LA BARQUE NOCTURNE
Un soupir? Un frisson? Le frisson d'un soupir Que Ton devine à peine et qu'on ne peut saisir. C'est une barque auprès de la rive, et qui frôle Le fleuve envahi d'ombre, et luit comme l'épaule Laiteuse et frémissante, et nue au vent d'été, D'une vierge qui va chercher la volupté, D'un pas craintif, si doux qu'il semble qu'en lui passe Et palpite, amoureux, le rythme de l'espace. Où veille un orageux, tendre et furtif instinct. Sous les étoiles qui pantellent comme un sein. Ainsi, sans plus de bruit qu'un clair de lune, coule Sur l'eau de moire, où pas un flot ne se déroule. Cette barque, blancheur dont le sourire sourd Fuit comme un qui vola le secret de l'amour.
Elle sera bientôt une ombre évanouie, Là-bas au rêve où Tonde et le ciel se marient. Et la rame, qu'enlace un caressant sanglot, Prend bien soin d'expirer sans heurter nul écho, Pour que rien ne s'écrie au cœur de la nature, Et sur ces bords, soudain réveillés, ne murmure Que la barque a ravi, blanche, aux cygnes dormants Leur âme en ses amours — et l'emporte furtivement.
Et maintenant, plus rien n'est sur le flot torpide, Plus rien que des reflets, qui parlent d'au-delà. Et l'instinct angoissant qui dit dans la nuit vide Que le bonheur, tandis que bat mon cœur, s'en va.
Et seul je reste aupi-ès de ces eaux miroitantes,
Brûlé de fièvre, car en moi.
Des archets faits de nerfs et de fibres battantes Vibrent sur du néant, pleurent et se lamentent Dans un obscur émoi.
Ils pleurent dans le noir, et leurs spasmes appellent, Pauvres archets muets, leurs spasmes perclus et profonds Appellent sourdement, pour délivrer des sons, Et des âmes sur ces eaux mortes, et des ailes. Appellent des fuyants, insaisissables violons.
Musiques des étés, du sang chaud, des voluptés blondes ! HélasI comme un archet qui vainement frapperait l'onde, Faudra-t-il que, dans ses élans, mon cœur toujours Ne puisse que frapperetcompter sans bruit les secondes Qui portent loin de moi la douce fuite de l'Amour?
Une voix dit au cœur, dans le silence et la nature:
« Non, l'amour n'a pas fui tout entier comme une aventure. L'amour emplit cette ombre, et si sa face de lumière, Qui porta le soleil comme une gloire trop altière, Semble faite à présent de sombres lueurs en poussière, Pourtant il vit, il vit. Dans ta solitude, il écoute L'Infini scintillant, qui dans la nuit ouvre les routes. L'Amour est dans ce bois où toutes les Forces fermentent, Dans l'orage qui couve aux étoiles que le vent hante. Dans les féconds sommeils qui sous les pieds errants enfantent.
« Et ne sont-ils pas Lui te baisant, ces eaux, ces feuillages, Ce buisson d'astres, grand comme les Nombres et les Ages, Cette terre en travail et cet infini, ton image^? »
Une vapeur est sur les eaux : c'est comme un hâle Où luit une âme blanche, inquiète et timide. Qui se fascine à voir se bercer aux flots pâles Les somnolences d'or des beaux astr-es humides.
0 chaleur! cette nuit de juillet, accablante,
Fait crier la genèse aux flancs de la nature.
Et je sens aussi, moi, des dieux, des fleurs, des plantes,
Naître en mon sang qui monte avec la sève obscure.
De fourmillants esprits scintillent dans mes fibres, Des germes de soleil qui, tendus vers la vie. Altérés de grands cieux où bondir enfin libres, Transportent tous mes sens d'une sainte folie.
11 se mêle un soupir exhalé de la terre
Au fluide d'amour qu'épanchent les étoiles.
Des frissons lumineux traversent l'atmosphère
Et viennent tressaillir dans mes yeux, dans mes moelles.
Et c'est, dans les vents chauds, dans ma chair, dans les tombes Tout un intime essor de floraisons suprêmes. Qui veulent éclater, et bouillonnant retombent. Et disent, sans savoir, hélas ! à qui : Je t'aime.
Quels éclairs accourront délivrer cet orage Prisonnier dans lair lourd et ma divine fièvre ? Quelle pluie, en longs fouets caressants et sauvages, Quels baisers et quels chants s'abattront sur ma lèvre?
Ma lèvre qui, depuis l'éternité peut-être,
Est fiancée au feu qui fit de sang les roses...
Ce feu qui nous consume et qu'on ne peut connaître,
Qui tue et qui des nids de la mort fait tout naître.
Oh ! boire, ardente, une tempête enfin éclose,
Pour l'y noyer, aux cris des grands foudroiements x'oses!
Minuit 1... Dans l'air dormant, les nuages qui rôdent Tout à l'heure ont rêvé que la lune blanche était chaude.
Moi, je rêvais, ô Lune ivre et calme comme les vignes. Que tes rayons où, las, les yeux pâmés de l'amour clignent, Avaient sur l'eau péché, commeen de beaux filets, les cygnes.
Mais on ne voit plus rien que la nuit noire, sans lacune. Dans quels cieux sont couchés les cyg^nes enfuis et la lune?
Et mon amour, est-il, comme le dit le vent nocturne, Tombé dans cette eau morte, avec mon destin taciturne ? i
En regardant longtemps sur les flots ces furtifs rayons,
Ces flammes à réclat de glace, J'ai cru voir des serpents obscurs, veillant au fond, Et qui dardent leurs yeux fascinateurs à la surface.
Dans Tair, des Rêves froids, des Désirs chauds tremblent,
[s'embrassent.