canoniser les serviteurs do l)ieu(i).

L'Invention des reliques. — Chez les Grecs, une Irouvaillc d'osseinonts l'ut souvent le point de départ d'un nouveau culle. Il suffisait qu'ils fussent de grande taille ou qu'une circonstance singulière les eût signalés à l'attention du peuple. IJn oracle ne manquait guère d'intervenir et d'autoriser un culte. C'est ainsi que les Syriens apprirent du dieu de Claros que le corps d'un géant trouvé dans le lit desséché de l'Oronte était celui d'un héros du même nom (2).

Onésile, prince de Salamine dans l'ile de Chypre, se couvrit de gloire en prenant les armes contre les Perses, les oppresseurs de sa patrie. Les habitants d'Amathonte, Cypriotes comme lui, ayant eu la lâcheté de refuser de suivre son exemple, Onésile était venu les assiéger. Mais bientôt les Perses l'attaquèrent à leur tour, il fut vaincu.

« Les Amathu.siens, dit Hérodote, lui ayant coupé la tète, emportèrent avec eux ce trophée de leur vengeance, et le suspendirent à la porte de leur ville. Or, quand le temps eut desséché cl creusé la tète d'Onésile, un essaim d'abeilles s'y introduisit et la remplit de rayons de miel. Les Amathusiens consultant l'oracle au sujet de cet événement, il leur fut répondu, qu'ils devaient enlever cette tête, l'ensevelir honorablement, et, chaque année, offrir des sacrifices à Onésile comme à un demi -dieu : à cette condition, leurs afl'aires pourraient encore prospérer. Les Amathusiens obéirent à l'oracle et lui obéissent encore de mon temps (3). »

Les catholiques remplacèrent les oracles de la Pythie par

(i) Décret, liv. III, til. i.i, cap. I, Audivimus. — Bellarmin, De Sancl. Béai, I. I, c. 8. — A. Baillet, Les Vies des Saints, I, p. 210-ail. On peut voir encore une excellente brochure de M. l'abbé Boudiainon, Les procès de hcatijication et de canonisation, Paris, itjoô, in- 12, surt, ch. 1. — La congrégalion (les Rites chargée des procès de canonisation est l'une des plus occupée ; il y avait 287 causes pendantes en 1901. Il est heureux pour ses membres que tous les pays ne leur donnent pas tant de travail que l'Italie qui à elle seule comptait sur ce nombre i '1 1 sujets.

(2) Pausanias, Voi/agc en Orèce, 1. VIII, ch. xxix.

(3) Hérodote, Uist. 1. V, ch. cxiv.

des apparitions, des songes et des miracles (i). L'usage de justifier la sainteté de certaines dépouilles par desaj)|)aritions particulières nous est attesté par le cinquième ("oncile de Carthage qui, dans son 1 4" canon, ordonne aux évoques de M rejeter rigoureusement les autels élevés sans preuves certaines d'après des songes ou de prétendues révélations (2) »,

Saint Bénigne a soin d'apparaître à Grégoire de Langres pour lui confirmer les traditions populaires au sujet du lieu de sa sépulture (3). Les deux vierges Britta et Maura se montrent à un diocésain du B. Eufronius pour obtenir une chapelle et un culte pour leurs ossements (4).

Le résultat de cette méthode oraculaire était en effet des

(l) Les ionçM étaient le moyen le plus ordinairement employé par les saints quj voulaient recevoir un culte. « Ego enim sum, qui tibl haec loquor Genesius, cujus et tumulus ille, qui in albis positus per martyrium ab hoc mundo niigravi. » Greg. Tur., Gloria marl/rum, 66 « Beaucoup croient qu'il est. des morts qui soit en songe, soit de quelque autre manière, apparaissent aux vivants, et que souvent ils les ont avertis de l'endroit où leur corps était inhumé, ou de leur construire des sépulcres et d'autres choses innombrables. Et l'on trouve que ceci est vrai dans les Dialogues de Grégoire et d'autres écrits authentiques pour la plupart. ». Durand. Raiional, trad. Barthélémy, «854, V, io6.

Les apparitions étaient presque aussi fréquentes que les songes; on connaît l'invention des corps des saints Agricola et Vital el surtout celle des saints Gervais et ProLais. « Les saints indiquaient quelquefois à deux personnel du clergé le lieu où ils reposaient. Les deux prêtres consultés prouvaient ainsi la véracité du témoignage. Quelques évèques purent même in découvrir un assez grand nombre Saint Arabroise, par exemple, en indiqua six. Liutile de dire que ceux qui étaient révélés dans ces conditions n'étaient pas les plus obscurs ». A. Marignan, La foi chrétienne au iv^ siècle, p. 7/1.

Les énergumènes servaient également à indiquer les tombeaux des saints et des martyrs. Ils prophétisaient : « Hic requiescit Solemnis beatissimiis in crypta abdita... » De gloria confess.. 22.

Les guérisons qui s'opéraient sur les tombeaux d'un inconnu furent souvent le point de départ d'un culte Les exemples en seraient innombrables. Il suffit de rappeler celui de sainte Madeleine à Vezelay.

(•2) On cite parfois à ce sujet le 2<= canon du concile d'.\frique f.^/iS ou 349) mais il n'est relatif qu'aux corps de ceux qui se tuaient ou se faisaient tuer volontairement pour avoir droit aux honneurs et à la gloire des martyrs. — Pour le 5'° concile de Carthage, Baronius et le P. Labhe mettent ce concile en 898, Schelstral et Fleury en /ioo. D'autres croient que les canons attribués à ce concile ne sont que le résumé de ceux de deux conciles antérieurs. Gf i-Ç-itier, Dict. fies Conciles, I, ^gS Le concile d'Ancyre parle dans le même sens que le précédent, XXVI, q. X. Episcopi, inprinc.

(3) Mgr Duchesno, Fastes Episcopaux, I, 53.

(/i) Greg. Tur., De gloria confess., eh. xvin.

3o LKS SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

plus déplorables. Le Vénérable Guibert dut faire supprimer le culte d'un saint Piron, qui, s'étanl enivré, tomba dans un puits et s'y noya. Le peuple l'honorait comme un saint confesseur (i). Il est vrai que la même méthode permettait parfois de discerner et d'éliminer les fausses reliques et les saints apocryphes. Saint Martin, inquiet au sujet des hommages que l'on rendait à une sépulture où la tradition voulait voir les cendres d'un martyr, se rendit sur le tombeau du dit saint et pria le Seigneur de lui faire connaître quel homme y était enterré : « Alors, écrit Sulpice Sévère, un spectre affreux et terrible se dressant sur sa gauche se nomme et avoue ses crimes, déclarant qu'il est un voleur mis à mort pour ses forfaits et honoré par une erreur populaire (2) ». Le saint fait aussitôt enlever et disperser ses restes.

En Orient, en Egypte surtout, une fois la persécution finie et le christianisme implanté, ce fut comme un besoin ma ladif de reliques et de corps saints (3) : « Il y eut comme une rage qui s'empara des nouveaux chrétiens : ce fut à qui chercherait le long des routes, en dehors des villages, des corps de martyrs pour leur bâtir un petit santon. On prenait tout ce que l'on trouvait, on bâtissait le santon et l'on célébrait des fêtes qui dégénéraient en de véritables orgies.

(i) De Vita Sua. « Dans les Décrétales (1. III, tit. 45, c.) on allègue sous le nom d'Alesandre III une défense d'honorer qui que ce soit comme saint sans l'autorité de l'Eglise romaine. Cela regarde le culte qu'une po)iulace superstitieuse voulait rendre à un ivrogne qui était mort dans sa crapule ». Baillet, Les vies des sainls, I, ai. Ce personnage pourrait bien être apparenté au dit saint Piron. L'esprit du peuple se moque de 'certaines délicatesses. « A Paceco, commune de la province de Trapani, l'on voue une sorte de culte à la mémoire d'un paysan nommé Francesco Frusteri qui avait tué sa propre mère ; les gens de la ville et de tout le pavs se rendent en pèlerinage, en procession même, dans ce petit endroit, en portant des images où l'on voit le saint homme montant sur l'échafaud. Depuis sa mort, ce Frusteri a l'ait quantité de miracles, et une paroi de l'église où il est enterré porte cette inscription :

Francesco Frusleri est mort résigné el contrit en subissant le dernier supplice de manière à inspirer l'admiration publique le 15 novembre 1817, M. Monuier, Les contes populaires en Italie, Paris, i88o, p. 27.

(a) Vita sancti Martini, cap. viii.

(3) Une loi de Théodose, en .SHfi, dut défendre de transporter les corps saint».

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX Ol

Ecoutons plutôt Sclinoudi parlant à ses moines de cette curieuse dévotion. <( Vraiment, dit-il, ils se trompent, ceux qui s'affermissent dans une pensée mensongère et disent : — Des martyrs nous ont apparu, ils nous ont appris ovi étaient leurs ossements ; ou bien : — Il nous est advenu pendant que nous creusions la terre de trouver des ossements de martyrs, — ou encore : — Je lui bâtirai un martyrium. — Vraiment, ils sont nombreux ceux que le démon trompe de cette manière ! Et il s'emporte contre ceux qui introduisent dans l'Eglise des ossements sans savoir à qui ils ont appartenu (i) ».

En Palestine et en Syrie, les corps de saint Etienne et de saint INicodème furent indiqués en songe à un chrétien par une apparition de Gamaliel (2).

Le clergé, s'il faut en croire les légendes coptes, suppléai! parfois ingénieusement aux reliques dont il eut été difficile de justifier l'origine.

« Le patriarche Théophile fit bâtir à x\lexandrie une basilique en l'honneur des trois jeunes gens que Nabuchodonosor avait fait jeter dans la fournaise. Quand l'église fut bâtie, il désira vivement y mettre les corps de ces trois saints jeunes hommes. La difficulté fut de les avoir. Il fît venir un moine de Scété, nommé Jean Colobi. lui ordonna de se rendre à Babylone pour en rapporter les précieuses reliques. Jean Colobi s'y rendit, porté sur une barque de nuées, comme autrefois le dieu Rà voyageait dans l'atmosphère, comme le faisait Schnoudi. La nuée s'arrêta précisément au-dessus de l'endroit où avaient été enterrés les jeunes gens. Colobi se mit en devoir de leur faire connaître l'ordre de Théophile et leur signifia qu'il allait les emporter ; mais ils refusèrent et dirent à l'envové qu'ils ne pouvaient pas quitter leurs tombeaux ; Théophile n'avait qu'à se consoler. D'ailleurs, s'ils ne pouvaient résider dans l'église et la protéger

(i) E. Amolineau. Les actes des martyrs de l'Eglise copte, Paris, 1890,

in-8", p. 333-233

(3) Ed. Le Blant, Les songes et les visions des martyrs, Roma, 1893, in-8°, p. 8 et 9. Pour Saint-Etienne, cf. : Epislola Luciani ad omnem Ecclesiam. P. G-L, XLI 807 et ss.

Sa LES SAINTS SUCC.ESSEUKS DES DIEUX

corporellement. ils v résideraient par leur vertu et en donneraient une preuve njanifesle le soir même de la dédicace de léglise. Théophile devait faire préparer toutes les lampes avec l'huile et la mèche, mais ne pas les allumer. Au moment propice les trois jeunes gens devaient les faire s'allumer d'ellesmêmes toutes à la fois. Golobi, chargé de cette réponse, remonta sur sa nuée et retourna près du patriarche auquel il raconta tout ce qui était arrivé. Théophile se conforma de toutes parts aux instructions données. Il fit préparer les lampes, huile et mèche; à un certain moment, le soir de la dédicace, elles s'allumèrent toutes seules, aux yeux du peuple émerveillé. Théophile inononça alors le panégyrique des trois saints : Ananias, Azarias et Misael (i). »

Les songes et les apparitions ne sont point sans être encore aujourd'hui utilisés. S'il faut en croire des rumeurs venues de Rome, on aurait ainsi retrouvé le corps de la liienheurcuse Gherardica (2).

Translation de reliques. — « Pour que la dévotion aux liéros trouvât un aliment, il fallait des signes visibles de leur présence dans les contrées qui les honoraient. On leur élevait donc des monuments qui étaient tantôt de petites chapelles (r,ocijov) tantôt de simples tombeaux (3).

0 Ce tombeau n'était-il cju'un cénotaphe, la piété populaire n'était point satisfaite avant qu'on eût découvert quelque part les restes mortels du héros, qu'on les eût transportés et déposés dans la sépulture qui lui était réservée. Les historiens racontent (]u'au moment où Cimon assiégeait Scyros, la Pythie consultée sur l'issue de l'entreprise, répondit qu'Athènes ne serait victorieuse que si elle ramenait dans ses murs les ossements de Thésée. Le fils de Miltiade obéit à la voix de l'oracle ; il découvrit

(1) E. Amelineau, Les actes des martyrs coptes, p. aai-aaS. — Ces saùil» l)ibliques auraient été plus dociles par la suite et se seraient laissés transporter à Langres vers 480. A. Houtin, La corttroverse de l'apostolicitc des églises de France au xix^ siècle, l'aris, igoS, in-ia, p. 371.

(a) Echo du Merveilleux, i5 juin i()o6. p. 228, d'après l'Osservatore Romano.

(3} Ces tombeaux étaient parfois placés au milieu de l'agora, centre de la vie publique, a Un grand nombre de tombeaux de bétos ornaient les temples célèbres comme les tombeaux des saints bonorés dans nos églises. ». R. P. Delehaye, LJg. hatj. p. i83 et sur cette question spéciale, K. Th. Pyl. L>ic ijritchischen Hundbauten, iireikwM, i8ûi, p. O7 et soq.

dans l'île une sépulture où ctall enfermé un grand cadavre avec une lance et une épée, et il eut l'esprit d'y reconnaître les restes du héros athénien. Quelque temps après, Scyros fut prise, et les précieuses dépouilles, rapportées sur la trirème du général, furent reçues au Pirée, par une foule pieuse et recueillie qui les escorta en grande pompe jusqu'au monument qui leur était destiné (i). »

Après M. Decharme, laissons parler le Père Delehaye :

« Cette histoire empruntée à Plutarque pourrait être, sans beaucoup de retouches, adaptée à plus d'une translation du Moyen Age. La plupart du temps, ces solennels transports de reliques sont également précédés d'im avertissement du ciel ; des circonstances miraculeuses accompagnent la découverte des restes sacrés ; la population leur fait un accueil brillant et enthousiaste ; des sanctuaires splendides sont construits pour les recevoir ; enfin une fête annuelle est instituée en souvenir du joyeux événement.

(<. Ce n'est point là un parallèle isolé. Les translations des cendres des héros sont fréquentes en Grèce (2). Thèbes reçoit d'Ilion les ossements d'Hector et donne ceux d'Œdipe à Athènes, ceux d'Arcésilas à Lebadée, ceux d'Aigialeus à Mégare.

« Presque jamais on ne procède à ces déplacements sans une autorisation ou un ordre de l'oracle (3) ».

Les fausses reliques des héros et des saints. — Le culte des reliques eut partout ses faussaires. L'omoplate de Pélops fut retrouvée dans la mer. « Le pêcheui- qui la découvrit rendit aux Eliens cet os et en reçut la récompense. On lui accorda le privilège pour lui et ses descendants de

(i) Plutarque, Thés, 36 ; Cimon, 8 ; Pausanias,IIl, 3, 7.

(2) Rohde, Psyché, t. I, p. 161; Dencken, art. Héros.

(3) Delehaye, 'oc cit., p. »8/i-i85. — Sur les translations de reliques au M. A. on peut voir : A. Marignan, Le culte des Saints sous Us Mérovinqiens, Paris; 189g, gd. in-8°, p. 226 et suiv. — Sur les premières translations romaines. Dufourcq, Les gesla .'iîartyrum romains, Paris, 1900, in-S», p, iSg note 1'

garder cette relique, a II y a bien l'apparence écrit Pausanias que cet os autrefois enfoncé dans le sable de la mer fut mangé par l'humidité ou par le temps qui détruit tout (i). » Les cheveux de la mythique Méduse que l'on gardait à Tégée dans le temple du Boulevard auraient été donnés par Minerve à Géphée. lîls d'Aléus, pour servir de Palladium à la ville (2). Le très crédule Pausanias, parlant des restes de Lyncée et d'Idas que l'on montrait à Sparte, déclare qu'on a toute liberté de les tenir pour suspects (3).

Saint Augustin se plaint de moines appelés Gyrovagues qui vendaient pour reliques de mauvais os recueillis on ne savait comment (4). Il déclare, d'autre part, qu'il n'ose parler librement de plusieurs abus de cette nature de peur de donner occasion de scandale à des personnes pieuses ou à des brouillons ;5).

« On peut voir ce que le pape Grégoire le Grand rapporte de quelques moines grecs qui, de son temps, furent surpris dans Rome déterrant des ossements de morts qu'ils voulaient emporter dans leur pavs, et faire passer pour des reliques de saints.

(( Ce qu'on a écrit de la fourbe commise à Rome du temps de Louis le Débonnaire, lorsqu'on v prit le corps d'un empereur païen pour celui du martvr saint Sébastien et qu'on l'apporta dans l'abbaye de Manlieu en Auvergne, où l'on assure que Dieu en fit publiquement la vengeance et sur les fausses reliques et sur les auteurs ou les ministres de l'imposture (6).

« Ce qu'Amolon, évêque de Lyon sous Charles le Chauve, écrit à Thibaut, évoque de Langres, touchant deux aventuriers qui se disaient moines et qui avaient apporté de Rome ou de quelque autre ville d'Italie, des reliques de je ne sais quel saint dont ils ne disaient point le nom et à qui ils en forgèrent un depuis (7).

<( Ce que Guibert, abbé de Nogent, rapporte de diverses faussc-

(i) Pausanias, Voyages, 1. V, chap. xiii.

(a) Pausanias, Voyages, l. VIII, chap. ilviii. Apollod., 1. II.

(3) Pausanias, Voyages, 1. III, chap. xm.

(4) S. AugUSt,. De oper. monachorum , chap. xxviii.

(b) Cii>. Dei, XXII, i3.

(6) A. SS., Il jan., p. 290. Mabil., Sax. IV, part. I, p. Hoi.

(7) Baluz, édit. {)Ost., Agobard,

tes commises touchant les reliques de saint Firmin d'Amiens, de saint Spire ou Exupère de Bayeux, patron de Gorbeil, et do quelques autres (i).

« Ce que le pape Innocent III écrit à l'abbé et au prieur de Saint-Victor touchant la tourbe de quelques moines à l'égard du corps de saint Leu, évêque de Sens (2).

(< Les Règlements que le IV*^ concile œcuménique de Latran, les papes Honorius III. Grégoire IX, Clément IV et d'autres ont faits contre les fausses reliques et les abus que l'avarice et la superstition en faisaient naître (3) ».

Raoul Glabcr raconte la malédifiante histoire des reliques de saint Just faussement inventées par un « magicien » et <{ui néanmoins firent de nombreux miracles. Bien qu'on en eut démontré l'imposture, elles continuèrent d'attirer les honneurs du peuple au protégé du sorcier (4). Les prodiges justifiaient tout et pourtant on n'ignorait pas que les démons pouvaient en fiiire. « Et je vis dans l'enfer, écrit Denys le "Chartreux, entre les mains du diable, un saint évêque dont les reliques avaient fait des miracles (5) » .

Certaines histoires de reliques apportées du ciel, telles la sacrée manne et la sainte chandelle d'Arras, sentent la fraude même à travers les récits les plus pieux (6). On s'attriste d'y voir un évêque dont on ne sait s'il faut croire qu'il fut imbécile ou fripon (7). On inclinerait au pire quand on songe

(1) De Plgnorlbus Sanctorum, 1. I, c. 3, S 2. — Le livre III est entièrement <Urigé contre les moines de Saint-Médard qui prétendaient posséder une dent de Jésus-Chiist.

(2) Jun., ép. 10, régist. i5, 1. III.

(3) Conc. Lai., c. Ô2. — Laun. de SS. Reliq. — Baillet, Les Vies des sainls.

(4) L. IV, cliap. m, collection Guizot, VI, p. 3o4 et seq.

(5) De Quai JS'ov.^ art. ^7.

(6j G. Gazet (curé à Sainte-Marie-Madeleine d'Arrasl Briefve histoire delà sacrée manne el de la sainte chandelle miraculeuse donnée de Dieu et religieusement conservée en la ville et cité d'Arras. Arras, 1699, in- 12. — La sacrée manne remonterait au temps de Julien l'Apostat. On rapportait une histoire toute semblable à Roc-.\madour. E. Rupln, Boc-Amadour, Paris, 190^, p. iio.

(7) L'apparition porteuse de la chandelle avait demandé que les gens qu <;onteraicnt celte histoire fussent nommés gardiens de la Sainte Chandelle, loc. cil.t p. 33 et 33.

que jusqu'à la Révolution la sainte Chandelle brûla sans se consumer. Les faussaires, au dire de Grégoire de Tours, osèrent même présenter des ossements d'animaux, os de souris et dents de taupes, pour des reliques de saints (i). Calvin a connu un bras de saint Antoine l'ait d'un membre de cerf (2). « Buckland, l'éminent ostéologiste et géologue, découvrit un beau jour que les reliques de sainte Rosalie à Palerme, qui, pendant une longue suite de générations avaient guéri des maladies et écarté des épidémies, n'étaient que des os de chèvres (3). »

Mieux encore un morceau de pierre ponce reçut un culte sous le nom de cervelle de saint Pierre (4). Le Père Lebrun de l'Oratoire nous a laissé un résumé édifiant des luttes et des querelles auxquelles donnèrent lieu les trois cailloux vénérés à Chàlons au titre de Saint-Nombril de Notre- Seigneur Jésus-Christ.

Messire Gaston Jean-Baptiste Louis de Noailles, frère et successeur de iNIgr le cardinal en ce siège, soucieux de ne proposer au culte que des choses indubitables, résolut de fah'e la visite de la relique. Il ne trouva que trois petits morceaux de pierre. Yous jugez de la surprise et de la consternation des assistants.

« On n'en demeura pas là ; on fit venir sur le champ le sieur Chèvre, qui, par sa profession d'accoucheur et d'accoucheur habile, pouvait mieux connaître les parties du corps humain. 11 assura en pleine assemblée que ce ne pouvait être ni n'avait ja-

(i) Ilisl. Franc , 1\, cliap. vi, Iratl. Bordier, H, 177-178- — Voir un autre cas dans Jacques de Vitry, Hist. d'Occident, II, 9.

(a) Calvin, Traité des Reliques ou Adverlisscmenl 1res utile du grand profit qui reviendrait à la chrétienté s'il se faisait un inventaire de tous les corps saints et reliques qui sont tant en Italie qu'en France, Allemajnc, Espajne et autres royaumes; éd. Révillod, Genève, i863, in-ia, p. uo.

(3) A. D. White, La lutte entre la Science et la Théologie, Paris, 189(1, in-So, p. .109. l'.lles guérisscnl encore. On aurait également retrouvé des ossements d'animaux mêlés aux reliques de sainte Reine d'Alise. Durandeau, Théâtre de sainte Heine, Uijon, i88ti, in-13, p. 8.

(4) Caiviû, Traité des Rdi^xes^ j^>. 10.

mais été un nombril d'enfant.et il satisGt si solidement à toutes les questions (ju'on lui -proposa, que les assistants, et même les chanoines, lurent désabusés (i). ;;

L'évêque emporta les reliques et fit dresser un procèsverbal dinauthenticité. Les choses n'allèrent pas cependant toutes seules. Quelques notables paroissiens rédigèrent une Requeste pour la restitution de la dite Relique, dont le début était une énergique protestation contre l'enlèvement du 19 avril 1707. On parla d'actionner l'évêque en justice, l'alîaire fit beaucoup de bruit, non moins de scandale, mais la relique n'a pas reparu depuis (2).

Le fameux Saint-Suaire de Turin, qu'on devrait appeler plus exactement le suaire de Lirey-Chambéry-Turin, en raison de ses successives résidences, n'est qu'une peinture qu'on essaya d'abord de faire passer pour le véritable suaire du Christ :

« L'ostension du suaire (à Lirey) attira bientôt de partout la loulc et les aumônes. L'évêque de Troyes (Henri de Poitiers), dont on avait oublié de demander l'autorisation, tint conseil à ce sujet : des théologiens lui firent remarquer que les évangélistes n'auraient pas manqué de mentionner l'empreinte du Sauveur sur le suaire dans lequel il avait été enseveli, si elle s'était produite, et qu'un fait de cette importance n'aurait pu d'ailleurs rester jusqu'ici ignoré des évêques : tout ce mouvement devait être attribué à la cupidité du doyen, qui, pour accroître l'empressement des fidèles, avait fait colporter le récit de faux miracles soi-disant obtenus par des gens soudoyés ; on finit d'ailleurs par

(i] R. P. Lebrun, Histoire des praliques superstitieuses, Paris, 1701, t. IV, 1>. 298.

(2; Voir toutes les pièces de cette histoire, dans Lebrun, loc. cit., t. IV, (). 28r)-3'i3. Les Ombiliciens, ainsi appelait-on les partisans de la relique, se vengcrent d'une singulière façon. Ils lancèrent la légende d'une vierge drui- <lique, calquée sur celle de Cbartres (virtjini parilurx druides assurés ce faisant, d'être désagréables h. l'évêque anti-ombllicien Que se passa t-il ? Mgr. de Noailles était-il fatigué de lutter ? Toujours est-il que d'aucuns viennent encore en pèlerinage à la Notre-Dame celtique de Chàlons. Cf. L. Grignon, Description et histoire de l'Eglise Notre-Dame en Vaux de Chàlons. Châlons-sur-Marne, i885, 11. a?.

obtenir la confession du peintre qui avait arlistemeni confectionné le suaire. De ce lait il convient de donner les termes originaux : Reperil fraudem et quomodo pannus ille artijîcialiter depictus fueral, et probatuni fait eliam per artificem qui illum depinxerat (i). »

Les clianoines de Lirey plaidèrent à Rome contre Henri de Poitiers et Pierre d'Arcis, son successeur, et obtinrent du pape Cli'mcnt VII le droit de continuer l'ostension de la relique ; mais avec l'obligation de proclamer à chaque exposition que ce n'était pas là le vrai suaire du Christ mais une peinture (2). Je n'ai pas à suivre cette relique dans ses divers voyages.

Elle suscita tant de querelles, d'injustices et de tromperies,. qu'il semble qu'une fatalité s'attache à ses pérégrinations. La dernière tempête d'eneie qu'elle déchaîna à propos d'un mémoire de M" Yignon ne se comprend guère quand on connaît l'origine de ce fameux linceul (3).

La fameuse tète de saint Fortunat, retrouvée intacte et envoyée de Rome à Paris par le cardinal Ginetti en 1668, eut une triste histoire : « L'évêque de Soissons fut prié de faire la vérification (de toute une caisse de reliques expédiées par le dit cardinal et scellées de son sceau) chez Laprata, notaire qui demeurait alors dans le cloître de Saint-Marcel. La première et la plus considérable de ces reliques était une tète de

(i) Le Chanoine U. Chevalier, Le sainl suaire de Turin, éd. de L'art et l'autel. Paris, sd., in-S"^', p. 5 et 6.

(a) U. Chevalier, loc. cit., p. S.

(3) Outre les diverses études de M. U. Chevalier, on peut encore consulter l'excellent travail de M. de Mély, Le saint suaire de Turin est-il authentique? Paris, sd., 1904, in-8°. L'auteur est d'ailleurs un maître en ces matières. Je citerai au hasard parmi ses œuvres, Les chemises de la ]'ierge, Chartres, i885, sd., in b°. Le chef de Saint-Tugual à Chartres, Caen, i885, in-80. — Les Reliques du lait de la Vierge et la galactite, Paris, 1889, in-8°. Extrait de la Bévue archéologique. — Reliques de Constantinople au xni* siècle : la Sainte Lance, la Sainte Couronne, Lille, i8f)7-i(jo2, in-4°. — Ejcuvix sacrx Constantinopolitanse^ t. III, l'joi, in-8°. Les deux premiers volumes de cette publication sont du comte Riant. L'image du Christ du Sancta Sanctorium et les reliques chrétiennes apportées par les flots dans Mémoires de la Société des antiq. de France, Paris, njoii p. Ii3-l4(. — Vases de Cana, dans Monuments et mémoires publiés par l'Académie des Inscriptions de Belles-lettres, fondation E. Piot, t. X, Paris, hjo4, p. 10 et s.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX So

saint Fortunat, martyr. Le chirurgien qui avait été appelé s'aperçut d'abord que les dents n'étaient pas proportionnées à la tète. Il leva l'os pétreux et il reconnut que c'était un os de carton. Il trempa dans l'eau bouillante la relicpie qui perdit aussitôt la l'orme d'une tête et devint comme du linge mouillé. L'assemblée en resta là et ne procéda pas à l'examen des autres reliques » (i).

Peut-être même les faussaires ont-ils été plus nombreux chez les catholiques que chez les Grecs, mais il ne faut pas oublier que l'Eglise éleva souvent la voix contre de pareilles pratiques. Les Guibert (2), les Martin, les Raoul Glaber, les d'Arcis, les de Noailles ont fait entendre de nobles protestations. Le grand Benoît XIY lui-même n'hésita point à flétrir les faussaires en rejetant l'authenticité des reliques scellées au sceau et souscrites de la signature de certains prélats dont, entre autres, Lano de la Véga, Matranga, Molino, Urselli (3).

(i) Collin de Plancy, Dict. des reliques, V. Fortunat. Pense-t-on que la lête de sainte Geneviève, qui fut conservée en son église jusqu'à la Révolution, ait présenté plus de garanties d'authenticité ? En admettant le sérieux des reliques primitives il n'en est pas moins avéré que la tète avant été volée fut subitement retrouvée en son lieu et place sur les menaces de Louis VII. Cf : A. Luchaire, LeCulte des Heliques dans Revue de Parii, juillet 1900, p. 194.

(3) On ne saurait trop louer son Traité des retiques (De pignoribus sanctoram) P. L., t. CLVI, c. 607-80, cf. ; A. Lefranc. Le Traité des reliques de Gniheri de Nogenl el les commencements de la critique historique au Moyen Age. dans Eludes d'Hist. du M. A. dédiées à Gabriel Monod, Paris, 1896, grand in-S", p. a85-3i 6. — Bernard Monod, Le Moine Guibert et son (emp5 (io53-iia4), Paris, igoS, in-ia", p. 11.

(3) Kgr Barbier de Montaut, Œuvres complètes, t. VII, Paris, 1893, Saintes Reliques, p. J'yj. — Il v aurait une curieuse étude à écrire sur les faussaires en reliques, tel cet Adalbert. évêque en Gaule au vin* siècle. — Vacant, Dict. de Théol. catholique, V. Adalberl, col. 367-368, et Hist. lit. de la France, t. IV, 82.

Sans parler des faussaires, il serait intéressant d'examiner les preuves d'authenticité dont se contentent les écrivains ecclésiastiques lorsqu'il s'agit de reliques. On montre à Rome une colonne près de laquelle le Christ priait dans le temple de Jérusalem, iûgv Gerbet écrit à son sujet. « Un simple peutêtre aurait lui-même son pris. Dans les choses de Dieu et du cœur il y a quelquefois des probabilités adorables ». Esquisses de Rome Chrétienne, Paris, 1878, t. I, p. 3si. Notez qu'il vient de faire pressentir qu'elle a été arrachée à quelque temple païen.

txO LES SAINTS SCCCESSEfRS DES DIEUX

Les reliques des héros et des saints sont des gages de prospérité et de salut. — Chez les Grecs, la possession des saintes reliques était un gage de salut pour toute la cité (i).

« Une sécheresse, une guerre, une épidémie, tout fléau envoyé par la colère des dieux pouvait être détourné et conjuré par elles. Les Orchoméniens de Béotie, raconte Pausanias. étant décimés par la peste, allèrent consulter l'oracle de Delphes ; la réponse de la Pvthie fut que les ossements d'Hésiode devaient être rapportés du territoire de Naupacte où ils étaient dans celui d'Orchomène ; à cette condition seule les Orchoméniens seraient sauvés. Le territoire de la même ville, à une autre époque de son histoire, était hanté par un spectre malfaisant qui ravageait le sol et détruisait les moissons : sur l'avis de l'oracle, on se mit à la recherche des restes du héros Acta?on ; on leur donna la sépulture ; on institua des sacrifices et des fêtes funèbres en son honneur ; la mauvaise influence fut ainsi conjurée (2). L'énuméralion de tous les miracles opérés par les reliques des héros serait longue : l'histoire des superstitions grecques en est remplie (3). »

De même dans le catholicisme. Et plus encore : avec la division des reliques, on a même réalisé dans l'Eglise des palladiums portatifs qui ont l'avantage d'accompagner les fidèles dans leurs dangers.

« On racontait du temps de Grégoire de Tours, qu'un ossement du pouce de saint Serge avait fait pour toujours invincible le prince qui s'en était emparé (4)- Par deux fois, la Chanson de Roland parle de reliques encastrées dans le pommeau des glaives. Celui deDurandal, « belle et sainte », contenait une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de saint Denvs, un fragment du vêlement de la \ierge. Dans le pommeau de Joyeuse que portait Charlemagne, était un débris de la lance dont fut percé le flanc du

(i) Cf. Les? traditions athéniennes au sujet des ossements d'QEdipe. Esch., Œdipe à Col., tyi, iSai.

(2) Pausan., IX. 38. 3.

(3) Dechartue, Mythologie fig. de la Grèce, p, 3oj-3o3.

(4) Hist Franc., 1. N'II, chap. ixn.

Christ (i). I) C'est à l'étendard de saint Maurice que la tradition rapporte le succès des armes du grand empereur sur les Sarrazins (2).

Le vol des corps saints avant et après le christianisme. — <( Les Grecs, écrit le Père Delehaye, devaient souvent recourir à la ruse pour se rendre maîtres d'une tombe sacrée et l'aventure de Lichas, s'emparant du corps d'Oreste (3), est un bien curieux pendant de certaines expéditions à la recherche des reliques d'un saint (4)-

Le vol des reliques était de pratique courante au Moyen- Age (5). Les reliques de saint Roch arrivèrent à ^ enise, grâce au larcin de quelques pèlerins de Tortone (6) ; Laon fut favorisée du bras de saint Laurent par la grande dévotion d'un voleur pieux (7). Les habitants de l'Eure firent reprendre les reliques de saint Taurin au Puy-de-Dôme par trois jeunes clercs qui s'en emparèrent secrètement (8) ; saint Convoyon de Redon, qui trouvait les Angevins trop riches en reliques, leur fit enlever le corps de saint Apothème un de leurs derniers évêques (9).

On exposait autrefois le corps de saint François Xavier à Goa sans avoir la précaution de le mettre dans une vitrine ; une dame trop fervente détacha d'un coup de dent l'un- des doigts de pied du saint. Depuis ce temps, on a dû prendre

(1) Edm. Le Blant, \oles sur quelques talismans de batailles, Paris, 1898, in 40, p. 10.

(2/ P. Ingulf, Hist. monast. Croyladensis dans les Hist. Angl., p. 178.

(3) Hérodote, I, 67-68.

(4) Légendes hagiog., p. 186.

(5) Edm. Le Blant, Le vol des reliques, Paris, 1886, in-8°. — Voir aussi les cas de saint Nicolas de Myre et de sainte Hélène dans Raoul Rosières , Recherches critiques sur l'histoire reliq. de la France, Paris, 1879, in-ia, p. 332 335. Celui de sainte Ancilde et sainte Léocadie dans A. Luchaire, Le Culte des Fieliques ; Revue de Paris, juillet-août, 1900, p, igS.

(G) Petits Bollandistes, IX. 622,

(7) Petits Bollandistes, IX, 438.

(8) Petits Bollandistes, IX, 468.

(9) Abbé L. Allard, Où doit-on placer la légende du dragon de Saint- Méen :' Vannes, 1890, in-8°, p. 5. Ces vols pieux n'ont pas encore complètement disparus : G. Malet, Le vol des Reliques de saint Eustache dans Echo du Merveilleux, i5 février igoO.

4a LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

des précautions pour que de pareils actes ne se renouvellent pas (i). » Dom Cabrol, d'après le Peregrinatio Silviae,(n-aconie qu'une année un fidèle trop peu scrupuleux, faisant mine de baiser la croix, y appliqua les dents et parvint à en détacher un morceau pour s'en faire une relique privée ». 11 ajoute d'ailleurs pour rassurer les âmes pieuses : « Les diacres sont là pour empêcher le fait de se reproduire (2; 0.

Parfois Dieu intervient : Des chrétiens d'Orient avaient réussi à enlever le corps de saint Pierre et de saint Paul quand un violent orage, suscité par le Seigneur, dit saint Grégoire, les força à s'arrêter (3). Il arrive d'ailleurs, comme dans le cas du vol des reliques de saint Gentien, que Dieu prenne parti pour les voleurs, sans doute en raison de leur plus grande dévotion '4)-

Rome même semble bienveillante à ces larrons pieux : « Vers l'an 84o, Teutsige moine du monastère de Hautvilliers, trompant la surveillance du sacristain, se cacha dans le sanctuaire, y demeura de nuit et vola très adroitement un reliquaire contenant le tronc embaumé de sainte Hélène. Il fut assez heureux pour quitter Rome sans éveiller les soupçons et pour atteindre Hautvilliers sans encombre. Au monastère son histoire ne trouva que des incrédules. Teutsige pour prouver aux religieux qu'il avait rapporté dans les plis de son manteau les restes de l'inventrice de la Vraie Croix, jeûna trois jours et se soumit à l'épreuve de l'eau... L'ordalie elle-même ne parut pas suffisante, car les bon.^ religieux députèrent trois de leurs frères à Rome et ne se déclarèrent satisfaits que lorsque ces derniers revinrent avec

(i) Petits Bollandhtes. XIV, 44.

(a) Les ori/jines liturgiques, Paris, 190(5, p. 182.

(3) Nartet abbé, Les Catacombes de Saint- Calixte, Rome, 1887, p. 79.

(4) Petits Boltandistes, \1V, 197. — Il est Trai que la dévotion n'était pas toujours le seul mobile, l'esprit de lucre y entrait parfois pour quelque chose. On les volait aussi pour les vendre. Cf. Marcello Stagliero, in fiirlo di sacre relif/uie délia hadia de Sestri nel l!){)3 dans le Giornal Storico e Letterario délia Liguria, t. III, 1902, p. 449-456, et Analeeta Bollandiana, t. XXIIl. 1904, p. 4oG.

une réponse favorable el le corps du bienheureux Polycarpc qui leur fut octroyé par surcroît (i) ».

Les reliques de saint \V ulphy (2), celles de saint Marcellin et de saint Tiburce (3) furent l'occasion de véritables combats. L'histoire des reliques du B. Pierre Fourier (/j) et celle des ossements de saint Gérard (5) sont des histoires de bataille. On peut lire dans V Hisloria Constantinopolilana de Guniher comment l'abbé du monastère de Paris, près Bâle, parvint à enlever à un moine grec qu'il menaça de la mort un morceau de la vraie croix, des os de saint Jean-Baptiste, plus un bras de saint Jacques (6). Saint Martin ayant rendu le dernier soupir, il s'éleva entre les gens de Poitiers et ceux de Tours une vive altercation qui faillit se terminer par une querelle sanglante (7).

Cet appétit de reliques dépassait tout ce que l'on oserait imaginer (8). Romuald, patron et vénérable fondateur de l'ordre des Camaldules, dut contrefaire le fol et l'insensé pour échapper aux complots de ses moines. Ceux-ci, avertis de ses intentions de retraite, s'étaient ligués pour le tuer afin de posséder au moins ses puissantes reliques, puisqu'ils ne pouvaient le garder vif (9).

(i) L. de Combes, La Vraie Croix, Paris, 1902, p. l62-i63 d'après Flodoardus, Historié ecclesix Remensis, II, 8, P. L. GXXXV, col. 108.

{2) Cf. Aug Braquehay, Le culte de saint Wulphy à Montreail-sar-mer, l8g6, in-8°, et sur cette étude, Analecta Bollandiana, XVII, 2^8.

(3) Ed. Le Blant, Le vol des reliques, p. 10 et 11.

(4) Petits Bollandisles, VIII, i55.

(5i Petits Bollandistes, VI, 148.

(6) Canisius, Lectiones antiqux, t. IV.

(7) Greg. de Tours, llist,, I, 43.

(8) « Lucille, grande dame de Cartilage, avait coutume d'embrasser avant la communion « un os de je ne sais quelniartyr » (Optât, I, i 6) ; plutôt que de renoncer à son os elle déclara la guerre à l'archidiacre, à l'évèque, à tout le clergé et fomenta un schisme. Monceaux, Hist. lilt. de V Afrique Chrétienne, III, io5. D'autrefois on se vantait de vols que l'on n'avait point faits pour démontrer l'authenticité des reliques qu'on exhibait, Mgr Duchesne, i^asfes Episcop.. I, 3if).

(9) Acta SS, Feb., II, 109. Ce désir de reliques créa un commerce simoniaque des plus honteux. L'offre répondit à la demande. Cf. J. Guiraud Les reliques romaines au ix^ siècle dans Questions d'Hist. et d'Arch chrétienne, P. 1906, in- 13, p. 235-261. On y fait connaissance avec le diacre Deusdona qui donnait

Des reliques les plus curieuses des païens et des chrétiens. — <( Et ce n'est pas seulement aux honneurs rendus à la dépouille mortelle des héros que s'arrête l'analogie des pratiques païennes avec le culte des reliques. De même que dans nos églises on expose à la vénération des fidèles des objets avant appartenu aux saints ou rappelant particulièrement leur souvenir, ainsi dans les temples on montrait aux visiteurs des curiosités que le nom d'un dieu ou d'un héros recommandait à leur respect. A Rome, on exposa des ossements de cétacé trouvés à Joppc et que l'on disait être ceux du monstre auquel avait été exposée Andromède. Ailleurs on voyait la cvthare de Paris, la lyre d'Orphée, les vaisseaux d'Agamemnon ou d'Enée. Et comme l'avide crédulité des vovageurs rendait les néocores et les périégètes ingénieux à l'égal de nos sacristains et de nos guides, il n'y eût bientôt plus de reliques si invraisemblables qu'on ne finît par exhiber : l'œuf de Léda, la laie blanche avec ses trente petits, sacrifiée par Enée sur l'emplacement d'Albe, les enclumes que Jupiter suspendit aux pieds de Junon, le reste de l'argile dont Prométhée avait formé les hommes (i).

Le catholicisme ne retarde pas sur le culte grec. A chaque relique païenne on pourrait opposer une relique chrétienne. Au lieu du cétacé de Joppé, nous evimes la chaîne qui attacha le monstre dont saint \ éran délivra la fontaine de Vaucluse. Elle fut conservée, dit-on, dans une église de Gergean. A la cathédrale d'Assise, le cornet à bouquin avec lequel saint François appelait le peuple au sermon et les baguettes de bois avec lesquelles il imposait silence à ceux qui troublaient l'office jouaient, vis-à-vis de ses ouailles, le rôle de la lyre d'Orphée (2). Le vaisseau d'Agamemnon s'efface devant la barque qui amena miraculeusement à El Padron saint Jacques

gratuitement des reliques à desgens qui donnaientgratuitementde rargent(p. 25a) ; avec ses frères: Luniso dépositaire du butin, et Théodore, livreur des dépouilles (p. 357-258). M. Guiraud nous montre « toute cetle association (de contrebandiers en ossements sacrés) organisée à merveille pour exploiter la dévotion des Francs et leur faire payer fort cher des corps dont la sainteté était peut-être sujette à caution », p. 2G0.

(u R- i^. Delehaye. Lèg. hag., p. i85-i8f). Rabaud, lo<-. cit., p. a4 cite encore d'autres reliques étranges du paganisme, de même Draper, Les conjlits de la science el de la religion, Paris, 1882, in-S", p. 35.

(3) Dicl. des lieliques, I, 33o.

LES SAINTS SLCCESSEUKS DES DIEUX /j")

(le Compostelle (i), et surtout devant l'arche de Noé, que malheureusement, les religieux des environs d'Araralli débitèrent en petites croix (2). A l'avide crédulité des voyageurs, la valetaille des églises catholiques offrit aussi bien et mieux dans l'invraisemblance que les néocores et les périégètes. L'œuf de Léda vaut à grand'peine le phallus de saint Barthélemi conservé à Trêves (3) ou les parties de sainte Gudule vénérées à Augsbourg (!\). La laie d'Enéc et ses trente petits n'est pas plus étonnante que les deux ou trois arêtes des poissons dont le Sauveur rassasia cinq mille hommes, longtemps montrées en la cathédrale de Marseille (5). On vénère à Rome le berceau de Notre Sauveur.

« Ce noble monument, écrit le cardinal Baronius, n'est fait que de bois, il n'y a pas le moindre ornement d'or ni d'argent, mais Rome est heureusement bien plus illustrée par ce berceau, qu'elle ne l'était anciennement par la chaumière de Romains. qui, quoi qu'elle ne fût bâtie que de boue et de paille, fut cependant conservée par les anciens Romains avec beaucoup de soin et cela pendant plusieurs siècles (6). »

On possédait encore en la ville éternelle, la baguette mi- , raculeuse de Moyse, on la montrait même avec beaucoup de dévotion dans l'église de Saint-Jean-de-Latran (7). De la même manière, le lituus ou bâton au "rural dont se servait Ro-

(1) Dict. des Heliques, II, /i, d'après J. de Rochefoit, Voyage d'Espagne.

(2) Dict. des Heliques, I, 65. « Les juils d'Apamce prétendaient montrer aus curieux, à l'époque romaine, des débris de ce vaisseau fameux, on conservait des épaves analogues dans les monts Gordyéens, ainsi que dans une localité voisine du lac de Van et dans une autre située sur le mont Manis ». Dom Cabrol, Dict. d'Archéol. Chrùl., 1. 2009, voir aussi: F. Leuormaut, La monnaie dans ranliquilé, t. II, p. 1 et ss.

(3) Dict. des Reliques, I, 78.

(4^ Li. Lalanne, CariosUés des Traditions, p. i35. (5)Ruffi, Hist. de Marseille, II, 9.

(6) Ann. Eccles , \n. 1, cli. v. — Aringhi, Rom. subler., 1. VI, i. Sur la fausseté de cette relique voir les témoignages rassemblés par Jeau le Morin. ^''érilés il'hier ? Paris, Nourry, 1906, in-ia, p. 168-172.

(7) Dict. des Reliques, II, 2o4. On la retrouvait d'ailleurs à Florence, à Milan, ù l'Escurial, à Sens, çt à Paris daas la Sainle-GhapeUç,

muhis lut honoré au mont Palatin par les prêtres païens (i) et, comme la baguette de Moyse, il a fait des miracles. \ alère Maxime nous raconte que seul il échappa et se conserva tout entier au milieu des cendres et des ruines lorsque les Gaulois prirent Rome et incendièrent tous les bâtiments du Mont Palatin (2).

Il serait inutile de continuer un parallèle qui pourrait sembler à plaisir irrévérencieux. Mais comment ne pas rappeler les plumes que l'ange Gabriel abandonna lors de l'Annonciation (3), le bouclier de saint Michel vénéré à Saint- Julien-de-Tours (4), les cornes de Moïse que l'on montrait à Rome en l'église de Saint-Marcel (5), le souffle de Jésus-Christ rapporté jadis de Bethléem à Gênes (6). Qui ne connaît la larme du Sauveur que l'on vénérait à Vendôme chez les Bénédictins et pour laquelle notre grand Mabillon lui-même prit la plume (7)? Qui n'a souri à l'histoire de ces moines, retour de Jérusalem, qui se vantaient d'avoir vu un doigt du saint Esprit (8) ? Le han que poussait saint Joseph en

(l) Plut, Camille, iii5, D.

(a) Valère Maxime, liv, I, ch. Tm, Des miracles, S II. — CiC, De Divin.

(3) H. Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. sixix, éd. Le Duchat. 1735, III, 3G5, D'Aubigué, Confession de Sancv, ch. tu, J. BoCCaCe, // Decameron, giorn. T'/ novella .Y.

(4) Dict. des Reliques, II, 201. Ce dut être primitivement quelque bouclier votif auquel on attribua par la suite une origine céleste. On fit de même chez les Romains. Cf. Abbé Massieu, Dissert, sur les boucliers votifs dans M. A. 1, B. L. t. I, 177-190.

(5) Misson, Voyage d'Italie, II, i/i8. — H. Etienne, Apologie pour Hérodote, ch. xxiviii.

(6) Apologie pour Hérodote, ch. xxxviii.

{7) La fausseté en a été démontrée surabondamment' par l'abbé J. B. Thiers dans ses Dissertations sur la sainte Larme de J'endome avec la réponse à la lettre du P. Mabillon, touchant la prétendue sainte /arme, .Amsterdam, I75i, 3 vol. ia-i3. Le tome II contient la lettre de Mabilloo, p. 37i-43i — Elle avait paru sous ce titre : Lettre d'un Bénédictin à M. l'Ev. de Blois touchant le discernement des anciennes reliques au sujet d'une dissertation de M. Thiers contre lu sainte larme de Vendôme, Paris, 1700, in-i3. A vrai dire, Mabillon ne défend pas l'authenticité de la relique ; il s'attache à démontrer que les Bénédictins n'en sont pas les inventeurs et qu'ils n'ont fait que continuer un culte qu'ils avaient trouvé établi.

(8) Apologie pour Hérodote, ch. mvin.

fendant du bois, ne lut-il pas longtemps conservé à Conchiverny près Blois, et des pèlerins de Terre Sainte n'ont-ils pas vu en l'éf^lise de Sion la pierre angulaire dont il est souvent question dans la Bible (i) et sous je ne sais quel sanctuaire le caveau où Salomon enfermait les Djinns (2).

Au xiv* siècle la seule cathédrale de Saint -Omer offrait un choix incomparable de reliques insignes. On lisait sur un inventaire du mois de mars i3/i6 : De la manne qui tomba du ciel. — De la pierre sur laquelle le Christ répandit son sang. — De la sueur du Sauveur (3). — De la table de pierre sur laquelle Dieu écrivit la loi de Moyse avec son doigt. — De la pierre sur laquelle saint Jacques traversa la mer, — De la fenêtre par laquelle l'ange Gabriel entra pour saluer la bienheureuse Vierge Marie (4).

Il y en avait d'ailleurs de moins innocentes : telle cette

(i) Lf. Lalanne, Mémoires sur les Pèlerinages en terre sainte avant les Croisades dans Bibliothèque de l'Ecole de Charles, t. II, p. i et suiv. Tobler, Itinera et descriptiones Terrx sanctse, Genève, 1877, p. 17.

(2) Itinerarium a Bordigala Ifierasalem usque, éd. Tobler, Genève, 1877, P- ^°

(3) Je ne sais quelle était l'origine de cette relique divine. Toutes les reliques de Jésus-Christ sont d'ailleurs plus que suspectes. « Selon Gildemeister le grand désir des pèlerins de voir en détail tous les lieus témoins des événements bibliques, obligea bientôt ;i donner à chacun d'eus la décoration de la scène, ou si l'on veut la relique de l'événement. La crédulité des Chrétiens de cette époque leur fit accepter tout, les yeux fermés, comme au pèlerin de Bordeaux. Du temps de sainte Hélène on montrait seulement le lieu de l'Ascension et l'étable de Bethléem. Bientôt on élargit ce cercle et on ajouta les reliques, îl ne (ut pas plus difficile de trouver la Vraie Croix que la pierre rejetée par les maçons ce qu'on fit un peu après la venue du pèlerin. » F Martin, Archéologie de la Passion, p. 284.

(4 "Vallet de Virivillo, Essai sur les archives historiques du chapitre de l'Eglise cathédrale de N.-D. à Saint-Omer dans Mém. de la Soc. des Antiq. de la Morinie, t VI, a" p. p. XL. A propos de la dernière des reliques susdites, le savant éditeur de cet inventaire remarque : « Cet article et ses analogues, témoignages curieux de la crédulité de cette époque, ont été bàtonoés dans cet inventaire même et dans les suivants lors des recolements successifs dont ils ont été l'objet. A mesure que ces recolements sont d'une date plus récente on rencontre en marge des notes comme celle-ci : nichil (sic), ficta est, néant, non repertum, et enfin ces reliques plus que suspectes finissent par disparaître. » Le journal des acquisitions des reliques laites par le prieuré de Travaux (Haute- Vienne) entre 1180 et iai3 est non moins intéressant. Il mentionne deux doigts du prophète Amos, les restes d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, de l'encens que les Mages apportèrent à Bethléem, etc., etc. A. Luchaire, ^e Culte des Reliques dans Revue Jtff «m, juillet 1900, p. 'Qa-'gS.

lettre du Christ tjiii engageait les (îhrétiens à payer la dîmefi ;. Les autres, il est vrai, ne rapportaient guère moins.

Des reliques doubles et multiples. — « Il ne manquera pas un trait au parallèle quand nous aurons dit que les anciens n'ignoraient pas plus que nous les reliques doubles, et s'étonnaient de retrouver à Mempliis les cheveux qu'Isis s'était arrachés en désespoir de la mort d'Osiris et qu'on leur avait déjà exhibés à Coptos. Bien mieux le tombeau de certains héros se montrait en plusieurs endroits. Celui d'Enée se voyait à Bérécynthe en Phrygie, à Œnéa en Macédoine, sur les bords du Numicius près de Lavinium (2). »

A. cet égard, les Grecs n'ont rien d'aussi férial, comme eut dit Calvin, que les catholiques romains. On attribuait neuf corps à saint Maur (3), onze a. saint Erasme (4), douze à saint François de Paul (5), treize à sainte Julienne (6), seize à saint Pierre (7), dix-huit à saint Paul (H). Mais saint Pancrace et saint Georges triomphaient avec la trentaine (9). On connaissait onze mâchoires de saint Jacques (10), douze

de saint Léger (i i), vingt de saint Jean-Baptiste (la).

Saint Ignace d'Antioche aurait eu jusqu'à six tètes (1 3) : 1° celle qui lut mangée par les lions; 2° celle qui était à Rome dans l'église du Gésu ; 3" celle qui était à Clairvaux ; \" celle qui était à Prague en Bohême ; 5" celle qui était à

Cologne ; 6" celle qui était à Messine. Les trente ou quarante

de sainte Julienne tiennent le record (i4)-

Ludovic Lalanne a établi un curieux tableau des reliques

multiples. Il y signale 17 bras de saint André, 12 mains de

saint Léger, 60 doigts de saint Jérôme (i5). Cette sura])on-

(1) Bévue eccléiiasli<]ue de Metz, janvier i()oi, p. 10.

(a) Lerf. haij., p i83.

f3) Dicl. des Reliques, II, IQ-». — '4) Id.. I, 378. — (5) Id., I. 335. ■ '6) Id., II, 86. —17) Id., II, 428. — (8) Id., II, 395. — (9) Id., II, 30f), et F, 362. — (10) Id , II, II. — (11) Id., Il, 100.

(12) Id., II, 23. — Sur les multiples têtes de saint Jean-Buptiste. Voir un très amusant passage des Mémoires de l'abbé de Marolle, éd. de iC4r, p. l3a.

(13) Dicl. des lieliijues, 1, .'ii8.

(i4) Voir le tableau des tètes multiples. Dicl. des Reliques, III, 390-891. (i5) Curiositis des traditions, p. iao-ii»4.

LES SA[NTS SUCCESSEURS DES DIEUV ZjQ

dance n avait pas laissé que de frapper les théologiens et le i jésuite Jean Ferrand (i) y voyait des multiplications miraculeuses voulues par la Providence afin d'entretenir la dévotion des fidèles. Le B"'"^ Guibert disait plus philosophiquement que cette sorte de mal ne se serait point produit si l'on eut respecté le repos du sépulcre des saints (2).

M. René Basset qui a consacré une savante étude aux Tombeaux des principaux personnages de la Bible (3) vénérés soit par les Juifs, soit par les Arabes, soit même par les Chrétiens, a établi un bilan instructif de leurs multiples sépultures (4)- Ruben et Benjamin, chacun huit ; Adam et Daniel, sept ; Siméon, six ; ?soé, Juda, Séphora, Jonas, Elisée, cinq ; Seth, Esaii, Lévi. Zabulon, Salomon, Ezéchiel. Esdras, quatre ; Sem, Abraham, Isaac, Rachel, Aser, Nephtali, Dan, Issachar. Gad, Osée n'ont pas moins de trois corps.

Ce qui est vrai des corps saints ne l'est pas moins des autres reliques. M. le chanoine Ldysse Chevalier a constaté l'existence d'une quarantaine de saints suaires tous soi-disant authentiques (5). M. de Mely a signalé l'existence de quatre saintes lances et de sept cents prétendues épines de la

(i) J. Ferrand, Disquisitio reliquiaria iive de suscipiendo et suspeclo earumdem numéro reliqaiarum (juœ in diversis ecclesiis servantur multitudine, Lyon, 16^7, in-4°. « Unum mihi sat erit dicere supremum numen suani procul dubio explicuisse potenliaiu in iis noniinatis reliquiis multiplicandis ». L'abbé Bertrand semble doué de plus de bon sens ou d'honnêteté, comme l'on voudra : « Nous conviendrons, écrit-d, que la dévotion aui reliques provoque plusieurs abus. Là race trompeuse de spéculateurs qui a subsisté de tous temps à la vue de l'empressement que l'on mettait à les rechercher s'est mise à en supposer de fausses. Joignez à cela les fraudes que nous n'appellerons pas des fraudes pieuses mais coupables, par lesquelles on venait à bout de dérober une relique universellement vénérée, en lui substituant celle d'un autre saint, d'où les mêmes corps honorés quelquefois dans plusieurs églises différentes dont chacune croyait posséder le véritable. » Dict des Religions, IV, col. 182.

(2) Gesla Dei per Francos, p. 695.

(3) R. Basset, Nédromah et les Traras, Paris, 1901, gd. in-8». : Appendice II. Les tombeaux des principaux personnages de la Bible, p. 168-195.

(4) Lac. cit., p 190-192.

(5) Ulysse Chevalier, Etude critique sur l'origine du saint Suaire de Lirey . Chambéry-Turin, Paris, 1900, in-S", et Le saint Suaire de Turin, Paris, sd, in-80, p. 3.

sainte couronne (i). A propos des fragments de la Sainte Croix, Calvin s'écriait dans son langage véhément : « Quelle audace donques a-ce esté de remplir la terre de pièces de bois en telle quantité que trois cents ne les saurait porter ? Et de fait ils ont forgé cette excuse, que quelque chose qu'on en couppe, jamais elle n'en décroît. Mais c'est une bourde si sotte et lourde que même les superstitieux la cognoissent. Je laisse donc à penser quelle certitude on peut avoir de toutes les vrayes croix qu'on adore ça et là (2) ».

On vénérait 35 vases de Cana en différents sanctuaires du Moyen Age (3). Personne n'en avait entendu parler avant le vi* siècle (4)- Ils n'en furent pas moins tous vénérés (5). En réalité nombre de ces pseudo-reliques n'étaient que des facsirnile; telle la ceinture de la Vierge du château de Loches (6), tels certains calices ayant, disait-on, servi à la Cène (7). D'au très n'étaient que des objets ayant bénéficié de {'attouchement des reliques supposées véritables. C'est le cas des centaines d'épines provenant de la sainte couronne '8). De même les clous (9).

(i) F. de Mely, Exuvix sacrx ConslanlinopoUtanx, t. III, Paris, igoi, et l'ouvr. peu critique de Rohault dô FlôUry, Mém. sur les instruments de /« passion, Paris, 1870, in-4''.

(a) Traité des Reliques, éd. Revillod, p. 28. Sur la mulliplicafion du bois de lu croix, voir ; Saint Paulin de Noie, Ep:st ad Sever. XXXI, alias XI, n- '• — Tillemont, Mémoires, t VIT, p. 8. Le P. Nicquet justifie ce prodige en assimilant le gibet à la chair du Christ dans l'Eucharistie. Tilalus sanctse crucis, Antverpiae, 1870, I, caç. xxv.

(3) F. de Mely, Vases de Cana dans Monam. et Mém. puhl. par l'Acad. des Sciences et Belles Lettres, Fondation E. Piot, t. X, p. 1908. inf", p. i^S.

(U' Lac. cit., p. i46.

(5) Celui qui voudrait s'édifier au sujet des reliques de la Vierge peut lire l'ouvrage de l'abbé Durand : L'Ecrin de la Sainte Vierge souvenirs et monuments de sa vie mortelle au xix* s. Lille, i885, 3 vol in 8". Il y traite de sept ceintures, I, p. ici et ss., des cinq voiles I, p. a43etss , desdeux saintes Robes, II, p. 9. — Il nous renseigne sur l'existence d'un autographe de la Sainte Vierge, II, air, sans oublier sa couronne de prières. 11, p 220, et son chapelet que l'on conserve à Sainte Marie en Compostelle, II, t'io. Cet ouvrage est orné d'une superbe approbation épiscopale.

(6) Mgr Barbier de Montant, Œuvres, p. 1893, t. VII, p. 3i7-3i8.

(7) L de Combes, De l'Invention à l'Exaltation de la Vraie Croix, p. 1908, in-8*, p. (/j.

(8) L. de Combes. De l'Inu. d l'Exal. p. 209-aio.

(9) R. P- de Smedt, Principes de Critique historique, Liège, 1888, in-8*, p. 178, note 2.

« Que les reliques soient auUicnliques ou apocryphes, dit Mgr Duchesne, cela n'empêche pas la prière d'être sincère, et c'est ce qui importe à Dieu et aux hommes (i). »

« N'est-ce pas à se demander, conchit le P. Dclehaye, ce que l'on peut exiger davantage lorsqu'on a constaté l'existence, chez les Grecs, d'un culte qui, dans tous ses détails, rappelle celui des saints, avec ses reliques, ses translations, ses inventions, ses apparitions, ses reliques suspectes ou évidemment fausses et faut-il d'autres rapprochements pour établir que le culte des saints n'est qu'une survivance païenne (a) ? »

« La thèse est séduisante, ajoute le savant Bollandiste, et pourtant elle ne résiste pas au contrôle de l'histoire. 11 n'est pas né du culte des héros, mais du culte des martyrs et des honneurs rendus à ceux-ci dès l'origine... Du respect dont on entourait leur dépouille mortelle est sorti le culte des reliques, avec toutes ses manifestations, avec ses exagérations, avec ses excès.

(( Le culte des héros chez les Grecs a eu un point de départ analogue et s'est formé sous l'influence d'idées générales qui ne sont pas sans affinité avec celles qui ont poussé les essaims des fidèles vers les tombes des martyrs. Dès lors il devait aboutir à des conséquences pratiques semblables et l'histoire des deux cultes nous fait assister à un développement logique parallèle mais sans nulle dépendance.

« De même rien ne permet d'affirmer que les pre-uiers récits d'inventions de reliques, quelles que puissent être l'analogie des faits et la similitude des détails, aient été inspirés par des relations de translations païennes... Ces récits dont la série s'ouvre dès le iv^ siècle ne sont ni des faux, ni des imitations. Us sont lés produits naturels d\in même état d'âme dans des circonstances similaires.

Mais il ne faut rien exatrérer. Si l'on nous dit crue les idées répandues dans le monde par le culte des héros a pu disposer les esprits à accepter plus aisément dans le christianisme le rôle des saints que nous regardons comme des intercesseurs auprès de Dieu, je ne vois aucune raison de contester. L'on peut expli-

(i) Fastes Episcopaux, I, 34o, note 2. La sincérité des proneurs de fausses reliques pourrait hren aussi avoir cjuel'jue importance pour la nioralilé publique.

(a) R. P. Delehaye. Leg. Itaj., p 185-187.

qucr l'essor rapide que prit inconleslalilemcnt le cnlle des martyrs et des saints par le l'ait qu'il rencontrait des ànics toutes préparées. Les anciens écrivains ecclésiastiques ne faisaient d'ailleurs aucune dilliculté de constater les analogies existant entre le culte des martyrs et celui des héros. Théodoret même en faisait le point de départ de sa polémique contre les païens (i). »

Le culte des héros a donc certainement disposé les esprits à accepter le culte des saints (2' et la preuve en est dans la résistance qui fut apportée à cette dévotion par certains peuples, tels que les Gaulois elles Germains 3 , où la religion était encore toute imprégnée de naturalisme, 011 les dieux indigètes n'avaient pas subi cette transformation que certains dieux de la nature s'étaient vu infliger en Grèce et à Rome ('1).

Le culte des empereurs : — Le culte des empereurs^ ne fut qu'un élargissement du culte des héros. Grecs et Lalins, dans leur passion « d aphéroïser » et d.ins leur complaisance pour leurs maîtres terrestres, n'hésitèrent point à les diyiniser.

.\ Rome, l'empereur déclaré sacvo sanclns vit son nom placé dans le chant des prêtres Saliens. On ordonna qu'aux |)rlères faites pour Rome et pour l'Etat seraient ajoutées des

(i) R P. Delehiaye, Lej. hag., p. 187-180.

fa) On pourrail d'ailleurs contester que la translation des ossements de Ttiésée, si connue par le récit de Plutarque, n'a pas servi de modèle aux translations clirétionnes La déposition des dépouilles de l'Hercule athénien : Thésée père d'Hippolyte, avait été faite le 8 novembre et chaque année à cette même date on Continuait de lui sacrifier

Or on a jugé bon de djnner une octave à la Toussaint et ce même jour le Bréviaire de Paris portait une fête des saintes Ileliques. Est-il nécessaire d insister sur l'idenlilé de l'objet de la fête païenne et des deui fêtes chrétiennes. Il est vrai (jue cette octave ne fut élablie qu'en iS^o mais le courant des rites et des fériés poursuit, parfois longtemps, une route obscure avant d'être officiellemeat canalisé et produit en pleine lumière.

(3l Les évêiues francs furent moins violents contre les iconoclastes que contre les partisans des images. L. Brôhier, La querelle des Images, Paris, igo4, in- 12, p. .59-60.

(4) Au reste, si l'on examinait en particulier chaque pratique spéciale du culte des saints, on arriverait à fournir des témoignages de leur origine païenne Saiat Cyrille, dans sa Uéponse à l'emperercur Julien, le reconnaissait pour le culte des reliques (1. X, p. S3(J).

prières publiques pour l'empereur. On continue dans tous les Etats chrétiens de [U'ier pour la pairie et l'on y joint des prières publiques pour le Pape que l'on qualifie de Sainteté. La divinité de Rome se personnifiait jadis dans le César comme aujourd'hui la Sainteté de l'Eglise se personnifie dans le Souverain Pontife.

Les empereurs vivants n'avaient point de temple à Rome ni dans l'Italie (il n'en était pas toujours de même dans les provinces). Ils ne devenaient vraiment dieux qu'après leur mort, de même que les papes ne deviennent vraiment saints (malgré leur titre) qu'à leur entrée dans l'éternité. C'était à peu près la canonisation chrétienne, avec cette diflérence que les divi d'alors (on disait divus Julius, divus Augustus) étaient les grands hommes de l'Etat, tandis que les saints ou divi chrétiens sont les grands hommes de l'Eglise (i).

i( C'étaient d'étranges dieux pourtant qu'un Auguste et surtout un Claude, mais c'étaient les héritiers du dieu César et ses fils suivant la loi. Ils représentaient d'ailleurs Rome devant les dieux, car ils étalent souverains pontifes, ils exerçaient ou ils coni'éraient tous les sacerdoces et ils tenaient dans leurs mains la religion tout entière. Les évêques de Rome, jusqu'à l'an 5oo furent tous saints comme les Césars étaient dieux (2). »

Ce parallélisme est loin d'être le fait du hasard, les papes ont rêvé de remplacer les empereurs et se sont tout spécialement substitués au\ Césars dans le culte que les peuples leur

(i) Un écrivain catholique, Fr. Agricola, a publié sur les saints un volume intitulé : De cultu el vencraùone divorum, Cologne, i58o, in-S".

Un phénomène tout senibbble se produisit en Egvpte où le terme d'Zsj'u couramment appliqué aux Pharaons fut, par la suite, employé pour qualifier les saints. Gayet, hWrt Copie, p. 1902, p. gi.

(a) HaveL, Le Christianisme el ses origines. II, 198. Ce fut, dit-on, le pape Grégoire qui canonisa tous les papes depuis saint Pierre jusqu'à Sirice V. Cf. Lupus t. 111, concile, p 270. Baillet i^es yies des Saints, 1, p. 5i note. On peut consulter sur le culte des empereurs: R. Mcwat La donxits Divina el les Divi Vienne, 1886. in-8° et M. l'abbé Beurlier, f-e culte impérial, son histoire, ses institutions. Puis, 1891, in8°, spéc. [).3oi etss. Comme ayant trait aux analogies que nous éludions : Les vestiges da culte impérial à Byzance et la querelle des Iconoclastes, Paris, 1891, in-8<»

rendait. D'aucun? ont signalé la relation qui existe entre la fête d'Auguste et la fête de saint Pierre, toutes deux au i"aoùt. On peut encore noter que saint Lin, le successeur de Pierre, est honoré le 23 septembre, au jour d'une ancienne fête d'Auguste.

Un poète du temps de cet empereur, parlant des simples pontifes qui n'étaient pas des princes et cpii n'avaient de dignité que celle de leur saint ministère, disait déjà qu'ils étaient presque des dieux, pêne deos ( i).

(( Les Evèques ont eu pour l'ordinaire encore plus de partque les princes temporels au culte que l'esprit de relijîion, qui est un esprit de crainte et de soumission, inspirait à leurs peuples. Souvent ils emportaient dans le tombeau le litre de saints qu'ils avaient porté de leur vivant etv conservaient la vénération qui y avait été attacliée. Ce titre se donnait à la dignité épiscopale, quelquefois même à la profession du christianisme dans laquelle tout le monde était appelé à la sainteté...

<( Plusieurs l'ont retenu même après la mort : c'est ce qui a souvent trompé la simplicité ou l'an'eclion des peuples qui leur ont décerné les honneurs d'un culte religieux sur l'équivoque de ce titre, sans en examiner le fondement. 11 parait que c'est à la faveur d'une telle équivoque que l'on a fait glisser dans les martyrologes les noms d'Eusèbe de Césarée en Palestine, fauteur de l'Arianisme, de Lucifer de Gagliari. auteur du schisme de son nom, de Fausle de Riez, chef ou principal docteur du semipélagianisme et de quelques autres encore dont la doctrine ni peut-être les mœurs, n'étaient pas irrépréhensibles (2). »

Les catalogues épiscopaux furent confondus parfois avec les diptyques de canonisation par les poètes chrétiens qui, certes, ne furent jws plus sévères que les auteurs de martyrologe.

Le culte des pontifes chrétiens rappelle singulièrement le culte des pontifes païens. Qu'est-ce à dire sinon que le culte des héros sous cet aspect particulier comme par ses fornies (i) Manilius, V. 347.

(2^ Baillet, Les Vies des Saints, I, 197-19*.

générales s'est survécu dans le christianisme et ce à tel point que l'on ne sait s'il est plus exact de dire que la sève chrétienne coule en des formes païennes, ou que la sève païenne, longtemps après la lin du paganisme, donnait encore des divi mais des divi chrétiens (i).

(i) M. H. Hubert, dans un compte rendu de l'ouvrage de Lucius, n'hésile pas à conclure : « Quelque soin que l'Eglise mit à distinguer le culte rendu aux saints du culte divin, le culte des saints prenait dans le christianisme la place que le culte des héros tenait dans les anciennes religions ». Année Sociologique, 1906, p. 285. — M. Goblet d'Alviella à propos d'un livre de M. Rendel Harris débute ainsi : « 11 n'est plus sérieusement contesté aujourd'hui que cerbiins personnages du calendrier et même du martyrologe chrétien ont repris la succession des dieux et des héros du paganisme expirant. Toute la question est de savoir dans quelle mesure se sont opérés ces emprunts ou plutôt ces substitutions. » Revue de l'Histoire des Religions 1906, t. LIV, p. 79.

Page 1