‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le culte des morts et le culte des saints.

Les apparitions des morts dans les songes alimentèrent la source principale de la foi en la survie. On les avait revus aussi vivants qu'hier, parlant, marchant et agissant comme autrefois ; mangeant et buvant comme jadis (i). Et ces morts qui choisissaient le crépuscule ou la nuit pour revenir et obséder leurs parents et amis d'antan furent déclarés vivants toujours. Certes, ils vivaient désormais d'une vie mystérieuse et immuable, insaisissable et pourtant réelle, c'étaient des fantômes, mais des fantômes vrais.

Les Grecs et les Romains tenaient les morts pour des êtres divins. Les Grecs les appelaient des démons (daimôn) ou des héros. Les Latins leur donnaient le nom de lares, mânes, génies. Cicéron dit : u Nos ancêtres ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie lussent comptés au nombre des dieux (2) », et encore : « Rendez aux dieux mânes ce fjui leur est dû, ce sont des hommes qui ont quitté la vie, tenez-les pour des êtres divins (3). » De plus, il confirme ainsi l'unité de la tradition gréco-romaine : « Ceux

(i) On peut en donner d'autres raisons mais celle-là me semble la principale. Cf. : E. Peydeau, Hisloire des asages funèbres et des sépultures des peuples anciens, Paris, iS5C-5f), in-i".

(2) Cic , De Legibus, II, 22. — Saint Augustin, Cité de Dieu, IX, 11.

(3) Cic, rJe l^ejibus, II, 9. — Saint Augustin. Cité, VIII, 26.

que les Grecs appellent démons, nous les appelons lares (i). »

Les tombeaux étaient les temples de ces divinités, aussi portaient-ils l'inscription sacramentelle. Dis manibas, et en ^rec bcoT; y6ov'.ot; (aux dieux chtoniens . C'étail là que le dieu demeurait, manesqiie sepiilti, dit Virgile. Devant le tombeau, il y avait un autel pour les sacrifices comme devant les temples des dieux.

(( On trouve un culte des morts chez les Hellènes, chez les Latins, chez les Sabins, chez les Etrusques, on le trouve aussi chez les Aryens de l'Inde. Les hymnes du Rig-Véda en font mention^ Le livre de Manou parle de ce culte comme du plus ancien que les hommes aient vu (2). »

Ce culte était l'un des plus essentiels à la religion des Celtes. L'Index des superstitions et des pratiques païennes dressé par le Concile de Leptines (Hainault), en 17^2, condamne « l'usage où l'on est de considérer tous les morts comme saints (3). »

Il a été dit aux saints qu'eux aussi seraient divinisés : Et eritis sicut d'à, et vous serez comme des dieux ! Mais mieux

(1) Cic. Timée, i i , Denys d'HalicarnaSSe, traduit /:ar /amiïiam, par 0 y.Oiz o'./.'.av r^coj;, Antiq. Rom., IV, 2.

(2) FuStel de Coulanges, La cité antique, Paris. 1870, in-12, p 17. — Cf. tout le chapitre 11, Le culte des morts, p. i5-30. Ce culte s'étend bien au delà du monde indo-Européen Chez les Asiatiques il tient une place prépondérante ; cf. : Bouinais et Paulus, Le culte des morts dans l' innam et dans l'Extrême-Orient comparé au culte des ancêtres dans l'antiquité occidentale Paris, 1896, in 12, et L. de Milloué. Cultes et cérémonies en l'honneur des morts dans l'Extrême Orient, dans Conf. au Musée Guimet, 18991901, Paris, 1908, in-12, p. i33 i5g.

Pour les Egyptiens, voir : E. Amélineau, Les coutumes funéraires de f Egypte comparées à celles de la Chine, dans Eludes de critique et d'histoire de la section religieuse de l'Ecole des Hautes Etudes, 3^ série, grand in -8°, p i et seq.

Pour les Sémites ; J. Guldziher, Le culte des ancêtres et le culte des morts chez les Arabes dans Revue de l'histoire des Religions, t. X, p 3.' 3 et seq. — C. L. DeletTH, Recherches sur les vestiges d'un ancien culte des morts chez les anciens Hébreux. Genève, 1908, in-8°. — A. Guérinot, Le culte des morts chez les Hébreux, dans Journal asiatique, igolt, II, p. 44 1-483 Voir aussi Bou- Ché-Leclerc, Leçons d'histoire grecque (Du fond commun des religions antiques, chap. i). Hachette, in-12, 1900, et ne pas oublier le grand travail de Fevdeau déjà cité.

(3) Indiculus Superstitionam, art 2 5.

que la tradition, même écrite, les inscriptions nous rendront témoignage de la pensée des premiers chrétiens.

Les témoignages épigraphiques

Beaucoup de tombeaux de héros chrétiens des premiers siècles portaient encore l'inscription funéraire Dis manibus sacrum,sous la formule abréviative D. M. ou D.M.S. Ce fait, signalé pour la première fois par Mabiilon (i) qui y voit un reste de superstition païenne, a été définitivement établi par le Jésuite Lupi qui produisit au jour une épitaphe chrétienne portant la formule intégrale (2).

Le Père Delehaye n'ignore point ce témoignage considérable, mais il s'efforce d'en atténuer la portée. « 11 ne faut pas oublier, en effet, dit-il, cpi'une foule de pratiques, d'expressions et de thèmes, d'origine incontestablement religieuse et impliquant, dans la rigueur des termes, des doctrines nettement polythéistes, ont fini par perdre leur signification primitive et sont devenus ou de simples ornements ou des formules dépourvues de toute signification suspecte. Les gracieux petits génies que les peintres et les sculpteurs font grimper le long des festons et des pampres ne sont que des motifs de décoration et le Dis manibus sacrum était inscrit sans arrière-pensée en tête des inscriptions funéraires chrétiennes sans qu'on y reconnut autre chose que le début obligé du formulaire des épitaphes (3).

(i) Disserlation sur le culte des saints inconnus, Paris, 1705. in-12, p. 38-3g ; 63-70 ; 96 97.

(a) A LiUpi, Dissertatio et animadversiones ad nuper inventam Severx martyris epilaphium, in-f», Panormi, 1734, p. io5. — Fabretti reconnaissait déjà que l'on connaissait des marbres sur lesquels le mélange des phraséologies chrétienne et païenne ctiit évident : Jnscriplionum antiqaarum in quœ xdibus paternis asservanlur explicalio, in-fo, 1699. p. 112, 563.

(3) Léy. hag., p. 2i3. — Dom Leclercq écrit également : « Nous sa-

Si l'inscription aux dieux mânes était gravée sans arrièrepensée, c'est qu'en effet la croyance païenne relative aux morts était encore au premier plan de la pensée. S'il est vraisemblable que tardivement cette formule ait fini par perdre sa signification, les lois de l'évolution psychologique du culte nous obligent à croire que longtemps après la victoire officielle du christianisme, la vieille croyance vivifiait encore la formule.

Les tombes chrétiennes suffiront à elles seules à témoigner de cette vitalité. Ne retrouve-t-on pas sur plusieurs d'entre elles la vieille l'ormule païenne : « Buvez donc et vous divertissez (i) », qui nous est déjà donnée par Hérodote (2). M. de Rossi, d'après les inscriptions funéraires, a noté avec trop d'étonnement peut-être « ce fait paradoxal de la perpétuité de la foi dans une série de générations d'Acilii dans lesquelles se rencontrent non -.seulement des consuls et des magistrats de l'ordre le plus élevé mais encore des prêtres, des prêtresses, même des enfants membres des illustres collèges idolâtriques réservés par privilège aux patriciens et à leurs fds (3) ». L'épitaphe mutilée que l'on découvrit à Rome près de la porte flaminienne n'est-elle point suffisamment éloquente : Filia mea, inter fidèles, fidelis Juit ; inter paganos, pagana fait (4). Ma fille fut fidèle parmi les fidèles ; païenne, parmi les païens.

vons par Tertullien que l'on ne cherchait pas à rompre avec l'usage païen de désigner les jours de la semaine par les noms des dieux. Le cas n'est pas dififérent pour le D. M. » dans D. F. Cabrol, Dicl. d'Arch. chrél el de Liturgie, Paris, 1903, V. Abréviations, col. 1G6-1G7. De même Abbé Nartet, ^es Calacombes de Saint Calixte, Rome, 1887, ?• 1°- — ^^ *^ ^^'^ ^^ •^''"^ * ™^* passons sur cette misère ». Le Blant plus judicieux voit dans la présence des sigles initiaux D. M , une forte présomption de paganisme. Ed. i^e Blant, L'Epigraphie chrétienne en Gaule et dans l'Afrique romaine, Paris, 1890, in-80, p. 5 en note.

(i) Cf., pour des formules analogues, Martigny, Lict. des Antiq. chrét.^ 1877, in-i», p. 12.

(a) Hérodote, II, 78.

(3) De Rossi, Bull, di arch crisl., 1888-1889, p. 57-58.

(4) De Rossi, Bull, di arch. crisl , 1877, p. 118-134 et pi. ix, n" i.

6o LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

« Au nionicnt où le chrisllanisme prend possession de l'empire, écrit M. Dufourcq, il semble qu'il veuille faire admirer partout, avec le signe de son triomphe, le souvenir de ses épreuves... une foule de basiliques, d oratoires, de lambeaux surgissent de tous côtés, en l'honneur des martyrs .. C'est le moment ou saint Jéiônie les décrit avec recherche mais non sans puissance ; c'est le moment où quoique partageant en somme l'admiration de la masse, il semble parfois penser que le culte qu'elle rend devient excessif ; c'est le moment où Julien l'Apostat le poursuit tour à tour de ses railleries et de ses invectives ( i) ; c'est le moment enfin où, l'aulorité religieuse s'aperçoit qu'il n'est plus possible d'ignorer ce mouvement et que le plus sur moven de le dirigerest de s'v associer. Damase (366-384^ prévient la ruine des cimetières, en les embellissant, et prévient les empiétements de la dévotion populaire en la régularisant (a). »

Or, c'est précisément vers la même époque que nous voyons disparaître le sigle D.M ou D.^I.S. des épitaphes chrétiennes (3).

Les inscriptions nous fournissent encore un autre témoignage. Le qualificatif de saint réservé d'abord à l'Eglise et aux évéques est appliqué peu à peu aux martyrs. Puis entre ces deux mots l'alliance devient indissoluble comme en témoignent nombre d'épitaphes chrétiennes (4). Lorsqu'enfin le mot saint fut employé seul, il ne fut tout d'abord qu'un synonyme et un substitut du mot martyr (5). C'est seulement beaucoup plus tard qu'il en vient à désigner les confesseurs et enfin tous ceux auxquels les chrétiens crurent devoir rendre des hommages.

I) Saint Cyril., Adv. Julian, VI, 2o3-aoi, éd. i638.

(aj L. Dufourcq, Les Gesta Martyrum Bomains, Paris, 1900, grand in-S", p. 270 371. .""ur la théologie de Vigilance, voir la savante notice de A. Re- Ville, Vi'jilancc de Cala<juns, Paris, lf)02, grand in-S», p. 20-21.

i3j Dom Leclercq, toc cit., col. 167, signale bien quelques cas pestérieurs mais excessiveiiicnt rares.

(4) R H G. Rabaud, Le cullc des saints, dans l'Afrique chrétienne, d'après les inscriptions et les monuments figurés, Paris. lÇ)o'.\, in-8°, p. 17.

(5; Le titre de saint Sanctus, ou l'abréviation S qui le représente n'apparait pas avant le v^ siècle. RaOul Rochettd, Discours sur l'origine, le développe-

LKS SAINTS SUCCESSEURS ])ES IJIEUX bl

Les témoignag-as liturgiques

Les riles des funérailles.

Les croyances relatives aux morts donnèrent lieu à des applications pratiques à des cérémonies appropriées (i).

Lamentations et panégyriques. — On les pleura et on les fil pleurer. Cette double pratique existait en Egypte (2). Les pleureuses à gages des bords du Nil (3) semblent avoir servi de type aux pleureuses de la Grèce (4) et de Rome. Les obsèques d'un mort bien pleuré s'^ppelaïenl funns perluciuosum. Les lamentations publiques paraissent d'ailleurs avoir été universelles ; on les pratiquait chez les Perses (5), les Hébreux eux-mêmes ne les ont point ignorées (6).

On faisait chanter, on fit psalmodier l'éloge du défunt. Certaines hymnes du Rig- Véda étaient à la fois une louange du mort et une supplication pour son dernier voyage (7). Même chose en Egypte au témoignage de Diodore de Sicile. La « Complainte » de David au sujet de Jonathas (8) prouve

menl et le caractère des types imitatifs qui constituent l'art du Christianisme, Paris, i834. in 8», p. i5.

(l) Sur les anciennes coutumes chrétiennes on peut consulter : O. PaQVinius, De riiu sepeliendi mortuos apud veteres chrislianos et eorum cœmeteriis, Romae, i53i, in-S".

'2) E. Feydeau, Histoire des usages funèbres, I. ^4 et loç).

f3; DiodoCri de Sicile, 1. 72. Sur les lamentations, cf. Maury, Religions de la Grèce, II, 157. A propos des éloges, rappelons un fait ; « La communauté des Haliades et des Haliasles a honoré à perpétuité Dionysodoros d'Aleiandrie, bienfaiteur de la communauté, d'an éloge et d'une couronne d'or, elle lui accord:) ces honneurs et pendant sa vie et après sa mort à cause de sa vertu et de la bienveillance qu'il ne cessa de témoigner pour les intérêts commuas et les éranisles de sa société ». P. Foucart, Les associations religieuses chez les Grecs, Paris, 1873, p. 36.

(4) Plutarque, Vie d'Alcibiade, 18 et Vie de Nicias, l3.

(5) E. Feydeail, loc. cit., p. 3l, d'après Quinte. Ci) Jérémie, 1. IX, 1. XXII, 18.

(7) Rig-VMa, IV, i53 ; IV, 167 ; IV, 236; IV, 266,

(8) Josué, chap. X, 17.

que les Israélites connaissaient cette coutume qu'ils tenaient peut être des Egyptiens. Les Thrènes des Grecs furent leurs premiers panégyriques, ils tenaient autant des lamentations que de l'éloge (i). Les éloges funèbres étaient si accoutumés chez les Romains qu'on disait ordinairement par imprécation : que tu ne sois pas même loué dans ton festin funèbre ( 2) !

Ces })ratiques se perpétuèrent dans le christianisme (3), elles sont encore en pleine vigueur dans l'Italie du sud. La Corse les a conservées avec une étonnante fidélité.

Dans notre France continentale, les habitants du Gers, par exemple, semblent n'avoir rien oublié du culte romain. « Les femmes vêtues de deuil, la tête cachée sous un voile, laissent éclater leurs sanglots et leurs gémissements et leur voix suffoquée fait l'oraison funèbre du mort (fi). n Dans la vallée d'Ossau, au milieu du xix* siècle, les funérailles comportaient encore « des chants funèbres, des pleurs, des éloges

(i) Croiset, Histoire de la littérature grecque, 1898, t. II, Sur les éloge^ funèbres.

(2") Cf : Martha, Etudes morales sur Vanliquilé, fi' éd., Paris, igoS, in-iî. L'éloge funèbre chez les Bomains, p. I-Sg. — Oq v verra quelle dramatique mise en scène les accompagnait.

(3) Les premiers chrétiens conservèrent en effet la Conclamatio grecque et romaine et la Laudatio fnnebris des anciens. Sur la première de ces coutumes nous avons le témoignage de Saint Jean ChrySOStome. « Pourquoi ces vaines larmes, si tu crois que !a mort est un sommeil ? Pourquoi te frappes-tu en signe de deuil. Si les gentils le font, ils doivent être pris en pitié ; si un fidèle pêche en cris comme un intidèle, que répondra-t-il pour se justifier ? Comment osera-t-il demander pardon pour avoir nourri de tels sentiments alors qu'il n'est plus chrétien, celui qui doute de la résurrection. Et toi. tu semblés prendre à tâchj de rendre ce péché plus grand en convoquant des femmes incitatrices des pleurs, dont les chants lamentables viennent encore exciter et enflammer la douleur » Ilomil , XXII, l'a Math .

M. l'abbé Lejay compare le ch.int des Béatitudes de l'oflice des morts chez les Grecs à une sorte de thème appartenant au type liturgique des ST'.'/Tjpa Ttpo^ouLota. Il était, dit-il, « destiné visiblement à remplacer et à empêcher les lamentations et les voceri des pleureuses ». Ancienne philologie chrétienne, dans Revue dllist. et de Littérat. relig., 190a, VII, 5i3. Cf , Goar, EJX^oXô'pov, 1647, p 534-535.

Pour les louanges funèbres nous savons que les Pères de l'Eglise en ont prononcé quelcpiefcis. Cf., A Marignaa, La foi chrétienne au iv* siècle, p. l'i3.

(^1) A DurrieilX, Mjnograplue du paysan du département du Gers, in-S", i865, p. 'li.

chantés et psalmodiés sur un ton lugubre en l'honneur des défunts (i) ». Avant la Révolution, ces pratiques avaient un tel développement qu'elles ne respectaient point le silence solennel des églises. En 1614^ le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, par une ordonnance du la mars, défendait aux femmes de hurler et de crier dans les églises, comme elles le faisaient aux funérailles de leurs parents (2). En 1708, Mgr de Révol, évêque d'Oloron, blâme dans ses mandemenls l'excès des cris et des pleurs démesurés des amis et des parents des défunts (3).

Cette coutume se retrouve également chez les populations chrétiennes d'origine septentrionale. Grégoire de Tours (■j- 593) nous apprend que les hurlements des funérailles avaient lieu en Gaule avant l'établissement des barbares (4). h'Indiciilus superstilionum dressé au concile de Leptines en 7^2 (Hainault) signale « le sacrilège qui se commet à l'occasion des morts, c'est-à-dire les complaintes funèbres qu'on appelle Dadsisas (5) ». Les capitulaires de Charlemagne en renouvelèrent la défense (6), sans réussir à les supprimer, le clergé paroissial les flétrit chaque jour, et, malgré tout, ce vieil usage gaulois s'est conservé au pays guérandais jusqu'en plein xix" siècle. « L'office religieux se chante sans incident, jusqu'au moment où le prêtre entonne le Libéra. Mais aussitôt et comme à un signal donné, des gémissements et des sanglots s'élèvent du fond de l'église, à en couvrir les chants funèbres. Lorsque le corps est enlevé pour être transporté à sa dernière demeure, le bruit redouble d'intensité. Ce sont des hurlements sauvages mêlés de mots entrecoupés :

(i) C. d'A., Aolices, sur la vallée d'Ossau en Béarn, Paris, l833, in-S», p. 81.

(a) Voir cette ordonnance dans : P. Cuzacq, La naissance, le mariage et le décès, Paris, 1902, in-r2, p. 17/i.

(3) P Cuzacq, Loc. cil., p. 167.

(Il) De Miraculis S. Jaliani, l.

(5) Iniiculus saperslilionam art. 2.

C)'' Roget de Belloguet, Glossaire r/aulois, p. a 16.

6li LES SAIMTS SLCCESSEUHS UKS DIEUX

« .\h ! mon pauvre père ! Ah ! mon pauvre frère ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu. »

« Pendant tout le parcours Je l'église au cimetière, les mêmes cris se l'ont entendre, à travers le bourg, un peu étouffés toutefois, pour reprendre plus intenses à l'entrée du cimetière. Mais quand le moment de la dernière séparation approche, et que le cercueil tombe avec un bruit sourd dans la fosse, c'est alors une explosion indescriptible (i). »

(( En Irlande, ù la veillée funèbre, les parents se placent en ordre, les parents les plus proches à la tète du mort. Par intervalles, tous se lèvent, entonnent la lamentation funèbre, et racontent les vertus du défunt, pendant que la veuve et les orphelins adressent au cadavre de tendres épithètes et rappellent les heureux jovus qu'ils ont passés ensemble (s) ».

La lamentation irlandaise ou caoinc est accompagnée des cris des pleureurs professionnels dans les comtés de Cork et de Kerry. « A Limerick, la parente la plus proche du défunt heurte le cercueil d'une pierre qu'elle tient à la main et entonne les lamentations (3). )>

Cette coutume a abouti à nos hymnes et à nos panégyriques, et s'est épanouie dans les chefs-d'œuvre d'un Prudence ou d'un Bossuet ; mais elle ne fut primitivement qu'une sorte d'incantation magique chargée d'éloigner du défunt les mauvaises influences durant son voyage infernal (4). Les

(i) G. Blanchard, Tie quelques usages anciens conservés au pays Guérandais. Nantes, 1879, in-8', p. ii-ta. On trouvera d'autres exemples pour d'autres régions de la France dans Revue des Iradilions populaires, III, 3"^!, et VI, 6a8.

(a) A. Le Braz, La légende de la mort chez les Bretons armoricains, Paris, 190a, in-i2, t. 1, p. 22S, d'après Lady W^ild, Ancient l.egends, p. 119,

(3) Le Braz, Loc. cit., I, ail, note i. — Cf. Kinahan, ÎSotes on Irish Folklore, dans The Folklore Record, t. IV, p. 100.

Chez les Germains la lamentation éclatait aussitôt qu'on avait mis le feu au bûcher : Snorro Ing linga saga, c. 10. — Saxo Gramiuat, 1. VIII, t. I, p. Sgr. — Beowulf, éd. El. Muller.

En Russie, la lamentation funèbre, éloges et plaintes mêlées, a gardé toute sa violence primitive. Cf., Vera Vend, (ne année de fêtes russes, Paris, 1897, in-ia, p. iiâ-iiC.

[Il) Ah 1 11 faut prier pour If- morts, vous diront encore les vieillards

Egyptiens qui en semblent les inventeurs ne craif,'naient point les douleurs de l'amenti ; mais ils redoutaient d'être dévorés par Set, par Nephtys ou quelque autre divinité infernale avant d'avoir atteint le lieu de leur survie (i).

Les cierges que l'on allumait aux funérailles, les lampes que l'on faisait brûler devant les tombeaux constituaient primitivement un rite magique analogue aux incantations. Le feu est un dieu puissant, maître des divinités des ténèbres qui les tient éloignées du mort et les empêche de lui nuire. Les cierges que l'Eglise catholique place autour du catafalque forment comme un rempart sacré chargé d'éloigner le lion dévorant et les autres bètes de l'abîme infernal (2).

Repas funèbres — Il ne sufisait point de préserver le mort des dangers qu'il courait en ce redoutable « voyage au centre de la terre », il fallait conserver son amitié. M'était-il pas désormais un dieu ?

Tout d'abord, on les conviait à un repas de famille après lequel on leur abandonnait des boissons et des vivres. Ce repas était nommé chez les Grecs iiEptocmvov, ï/A-zr,^ oeItivov (repas d'Hécate). Les Latins l'appelaient compotatio et silicernium (3). Il se célébrait de nouveau neuf jours après les funérailles et prenait encore de ce fait le nom de cœna no-

Russie : « Il faut prier pour les morts Milenki ! C'est la prière des vivants qui les aide à traverser les milarstoa Les milarsloa, c'est-à-dire les quarante épreuves par lesquelles toute âme doit passer avant de monter, radieuse, vers le Paradis, ou de descendre, maudite, jusqu'à l'enfer ». Vera Vend, Une année de fêtes rnsses, Paris, 1897, in-12, p. ii3-ii4.

(t) Le livre des morts est principalement un recueil d'incantations à l'usage du défunt ; mais on ne se contentait pas de munir le mort de cette sorte de passeport, on le louait comme si l'on eut voulu dicter à Thot un jugement favorable. Dans les fouilles de Petilia en Sicile et d'EIeutherna en Crète, on a trouvé des lamelles d'or portant des fragments d'itinéraire et des formules d'incantation à l'usage du défunt (Cf. Foucart, Premier Mémoire sur les mystères d'Eleusis, p. 67). Cela n'empêchait point les tbrènes que les survivants chantaient en l'honneur des morts comme s'ils eussent voulu les glorifier aux yeux des hommes et des dieux. Toutes les pratiques antiques semblent concourir au même but, la divinisation du mort.

fa) Même coutume chez les païens. Les lampes brûlaient aux tombeaux. Gruter. Inscript , p. ii48, 17.

(3; FeStUS, Verbo: SUicernium.

oemdialis (iV Ces sortes de banquets sacrés avaient lieu, pour les familles riches, dans la partie du tombeau appelée tricliniiimjuncbre. Pour les autres, les repas se faisaient à la maison du mort. Après ce banquet funèbre, riches et pauvres déposaient sur le tombeau ou dans l'intérieur des boissons et des aliments tels que du vin et de l'eau et d'autres comestibles 2';.

Le culte des morts appuyé sur un culte public immémorial, sur des sentiments cpii sans doute ne s'éteignirent pas durant les premières générations chrétiennes, devait vouloir se survivre. Comment les païens convertis n'auraient-ils pas continué une fois devenus chrétiens à s'adonner à une dévotion qui intéressait tous les membres du foyer ? (3).

(i) Tacite. Annales, VI, 5. — « Je ne sais si quelqu'un des saints a jamais vu dans les Ecritures la trace de la célébration du deuil de neuf jours que les lecteurs appellent novemdlales . C'est là une pratique propre aui Gentils et dont je ne saurais trop détourner les chrétiens. . Saint Augustin, QixsL CLXXn in Gènes. C'était bien là une coutume païenne, mais elle s'était christianisée puisque nous lisons, dans les Consumions apostoliques, 1. VIII, c. 112. « Pour ce qui re-arde les morts que le troisième jour soit célébré par des psaumes, des leçons et des prières en mémoire de celui qui est ressuscité le troisième jour ; de même le neavième jour en considération de ceux qui restent et de ceui qui ne sont plus. » Ces dates ont été conservées dans l'Eglise grecque. Goar, Ej-/OAÔv..ov, sive riluale Grarcorain^ Paris, 1647, p. 54o. Le quarantième est attesté par Saint Ambroise (De obita Theodosii, c. 5.). Sur les temps de deuil, on peut voir encore : Sicard, Office mitral, chap. l ; J. de Voragine. Légende dorée, éd. Roze, III, 281 ; Durand, Rational, trad. Barthélémy, V, 97.

Dans les milieux chrétiens où prédominait l'élément juif, l'usage s'établit de célébrer la mémoire des morte pendant sept jours. « Les Juifs, pendant sept jours, restent enfermés à la maison nu-pieds, ils pleurent, ne mangent point leur propre nourriture mais celle que leur envoient leurs parents et amis, principalement des œufs qui leur sont un symbole de la mort, laquelle imitant la volubilité de l'œuf qui est rond, frappe tantôt d'un coté, tantôt de l'autre ». Buxtorf, Lexic. Chald. Talmad., v. Lact., Saint Augustin déclare que la célébration du septième jour est fondée sur l'Ecriture, Oen., t. III. — Sap., XXII, i3.

(2) Chez les Scandinaves et chez les Celtes, les repas et beuveries en l'honneur, des morts, gardèrent un caractère tout païen Charlemagne dut les proscrire. Capital, de Part. Sax., c. 7.

(3) On pourrait citer d'innombrables exemples de la conservation de cette coutume. Dans la région montalbanatse, un repas auquel sont conviés tous les assistants aux funérailles, s'appelle noces tristes et se prend en silence. Abbé

Les clistribiilions de vivres faites aux funérailles furent une arme dont se servirent les riches païens du iv* siècle pour retenir leurs coreligionnaires dans le "^paganisme par l'appât d'un secours matériel. Saint Paulin de Noie décrit une de ces agapes qui eut lieu dans l'église de Rome aux frais du sénateur Pammachius, lors des funérailles de la matrone romaine Paullina (i). Au témoignage de saint Augustin, le christianisme, par l'institution des agapes funèbres, put exercer une fructueuse concurrence contre ces captations (2).

L'iconographie des catacombes nous fournit la preuve par l'image de l'identité des agapes chrétiennes et des repas d'Hécate. En considérant une de ces représentations, il est aussi raisonnable d'y voir une scène païenne qu'une scène chrétienne (3). La principale de ces peintures fut trouvée au septième colombaire du cimetière des saints 31arcellin et Callixte. Elle offre un triclinium avec la table en demi-cercle, symbole de la Lune ou d'Hécate. Deux autres scènes d'agapes se trouvent dans les corridors de cette même catacombe. A une table également semi-circulaire et qui enveloppe dans l'intérieur de son demi-cercle une autre petite table ronde en trépied, sont assis cinq convives : deux femmes siègent aux extrémités de la table, elles paraissent surveiller la petite table où sont, posés les plats, avec deux couteaux et un poisson. Les trois femmes ont la tète nue ; les deux hommes ont au-dessus de leur tète deux inscriptions qui s'expliquent

C. Daux, Croyances et traditions populaires da Montalbanais, Paris, 1902, grand in-S", p. II.

(i) Videre eaim mihi videor Iota illa religiosa miserandx plebis examina, illos pielalis diuinœ alainnos lantis injîaere penitus a(jminibas in amplissimam Pétri basillcum... Video conqrejalos itu diitincte per accubilus ordinari et projluis omnes saiurari cibis. Epislolx, 6'. Paulini, Xlll, ti-16. P. L , t. XXXII, col. 719.

(2) S. Aajustinus, De civil. Dei, VIII, 17. — Et ailleurs « Avec nos agapes nous nourrissons les pauvres ■». Contra Faaslum, XX, i, 20, — Th. Roller, Les Catacombes de Home, t. H, p. 16 à ao, spec. p. 19.

[Z) Raoul-Rochette, Premier mèmcin sur les antiquitcs chrétiennes, in M. Al B. L., t. Mil. p. i.52-i'i7ct i56-i58.

68 LES SAINTS SLCCESSEUnS DES DIEUX

par leurs gestes. L'un tend la main vers un enfant qui incline un calice, et lui dit : Agapc, misce mi : Charité, mêle ce vin ; l'autre se tourne vers l'une des femmes assises qui a devant elle une cruche, et est censé prononcer les mots : Irène ^ da calda : Paix, donne [Veau ou le vin) chaud (i).

L'animal destiné au repas est en même temps un symbole du Christ sauveur (2) ; les noms de l'enfant et de la femme également symboliques ont été portés par des chrétiens, et autour du demi -cercle qui contient cette peinture on voit l'histoire de Jonas et l'image du Bon Pasteur ; mais les poses et les expressions sont complètement païennes, de même que les deux bustes qui alternent avec les peintures de Jonas et du Bon Pasteur dans le cadre illustré de l'agape.

Un savant catholique, archéologue distingué, reconnaît en ces termes la filiation de l'agape chrétienne.

« Ce qui n'est pas moins avéré, c'est le principal motif qu'ont eu les chrétiens eu s'emparant d'une pareille institution, d'origine toute païenne. En l'appropriant au génie de leur culte, ils voulurent attirer au sein de l'Eglise, par luic analogie apparente, les esprits grossiers d'une muUitude familiarisée depuis des siècles avec l'usage de ces repas funèbres. II entra de tous temps,

il; Sottari, loc cil . II, pi. 12G. — Voir aussi les pi. 137 et 129. Ces peintures ont été ég.ileiuent interprétées comme des représentitions du banquet céleste des élus ; mais sans qu'il s'ensuive qu'elles ne représentent pas des agapes funèbres, cf. Dotn Leclercq, dans Dicl. de litarg. el d'arch. ckrét. au mot Agape, S 17 — L. Lefort, Eludes sur les monuments primitifs delà peinture chrétienne en Italie, Paris, i885, in 12, p. (5.^-i,58. — Ces fameuses peintures du cimetière de Prétextai ont été l'occasion d'une intéressante polémique : R. Garucci, S. J., Les mi/stères du syncrétisme phrygien dans la catacombe romaine de Prétextât dans Cahier et .VJartin, Mélanges d'Archéologie, Paris, i856, t. IV, p. r-54 ; Lettre de M. Ch. Lenormant au P. Martin, Doutes touchant le paganisme du tombeau de Vibia dans le même recueil, p. 189, et Lettre du P. Garucci, au même ; réponse à la lettre précédente, ibid., p. 1^2. Dom Leclercq, loc. cit., col. 838, semble reconnaître l'origine dionysiaque de ces peintures. Elles sont dues certainement à des adorateurs de Jupiter Sabazius et le fait qu'on ait pu les prendre pour des peintures chrétiennes établit péremptoirement la similitude des agapes chrétiennes et des agapes païennes.

(j I Le nom grec du poisson Ichtus fui d'ailleurs l'un des surnoms de Bacchas. Cf. Hésychius, sub voce Bacchus, p. 179, cité par Hislop, Les deux Babylones, Paris, 1886, in-8», p. 168.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 6g

dans ce que l'on pourrait appeler la sage et industrieuse politique de l'Eglise, de tirer des erreurs et des faiblesses humaines tout le parti que pouvait comporter la sérieuse doctrine de l'Evangile, afin de multiplier les conversions. L'institution des Agapes imitée du silicernium des anciens fut comme un innocent stratagème employé par la primitive Eglise pour gagner les cœurs à la foi chrétienne. Les témoignages de saint Grégoire de ^»vsse, de saint Paulin de Noie, et du pape saint Grégoire le Grand, suffisent pour ne laisser aucun doute à cet égard, A l'aide d'une pratique si connue, dont l'Eglise se contentait de changer l'objet et de purifier l'intention, le peuple, toujours esclave des anciennes habitudes, se laissait tout doucement attirer du culte païen des mânes, au culte chrétien des martyrs (i). »

Les repas anniversaires et les fêtes des Martyrs. — La compotaiio ou le silicernium des Romains n'était pas le seul repas en l'honneur et à l'usage des morts. On en célébrait encore aux anniversaires du jour où était décédé un membre de la famille. Ce jour était consacré aux mânes par des libations et par des sacrifices ; par des illu- ^ minations suivies d'un repas ou d'agapes que l'on qualifiait defunerales et qui se terminaient ordinairement par des danses et des chants que l'ébriété rendait souvent immoraux (2). C'est de là que vinrent les anniversaires des martyrs et les fêtes des saints, et l'habitude de se rendre dans les cimetières et sur leurs tombeaux pour y sacrifier du lait, des viandes, des lampes et des cierges, s'enivrer, chanter et danser en leur honneur.

Cette coutume caractéristique des banquets anniversaires ^ se retrouvait d'ailleurs sur toutes les rives de la Méditerranée où devaient aborder les colonies chrétiennes. L'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure, la Palestine, l'Egypte, l'Afrique

11) L. J Guenebault, .\ole sur les agapes chrétiennes, da.ns Die t. Iconographique des saints, Migne. i85o, in-i", p. 956. — 11 suit en cela Raoul-Ro- Chette qu'il cite testuellement.

(21 Dans maintes régions françaises, le service du 6oui d'an est le signal delà cessation du deuil et prend ainsi un caractère de réjouissance.

■yO LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

s'accordent à reproduire les traits essentiels du rite funéraire (i) !

La Grèce connaissait les hélaines ou associations de famille du même yâvo; pour l'acquisition et rcntrcticn d'une sépulture collective, champ assez vaste, entouré depuis les temps les plus anciens d'un enclos avec l'autel des sacrifices. C'est là cpio l'on venait en chœur céléhrer les repas anniversaires (2).

« A chaque jour, à chaque lieure, le Grec voyaitaulour de lui se célébrer des banquets funèbres. Aucune cérémonie du culte moderne n'est plus fréquente, plus quotidienne que ne l'était chez les Anciens, et en particulier en Af tique, dans les Cvclades, en Thrace et sur les côtes méridionales de l'Asie Mineure l'habitude des festins sur les tombeaux... Si étrange que le banquet puisse paraître, il semblait naturel à la race grecque, car cette race n'y a jamais renoncé. On célèbre encore aujourd'hui dans toute la Grèce et tous les jours le repas en l'honneur des morts, repas sacré accompagné de formules pieuses, composé de blé bouilli, de grenades et de raisins. L'E^rllse orthodoxe l'a lon^temps combattu, puis a fini par l'admettre en le sanctifiant. Les principes d'une religion nouvelle n'ont pu détruire un usage qui est la négation des idées chrétiennes (3). »

(( La théologie orthodoxe, dit encore Albert Dumont, donne huit explications différentes des banquets funèbres qu'elle a dû accepter au vui" siècle. . . Toutes ces explications sont trop subtiles :

(i) Dom Leclercq dan? Dom Cabrol, Dkt. v. Agape, col. 779.

(a) Eschyle, Les sept contre Tlièbes, gii ; Démosth , Conlr. Eabal., a8, 67 ; Conl. Ma:arl, 79 ; Plat., Cimon, 4 ; Just , 111, 5. — Les ancieas Grecs ne s'écartaient guère de leur sobriété habituelle que dans ces occasions. On donnait à ce banquet le nom de Oo'.vr^, afin de consacrer pour ainsi dire l'obligation que les convives s'imposaient de s'enivrer en l'honneur de leurs dieux. Cf. Juvénal, Sal , XV, /ia, 47, 48. Tertullieu, Apologétique, 39. Potter, Archêologia grœca, 1. V, chap. iv. A. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t II, p. ii5. Les associations religieuses telles que les Orgéons et les Thiases contribuaient aussi à ces dépenses. P. Foucart, Lfs associations religieuses chez les Grecs, Paris, 1873. p. l4i.

(3) A. Dumont, Mélanges d'Archéologie et d'épigraphie, Paris, 1892, in-8°, p. 84-86. Les Grecs ont-ils emprunté les repas funèbres à l'Egypte. C'est possible, mais ils pouvaient les avoir pris tout aussi bien de l'Inde où celte pratique •emble immémoriale. Cf : F.. Feydeau, Histoire des usages funèbres, I, a8i- 386, qui décrit les repas funèbres du brahmanisme.

la race grecque comprend naturellement cette l'orme du culte des morts et se passionne pour les pratiques de ce genre, là est la vérité (i). »

Les Grecs modernes rediraient encore les paroles que Virgile mettait dans la bouche d'Enée foulant ce sol de Sicile où mourut son père :

(( L'année dans son cours a parcouru le cercle entier des mois, depuis que nous avons confié à la terre la cendre du divin Anchise et que nous avons dressé pour lui les autels des morts. Voici le jour, oui, c'est bien le jour qui sera à jamais pour moi un jour de deuil, et aussi de solennels hommages puisqu'ainsi l'ont voulu les dieux. Quand je serais exilé parmi les sables de Gétulie, ou surpris dans les mers de la Grèce, dans les murs mêmes de Mycènes je n'en renouvellerais pas moins tous les ans les mêmes vœux, conduisant en son honneur les pompes funèbres et chargeant les autels des offrandes voulues (2). »

N'étaient-ce pas des Grecs, ces Corinthiens qui voyaient dans les agapes une occasion de manger plus que leur part : « Mes frères, leur écrivait saint Paul. Quand vous vous assemblez pour manger — et annoncer la mort du Seigneur — attendez-vous les uns les autres. Si quelqu'un est pressé par la faim, qu'il mange chez lui afin que vous ne vous assembliez point pour votre condamnation (3). » L'apôtre leur

(i) A. Dumont, Loc cit., p. 660.

(a) Enéide, V, 46.

(3) I Corinth., xi, 33-34. — La communion eucharistique en mémoire de la mort du Seigneur est primitivement une sorte de banquet, mais inversement l'agape funèbre est une sorte de communion avec le mort. L'idée qui a présidé aux agapes a été parfaitement mise en évidence par Roherlson Smith : participer à une même nourriture équivaut à se pénétrer d'une même essence et rend les convives solidaires d'une même destinée. La Cène aux temps apostoliques a pour but essentiel de renouveler le lien consubstantiel qui existait entre les participants comme entre ceux-ci et Jésus Cf. P. Sabatier, Commentaire de la Didaché, p 104.

N'était ce point de cette conception que s'inspirait la coutume de donner l'eucharistie aux cadavres, Posid., Vita August., c. i3 ; Eusèbe, Vt(a Conii,, IV, c. 71. Le 3° Concile de Curthage, en son 6' canon, se voit obliger d'interdire de communier les cadavres, h'iacuil ut corporibus defunctorum eucharistia non detur. En Russie c les personnes pieuses possèdent toutes une sorte de pelit

assure même que c'est en punition de ce désordre, qu'il éclate de temps en temps parmi les « frères » des maladies et des morts (i).

En Asie-Mineure ces libations et ces repas, les danses qui les suivaient se perpétuèrent longtemps parmi les chrétiens. Le Père Delehaye nous rappelle lui-même que Grégoire le Thaumaturge fut obligé d'instituer les fêtes des martyrs pour satisfaire aux habitudes des païens convertis et leur ménager une transition entre les plaisirs profanes et la joie purement spirituelle (2). Il nous force ainsi à songer au mot du Père Thomassin au sujet du même Grégoire : « Cette sagesse est presque aussi miraculeuse que les fréquents prodiges que ce saint prélat opérait. Il nous a été utile que saint Grégoire de iSysse en ait fait le récit et l'éloge tout ensemble et qu'il ait attesté le succès d'une si mémorable condescendance (3). » C'était dès le xvii* siècle l'expression de M. Loisy : « Par bien des côtés, le culte des saints est une concession à la religion populaire (4)- »

Saint Jean Chrysostome eut en maintes occasions à rappe-

registre obituaire, où elles inscrivent les noms de leurs défunts ; elles présentent ces livrets à l'Eglise pendant la messe ; le prêtre en consacrant le pain et le vin de l'eucharistie mentionne les noms de ces trépassés au moment où il invoque l'Esprit-Saint en élevant le calice. C'est là la communion des morts ». Vera Vend, Une année de fêtes russes, Paris, 1896, in-12,

(1; I Corintli., 11, 3o.

- (a) Légendes hagiographiques, p. loa.

(3) Thomassin, Traité des fêles de l'Eglise, Paris, 186.^, in 8", 5o3-5o4. Les Juifs eux-mêmes connurent les festins funèbres. L'Israélite payant sa dime devait déclarer qu'il n'en avait rien pris pour manger dans son deuil ou pour donner à un mort, Deul., XXVI, i4. On peut discuter le point de savoir si les Israélites considéraient leurs morts comme des dieux et si ces repas étaient do véritables sacrifices ; mais on ne saurait nier qu'ils en avaient adopté la coutume, cf. R. P. Lagrange, Les Religions sémitiques, Paris, 1905, p 333-333.

{'-i) Ed. Lêb Blant, dans une note sur les Chrétiens dans la société païenne aux premiers dges, Rome, in-S", écrit : « Des coujpromi» que Tertullien lui-même admit comme acceptables permettaient d'assister aux fêtes de ces démons divinisés que les chrétiens y exorcisaient secrètement par la vertu de son souffle. Ce lut à l'ombre de ces concessions regrettées, détestées au fond des cœurs, que la religion nouvelle put se développer et vivre. »

LES SAIiNTS SUCCESSEURS DES DIEUX "^S

1er les fidèles d'Antiochc à la sobriété et à la décence dans les églises (i).

En Egypte, au temps d'Héliogabale, la foule, s'abandonnant à son atavisme, « croyait faire œuvre pie que d'honorer les morts par des banquets et des fêtes orgiaques. Logique avec elle-même, elle commémorait le souvenir de l'un des siens par les réjouissances qu'elle lui souhaitait dans l'audelà (2) ».

M. Gayet a découvert dans le tombeau d'un chevalier byzantin, à Antinoë,un petit groupe de terre cuite d'exécution barbare, donnant la scène de l'agape dans le triclinium. Cette représentation, jusqu'ici unique, indique avec minutie tous les accessoires du banquet, mets et coupes (3). C'est un curieux pendant aux peintures romaines.

Chez les antiques habitants d'Egypte, « l'article premier de leur foi en une vie posthume était que le double fût assuré de de sa subï^istance. Au jour de l'enterrement, parents et amis, réunis dans une chapelle lui présentaient l'oiTrande ; mais, dans la suite des temps, c'était à la piété des fidèles de pourvoir au renouvellement de celle-ci. Qu'un instant elle vînt à manquer, et le double était voué aux pires tourments : à errer dans les rues cherchant sa pâture, au milieu des immondices, ou même à une mort qui eût été cette fois définitive. Partant de ce principe, on imagina sans peine qu'il était bon de substituer à une offrande réelle une offrande fictive ; on la peignit sur les murs ; on y représenta les cérémonies du sacrifice ; et l'on supposa que. pour assurer la transformation de ces images et substances en cérémonies réelles, il suffirait que le premier passant venu récitât une prière à cet effet. Alors, les scènes figurées sur les murailles s'animaient d'une vie égale à celle du double. Celui-ci quittait son appartement privé, venait s'asseoir à la place où trônait son effigie. Les provisions amoncelées sur les tables de-

(i) S. Chrysostomus, Homilix ad populum Antiochenum, éd. Didot, t. II, p. I.

(3) Gayet, Coins d'Egypte ignorés, Paris, igoS, p. 83. — Cf., aussi E. Feydeau, Histoire des Usages funèbrrs des peuples anciens, Paris, i856, I, 99.

(3) Gayet, L'exploration des nécropoles de la montagne d'Antinoë, 1901-1903, dans Annales du Musée Guimet, t. XXX, Paris, igoS, p. i3i.

venaient pour lui des mets délicieux ; ses gens empressés autour de lui le servaient, pendant que les musiciens se faisaient entendre et que les danseurs rythmaient leurs pas (i). »

Ces peintures disparaissent chez les Coptes ou chrétiens d'Egypte ; mais les agapes des funérailles et des anniversaires subsistent autrement qu'en peinture. On ne déracine point en quelque cinquante ans des habitudes millénaires (2).

L'Afrique fut particulièrement la patrie de ces orgies commémoratives. a Nous savons, déclare le troisième concile de Cartilage (3), que beaucoup de chrétiens boivent outrageusement {hixuriosissime) sur les tombeaux et qu'après avoir offert de la nourriture aux cadavres, sous prétexte de religion dévorent et s'enivrent jusqu'à ce qu'ils u tombent comme morts à leur tour sur leurs morts ». Saint Augustin peint ces dévots des agapes d'un trait non moins incisif : « Aujourd'hui, dit-il, les ivrognes poursuivent avec leurs coupes les martyrs qu'autrefois des forcenés persécutaient à coups de pierres » (4)- Là plus qu'ailleurs peut-être il fallut s'accommoder aux exigences antichrétiennes des nouveaux convertis. Saint Augustin après Tertullien (5) avait déjà parfaitement reconnu ce caractère de la dévotion aux martyrs. « Les païens, dit-il, étaient empêchés de venir au christianisme par le regret des festins joyeux qu'ils faisaient aux jours de fête consacrés à leurs idoles (aux mânes) ; c'est pourquoi nos ancêtres jugeaient bon de permettre qu'on célébrât par les mêmes profusions les solennités en l'honneur des saints martyrs (6). »

(i) Gayet (AI.), VArt copte, Paris, igoa, p. 69-70. Voir au sujet des offrandes et des libations le texte d'un stèle d'Abybos: Egypt Exploration Fund extra publication London, igoS, in-4°, p. 43-45.

(2) Gayet, L'Art Copte, p. 366.

(3) An. 397, can. 3o.

(4) Aug. in Psalm. LIX, voir aussi P. Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrir/ue Chrétienne, 1906, t III, p. 106.

(5; Tertullien, Dejejunio, c. xvu, P. L,, t. II col. 1029, s'était plaint des désordres qu'entraînaient ces agapes. « Sed majoris his est Agape, quia per banc adolescentes lui cum sororibus dormiunt appendices scilicet gulœ lascivia et luxuria. »

(6) Aug. Epist. XXIX, Ad. Ah/pium, P. L. XXXIII, ii4-i2o. Pour d'autres textes A. Marignan, U Triomphe de l'Eglise, p. 43-45. ;|

L'évêqued'Hippone reprochait à son troupeau d'avoir introd\iit la représentation des pantomimes païennes jusque dans les vigilesdes fêles chrétiennes, et sur les tombeaux des martyrs (i).

Au reste, il n'acceptait point qu'on dût conserver davantage le rite païen des repas que l'on faisait au tombeau des martyrs et des morts. Il conseillait à Aurélius, évèque de Carthage, de les abolir (2). ^on content de suivre cet avis, celui-ci ordonna que l'argent destiné à ces festins, selon l'expression d'Augustin, serait donné aux pauvres. Le peuple, n'ayant tenu aucun compte de cette injonction, le quatrième Concile de Carthage, en 898 (3), excommunia par son 90'' canon, comme meurtriers des pauvres, ceux qui refuseraient ou feraient seulement quelque difficulté de remettre aux églises les oblations pour le soulagement des défunts. Les offrandes qu'on fait encore aujourd'hui pour les morts ne sont qu'une survivance des anciens repas qui leur étaient offerts (4).

(( En Afrique, écrit Dom Leclercq, la célébration du culte des martyrs était roccasion de désordres si grossiers que les femmes honnêtes hésitaient à se rendre aux offices et les païens en tiraient cette objection contre ceux qui les priaient de se convertir : (( Pourquoi abandonner Jupiter pour se prosterner devant un Mvgdon, un Nampbano? disait Maxime de Madaure ; et le manichéen Faustus ajoutait: «Vos idoles à vous, chrétiens, ce sont les martyrs, vous leur rendez un cuUe semblable. C'est aussi par du vin et des viandes que vous apaisez les ombres des morts (5) ». On ne pouvait plus nettement rattacher l'agape à

(l) Saint Augustin, Serm. 311 in Natal Cypr , c. 5. (a) Aug. Epist. XXII, ad Anreliiim, P. L., XXXIll.

(3) En réalité ce telle est da vi' siècle ; mais cela n'infirme point sa valeur démonstrative dans le cas présent. La date de rédaction en a été fixée par Ballerini Masseu. et Malnory.

(4) Tertullien parle déjà des oblations pour les défunts dans son De Corona, c. 3. — Dans son De Exh. Cast. il écrit : « Pro uxoris receptae apud Dominum spiritu postulas, pro ea oblationes annuas reddis. » Elles servaient en partie au soulagement des pauvres : « Pro eis sive altaris, sive orationum, sive elemosvnarum sacrificiis solemniter supplicamus » Saint August., Oe cara pro mort, quod gerenda, c. 22.

(5) Aug. (Montra Fauslum, XX, 4.

l'antique coutume du banquet funèbre; d'ailleurs, les contemporains ne faisaient pas de dilTicultés à le reconnaître et à s'en applaudir (i). »

En Italie, les Catacombes ont fourni ces images célèbres qui faisaient dire à Raoul Rochette :

« A l'aide d'une pratique ancienne du culte romain dont la religion s'était bornée à changer l'objet et à puritler l'intention, le peuple, toujours esclave de ses anciennes habitudes, toujours sensible aux impressions matérielles et aux jouissances physiques, se laissait tout doucement attirer du culte païen des mânes au culte chrétien des martyrs (2). »

En adoptant la coutume romaine des sociétés funéraires (3), les chrétiens en avaient également emprunté et les nsages et les abus. Pline avait dû par un édit prohiber les abus païens des banquets anniversaires. De même l'évèque de Milan

(1) Dom Leclerq, Loc. cit , col. 777. — En Afrique l'Eglise formait un seul corps qui rappelait les anciennes hélairies des Grecs et les sodalttates des Latins. Chaque chrétien fournissait tous les mois une somme minime destinée à nourrir les pauvres ou les orphelins sans fortune et à enterrer les morls.

Tertullieu, Apol , XXXIX.

(2) Premier Mémoire sur les antiquités chrétiennes. Peintures des Catacombes dans M. de IW. des 1. et B. L., t. XIII, p. 187, voir aussi : p. 776-780.

'(3) Abbé Nartet, f.es Catacombes de saint Calixte, Rome, iSi-], p. 19. En Gaule et par la suite en France on retrouve les mêmes usages: t° Les sociétés funéraires. On les rencontre à Vannes sous le nom de Confréries des Trépassés et dans le Finistère sous le nom de Prairie des morls. L.. Maître, i-es Confréries bretonnes dans Bulletin de la Société arch. de Nantes, t. XV^ p 34-35. A. Le Braz, La Légende de lu mort, II, I33-I33. Il y aurait lieu d'élargir la question et d'eiaminer quelle part de vérité renferme l'assertion suivante d'un historien belge. « On ne peut guère douter que le lien secret d'une origine commune ne ratlachàt les corporations d'artisans et les confréries romaines isodalitates) à la gilde du Moyen Ag£... ! Les sacrifices communs, les repas fraternels, les collectes et la juridiction de tous sur chacun sont les éléments primitifs de 1 organisation de ces différentes sociétés... On croirait à une première lecture de leurs chartes, qu'il ne s'agit que du salut des âmes. Les membres de la corporation doivent faire dire des messes, aller à l'offrande, assister aux enterrements. » M.O]s.e, Mœurs, Usages, Fêtes et solennités des Belges, Bruxelles (s. d ). in-ia, t. II, p. 97-98. — 2° Le repas funéraire. En Morvan et en Bourgogne il y a quelque vingt ans on ne manquait pas d'achever l'enterrement par une collation dans la maison du mort. En Brionnais, le repas achevé on récitait le chapelet en commun pour le repos du défunt. Depuis que l'on a pris l'habitude d'aller-.manger et boire à l'auberge, cette dernière pratique a dispru.

l'illustre saint Ambroise, dut intenlirc toutes les agapes aux tombeaux des martyrs, parce qu'elles n'étaient plus qu'une « imitation de la superstition païenne, des occasions d'intempérance et de joies dissolues (i) ».

Après ce voyage autour du grand lac romain qu'était la Méditerranée ; après cette excursion dans les œuvres des Pères, nous avons, je pense, le droit de conclure que l'organisation des agapes anniversaires aux tombeaux des martyrs fut le résultat d'une prévoyance ou d'une condescendance apostolique. « L'Eglise, écrit Dom Leclercq, n'a témoigné aucune espèce de répugnance pour ces transitions et c'est presque à chaque institution du christianisme que noiu trou- * vons ainsi un prototype profane que la psychologie inviterait à pressentir si l'histoire ne le montrait avec évidence (2). »

Longtemps avant le savant bénédictin, Baillet, l'illustre oratorien, parlant du jour natal des saints, ainsi que l'Eglise a coutume d'appeler l'anniversaire de leur mort, écrivait :

(( Elle avait tiré celte pratique des anciens soit Gentils, soit Juifs, pour en purifier et en sanctifier l'usage en faveur des nouveaux ildèles qui, étant venus des Gentils ou des Juifs à la foi de de J. Cil ne pouvaient aisément se défaire des choses extérieures et sensibles auxquelles on les avait élevés et accoutumés dans leur première religion. Cliez les uns et les autres on s'était fait un devoir d'honorer la mémoire des grands hommes...

« Les chrétiens ont cru pouvoir, à plus juste titre, rendre les mêmes honneurs à la vie ou à la mort glorieuse des saints. Ils ont employé à ces fêtes le chant des hymnes, les sacrifices, les panégyri([ues et oraisons funèbres. Il y ont converti les festins des G^n'ib en agapes : ils ont dressé aussi des oratoires contre les tombeaux des martyrs. Tous les ans ils y renouvelaient la même fête au jour anniversaire de leur mort : et l'on ajoutait à ce que nous avons rapporté la lecture que l'on y faisait de leur vie ou des actes de leur martyre.

(i) Cont. Faust, XX, 21. De raàme que les isiaques de Milan s'enivraient en l'honneur de Sérapis, de même les chrétiens en l'honneur des martyrs. Saint Ambroise s'en plaignait en ces termes : « O StuUitiam hominum qui ebrietatem putant sacrificium. » De Elia et jejunio, 17.

(3) Loc. cil , Agapes, col. 788.

On y rétahlit même d'autres usages des Païens peu nécessaires d'ailleurs à la fête, lorsqu'on crut que ces usages n'étaient plus en état do nuire. C'étaient presque de semblables préparatifs pour l'extérieur de la fête, de magnifiques appareils dans les églises, des ornements pour les autels et les statues, des loires publiques, des marchandises de toute espèce qu'on étalait autour de l'église et sur les avenues, des festins que l'on faisait aux amis ou aux parents du dehors qui venaient à la fête. Ces pratiques avaient, ce semble, quelque apparenced'abusdans les commencements même de leur établissement, et pouvaient nuire à plusieurs. Ils étaient au moins inutiles aux chrétiens spirituels qui savaient servir Dieu en esprit et en vérité. Mais les Evêques les plus éclairés ne laissaient pas de les souffrir en faveur des faibles et des imparfaits qu'il fallait dégager peu à peu des aiïections terrestres (i) ».

Cette condescendance eut bien ses inconvénients. Le côté joyeux et, j'oserai dire, orgiastique des fêtes des martyrs s'est prolongé fort tard dans l'Eglise. Les conciles ne cessent pas un moment d'en fournir des preuves (2).

En 65o, le concile de Chalon-sur-Saône défend, sous peine d'excommunication, aux femmes qui se trouvent à la dédicace des églises ou aux fêtes des martyrs, de danser dans l'enceinte et sous le parvis de l'église, d'y chanter des chansons déshonnêtes (3).

En 12^0, le concile de Winchester, défend de se livrer à des jeux déshonnêtes dans les cimetières et d'y tenir des marchés, surtout aux veilles des fêtes des églises ou des saints.

Le premier canon du concile de Cognac, en 12G0, défend les V'ujiles dans les cimetières à cause des actions déshonnêtes et des meurtres qui s'y commettent, ce qui obligeait

(i) Baillet, Les Vies des Saints, I, p. 220-328.

(2) Saint Jérôme répondait à Vigilance qui protestait contre la superstition des Vigiles : « De N'igiliis et pernoctutionibus in basilicis Marljruni celebrandis. Ekror autcm et culpa juvenum vilissarumque mulierum qui per noctem sœpe deprebenlilur, non est religiosis lioniinibus impulandus ».

(3; Canon XIX.

souvent les évèques de s'y rendre pour purifier ces lieux ainsi profanés.

Ces prescriptions furent renouvelées plus d'une fois par le concile général de Lyon en 127^, par ceux de Bude, 1279, de Pont-Audemer (même année), de Narbonne, i55i, de Reims, i583, d'Aix, i585 et d'Avignon, log^.

Les fêtes patronales de nos jours comportent bien encore une messe dite en l'honneur du saint. Mais le principal des cérémonies consiste en un grand bal, course d'ànes ou de chevaux, joutes sur l'eau, course en sacs, illuminations et feux d'artifices.

Les fêtes générales en l'honneur des morts

Les Charisties et la fêle de la Chaire de Saint-Pierre. — Les fêtes les plus longues du culte des ancêtres à Rome étaient réunies au mois de fé^Tier, longtemps regardé comme le dernier de l'année. Les jours des morts, dii parentales, duraient du i3 au 21 février et se terminaient par la fête des trépassés ye-Va/m. Le lendemain, 22 février, avait lieu le repas des Charisties [Charistia cara cognatio). Il commençait par un sacrifice aux dieux. Tous, riches ou pauvres, en ce jour sacré portaient des mets sur les tombeaux et y pratiquaient les libations saintes (i).

Le christianisme, n'ayant pu déraciner les usages du jour des Charisties, dut se contenter de donner une intention nou-

«"«) Cic, De officiis, I, 17, 5<j ; D^ Legibus II, 19 ; Ovid., Fast., II, 617 ; Martial, IX, 56 ; Val. Max., II. 17. — Cf. W. WardeFowler, The

Roman festival of ihe period of tke Hepublic, Loadon, 1S99, in-8', p. 3o6-3lo, — J. A. Hild, Parenlalia Parentatio dans Daremb. et SagllO, t. IV, p. 333-.i3i.

Les Nekusia ou Tanatousia des Grecs qui se célébraient en ce même mois (authesterion) correspondaient probablement aus Feraiia mais le jour exact nous ea est inconnu. Cf. Simon, Dissertation sur les Lémures dans M. A, l. B. L. I, p. 38.

velle à ces agapes païennes, en inslitiiant, en ce jour, la fête du Banquet de Saint-Pierre, ye^/am Beali Pétri epiilarum (i). Plus tard on profita de la découverte en d'anciens cimetières chrétiens de sièges que l'on prétendit être de Saint-Pierre (2) pour la baptiser d'un nom qui rappelle moins l'ancienne pratique. La fête de la chaire de Saint-Pierre au 22 février remplaça alors définitivement les Parentalia des païens ; Mgr Duchesne déclare que l'on n'en peut pas douter (3). La substitution est en effet de telle évidence que tous les liturgistes l'ont avouée. Jean Beleth, au xn" siècle (4), Durand de Mende (5) et Jacques de Yoragine (6) au xiii" et enfin, dans les temps modernes, le pape Benoît XIV (7).

La fête ainsi modifiée, on s'efforça de proscrire les repas antiques, et nous voyons en 566 ou 667 le Concile de Tours, ordonner (( de chasser de l'église ceux qui, à la fête de Saint-Pierrre, oflraient des viandes aux mânes des morts et mangeaient de ces viandes consacrées aux démons (8) ».

(1) Tertullien se moquait des grandes dépenses qu'on faisait pour honorer les morts et des ripailles dont ils fournissaient le prétexte. Resurr. carn, i ; Be anima 4 ! cela n'empêcha point la fête de se christianiser. « Les parents des défunts se réunissaient dans l'enceinte sacrée et, après le culte, ils plaçaient sur l'autel une offrande qui reçut le même nom que chez les païens ; on l'appela l'ofc/aiio, le sacrijîchim. Les pauvres profitèrent de ces aumônes. > A. Marignau, La Foi aa iv« s., p. i/ii. On peut affirmer, d'autre part, qu'on ne cessa jamais de célébrer des fêtes particulières sur les tombeaux.

(2) Mgr. Gerhet, Esquisses de Rome chrétienne, Paris, 1878, L Bog-Sig, — les reconnaît apocryphes, de même MaruCChi, S. Pietro cl S. Paoto in Borna, 1900, p. 99.

(3) Origines du culte chrétien, j). 278. — Cf. Voir aussi abbé Lejay, Ancienne Philologie chrétienne dans Revue d'Hist. et de littéral, religieuses, ig02, VII. 362- 364, où il défend l'opinion de Mgr Duchesne contre celle de M. Erbes. Ce dernier veut que cette fête ait un fondement chronologique. Die Todeslage der Apostol. Paulus u. Pelrus ihre rômischen Dinkmdler, Leipzig, 189g, in-8».

(4) Explication des divins offices, ch. lxxxiii.

(5) Ralional des divins offices, Irad. Barthélémy, I, ^7.

(6) Légende dorée, Edit. Roze, I, 3i2. — On peut bien sans trop excéder, je pense, ningcr J. de Voragine parmi les auteurs liturgiqties.

(7) Dans sa dissertation sur : Les deux fêles des chaires de Saint-Pierre mises au jour en 1828 par Mgr Foscolo, archevêque de Corfou.

(8) Mansi, IX, 790. « Qui in festivitate S. Pétri Apostoli cibos mortuos olTerunt et post missas redeuntes ad domos proprias ad gentilium revertuntur errores et post Corpus Domini sacratas daemoni escas accipiunt », can. aa.

LES SAINTS SUCCESSEUIIS DES DIEUX 8l

Les Lémures romaines et la première fête des saints. — lios Parentalia n'étaient pas les seules fêtes des morts dans la Rome antique. Les Lémures ou Remures qui se célébraient les nuits des 9, 1 1 et 10 mai, remontaient certainement à une époque bien pkis ancienne, si l'on en juge par la grossièreté de leurs rites qui avaient un caractère à la lois plus sombre ot plus burlesque (i). Destinées à apaiser les mânes querelleuses ou irritées, les larves des morts qui avaient comme Rémus péri par violence, elles semblaient encore plus indéracinables que les Parentalia. Il était nécessaire d'y substituer une fête qui en conservât le caractère essentiel.

« Du temps de l'empereur Phocas (2), dit l'épitaphe de Boniface IV, ce pontife fixant ses regards sur un temple de Rome qui avait été dédié à tous les démons, le consacra à tous les saints. » Baronius, qui parle de cette consécration au i3 mai, y voit l'élimination de l'impureté païenne (3).

Mgr Gerbet nous a laissé un curieux et poétique commentaire de cette « conversion )).

« Au v° siècle, le Panthéon fut fermé comme tant d'autres temples de la vieille Rome... Les hymnes, les couronnes, les fleurs, la foule, semblaient avoir abandonné sans retour son enceinte désolée. Entre les marbres de l'escalier, l'herbe croissait. Les colonnes de la façade semblaient pleurer la magnifique inutilité du vestibule désert. La porte d'airain, close nuit et jour, était plus immobile que celle d'un tombeau. Semblable à un firand pécheur qui passe quelque temps clans la retraite et la pénitence avant d'aspirer au sacerdoce auquel Dieu l'a destiné, le Panthéon demeura, pendant deux siècles, dépouillé, solitaire, plein de deuil et de silence. 11 attendit ainsi le moment où sa porte, s'ouvrant aux acclamations du peuple chrétien rassemblé

(i; Preller, /-« dieux de l'ancienne Rome, Paris, in- 12, p. 34!). Warde Fowler, Tlw Roman Festivals, London, 1899, in-12, p. io6-iit.

(2 . Entre 607 et 610. — Cf. Baillet, La Vie des Saints, IX, 4 et 5.

(3) « Ipse (Bonif. IV) eliaiinata omni spurcitia fecit ecclesiam sanctœ Dei Genitricis atque omnium martyrum Christi » BarOHius, Martyrolorj., 10 maii, p. 2i5.

Sa LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX

SOUS le vestibule, laissa voir au fond du tcmplo.à l'ancienne place de la statue de Jupiter ] engeiir, une croix sur un autel (i). »

(( Toutes les erreurs de l'univers, dit M. de Ma'stre, convergeaient vers Rome, et le premier de ses empereurs les y rassemblant en un seul point resplendissant^ les consacra toutes dans le Panthéon. Le temple de tous les dieux s'éleva dans ses murs, et seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout rcntliousiasme, et, si Ion veut même, tout le ressentiment des chrétiens, se déchaînèrent contre les temples. Tliéodose ayant donné le signal, tous ces magnitiques édiûces disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions ; en vain leur solidilé lassait les bras des destructeurs ; pour détruire les temples d'Apaniée et d'Alexandrie, il fallut appeler les movens que la guerre employait dans les sièges. Mais rien ne put résister à la proscription générale. Le Panthéon seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qud ignore par fpiel concours de circonstances Jieureuses le Panthéon fut conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du vii*^ siècle, un Souverain Pontife le consacra « tous les Saints. Ah 1 sans doute «7 l'ignorait : mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale du Paganisme était destinée à devenir celle du christianisme ; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les formes de lidolàtrie. devait réunir toutes les lumières de la foi. Tous les Saints à la place de tous les dieux ! quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses ! Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable ; cependant j7 v a plusieurs Dieux dans le ciel et sur la terre. Il y a des intelliL^ences, des natures meilleures, des hommes divinisés. Les dieux du Christianisme sont les saints. Autour de Dieu se rassemblent tous les dieux, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.

« 0 spectacle merveilleux digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler !

« Pierre avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus(2)... La \ ierge immaculée, la plus excellente de toutes

(i) Esquisses de Rome ctirélienne. II, 4i4. (a) Presideo forlbus cxli .. cœlestis Janitor aulx...

El clavem ostendens, fixe, ait, arma fjero.

Ovid. Fast., I, 125, iSo, aô.'i.

les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, discernée entre tous les saints comme le soleil entre tous les astres; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur, qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle, et que tous les siècles proclameront heureuse ; la divine Marie monte sur l'autel de Vénus Pandémique. Je vois le Christ entrer dans le Panthéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect tous ces dieux-hommes disparaissent devant V homme-Dieu. Il sanctifie le Panthéon par sa présence, et l'inonde de sa majesté. C'en est fait : toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent tètes a fui devant l'indivisible \érité : Dieu rogne dans le Panthéon au milieu de tous les saints (i). »

Le i3 mai 701. le pape Grégoire III dédia au Vatican une chapelle en l'honneur du Christ Sauveur, de sa Sainte Mère, des saints Apôtres, des saints Martyrs et de tous les saints reposant par toute la terre (2). Cette seconde consécration nous est un nouveau témoignage de l'existence d'une fête des saints au 1 3 mai, au jour des anciennes Lémures païennes ; et, si la dédicace du Panthéon à Sainte-Marie aux Martyrs n'en avait pas été une preuve suffisante (3), nous serions, par ce fait, complètement édifiés.

Le Samhain celtique et la Toussaint ou du transfert de la fête des saints du 13 mai au P" novembre. — Un siècle plus tard environ, la scène du monde s'était quelque peu renouvelée. Louis le Pieux avait confié l'Italie à Lothaire et s'était déchargé sur lui des affaires romaines, et en particulier de la protection du Saint-Siège (4). Mais la reine Judith

(i) J. de Maistre, Du Pape, In /me.

(2) A. Steuchus, De Donal. Conslantini, p. 203.

(3) Baillet étahlit une distinction entre la fête de la dédicace du Panthéon et la fête de tous les Saints, Les Vies des Saints, XI, p. 5.

(i) Mgr Li. Duchesne, Les premiers temps de l'Etal pontifical, Paris, igoi, p. 207. Avant Lothaire l'Italie était entre les mains de Bernard petit-tîls de Charlemagne. Ch. Lenormailt, Questions historiques, ive-ixe siècle, Paris, i854, II, 3i2.

84 LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX

l'ayant brouille avec les fils de sa première feinmo : Lotlialre, Pépin cl Louis le Germanique, Lothaire vint J'ilalie amenant avec lui le pape Grégoire IV.

« Ce dernier, dit Mgr Duchesne, « eut tort de se laisser mêler à ces discordes, d'y prendre part, et cela pour les fds rebelles » (i). Des évêques protestèrent contre cette intervention. Le pontife romain leur rappela vigoureusement l'obéissance qu'ils devaient au Saint-Siège. L'empereur Louis, ayant été abandonné par ses troupes gagnées par les présents de Lothaire, fut regardé comme déchu delà dignité impériale. Grégoire IV, attristé et humilié de s'être trouvé au u Champ du mensonge », s'en retourna à Rome. On était en 83'! .

Loin du terrain de ces honteuses querelles, le Pape semble s'être repris, et la préoccnpalion de sa charge l'absorbe tout entier.

Le i" mars 834 le concile de Saint-Denis réconciliait l'empereur Louis le Débonnaire avec l'Eglise (2). Il y recevait, des mains tles évêques, l'épée qu'ils lui avaient ôtée. Fut-ce sous l'inlluence de Grégoire? J'inclinerais à le croire. En tous cas le Débonnaire, souverain mystique et scrupuleux, ne lui a point gardé rancune de sa triste intervention et, sur sa solhcitation, il établit en ses vastes étals la fêle de la Toussaint (3).

En 835 cette solennité qui se célébrait comme nous l'avons vu au i3 mai et demeurait circonscrite à l'Italie, fut^ désormais fixée au i"' novembre (4) et étendue au monde entier. Quelles raisons avaient donc porté le Pape à étendre] ainsi et à déplacer cette fêle des Saints ?

Il semble qu'il ait agi de la sorte sous l'influence de Lothaire, et du culte que les Francs, les Saxons et les Frisons avaient du apporter dans leurs bagages.

(i) L. Duchesne, Loc. cit., p. 206.

(2) Abbé Pelletier, Dictionnaire des Conciles, 1, 79'!.

(3) Mabillon, DiiAomaia, p. 687

(4) Abbé Pascal, Dictionnaire de litixnjie, col. 120/1.

u An vrii" siècle, leur quartier général, écrit Monseigneur Duchesnc, était au Palatin, clans l'ancien palais im])érial, qui fut encore réparé officiellement vers la fin du vu'" siècle. ]^à fui jusqu'à la lin la résidence de l'empereur, quand il \enait à Home (il n'y vint qu'une fois en 663), de l'exarque, que l'on y voyait plus souvent, enfin des ducs et de l'étatmajor. Cet éditice avait une chapelle officielle, Saint-Césaire in Palatio, où l'on déposait solennellement les images des empereurs, quand leur avènement était notifié à Kome )) (i).

Tout d'abord la fête de ce saint Césaire, dont le nom Kaisarios doil l'avoir prédestiné à devenir le patron des Césars et plus tard des Impériaux (2), fut fixée au 21 avril, date de la fondation de Rome, et sans doute se maintint à ce jour jusqu'à l'arrivée des Occidentaux. Avec eux ce saint Césaire vit sa fête transférée au i"'' novembre ; on déployait alors une pompe qui ne le cédait guère à celle du 20 décembre (3), une procession solennelle se déroulait sur le Palatin en l'honneur sans doute des saints empereurs non moins que de saint Césaire.

Les Francs et les Germains ne se souciaient plus des divins fondateurs de Rome ; peu leur importait la mémoire de Romulus et des Césars ses successeurs. Mais ne fallait-il pas célébrer celle de leurs empereurs, celle d'un Charlemagne par exemple ? Ne fallait-il pas honorer les guerriers morts pour la fondation de l'empire ? En choisissant pour cette solennité le i""" novembre (4), la fête des élus chez les Celtes (5). Francs et Germains attestent qu'ils avaient adopté

(i) Mgr L. Duchesne, Les premiers temps de l'état pontifical, p. 9G. (a) A. Dufourcq, Les Gesta martyrum romains, Paris, 1902, p. 92.

(3i Mgr L. Duchesne, loc. cit , p. 97.

(4) J. Loth, L'année celtique, Paris, igo/i, in-S", p. i5. — J. Rhys, Celtic Heathendom. pp. 4Go, 5i4.

(5) A. Rambaud, Histoire de la civilisation française, Paris, l885, t. I, p. 28. — D"^ Coremans, La Belgique et la Bohème, Bruxelles, 1862, grand în-80, II, 76 et suiv.

l'usage celtique. Ne solennisaient-ils pas d'ailleurs ainsi que les Celtes, le i" mai. cette autre grande date de leur primitive année (i)!*

Le Pape qui a^ait subi le transfert de la fête de saint Césaire, dont les maîtres de l'Occident avaient fait une fête de leius empereurs morts mais glorieux, résolut d'en tirer parti pour déraciner la superstition du jour des âmes, le vieux Samhain celtique. Son voyage en France, bien que malheureux, lui avait sans doute enseigné combien le vieux pasanisme germain et gaulois était encore vivace.

Au reste, il n'avait pas besoin de se souvenir. Les Impériaux installés au Palatin lui renouvelaient chaque année, avec la fête de saint Césaire. le spectacle de leurs pratiques demi-païennes, demi-chrétiennes. En fallait-il davantage pour que désormais la foule fut invitée à l'antique Panthéon au i" novembre?

Pour achever « le monument central de l'humanité régénérée par le Christ », il eut fallu, disait monseigneur Gerbet, remplacer les douze grands dieux du paganisme gréco-latin par les douze apôtres. Le symbole me semble bien insuffisant ; mais comme volontiers on imagine dans le ^ estibule, au lieu d'un Jupiter terrassant les Titans, im saint Michel dispersant aux limites de l'univers chrétien tous les dieux des paganismes défaillants : Zcus. Jupiter, Odin et Taranis ; Hadcs, Pluton, Thor et Dispater ; Athénée, Minerve, Belisama et Freya.

Ce déplacement de la fcte des saints au ix" siècle ne parvint pas d'un seul coup à faire disparaître les vieux rites de la fête païenne.

Les repas funéraires du /" novembre. — Dans la vieille Russie qui a si peu évolué depuis le x'' siècle, au début de

(i) J. Loth, L'annce celli'jue, igoi, in-S», p. i4, et pour la fête germanique. De la Saussaye, Manuel d'IUsloire des Religions, Paris, igo.'i, grand in-S", p. 593. — Le 24 j'i'Q '^''"'' l'galement solennisé par les Germains et les- Celtes.

novembre il y a une fêle générale des àmcs (Dziady) dont la partie essentielle est nn repas dont on garde les restes ponr les défunts (i).

« La veille de la fclc, on nettoie la maison, on préparc le repas. La propreté de la maison, la bonne qualité des mets attirent les ancêtres. Le soir, les parents et les invités se léunissent ; le père de famille allume un cierge ; tout le monde s'asseoit autour de la table cbargée de plats, de bière et d'eau-de-vie et celui qui a dit la prière prolèrc la formule suivante :

Saints ancêtres, nous vous appelons.

Saints ancêtres, venez à nous.

Il y a ici tout ce que Dieu vous a donné.

Je vous offre tout ce que j'ai,

Tout ce dont notre maison est riche.

« Puis il verse un verre d'eau-de-vie, de façon à ce qu'il en déboi'de un peu sur la table pour les ancêtres, et boit. Tous les adultes font de même. Personne ne commence à manger avant qu'on ait enlevé de chaque mets une cuillerée ou un morceau que l'on met dans un vase spécial. On place ce vase pi'ès de la fenêtre (toujours pour les ancêtres). Puis on se met à manger et à boire mais sans gaieté. On prête l'oreille au moindre bruit, au craquement de la porte, au vol d'un papillon de nuit. Tous ces pliénomènes semblent indiquer la présence des défunts. Le repas fini, on se lève de table après avoir congédié les ancêtres par cette formule :

« Saints ancêtres, vous êtes venus ici, Vous avez bu et mangé.

Allez-vous-en maintenant chez vous.

Dites ; que vous faut-il encore ) Ou plutôt allez-vous-en au ciel (2) ».

« Dans la Bohême allemande, surtout à la campagne il est d'usage que tous les membres d'une famille se rassemblent le soir de la Toussaint. On parle de ceux de la parenté que la mort a frappés, on raconte des traits de leur vie, et on finit par prier pour le repos de leur âme tandis que les enfants allument de petites bougies. Après la prière, on fait en silence un repas de

([) L. Léger, La mythologie slave, Paris, 1901, gd in-8°, p. 208.

(2) L. Léger, La mythologie slave, Paris, 1901, gd iii-8°, p. 208-209.

circonstance qui se compose de fruits cuits et de pain Liane trempe dans du lait (i). »

La Bretagne a connu, en ce même jour, le repas des fantoiiics, et le souvenir eu est demeuré vivant jusqu'à nous (2). Au témoignage de Bède, la Toussaint aurait même été célébrée en ce pays, dès le vui'' siècle avant d'être universalisée par Grégoire IV. Et peut-être est-ce aux bretons cpa'en vint l'idée. Quoi qu'il en soit, on continue d'offrir aux morts des libations d'eau et de lait (3).

Le sacrifice des cierges au 7" Aorcmbre. — Le concile d'Elvire, en l'an 3oo (4), pour un motif d'ailleurs singulier, défendit d'allumer des cierges dans les cimetières : C'est, dit-il, pour ne pas troubler l'esprit des saints (5). Baronius pense qu'il faut entendre ici les âmes des morts et il a entièrement raison. « Non pas, dit-il, qu'on puisse les troubler, les inquiéter, mais l'expression des Pères est métaphorique et signifie cju'elles n'ont point pour agréables les cérémonies superstitieuses que les néophytes faisaient sur leurs tombeaux à l'imitation des païens qui, ainsi que nous l'apprend Suétone (6), allumaient en plein jour un grand nombre de cierges sur leurs tombeaux (7) ».

Ce que le concile entend condamner, c'est l'usage d'honorer par des cierges ou même d'évoquer les âmes des fidèles défunts à la manière des païens. Il entend certainement condamner du même coup la croyance de ceux qui tiennent tous

(l) Coremans, Belgique el Bohême, II, 78.

(2; E. Cortet, Essai sur les fêtes religieuses el les Iraditinns populaires qui s'y railaclient, Paris, 18O7, in-12, p. 230-237. — Le Braz, La légende des MorU, p. ixii et p. 70, note i.

(3) G. de Wismes, La Toussaint el la commémoration des Morts, Nantes, 1901 in £0, p. 1.

(4) Mgr Li. Duchesne, Le concile d'EUire et les Jlamines chrétiens dans Mélanges Régnier, Paris, in-80, p. 162, démontre que cette date doit cire préférée à celle reçue par Mansi Sog, ou par le cardinal d'Aguire, 3o8,

(5) Inquietandi enim sanctorum spirilus non sunt, 3/»« canon.

(6) In Tiher, c. 98, Pline y voit même un rite d'évocation bien propre, par conséquent, à trouhler et à inquiéter les morts. //. .V., XXVIII, 2.

(7) Baronius, Annales, An. 3o5.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX 8q

les fidèles moiis pour saints (i), à l'imitation des Grecs et des liomains, clic/ lesquels tous les ancêtres étaient des dieux.

Les relations entre l'Espagne septentrionale, oii se tint le célèbre concile, et la Gaule narbonnaise, où naquit \igilance, étaient nombreuses. y\u reste ce prêtre célèbre aurait été curé en Catalogne (2). Quoi qu'il en soit, il protesta avec véhémence contre le culte que l'on rendait aux martyrs. Ses livres sont perdus et nous ne connaissons de lui que ce qu'a jugé bon de nous en apprendre saint Jérôme (3). « Il attaquait la dévotion aux reliques, la coutume des vigiles, les miracles qui avaient lieu aux tombeaux des saints et dénonçait comme absurde l'usage des cierges, car les martyrs n'en ont cure, éclairés qu'ils sont delà majesté de Dieu (4).

Saint Jérôme lui répond : <( Cela se pratiquait jadis à l'égard des idoles et cet usage était alors détestable ; mais depuis qu'on le lait en l'honneur des martyrs on doit en recevoir l'usage )) (5). L'argument nous paraîtrait faible aujourd'hui. Au reste, le fougueux Africain ne se donne guère la peine d'exposer les idées de \igilanceet d'y répondre avec solidité : v Vigilance était un homme qui aiguisait un trait et ne raisonnait pas, dit-il, qui préférait un bon mot à une bonne raison et ne philosophait qu'entre les pots, les verres et les mets friands. Ses livres, conclut saint Jérôme, ne sont qne le fruit de sa crapule. » Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations du pieux exégèle ;* Il ne nous importe guère.

(i) De eo fjuod sibi sanctos fmgunt quosUbet mnrluos, Labbe, VI, col. i5ii. •Cf. Indicidits superstitioniim dressé par le concile de Leptine, 25o.

(2) Migne, Dict. de Biog. chrél., III, 1^99.

(3) Saint-Jérôme, Ep. ad. Ftiparium, P. L. XXII, 906; XXVII, 602.

(.'i) Le prophète Baruch ne fut-il pas l'inspirateur de Vigilantius. Il se raillait déjà de celle coutume babylonienne : « Ils allument devant (leurs idoles) des lampes et en grand nombre ; mais ces dieux ne peuvent en voir aucune, et ils sont comme des poutres dans une maison ». Baruch, YI, 18. Il eut pu, il est vrai, tout aussi bien s'inspirer de Sénèque : « ^i les dieux n'ont besoin de lumière ni les hommes n'ont besoin de s'enfumer ». Lettre XCV, fi"].

(5) Saint Jérôme, Adu. Vijil. (éd. Bénid), t. IV, p. n, p. 284.

^lais il est bon de remarquer que saint Jérôme (-(- 4 20) ne put ignorer le concile d'Elvire et que son attaque véhémente contre- A igilancc qui professait les doctrines de ce concile se produisit précisément à l'annonce d un vovage de celui-ci en Palestine (i).

C'est à peine si 1 on se souvient aujourd imi de ces vieilles querelles; mais le vieux rite s'est conservé au pays basque. « Sur l'antique frontière espagnole, le jour des morts, écrit Kauffmann, le cimetière, toujours placé autour de l'église, olïre un coup d'œil très pittoresque, avec ces mille lumignons allumés au pied des tombes entourées par les parents et amis aux allures tristes et recueillies (2). »

§ IV. — Derniers essais de christianisation du ealte des morts. — Saint Jérôme eut fait un excellent Dominicain. Mais il ne se serait point comporté comme les frères Prêcheurs dans l'alïaire des rites chinois et n'eût pas empêché les Jésuites de christianiser le culte des morts en Extrême- Orient. On me pardonnera d'allonger encore ce chapitre, mais cette histoire achèvera de nous édifier.

Les Pères du Maduré. et à leur tête Robert de Nobili, parent du cardinal Bellarmin (1.J77-1636 . avaient imaginé de permettre le port du cordon brahmanique, de tolérer le Kodhumbi ou toupet de cheveux, ainsi que l'usage d'une marcjue de poudre de Santal sur le front, afin de séparer les castes dans les églises. Les prêtres portugais et le clergé séculier de Goa protestèrent contre ces pratiques. La discussion devint assez vive pour être portée devant les autorités ecclésiastiques. Le tribunal de 1" Inquisition de Lisbonne, par décret du 28 janvier liyii, et le pa[)e Grégoire \\, par

'l) Migne. Dlcl. de Biofi. ehrét.. I. l'i^g.

(2) p. Kauffmann. -4u Pays ôoi-'/uc- dans Vlllustralion du 3 novembre iSgi. — Même chose en Alsace : Cf. Gebhart, Discours à PEcole alsacienne. — Voir aussi ce que dit au sujet des lanternes des morts. Manuel, d'Archéologie française : Architecture religieuse, Paris 1902, in-S°. p. 794-7^8.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX Cfl

une bnlle du .')i janvier iG^S. autorisèrent, dans^l'intérct de la religion, ces concessions aux habitudes locales.

Tout semblait fini ; et, paisiblement, les Jésuites continuaient leur évangélisation, non-seulement dans l'Inde, mais encore dans la Chine lorsqu'ils résolurent d'autoriser les nouveaux chrétiens à rendre hommage à Confucius et à continuer certaines cérémonies en faveur des ancêtres. Peutêtre ces derniers accommodements eussent-ils passé comme les autres. Mais ils se Irouvèroit ainsi à gagner du terrain sur deux ordres puissants, à savoir les Franciscains et les Dominicains.

Ces derniers, unis aux Prêtres des Missions qu'ils eurent vite fait d'intéresser à leur cause, entreprirent une véritable campagne auprès de la cour romaine. C'est ainsi, tout d'abord, que furent censurés, le 2 3 mai 169^, outre La Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Chine, du père Le Tellier S. J., les Eclaircissements du Père Le Gobien S. J. sur les honneurs rendus à Confucius et aux morts par les Chinois. La liste des Déclarations, Requêtes, Lettres, Traités, qui parurent alors contre les Pères de la Compagnie, est interminable. Je n'en citerai qu'un : Conformités des cérémonies chinoises avec l'idolâtrie grecque et romaine pour servir de confirmation à l'Apologie des Dominicains missionnaires de la C^hine, par un religieux D'' et V de théologie (i).

« Je ferai voir, dit l'auteur, dans le quatrième chapitre, la convenance des honneurs que les Chinois rendent à Confucius avec le culte que les anciens idolâtres Grecs et Romains ont rendus à leurs dieux.

(i) Cologne 1700, in-i8. Ce livre est du dominicain Natalis Alexander qui prit une part active à cette controverse. Il avait d'abord publié, en 169^), son Apologie des dominicains missionnaires de la Chine en réponse au livre du P. Le Tellier S. J ., intitulé : Défense des nouveaux chrétiens : et à V éclaircissement du P. Le Gobien de la même compagnie sur les lionneurs que les Chinois rendent à Confuciuset aux morts. Cologne, lOgg, in- 12. Il publia encore en 17CO la Lettre d'un docteur de l'ordre de Saint-Dominique sur les cérémonies de la Chine suivie de six. autres qui parurent coup sur coup.

LES SAINTS SUCCESSEUnS DES DIEUX

(( Dans le cinquième, la convenance des honneurs que les Chinois rendent à leurs ancêtres défunts, avec ceux que les anciens idolâtres ont rendus aux dieux ATànes et Pénates ou douiesti(|ucs.

« Je ferai voir dans le sixième la nécessité d'une décision prompte, claire et précise des controverses de la Chine par le Saint-Siège. «

Ce petit volume, qui n'était d'ailleurs que l'un des derniers d'une longue série, fit-il plus d'impression sur la cour de Rome, que l'Apologie pour Hérodote? On ne sait. Quoi qu'il en soit, en l'o'] le cardinal de Tournon vint à Pondichéry au litre de légat du Pape pour examiner la question et se pro nonça nettement contre la méthode des Jésuites. Clément \I condamna, le 19 mars 1700, la pratique des cérémonies chinoises. Des brefs pontificaux de 1784, de 1739, de 17^2 et de 17V1 dénoncèrent encore cette méthode d'évangélisation. Benoît XI\' ( 1740-1708) qui connaissait et reconnaissait quelle était l'origine de la fête de la chaire de Saint-Pierre n'osa pas contredire aux condamnations de Clément XI ( 1 700- 1 7 2 1 ) et de Clément XÏI (1730-1740), et c'est ainsi que nous avons été privés d'un nouveau développement du culte des saints dans le catholicisme. L'Eglise était puissante et n'avait plus à lutter pour son existence. Elle crut pouvoir abandonner ses vieilles traditions. On peut dire que du même coup elle renonça à la conquête de l'Asie.

MM. Bouinais et Paulus, qui ont longtemps séjourne en Indo-Chine, écrivaient en 1893 : « L'attachement au culte des ancêtres, si puissant dans le Céleste Empire, est une des principales causes de résistance des Chinois au christianisme (i) )).

« Les sentiments professés envers les aïeux, remarque aussi M. Nicolaï, sont peut-être la difficulté principale qu'opposent les Chinois à la difi'usion du christianisme : se faire haptiser, disent-ils, c'est ahandonner la religion du fovcr, et peut-être

(i) Bouinais ft Paulus, Le Culle des morts dans le Céleste Empire et VAnnam, Paris, i^'j'i, in-12, p. i54.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX f)3

nicmc compromettre le sort des défunts. Aussi voit-on des familles chinoises se convertir, sauf l'un des enfants que le père réserve dans l'espoir de perpétuer par son moyen la religion des mAnes et de conjurer leur courroux (i) ».

Ces Chinois convertis rappellent singulièrement l'état d'ànie de notre Clovis encore païen. Après la mort de son premier né et pendant la maladie de Clodomir, encore au berceau, il se plaignait ainsi à la reine Clotilde : « Si cet enfant avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait, mais comme il a été baptisé au nom du tien, il mourra comme son frère. » Clovis sur le point de consentir au baptême par amour et par faiblesse pour une femme, voyait s'élever contre lui ceux qu'il allait priver des hommages funèbres, toute la légion des ancêtres.

Comme nous l'avons vu, l'Eglise fut plus habile au temps du Débonnaire et de Lothaire qu'à l'époque des querelles monastiques. Rien ne prouve d'ailleurs qu'elle ne saura pas reprendre ces traditions abandonnées.

§ Y. — Conclusion. — Il faut cependant conclure. Le culte des saints naquit au confluent de ces deux courants de dévolions païennes ; culte des morts et culte des héros. Le premier s'est tout particulièrement prolongé dans le culte des martyrs de Rome et d'Occident, le second dans celui des saints héros de la Grèce et de l'Orient. C'est dans les reflets de ces eaux païennes que furent aperçus les modèles des formes diverses ultérieurement revêtues par le culte des saints.

[l) F. Nicolaï, Histoire des croyances, superstitions, mœurs, usages et coutumes, Paris, sel., gd in 8°, II, i6i. — M. Maurice Courant, chargé de cours à la Faculté de Lyon, écrivait, hier encore, à ce sujet : « Les chrétiens devant détruire les tablettes de leurs ancêtres, se mettaient hors de la société chinoise. Cette décision dogmatique fit plus que la persécution pour arrêter la propagation du christianisme. La même question s'est posée au su* siècle, aux missionnaires protestants, et n'a pu recevoir d'eus une solution unique. Je n'ai pas à examiner la valeur ihéologique de l'interdiction des rites chinois : je veux toutefois noter qi e des personnes compétentes ne croient pas la sentence irréformahle (f) et que la même difficulté se présentant ailleurs au xix* siècle, on a délibérément évité de provoquer une décision, en maintenant le caractère civil aux rites suspects. » Demain, 20 avril 190O, p. 3.

i Lo cullc des sainls nmis apparaît coranio iiii élément nécessaire, comme un mode essentiel de la piété à un certain moment du processus religieux. Le culte des héros et plus encore le culte des saints, sont infiniment supérieurs à toutes les vieilles formes du naturalisme priniilil'. Protestation reconnaissante de ce ([ue nous devons aux générations passées, ils témoignent d'une intuition profonde de ce qu'il \ a de religieux dans le sentiment de l'humaine solidarité.

L'humanité est faite de plus de morts quede vivants, selon la helle pensée des anciens, et la méditation pieuse de la vie de ceux qui furent grands ne saurait être ni ridicule ni méprisable. Ce sont eux qui, aujourd'hui, nous commandent cl nous gouvernent. L'ombre de celui qui inventa la charrue marche devant chaque laboureur. Oserions-nous railler les Grecs qui élevèrent des autels à Eschyle, à Sophocle, à Platon, à Socrate ? Que ne devons-nous pas aux exemples d'un Vincent de Paul ou d'un François d'Assise ? Avec Jésus ils illustrent d'une éclatante image les plus belles histoires de tendresse et de pitié.

S'il est vrai qu'ils furent des fils de Dieu selon la forte parole de l'Evangile, n'est-il pas vrai qu'ils furent des hommes? Guides immortels, ils ont applani la route, ils se sont, pour nous, déchirés aux ronces, écorchésaux cailloux ; puis ds sont morts debout. Ces ombres géantes, se détachent dans la glorieuse lumière des sommets, leurs silhouettes s'y dessinent agrandies de tout le mystère de la mort. Elles -semblent ])erdues dans l'éloignement sublime des hauteurs ■et cependant on les sent tout proche. La douceur de leur voix nous arrive du silence du passé en un pressant appel. Ges morts divins, plus vivants que nous-mêmes, ne se lassent jamais de nous clamer l'espoir et nous attirent sans cesse à la cité des cimes, ville sacrée, Jérusalem de la Fraternité.

Page 1